Aventures de Re-Lampago.
Je l'interrompis tout à coup, et lui dis:
«Re-Lampago, je préférerais entendre le récit des aventures qui te
sont arrivées; conte-nous donc plutôt tes malheurs.»
Le vieux pêcheur poussa un soupir; puis, ne voulant pas me désobliger,
il commença sa narration en ces termes poétiques, si familiers à la
langue tagale, et qu'il est presque impossible de reproduire dans
une traduction:
«--La lagune n'est pas mon pays, dit-il; je suis né sur l'île de
_Zébu_. J'étais à vingt ans ce que l'on appelle un beau garçon; mais,
croyez-le bien, je ne tirais aucun orgueil de mes avantages physiques,
et je préférais être le premier pêcheur de mon village. Mes compagnons
me jalousaient cependant, et cela parce que les filles me regardaient
avec une certaine complaisance, et semblaient me trouver à leur goût.»
Je souris de l'aveu naïf du vieillard. Il s'en aperçut.
«Je vous dis ces choses-là, monsieur, reprit-il, parce qu'à mon
âge on peut en parler sans crainte de paraître ridicule. Il y
a si longtemps! Et puis, sachez-le bien, c'est pour vous faire
un récit exact que je rapporte ces particularités, et non par
vanité! D'ailleurs, les regards que les jeunesses daignaient m'adresser
lorsque je traversais le village ne me flattaient aucunement.
«J'aimais Thérésa, monsieur; je l'aimais avec passion, j'étais
aimé d'elle: tout autre regard que le sien m'était bien
indifférent. Ah! c'est que Thérésa était la plus jolie fille
du village! Elle a fait comme moi, la pauvre femme! elle a bien
changé. Les années sont un poids énorme qui vous courbe malgré vous,
et contre lequel il n'y a pas à lutter.
«Quand, assis comme je le suis en ce moment, je songe aux beaux
jours de ma jeunesse, à la force, au courage que nous puisions
dans notre mutuelle affection, je répands des larmes de regret et
d'attendrissement.
«Où sont-ils ces beaux jours? Ils ont disparu sous les vents âpres
et terribles qui amènent les orages. La vie a son aube comme le jour,
et comme le jour aussi elle a son déclin... »
Le pêcheur s'arrêta. Je ne voulus pas interrompre ce moment de
méditation. Il s'établit alors un profond silence, qui dura quelques
instants.
Tout à coup _Re-Lampago_ sembla sortir d'un songe, il passa la main sur
son front, nous regarda comme pour s'excuser de ce moment d'absence,
et continua:
«Nous avions été élevés ensemble, dit-il, et nous nous étions fiancés
aussitôt que nous avions grandi. Thérésa serait morte plutôt que
d'appartenir à un autre, et, ainsi que je le prouverai bientôt,
j'eusse accepté toutes les conditions, même les plus défavorables,
pour ne pas quitter l'amie de mon coeur.
«Hélas! dans la vie c'est presque toujours avec ses larmes que l'on
trace son pénible chemin.
«Les parents de Thérésa s'opposaient à notre union; ils alléguaient
toujours de vains prétextes, et, quels que fussent mes efforts pour les
décider à m'accorder la main de ma fiancée, je ne pouvais y parvenir.
«Pourtant ils savaient bien que, semblables aux palmiers, nous ne
pouvions vivre l'un sans l'autre, et que nous séparer c'eût été nous
faire mourir! Mais nos pleurs, nos prières, nos douleurs ne trouvaient
que des gens insensibles, et nous souffrions sans que personne comprît
nos souffrances.
«Je commençais à me décourager, lorsqu'un matin la pensée pieuse
me vint d'offrir à l'enfant Jésus de l'église de _Zébu_ la première
perle que je pêcherais.
«Je me rendis plus tôt que je n'avais coutume de le faire aux bords
de la mer, et j'invoquai tout haut le Seigneur pour qu'il me protégeât
et que l'on m'unît à ma Thérésa.
«Le soleil commençait à lancer ses feux sur la terre. Il dorait la
surface argentée des eaux; la nature s'éveillait, et chaque être
vivant chantait dans son langage un hymne au Créateur.
«Le coeur ému, je commençai à plonger pour retirer du fond de la mer
la perle que je désirais si ardemment; mes recherches furent d'abord
infructueuses.
«Si quelqu'un eût été à côté de moi en ce moment, il eût vu sur ma
physionomie mon désappointement. Cependant je ne perdis pas courage. Je
recommençai, mais sans être plus heureux.
«O Seigneur! m'écriai-je, vous n'entendez donc pas ma prière? Vous
ne voulez donc pas pour votre fils bien-aimé l'offrande que je lui
destine [29]?
«Je plongeai pour la sixième fois, et je rapportai du fond de la mer
deux énormes huîtres; mon coeur bondit de joie.
«J'ouvris l'une, et j'y trouvai une perle si belle, que de ma vie
je n'en avais vu de pareille. Ma joie fut si grande, que je me mis à
danser dans ma pirogue, comme si j'avais perdu la raison. Le Seigneur
daignait me protéger, puisqu'il me mettait à même d'accomplir mon voeu.
«Le coeur tout joyeux, je m'en retournai chez moi, et, ne voulant
pas manquer à ma parole, je portai chez M. le curé de _Zébu_ cette
belle perle.
«--M. le curé, reprit le vieux pêcheur, fut enchanté de mon
présent. Cette perle vaut 5,000 piastres [30], et vous avez dû
l'admirer comme toutes les personnes qui vont prier dans l'église,
car l'enfant Jésus la tient toujours à la main. Le curé me remercia,
et me félicita de ma bonne pensée.
«--Va, mon ami, me dit-il, le ciel te tiendra compte de ce
désintéressement et de cette bonne action, et tôt ou tard tes voeux
seront exaucés.
«Je sortis de chez le saint homme l'âme toute contente, et je courus
dire à Thérésa les bonnes paroles du pasteur.
«Nous nous réjouîmes, comme deux enfants que nous étions.
«Ah! la jeunesse a reçu de Dieu tous les priviléges: elle a reçu
surtout l'espérance. A vingt ans, si le coeur croit devoir espérer,
tous les chagrins s'envolent; et comme la brise du matin boit les
gouttes d'eau laissées par l'orage dans le calice des fleurs, de même
l'espoir sèche les larmes qui roulent dans les yeux, et chasse les
soupirs qui gonflent la poitrine et l'oppressent.
«Nous étions tellement sûrs que bientôt nos chagrins seraient finis,
que nous ne pensions déjà plus à nos douleurs passées. Au printemps de
la vie, le chagrin ne laisse pas plus de trace que le pied de l'Indien
agile n'en laisse sur le sable quand le vent de la mer a soufflé!
«Les habitants du village en nous voyant si joyeux enviaient notre
sort, et les parents de Thérésa ne trouvaient plus de prétextes pour
empêcher notre mariage.
«Nous touchions au port, notre pirogue voguait doucement balancée
par un vent doux; nous chantions l'hymne du retour, sans penser,
hélas! que nous allions nous briser contre un écueil!
«Les jeunes Indiens ne voient pas, le matin, le _grain_ qui doit les
atteindre le soir; le buffle ne sait pas éviter le lacet, et souvent
il s'élance au-devant du danger pour lui échapper. J'allais comme
un insensé, regardant le soleil, sans songer au précipice qui était
caché dans l'ombre. Le malheur me surprit d'autant plus que je ne
l'attendais pas.
«Un soir, au retour de la pêche, au moment où je revenais me reposer
de mes fatigues auprès de Thérésa, je vis arriver au-devant de moi
un de mes voisins qui m'avait toujours témoigné une grande affection.
«A sa vue, un tremblement me saisit, les battements de mon coeur
s'arrêtèrent. Son visage était pâle et tout changé. Ses yeux hagards
lançaient des éclairs de terreur, sa voix était tremblante et agitée:
«--_Les Moros_ [31] sont débarqués sur la côte, me dit-il...
«--Ciel! m'écriai-je en mettant la main sur ma figure.
«--Ils ont surpris quelques personnes du village, et les ont emmenées
prisonnières.
«--Et Thérésa? m'écriai-je.
«--Thérésa a été enlevée, répondit-il.
«Je n'entendis plus rien à cette révélation, et pendant quelques
minutes, tel que le guerrier frappé au coeur par la flèche empoisonnée,
je fus privé de tout sentiment.
«Lorsque je revins à moi, des larmes inondèrent mon visage et vinrent
me soulager.
«Subitement je repris courage, et je compris qu'il ne fallait pas
perdre de temps.
«Je courus à la plage, où j'avais laissé ma pirogue. Je la détachai,
et m'élançai à force de rames à la poursuite des Malais, non dans
l'espoir de leur arracher Thérésa, mais pour partager sa captivité
et ses malheurs. On souffre moins à deux les maux qu'il faut souffrir.
«Celui qui m'avait apporté la fatale nouvelle me vit partir, et crut
que j'étais fou. Mon visage portait en effet toutes les traces de
l'aliénation mentale.
«Je semblais inspiré par le Grand Esprit; ma pirogue volait sur les
eaux agitées de la mer, comme si elle eût eu des ailes. On eût dit
que j'avais vingt rameurs à mes ordres; je fendais les flots avec la
même rapidité que le vol de l'alcyon emporté par la tempête.
«Après quelques instants de navigation pénible et douloureuse,
j'aperçus enfin les corsaires qui emmenaient mon trésor. Leur vue
doubla mes forces, et je les rejoignis bientôt.
«Lorsque je fus auprès d'eux, je leur dis, avec des accents touchants
et qui venaient de mon âme, que Thérésa était ma femme, et que je
préférais être esclave avec elle que de l'abandonner.
«Les pirates écoutèrent ma voix étouffée par les larmes, et me prirent
à leur bord, non par commisération, mais par cruauté.
«J'étais un esclave de plus! Pourquoi m'eussent-ils repoussé?
«Quelques jours après cette soirée fatale, nous arrivâmes à _Jolo_.
«Là, on fit le partage des captifs, et le maître que le sort nous
donna nous emmena chez lui.
«Était-ce donc pour avoir un sort pareil que j'étais allé pêcher de
grand matin, et que j'avais fait le voeu de donner à l'enfant Jésus
de _Zébu_ la première perle que je prendrais?...
«Malgré mon chagrin, je ne murmurai pas, et je ne regrettai pas
mon offrande. Le Seigneur était le maître, sa volonté devait être
faite!...»
_Re-Lampago_ s'arrêta pour regarder le ciel avec résignation, et
nous pûmes voir sur son visage les traces laissées par les peines
profondes que la vie amène avec elle.
Le vent soufflait toujours avec violence, et balançait notre
embarcation; nos matelots avaient achevé leur repas, et, pour entendre
le récit du pêcheur, ils étaient venus s'asseoir à ses côtés. Leurs
figures portaient l'empreinte de l'attention la plus naïve.
Je fis signe au conteur de continuer; il reprit en ces termes:
«--Notre captivité dura deux ans, pendant lesquels nous eûmes à
supporter de grandes souffrances. Souvent mes maîtres m'emmenaient avec
eux sur les bords d'un lac de l'intérieur de l'île, et ces absences
duraient des mois entiers, pendant lesquels j'étais séparé de ma
Thérésa, de ma femme; car, ne pouvant être unis par les hommes, nous
nous étions unis sous le regard bienveillant de Dieu! A mon retour,
je retrouvais ma pauvre compagne toujours bonne, fidèle et dévouée;
sou courage soutenait le mien.
«Une circonstance me décida à prendre une résolution
audacieuse. Thérésa devint enceinte...
«Quelle eût été ma joie si nous eussions été à _Zébu_ au milieu
de notre famille et de nos amis! Que de bonheur j'eusse éprouvé à
l'idée d'être père! Hélas! dans l'esclavage, cette pensée me glaça de
terreur, et je résolus d'arracher la mère et son enfant aux tortures
de la captivité.
«Je m'étais fait une plaie à la jambe dans une excursion précédente,
et cette blessure me fut d'un grand secours.
«Mes maîtres partirent un jour pour aller sur le bord du grand lac,
et, me sachant blessé, me laissèrent à _Jolo_.
«Je profitai de cette occasion pour mettre à exécution un projet que
j'avais formé depuis fort longtemps, celui de fuir avec Thérésa.
«L'oeuvre était hardie, mais le désir d'être libre double les forces
et augmente le courage; je n'hésitai pas un seul instant.
«Lorsque la nuit fut venue, Thérésa prit par une route que je lui
indiquai, je pris par une autre, et nous arrivâmes tous les deux à
peu de distance du bord de la mer. Là, nous nous jetâmes dans une
petite pirogue, et nous nous mîmes sous la protection du ciel.
«Toute la nuit, nous fîmes force de rames; je n'oublierai de ma vie
cette fuite mystérieuse. Le vent soufflait avec une certaine violence,
la nuit était noire, et les étoiles perdaient peu à peu leur vif éclat.
«Nous croyions toujours entendre derrière nous le bruit causé par
les gens chargés de nous poursuivre, et nos coeurs battaient si
violemment qu'on eût pu les entendre au milieu du silence qui régnait
dans la nature!
«Enfin, le jour arriva; peu à peu nous distinguâmes, dans les brumes
du matin, les rochers qui bordaient la mer, nous pûmes voir assez
dans le lointain pour reconnaître que nous n'étions pas poursuivis!
«L'âme remplie d'un saint espoir, nous continuâmes à ramer avec
courage en dirigeant notre barque vers le nord, pour aborder dans
une île chrétienne.
«J'avais pris avec nous quelques cocos, mais ils étaient d'une faible
ressource; et il y avait trois grands jours que nous naviguions sans
rien prendre, lorsque, exténués de fatigue, nous tombâmes à genoux
en invoquant l'enfant Jésus de _Zébu_.
«Après cette fervente prière, nos forces étaient tout à fait
épuisées. Nous laissâmes tomber nos rames de nos mains affaiblies,
et nous nous couchâmes au fond de la pirogue, décidés à périr dans
une étreinte affectueuse.
«Notre défaillance augmenta insensiblement, et nous perdîmes tout à
fait connaissance...
«La pirogue alla au gré des flots!
«Lorsque nous revînmes à nous,--j'ignore au bout de combien de
temps,--nous nous retrouvâmes entourés de soins par des chrétiens
qui nous avaient aperçus dans notre frêle embarcation, et qui nous
avaient charitablement recueillis.
«A peine fûmes-nous à terre, que ma chère Thérésa se sentit prise
par de violentes douleurs, et qu'elle mit au monde un enfant chétif
et souffreteux.
«Je m'agenouillai devant cette innocente créature échappée de
l'esclavage. C'était un garçon...»
Le pêcheur poussa un soupir, et des larmes vinrent tomber sur ses
deux mains amaigries.
Chacun de nous respecta ce douloureux souvenir.
«--Notre convalescence fut longue, dit _Re-Lampago;_ enfin nous
reprîmes assez de santé pour quitter l'île de _Négros_, où l'enfant
Jésus nous avait fait miraculeusement aborder, et nous vînmes nous
établir ici, au bord de ce grand lac, qui, situé dans l'intérieur
de l'île de Luçon, me facilitait les moyens de continuer mon état
de pêcheur sans craindre les Malais, qui auraient fort bien pu nous
reprendre à _Zébu_.
«Mon premier soin fut, en arrivant, de faire célébrer mon mariage
dans l'église de _Moron_. Je l'avais promis à Dieu, et je ne voulus
pas manquer à la promesse que j'avais faite à Celui qui lit au fond
de nos coeurs.
«Puis je construisis cette cabane que vous voyez, et je commençai à
vivre tranquille avec ma famille.
«La pêche était abondante, j'étais encore jeune; je trouvais facilement
à vendre mon poisson aux embarcations qui passaient par le détroit.
«Mon fils était devenu un beau garçon...»
«--Il tenait de son père,» dis-je, me souvenant du commencement du
récit du vieillard.
Mais mon observation ne put lui arracher un sourire.
«--C'était un bon pêcheur, reprit-il, et nous vivions heureux tous
les trois, lorsqu'un malheur terrible vint nous atteindre.
«L'enfant Jésus nous abandonna sans doute, ou Dieu fut mécontent
de nous. Je ne murmure pas, mais il nous a punis bien sévèrement,
puisqu'il nous a frappés d'un chagrin que nous emporterons dans
le tombeau!»
Et les pleurs du vieillard coulèrent plus abondants et plus amers.
Ah! combien le poëte italien a eu raison de dire:
Rien ne dure ici-bas que les larmes!
«Les yeux épuisés des vieillards ne peuvent plus y voir, qu'ils
peuvent toujours pleurer!»
La voix de _Re-Lampago_ était étouffée par les sanglots; cependant
il fit un effort, et continua:
«--Une nuit, par un beau clair de lune, nous avions jeté nos filets
dans un endroit du détroit; et comme nous éprouvions de la difficulté
pour les retirer, l'enfant plongea au fond de l'eau pour voir quel
était l'obstacle qui les retenait.
«J'étais dans ma pirogue, et, penché sur le bord, j'attendais qu'il
remontât, quand je crus voir, aux rayons argentés de l'astre qui
nous regardait, une large tache de sang qui s'étendait à la surface
de l'eau.
«J'eus peur, et retirai promptement mon filet.
«Mon malheureux enfant s'y était cramponné; mais, hélas! quand je
l'aperçus, il avait cessé de vivre!...
«--Quoi! votre fils, m'écriai-je...?
«--Mon pauvre _José-Maria_, dit-il, avait eu la tête coupée par un
caïman qui s'était pris dans les filets!...
«Depuis cette nuit fatale, Thérésa et moi prions Dieu de nous rappeler
à lui, car rien ne nous attache à la terre.
«Celui de nous deux qui partira le premier sera enterré par le
survivant auprès de notre fils chéri, là... sous ce petit tertre
surmonté d'une croix de bois devant l'entrée de la cabane... et le
dernier qui partira pour les rejoindre trouvera bien sans doute un
chrétien charitable qui le placera à côté de ceux qu'il aura aimés
pendant sa triste vie...»
_Re-Lampago_ s'arrêta, et, pour donner un libre cours à ses regrets
et à sa douleur, il se leva et nous fit un signe d'adieu, que nous
lui rendîmes, le coeur chagrin.
Les vents s'étaient calmés;
Les matelots attentifs attendaient nos ordres.
Quelques instants après, nous voguions vers _Jala-Jala_, où nous
arrivâmes avant le coucher du soleil.