CHAPITRE XII.

Les Igorrotès.

Après cette collation, quelques branches d'arbres abattues et réunies

sur le sol très-humide au fond de grands bois furent notre lit,

et nous y dormîmes jusqu'au lendemain sans crainte, et surtout sans

faire de sombres rêves.

A l'aube naissante, nous reprîmes notre route. La nature s'éveillait

comme nous; elle était belle et calme.

Les vapeurs qui s'échappaient de son sein la couvraient d'un voile

comme une jeune vierge à son lever; puis, peu à peu ce voile se

déchirait par lambeaux, et ces lambeaux, balancés mollement par la

brise matinale, disparaissaient en allant se briser sur les cimes

des arbres ou aux sommets des rochers.

Nous marchâmes longtemps; vers le milieu du jour, nous arrivâmes dans

une petite plaine habitée par les _Igorrotès_.

Il y avait en tout trois cabanes. La population n'était pas nombreuse.

Sur le seuil d'une de ces cabanes, je vis un homme d'une soixantaine

d'années et quelques femmes.

Nous étions arrivés par derrière les huttes, et nous avions surpris

les sauvages; ils n'eurent pas le temps de s'enfuir à notre approche:

nous étions au milieu d'eux.

Je recommençai ce que j'avais fait en arrivant à _Palan_; seulement

je n'avais plus de grains de corail et de verroterie, mais j'offris

de notre cerf, et je leur fis comprendre par mes gestes que nous

venions avec d'excellentes intentions.

Dès lors il s'établit entre nous une conversation mimique assez

curieuse, et pendant laquelle je pus observer tout à mon aise la

nouvelle race que je voyais.

Je remarquai que la toilette des _Igorrotès_ était à peu près la même

que celle des _Tinguianès_, moins les ornements, mais que leurs traits

et leur physionomie étaient tout à fait différents.

L'homme était plus petit, sa poitrine était excessivement large, sa

tête démesurément grosse, ses membres développés, sa force herculéenne;

ses formes étaient moins belles que celles des sauvages que je

quittais; sa couleur était d'un bronze foncé, très-foncé même. Il

avait le nez moins aquilin, et les yeux jaunes et entièrement fendus,

à la chinoise.

Les femmes avaient aussi des formes très-marquées, une couleur foncée,

et des cheveux longs relevés à la chinoise.

Malheureusement il m'était impossible en mimant d'arriver à obtenir

les renseignements que je désirais avoir, et je me bornai à visiter

la case.

C'était bien une véritable hutte. Point d'étage. L'entourage était

fermé par des pieux d'une grosse dimension, surmontés d'un toit en

forme de ruche; il n'y avait qu'une petite ouverture, de laquelle on

ne pouvait guère profiter qu'en se traînant sur le ventre.

Malgré cette difficulté, je voulus voir l'intérieur, et fis signe à

mon lieutenant de veiller; puis je m'introduisis dans la cabane.

Les _Igorrotès_ furent très-surpris de mon action, mais ils ne

cherchèrent pas à m'empêcher de l'accomplir.

J'entrai dans une espèce de bouge infect. Une petite ouverture

au sommet du toit donnait un peu de jour, et laissait la fumée de

l'âtre s'échapper. Le sol était jonché de poussière: c'est sur cette

douce couche que reposait sans doute la famille. Dans un coin je pus

distinguer quelques lances de bambou, quelques noix de coco divisées

et servant de vase, un petit tas de cailloux ronds qui étaient là

pour servir de défense en cas d'attaque, et quelques morceaux de bois

grossièrement travaillés qui servaient d'oreillers.

Je sortis promptement de cette tanière, l'odeur infecte qu'on y

respirait m'en chassa; d'ailleurs j'avais tout vu.

Je demandai par signes à l'_Igorrotè_ quelle route je devais suivre

pour rejoindre les chrétiens; il me comprit, m'indiqua le chemin avec

son doigt, et nous partîmes pour continuer notre voyage.

Je remarquai, en passant, quelques champs de patates et de cannes à

sucre; c'était sans doute la seule culture de ces malheureux sauvages.

Après avoir cheminé pendant une heure, nous faillîmes courir un grand

danger. A notre entrée dans une vaste plaine, nous vîmes un _Igorrotè_

qui s'enfuyait à toutes jambes; il nous avait aperçus, et j'attribuais

cette fuite à la peur, lorsque tout à coup nous entendîmes le bruit

du tam-tam et de la conge, et vîmes vingt hommes armés de lances qui

venaient vers nous.

Je compris que nous allions avoir à combattre, et je dis à mon

lieutenant de faire feu sur le groupe, en ayant bien soin de

n'atteindre personne.

Alila tira; sa balle passa par-dessus les têtes des sauvages, qui

furent si étonnés du bruit causé par la détonation, qu'ils s'arrêtèrent

subitement et nous examinèrent attentivement.

Je profitai prudemment de leur surprise; et une immense forêt s'offrant

à notre droite, nous y entrâmes en laissant le village à gauche;

les sauvages heureusement ne nous suivirent pas.

Mon lieutenant n'avait pas soufflé le mot pendant toute cette scène.

J'avais déjà remarqué plusieurs fois qu'il devenait muet pendant le

danger.--Quand nous eûmes perdu de vue les _Igorrotès_, la parole

lui étant revenue:

«Maître, me dit-il d'un ton mécontent, combien j'ai de regret de

n'avoir pas tiré juste au milieu de ces mécréants!...

«--Pourquoi cela? lui demandai-je.

«--Parce que je suis sûr que j'en aurais tué un.

«--Eh bien?

«--Eh bien, maître, au moins notre voyage ne se serait pas terminé

sans que nous eussions envoyé au diable un sauvage.

«--Ah! Alila, lui dis-je, tu es donc devenu méchant?

«--Non, maître, répondit-il; mais je ne sais pas pourquoi vous êtes

si bon pour cette race maudite... vous qui poursuivez les _Tulisanès_

[26], qui valent cent fois mieux, et qui sont chrétiens.

«--Comment, m'écriai-je, des bandits, des voleurs, des assassins,

valent mieux que de pauvres êtres primitifs qui n'ont personne pour

les guider dans le bien?

«--Oh! maître, répondit mon lieutenant d'un ton sentencieux cette

fois, les bandits, comme vous les nommez, ne sont pas ce que vous

pensez... Le _Tulisanè_ n'est pas un assassin. Quand il tue, c'est

qu'il est obligé de défendre sa vie... et s'il le fait, c'est toujours

de bon coeur...

«--Oh! oh! dis-je, et le vol, comment expliques-tu ça?

«--S'il vole, c'est seulement pour prendre un peu du superflu des

riches et le donner aux pauvres; voilà tout. Savez-vous l'emploi que

fait le _Tulisanè_ de ce qu'il dérobe?

«--Non, maître Alila, répondis-je en souriant.

«--Eh bien! il ne garde rien pour lui, dit mon lieutenant avec

orgueil. D'abord il en donne une partie au prêtre, pour lui faire

dire des messes.

«--Ah! c'est édifiant. Ensuite?

«--Ensuite il en donne une autre à sa maîtresse, car il l'aime et

veut toujours la voir parée... Puis, le reste, il le dépense avec

ses amis. Vous le voyez, maître, le _Tulisanè_ prend du superflu

d'une personne pour en contenter plusieurs. Il est loin d'être aussi

méchant que ces sauvages, qui vous tuent sans rien dire et vous

mangent la cervelle...»

Et Alila fit un long soupir... La cervelle lui revenait toujours... Sa

conversation m'intéressait tellement, son système était si curieux,

et lui-même était de si bonne foi en l'expliquant, qu'à l'écouter

j'oubliais presque mes _Igorrotès_.

Nous continuâmes notre route à travers le bois, en nous dirigeant

le plus possible vers le sud, pour nous rapprocher de la province

de Boulacan, où je devais aller retrouver mon pauvre malade, qui

s'inquiétait sans doute de ma longue absence.

Lors de mon départ, je n'avais rien laissé connaître de mon projet;

il est à penser que si on l'eût su, j'eusse passé pour mort.

Le souvenir de ma femme que j'avais laissée à Manille, et qui était

loin de me croire chez les _Igorrotès_, me faisait désirer de revenir

le plus tôt possible dans ma famille.

Absorbé dans mes pensées, entraîné par mes réflexions, je marchais

silencieusement, sans jeter cette fois les yeux sur la végétation

qui étalait ses riches trésors à nos côtés.

Il fallait que je fusse bien préoccupé, car une forêt vierge entre

les tropiques, et surtout aux Philippines, n'est en rien comparable

à nos forêts d'Europe.

Le bruit d'un torrent vint me rappeler le lieu où je me trouvais,

et je saluai la nature dans ses gigantesques productions.

Je regardai au-dessus de moi, et j'aperçus un immense _balèté_,

figuier extraordinaire qui croît dans les sombres et mystérieuses

forêts des Philippines. Je m'arrêtai pour admirer le balèté.

Cet arbre immense provient d'une graine semblable à celle de la figue

ordinaire; son bois est blanc et spongieux, il acquiert en peu d'années

une croissance extraordinaire.

La nature, qui a tout prévu, qui permet au jeune agneau de laisser

sa laine aux buissons du chemin pour que l'oiseau timide puisse la

dérober et en former un nid, s'est montrée dans tout son génie en

faisant grandir le figuier des Philippines.

Les branches de cet arbre partent généralement de son tronc,

s'étendent horizontalement, et forment un coude pour s'élever ensuite

perpendiculairement; mais, ainsi que je l'ai dit déjà, l'arbre est

spongieux, facile à se rompre; et lorsque la branche, en formant sa

courbe, est trop faible, elle se casserait infailliblement, si un

fil que les Indiens appellent goutte d'eau ne s'échappait de l'arbre

pour aller prendre racine en terre, et, grossissant en raison de la

branche, lui former un étai vivant.

Ensuite, autour du tronc s'étendent, à une très-grande distance du

sol, des supports naturels qui vont se terminer en pointe vers le

milieu du tronc. Le grand architecte de l'univers a tout prévu.

Le coup d'oeil qu'offre le _balèté_ est souvent d'un pittoresque

indescriptible.

Aussi, le croirait-on? dans un espace de quelques centaines de pas de

diamètre, espace qu'occupent d'ordinaire ces gigantesques figuiers,

on voit tour à tour des grottes, des vestibules, des chambres, qui

souvent sont meublées de siéges naturels formés par des racines.

Nulle végétation n'est plus variée ni plus extraordinaire.

Cet arbre pousse parfois sur un rocher où il n'y a pas un pouce

de terre; ses longues racines s'étendent sur le sol du rocher, le

contournent, et vont se plonger dans le ruisseau voisin. C'est un

chef-d'oeuvre, bien commun cependant dans les forêts vierges des

Philippines.

«--Voici un bon endroit pour passer la nuit, dis-je à mon lieutenant.»

Il recula de plusieurs pas.

«--Comment, dit-il, est-ce que vous voulez vous arrêter ici, maître?

«--Certainement, répondis-je.

«--Ah! mais vous ne voyez donc pas que nous y sommes beaucoup plus

en danger qu'au milieu des _Igorrotès_?... »

«--Pourquoi donc sommes-nous en danger? demandai-je...

«--Pourquoi? pourquoi? Ne savez-vous donc pas que c'est dans les

grands _balètés_ qu'habite le _Tic balan_ [27]? Si nous restons ici,

vous êtes bien sûr que je ne dormirai pas un instant, et que toute

la nuit nous serons tourmentés... »

Je souris; mon lieutenant vit mon sourire.

«--Oh! maître, dit-il tristement, que voulez-vous que nous fassions

sur un esprit qui ne craint ni la balle, ni le poignard?»

L'effroi du pauvre Tagal était trop grand pour que je lui résistasse;

je cédai, et nous allâmes nous abriter dans un lieu beaucoup moins

à mon goût, mais bien plus à celui d'Alila.

Notre nuit se passa comme toutes les autres, c'est-à-dire parfaitement

bien; nous nous réveillâmes pour reprendre notre course dans la forêt.

Il y avait deux heures que nous marchions, lorsqu'au sortir du

bois pour entrer en plaine nous nous trouvâmes face à face avec un

_Igorrotè_, monté sur un buffle.

La rencontre était assez curieuse. Je présentai le canon de mon

fusil au sauvage, mon lieutenant saisit la monture par la longe,

et je fis signe à l'_Igorrotè_ de ne pas bouger; puis, toujours en

mimant, je m'informai s'il était seul.

Je compris qu'il n'avait pas de compagnon de route et qu'il se rendait

au nord, à l'opposé de nous.

Alila, qui décidément en voulait aux sauvages, désirait tirer un coup

de fusil à celui-là et lui loger une balle dans la tête; je m'opposai

vigoureusement à ce projet, et lui dis de lâcher le buffle.

«--Maître, dit-il, voyons au moins ce que renferment les vases

que voici!»

L'_Igorrotè_ avait attaché sur le col de son buffle trois ou quatre

vases, recouverts de feuilles de bananier.

Mon lieutenant, sans attendre ma réponse, y porta le nez et reconnut,

à sa grande satisfaction, qu'ils contenaient un ragoût de cerf qui

jetait un certain parfum. Toujours sans me consulter, il détacha

le plus petit des vases, donna un coup de crosse de fusil au buffle

qu'il lâcha, et dit:

«--_Ve-te, Judio!_ (Va, vilain Juif!)»

L'_Igorrotè_, se voyant libre, s'enfuit de toute la vitesse de son

buffle; et nous, nous rentrâmes dans les bois en évitant les endroits

découverts, de crainte d'être surpris par un trop grand nombre de

sauvages.

Vers les quatre heures, nous fîmes halte pour prendre notre repas.

Mon lieutenant attendait ce moment avec impatience, car le vase du

sauvage répandait une suave odeur.

Enfin, l'instant désiré arriva; nous nous assîmes sur la pelouse:

je plongeai mon poignard dans le vase qu'Alila avait approché du feu,

et j'en retirai... une main tout entière [28].

Mon pauvre lieutenant fut aussi stupéfait que moi, et nous restâmes

quelques minutes sans nous adresser la parole.

Enfin je donnai un vigoureux coup de pied dans le vase, qui se brisa;

la chair humaine qu'il contenait s'éparpilla sur le sol. Je tenais

toujours la main fatale au bout de mon poignard...

Cette main me faisait horreur; je l'examinai avec soin, elle me parut

avoir appartenu à un enfant ou à un _Ajetas_, race de sauvages qui

habite les montagnes de _Nueva-Exica_ et de _Maribèles_, de laquelle

j'aurai occasion de parler dans le cours de ce récit.

Je pris quelques tiges de palmier cuites sous la cendre; Alila m'imita,

et nous repartîmes, assez mécontents, chercher un gîte pour la nuit.

Deux heures après le lever du soleil, nous sortîmes de la forêt pour

entrer dans la plaine.

De distance en distance nous trouvions des champs de riz cultivés à

la manière tagale; mon lieutenant me dit alors avec une joie naïve:

«--Maître, nous sommes sur la terre des chrétiens!»

En effet, la route devenait plus facile. Nous suivîmes un petit

sentier, et vers le soir nous arrivâmes devant une cabane indienne.

Au seuil de cette cabane une jeune fille était assise; des larmes

coulaient avec abondance sur son visage attristé. Je m'approchai,

et lui demandai la cause de son chagrin.

En entendant mes questions elle se leva, et sans y répondre nous

conduisit au fond de son habitation.

Là nous vîmes le corps inanimé d'une vieille femme, et nous apprîmes

que cette morte était la mère de la jeune fille.

Son frère était allé jusqu'au village chercher les parents de la

défunte, pour qu'ils l'aidassent à transporter son corps.

Cette scène m'attendrit. Je cherchai à consoler la jeune désolée,

et lui demandai l'hospitalité, qui nous fut accordée aussitôt.

La compagnie d'une morte ne m'effrayait pas; mais je pensai à Alila,

si superstitieux et si craintif quand il s'agissait des revenants et

des esprits malins.

«--Eh bien! lui dis-je, n'as-tu pas peur de passer la nuit auprès

d'une morte?

«--Non, maître, me répondit-il hardiment. Cette morte c'est une âme

chrétienne, qui, loin de nous vouloir du mal, veillera sur nous.»

Je m'étonnai de la réponse du Tagaloc, de son calme, de sa sécurité. Le

coquin avait des motifs pour me parler ainsi.

Les cases indiennes, dans les campagnes, ne se composent jamais que

d'une chambre; celle où nous étions était à peine assez grande pour

nous loger tous quatre.

Chacun de nous s'y arrangea le mieux qu'il lui fut possible.

La morte occupait le fond; une petite lampe placée à sa tête jetait

une faible clarté; auprès d'elle était couchée sa pauvre fille.

Je m'étais placé à une petite distance de ce lit funéraire, et mon

lieutenant était le plus rapproché de la porte, que nous avions

laissée ouverte pour éviter la chaleur et le mauvais air.

Vers les deux heures de la nuit je fus réveillé par une voix

déchirante, et je sentis au même instant que quelqu'un passait

par-dessus moi en poussant des cris qui retentirent bientôt en dehors

de la cabane.

Je portai aussitôt la main du côté où était couché Alila; sa place

était vide, la lampe était éteinte, l'obscurité complète...

Cela m'inquiéta.

J'appelai la jeune fille; elle me répondit qu'elle avait entendu

comme moi des cris et du bruit, mais qu'elle en ignorait la cause.

Je pris mon fusil et je sortis, en appelant mon lieutenant. Personne

ne répondait, tout restait silencieux.

Alors je me mis à parcourir la campagne au hasard, appelant de temps

en temps Alila...

J'avais fait environ une centaine de pas, lorsque j'entendis sortir

d'un arbre auprès duquel je passais ces mots timidement prononcés:

«--Je suis ici, maître!»

C'était Alila. Je m'approchai, et vis mon lieutenant blotti derrière

le tronc de l'arbre, et tremblant comme une de ses feuilles.

«--Que t'est-il donc arrivé? lui demandai-je, et que fais-tu là?»

«--O maître! me dit-il, pardonnez-moi: il m'est arrivé de mauvaises

pensées; la jeune Indienne me les a inspirées, mais le démon seul me

les a soufflées... Je me suis approché cette nuit de la couche de la

jeune fille; j'ai éteint la lampe quand je vous ai vu bien endormi.»

«--Et puis? dis-je impatienté.»

«--Et puis... j'ai voulu embrasser la jeune femme; mais, au moment

où je me suis approché, la morte a pris la place de sa fille; je

n'ai plus trouvé qu'une figure froide et glacée; et, au même instant,

deux grands bras se sont allongés pour me saisir... Alors j'ai poussé

un cri... je me suis enfui... Mais la vieille femme m'a suivi, la

morte a marché derrière moi, et elle n'a disparu que tout à l'heure,

en entendant votre voix: c'est alors que je me suis abrité derrière

cet arbre, où vous me voyez maintenant.»

La frayeur du Tagaloc et sa méprise me donnèrent envie de rire; mais

je lui adressai une réprimande sévère sur la mauvaise intention qu'il

avait eue d'abuser de l'hospitalité qu'on nous avait si gracieusement

offerte.

Il se repentit, et me pria de l'excuser. Il était, je crois, assez

puni par sa frayeur.

Je voulus le ramener à la cabane, ce fut impossible. Je lui laissai

mon fusil, et je rentrai dans la case.

La pauvre fille était aussi tout effrayée.

Je la mis au courant de l'aventure, je la remerciai de l'accueil

qu'elle nous avait fait; et, la nuit étant avancée, j'allai rejoindre

Alila, qui m'attendait avec impatience.

L'espoir de revoir bientôt nos parents, notre pays, doubla nos forces;

et avant le coucher du soleil nous atteignîmes un village indien,

sans qu'il nous fût survenu rien de remarquable. C'était notre

dernière étape.

Après ce long et intéressant voyage, j'arrivai à _Quingua_, bourg de

la province de Boulacan, où j'avais laissé mon ami en convalescence.

Mon absence prolongée avait causé de grandes inquiétudes; ma femme,

étant heureusement restée à Manille, ignorait le voyage que j'avais

entrepris et exécuté.

Mon malade s'était écarté du régime prescrit, son mal s'était aggravé,

et il m'attendait avec impatience pour retourner mourir, disait-il,

dans sa maison: ses voeux furent satisfaits.

Nous partîmes quelques jours après mon retour, et nous arrivâmes le

lendemain à Manille, où mon ami rendit le dernier soupir au milieu

de sa famille.

Cet événement attrista le plaisir que j'éprouvais de revoir ma femme.

Quelques jours après le décès de notre ami, nous nous embarquâmes et

fîmes voile pour _Jala-Jala_.

Nous voyageâmes fort agréablement sur le lac, jusqu'à la sortie du

détroit de _Quinabutasan_; mais, arrivés là, nous trouvâmes un vent

d'est tellement violent, les eaux du lac si tourmentées, que nous

dûmes rentrer dans le détroit, et aller mouiller près de la cabane

du vieux pêcheur _Re-Lampago_, dont j'ai déjà parlé.

Nos matelots mirent pied à terre pour préparer leur souper: quant

à nous, nous restâmes nonchalamment couchés dans notre embarcation,

pendant que le vieux pêcheur, accroupi à quelques pas de nous à la

manière indienne, faisait de son mieux pour nous distraire en nous

racontant des histoires de bandits.

Aventures d'un Gentilhomme Breton aux îles Philippines · 第 22 / 73 题