Voyage chez les _Tinguianès_.
Je me proposais d'utiliser mon temps et de faire un voyage au nord,
dans la province d'_Ilocos_ et de _Pangasinan_.
J'avais mon projet; je voulais, s'il était possible, faire une
excursion chez les _Tinguianès_ et les _Igorrotès_, populations
sauvages desquelles on parlait beaucoup, sans les connaître, et que
je désirais étudier par moi-même.
Je me gardai bien de confier cette idée à personne; c'est alors que
l'on n'aurait plus su quel nom me donner!
Je fis mes préparatifs, et je partis avec mon fidèle lieutenant Alila,
qui ne me quittait jamais, et qu'on avait bien eu raison de surnommer
_Mabouti-Tajo_.
Nous étions montés sur de bons chevaux qui nous emportèrent comme des
gazelles à _Vigan_, chef-lieu de la province d'_Ilocos-Sud_, où nous
les laissâmes. Là nous primes un guide qui nous conduisit dans l'est,
auprès d'une petite rivière nommée _Abra_ (ouverture).
Cette rivière est la seule issue par laquelle on peut pénétrer chez
les _Tinguianès_. Elle serpente entre de hautes montagnes de basalte;
ses bords sont escarpés, son lit est encombré d'énormes blocs de
rochers qui sont tombés du flanc des montagnes. Il est impossible de
côtoyer ses bords.
Pour arriver chez les _Tinguianès_, il faut avoir recours à une
embarcation légère qui puisse facilement franchir le courant et les
endroits peu profonds.
Mon guide et mon lieutenant eurent bientôt fabriqué un petit radeau
de bambous. Le radeau construit, nous nous embarquâmes, Alila et moi,
notre guide refusant de nous accompagner.
Après beaucoup de peine et de fatigues, en nous mettant souvent à
l'eau pour traîner notre radeau, nous franchîmes enfin la première
ligne des montagnes, et nous aperçûmes, dans une petite plaine,
le premier village _tinguian_.
Arrivés là, nous mîmes pied à terre pour nous diriger vers les huttes
que nous distinguions de loin.
Je conviens que c'était bien un peu agir en fou que d'aller nous
aventurer ainsi au milieu d'une peuplade d'hommes féroces et cruels,
dont nous ne connaissions pas la langue; mais je comptais sur mon
étoile! J'ajouterai que j'avais pris divers objets pour les offrir
en cadeaux, espérant rencontrer quelque habitant parlant la langue
tagaloc.
Je marchais donc sans m'inquiéter de ce qui nous adviendrait.
Après quelques instants nous arrivâmes enfin aux premières cases,
et les habitants nous firent tout d'abord une réception peu
agréable. Effrayés de notre approche, ils s'avancèrent vers nous
armés de haches et de lances; nous les attendîmes sans reculer. Je
résolus de parler avec eux au moyen de gestes, et je leur montrai des
colliers de verroterie, pour leur faire comprendre que nous venions
en amis. Ils se concertèrent entre eux, et lorsqu'ils eurent tenu
conseil, ils nous firent signe de les suivre.
Nous obéîmes.
On nous conduisit devant un vieux chef.
Ma générosité fut plus grande envers lui qu'elle ne l'avait été avec
ses sujets. Il parut si enchanté de mes présents, qu'il nous rassura,
nous faisant comprendre que nous n'avions rien à craindre, et qu'il
nous prenait sous sa haute protection.
Ce bon accueil m'avait donné la certitude que nous étions traités en
amis par ces sauvages, si cruels envers leurs ennemis.
Je me mis alors à examiner avec attention les hommes, les femmes et
les enfants qui nous entouraient, et qui paraissaient aussi étonnés
que nous l'étions nous-mêmes.
Ma surprise fut très-grande lorsque je vis des hommes d'une
belle stature, légèrement bronzés, aux cheveux plats, au profil
régulier, avec un nez aquilin, et des femmes vraiment belles et
gracieuses. Étais-je bien chez des sauvages?
J'aurais plutôt pu croire que j'étais chez des habitants du midi de
la France, si ce n'eût été le costume et le langage.
Les hommes portaient pour tout vêtement une ceinture, et une espèce de
turban fait d'écorce de figuier. Ils étaient armés, comme ils le sont
toujours, d'une longue lance, d'une petite hache, et d'un bouclier.
Les femmes portaient également une ceinture, mais elles avaient en
outre un petit tablier très-étroit qui leur descendait jusqu'aux
genoux. Leur tête était ornée de perles, de grains de corail et d'or,
mêlés avec leurs cheveux; la partie supérieure de leurs mains était
peinte en bleu, leurs poignets étaient garnis de bracelets en tissu,
parsemés de verroterie: ces bracelets montaient jusqu'au coude,
et formaient comme des demi-manches tressées.
J'appris, à ce sujet, une particularité assez singulière. Ces bracelets
en tissu compriment follement le bras; on les met quand les femmes sont
encore toutes jeunes, et ils empêchent le développement des chairs au
profit du poignet et de la main, qui se boursouflent et deviennent
horriblement gros: c'est un signe de beauté chez les _Tinguianès_,
comme le petit pied chez les Chinoises, et la taille fine chez les
Européennes.
Dans les jours de grande fête, quelques favorisés du sort, hommes et
femmes, ajoutent à la primitive ceinture de figuier une petite veste
très-étroite en étoffe de coton, ainsi qu'une espèce d'écharpe qui,
selon le bon plaisir de celui qui la porte, prend la forme de turban,
de ceinture, ou de véritable écharpe jetée sur une épaule et passant
sous le bras opposé.
Les veuves, pendant les funérailles de leurs maris, portent aussi un
large voile blanc qui les couvre de la tête aux pieds.
Ces étoffes sont tissées par eux-mêmes d'une manière tout à fait
primitive: ils attachent un certain nombre de fils à un pieu ou à
un arbre, l'autre extrémité à leur corps; ensuite, en tournant sur
eux-mêmes, ils enroulent les fils à leur ceinture, en s'approchant
jusqu'à la longueur du bras, de l'extrémité attachée à l'arbre;
une petite navette et un peigne forment le reste du métier. Au fur
et à mesure qu'ils ont ourdi une certaine longueur d'étoffe, ils
s'éloignent du point de départ en tournant en sens inverse, pour
dérouler de leur ceinture le fil nécessaire à la trame. Avec cette
méthode, ils ne parviennent à faire que des étoffes n'ayant qu'une
largeur de 20 à 30 centimètres.
J'étais tout étonné de me trouver entouré de cette population, qui
n'avait véritablement rien d'effrayant.
Une seule chose m'importunait, c'était l'odeur que ces peuplades
répandaient autour d'elles, et que l'on sentait même d'assez
loin. Cependant les hommes et les femmes sont très-propres, ils ont
l'habitude de se baigner deux fois par jour. J'attribuai cette odeur
désagréable à leur ceinture et à leur turban, qu'ils ne quittent pas
et qu'ils laissent tomber en lambeaux.
Je remarquai que l'accueil qui m'avait été fait par le chef attirait
sur nous la bienveillance de tous les habitants, et j'acceptai sans
crainte l'hospitalité qui nous fut offerte.
C'était le seul moyen de bien étudier les moeurs et les habitudes de
mes nouveaux hôtes.
Le territoire occupé par les _Tinguianès_ est situé par le 17º
de latitude nord, et le 27º de longitude ouest; il est divisé en
dix-sept villages.
Chaque famille possède deux habitations, une pour le jour, l'autre
pour la nuit.
L'habitation du jour est une petite case en bambou et en paille,
dans le genre de toutes les cases indiennes.
Celle de nuit est plus petite et perchée sur de grands pieux, ou au
sommet d'un arbre, à soixante ou quatre-vingts pieds au-dessus du sol.
Cette hauteur m'étonna; mais je compris cette précaution lorsque je sus
que, réfugiés dans cette case de nuit, les _Tinguianès_ se préservent
ainsi des attaques nocturnes des _Guinanès_, leurs ennemis mortels,
et s'en défendent avec des pierres qu'ils lancent du sommet des arbres
[21].
Au milieu de chaque village, il y a un grand hangar qui sert aux
réunions, aux fêtes et aux cérémonies publiques.
Il y avait déjà deux jours que j'étais au village de _Palan_ (c'est
ainsi que s'appelait le lieu où je m'étais arrêté), lorsque les
chefs reçurent un message de la bourgade de _Laganguilan y Madalag_,
une des plus éloignées dans l'est. Par ce message, les chefs étaient
prévenus que les habitants de la bourgade avaient soutenu un combat,
et qu'ils en étaient sortis victorieux.
A cette nouvelle, les habitants de _Palan_ poussèrent des cris de
joie qui se changèrent en véritable tumulte, lorsqu'on apprit qu'une
fête allait être célébrée en commémoration du succès à _Laganguilan
y Madalag_. Chacun désirait y assister; hommes, femmes, enfants,
tous voulurent partir.
Mais les chefs choisirent un certain nombre de guerriers, quelques
femmes, plusieurs jeunes filles, et l'on se prépara au départ.
L'occasion s'offrait trop belle pour que je n'en profitasse pas, et
je priai instamment mes hôtes de me permettre de les accompagner. Ils
consentirent, et la nuit même nous nous mîmes en marche au nombre
de trente.
Les hommes portaient leurs armes, qui se composent de la hache,
qu'ils nomment _aligua_, de la lance aiguë en bambou, et du bouclier;
les femmes étaient affublées de leurs plus beaux ornements.
Nous marchions les uns derrière les autres, suivant la coutume des
sauvages.
Nous passâmes par plusieurs villages dont les habitants se rendaient
comme nous à la fête; nous traversâmes des montagnes, des forêts, des
torrents; et enfin, à la pointe du jour, nous arrivâmes à _Laganguilan
y Madalag_.
Toute la bourgade était en fête.
On entendait de tous côtés les sons de la conge et du tam-tam. Le
premier de ces instruments est de forme chinoise, le second est en
forme de cône aigu, recouvert à la base d'une peau de cerf. C'était
un vrai tohu-bohu.
Vers onze heures, les chefs du village, suivis de toute la population,
se dirigèrent vers le grand hangar. Là, chacun prit sa place sur le
sol; chaque bourgade, ayant son chef à sa tête, occupait une place
désignée à l'avance.
Au milieu d'un cercle formé par les chefs des combattants, il y avait
de grands vases pleins d'une boisson faite avec du jus de canne à
sucre, et quatre hideuses têtes de _Guinanès_ entièrement défigurées:
c'étaient les trophées de la victoire.
Lorsque tous les assistants eurent pris leurs places, un guerrier de
_Laganguilan y Madalag_ prit une des têtes et la présenta aux chefs
de la bourgade, qui la montrèrent à tous les assistants en faisant
un long discours renfermant des louanges pour les vainqueurs.
Ce discours achevé, le guerrier reprit la tête, la divisa à coups de
hache, et en retira la cervelle.
Pendant cette opération peu agréable à voir, un autre guerrier prit
une seconde tête, la présenta aux chefs; le même discours fut prononcé,
puis le guerrier brisa le crâne, ôta la cervelle.
Il en fut ainsi pour les quatre dépouilles sanglantes des ennemis
vaincus.
Quand les cervelles furent retirées, les jeunes filles les broyèrent
avec leurs mains dans les vases contenant la liqueur de jus de canne
fermentée. Elles remuèrent le tout, puis les vases furent rapprochés
des chefs; ceux-ci plongèrent dedans de petites coupes en osier
qui laissaient échapper par leurs fissures la partie trop liquide;
ce qui restait au fond des petits paniers fut bu par eux avec extase
et sensualité.
J'éprouvai un affreux mal de coeur à ce spectacle, nouveau pour moi.
Après le tour des chefs, vint le tour des guerriers. Les vases leur
furent présentés, et chacun y puisa avec délices l'affreux breuvage,
au bruit des chants sauvages.
Il y avait vraiment dans ce sacrifice à la victoire quelque chose
d'infernal....
Nous étions rangés en cercle, et les vases promenés à la ronde. Je
compris que nous allions avoir une épreuve bien dégoûtante à subir.
En effet, hélas! elle ne se fit pas attendre. Les guerriers
s'arrêtèrent devant moi, et me présentèrent le basi [22] et l'affreuse
coupe.
Tous les regards se fixèrent sur moi. L'invitation était bien directe;
la refuser, c'était s'exposer peut-être à la mort!
Il se fit en moi un combat que je ne saurais rendre...
J'eusse préféré la carabine d'un bandit à cinq pas de ma poitrine,
ou attendre, ainsi que je l'avais déjà fait, que le buffle sauvage
sortît du bois.
Quelle perplexité! Je n'oublierai jamais cet horrible moment; il me
glaça d'effroi et de dégoût.
Cependant je me contins, rien ne trahit mon émotion; j'imitai les
sauvages, et, trempant la coupe d'osier dans la boisson, je l'approchai
de mes lèvres... et la passai au malheureux Alila, qui ne put éviter
l'infernale boisson.
Le sacrifice était accompli.
Les libations cessèrent, mais il n'en fut pas de même des chants.
Le basi est une liqueur très-spiritueuse et très-enivrante, et les
assistants, qui avaient usé outre mesure de cet infernal breuvage,
chantaient plus fort au bruit du tam-tam et de la conge, pendant
que les guerriers divisaient les crânes humains en petits morceaux,
destinés à être envoyés comme cadeaux à toutes les bourgades amies.
La distribution se fit séance tenante, puis les chefs déclarèrent la
cérémonie terminée.
On se mit alors à danser. Les sauvages se divisèrent en deux lignes,
et, hurlant comme s'ils eussent été enragés ou fous furieux, ils se
mirent à sauter en appliquant leur main droite sur l'épaule de leur
vis-à-vis, et à changer de place avec lui.
Ces danses durèrent toute la journée; enfin la nuit vint, chaque
habitant se retira avec sa famille et quelques hôtes dans sa demeure
aérienne, et tout rentra dans l'ordre.
Il y a lieu de s'étonner, quand on est en Europe, couché dans un bon
lit, sous un chaud édredon, la tête mollement appuyée sur de bons
oreillers, de penser au singulier gîte que choisissent ces sauvages
dans les forêts.
Combien de fois je me suis représenté ces familles juchées à
quatre-vingts pieds au-dessus de la terre, sur le sommet des arbres. Et
cependant je sais qu'elles dorment aussi tranquilles dans ces retraites
ouvertes à tous les vents, que moi dans ma chambre bien close et bien
silencieuse. Ne sont-elles pas comme les oiseaux qui se reposent sur
les branches à leurs côtés? N'ont-elles pas pour mère la nature, cette
admirable gardienne de ce qu'elle a fait? et ne ferment-elles pas leurs
paupières sous le regard tutélaire du Père suprême, du Maître éternel?
Mon fidèle Alila se retira avec moi dans une des cases de bas étage
pour passer la nuit, ainsi que nous avions coutume de le faire depuis
notre séjour chez les _Tinguianès_.
Pour plus de sûreté, nous avions pris l'habitude de veiller
mutuellement l'un sur l'autre: jamais nous ne dormions tous les deux
à la fois. Sans être peureux, ne doit-on pas être prudent?
Cette nuit-là, c'était à mon tour de commencer à dormir; je me
couchai, mais les impressions de la journée avaient été trop vives;
je ne ressentis pas la moindre velléité de sommeil.
J'offris alors à mon lieutenant de me remplacer; le pauvre diable
était comme moi: les têtes des _Guinanès_ dansaient devant ses
yeux. Il les voyait pâles, sanglantes, hideuses, puis déchirées,
broyées, brisées; puis l'affreux breuvage des cervelles, qu'il avait
aussi courageusement avalé, lui revenait au coeur et à l'esprit,
et il souffrait vraiment de notre visite à la bourgade victorieuse.
«Maître, me disait-il avec un air désolé, pourquoi sommes-nous venus
parmi tous ces démons? Ah! nous aurions mieux fait de rester à notre
bon pays de _Jala-Jala_.»
Il n'avait peut-être pas tort; mais mon désir de voir des choses
extraordinaires me donnait un courage et une volonté qu'il ne
partageait pas.
«Il faut, lui répondis-je, que l'homme connaisse tout, et voie tout
ce qu'il lui est possible de voir. Puisque nous ne pouvons dormir,
et que nous sommes les maîtres ici quant à présent, faisons une
visite de nuit; peut-être trouverons-nous des choses qui nous sont
inconnues... Allume du feu, Alila, et suis-moi.»
Le pauvre lieutenant obéit sans répondre. Il frotta deux morceaux de
bambou l'un contre l'autre, et je l'entendis murmurer entre ses dents:
«Quelle maudite idée a donc le maître? Qu'allons-nous voir dans cette
malheureuse case? Si ce n'est le _Tic balan_ [23], ou _Assuan_ [24],
nous ne trouverons rien.»
Pendant ces réflexions de l'Indien, le feu prit. J'allumai, sans
rien dire, une mèche de coton enduite de gomme-élémie que je portais
toujours sur moi dans mes voyages, et je commençai ma visite.
Je parcourus tout l'intérieur de l'habitation sans rien trouver,
pas même le _Tic balan_ ou _Assuan_, comme le pensait mon lieutenant.
Je croyais ma visite infructueuse, lorsque l'idée me prit de descendre
au rez-de-chaussée de la case; car toutes les cases sont élevées de
huit à dix pieds au-dessus du sol, et le dessous du plancher, fermé
avec des bambous, sert de magasin.
Je descendis. Quelqu'un qui eût pu me voir, moi, blanc, Européen,
enfant d'un autre hémisphère, errer la nuit, une mèche à la main,
dans la case d'un _Tinguianès_, eût été vraiment surpris de mon
audace et je dirais presque de mon entêtement à chercher le danger,
à courir après le merveilleux et l'inconnu.
Mais je marchais sans réfléchir à la singularité de mon action. Comme
disent les Indiens, «je suivais ma destinée.»
Lorsque j'eus atteint le sol, j'aperçus, au milieu du carré formé
par l'entourage des bambous, une espèce de trappe, et je m'arrêtai
satisfait. Alila me regardait avec étonnement. Je soulevai la trappe,
et je vis alors un puits assez profond. Je regardai avec ma lumière,
mais je ne pus découvrir le fond; seulement, sur les côtés, à une
profondeur de quatre à cinq mètres environ, je crus distinguer des
ouvertures que je pris pour les entrées de galeries souterraines... Que
venais-je de découvrir?... Allais-je, comme Gil Blas, pénétrer chez
un peuple de bandits vivant dans les entrailles de la terre, ou
bien trouverais-je, comme dans les contes des _Mille et une nuits_,
quelques belles jeunes filles prisonnières d'un mauvais génie? En
vérité, ma curiosité augmentait au fur et à mesure de mes découvertes.
«Il y a ici quelque chose d'étrange, dis-je à mon lieutenant. Allume
une seconde mèche, je vais descendre au fond de ce puits.»
En entendant cet ordre, mon fidèle Alila fit un geste d'épouvante,
et se hasarda à me dire, d'un ton chagrin:
«--Comment, maître, vous n'êtes pas content de voir ce qu'il y a sur
terre, vous voulez encore voir ce qu'il y a dedans?»
Cette observation naïve me fit sourire. Il continua:
«--Vous voulez me laisser seul ici! Et si l'âme du _Guinanès_ dont
j'ai bu la cervelle vient me chercher, que deviendrai-je? Vous ne
serez plus là pour me défendre!»
Mon lieutenant n'eût pas craint vingt bandits, il aurait lutté seul
contre eux jusqu'à la mort; mais ses jambes tremblaient, sa voix était
émue, sa figure effrayée, à l'idée de rester seul dans cette case,
exposé à la vue de l'âme du _Guinanès_ qui viendrait lui demander
sa cervelle!
Pendant qu'il m'adressait ses plaintes, j'avais appuyé mon dos d'un
côté du puits, mes genoux de l'autre, et je descendais.
J'avais franchi deux à trois mètres environ, lorsque je sentis des
gravois qui tombaient sur moi; je levai la tête, et je vis Alila qui
descendait aussi. Le pauvre garçon n'avait pas voulu rester seul.
«Bravo! lui dis-je; tu deviens donc curieux? Tu seras récompensé, va;
nous verrons de fort belles choses... » Et je continuai mon voyage
sous terre.
Après avoir franchi cinq mètres environ, j'arrivai à l'ouverture que
j'avais remarquée d'en haut, et je m'y arrêtai; je plaçai ma lumière
en avant, et je vis une espèce de niche au fond de laquelle était
assis un corps _tinguian_ desséché, noir, à l'état de momie.
Je ne dis rien, j'attendais mon lieutenant, et voulais jouir de sa
surprise. Lorsqu'il fut à côté de moi:
«Tiens, lui dis-je, vois!... »
Il resta stupéfait...
«Maître, dit-il enfin, je vous en prie, partons; sortons de ce trou
maudit! Menez-moi pour combattre les _Tinguianès_ du village, je suis
prêt. Mais ne restons pas là avec des morts! Que voulez-vous que nous
fassions de nos armes, s'ils nous apparaissent tout à coup pour nous
demander pourquoi nous sommes là?»
«--Rassure-toi, lui répondis-je, nous n'irons pas plus loin.»
J'avais compris que ce puits était une tombe, et que plus bas je
verrais encore des Tinguianès conservés.
Je respectai l'asile des morts, et je remontai, à la grande
satisfaction d'Alila.
Nous remîmes tout en place, nous regagnâmes l'étage de la case, et je
m'endormis, car mon lieutenant ne pouvait songer même à se reposer:
la momie et le basi le tenaient éveillé.
Le lendemain, avant le jour, nos hôtes commencèrent à descendre de
leurs régions élevées, et nous quittâmes notre gîte pour aller faire
nos préparatifs de départ.
J'avais assez séjourné à _Laganguilan y Madalag_; je désirais me rendre
à _Manabo_, grand village situé à peu de distance de _Laganguilan_. Je
profitai des gens de Manabo qui étaient venus assister à la _cérémonie
des cervelles_ (c'est ainsi que j'avais surnommé la fête sauvage),
et je partis avec eux.
Dans la troupe, il s'en trouvait un qui avait habité quelque temps
parmi les Tagalocs; il parlait un peu leur langage, que je possédais
assez bien.
Je profitai de cet heureux hasard, et pendant toute la route je
causai avec le sauvage, l'interrogeant sur les usages, les coutumes,
les moeurs de ses compatriotes.
Un point surtout me préoccupait. J'ignorais quelle était la religion
de ces peuplades si curieuses à étudier. Jusqu'alors je n'avais vu
aucun temple, rien qui ressemblât à une idole; j'ignorais quel était
leur dieu.
Mon guide, bavard comme un Indien, me renseigna fort bien et
promptement.
«Les _Tinguianès_, me dit-il, n'ont aucune vénération pour les astres;
ils n'adorent ni le soleil, ni la lune, ni les étoiles. Ils croient
à l'existence de l'âme, et prétendent qu'elle se détache du corps et
reste dans la famille après la mort.»
Ils ont, comme on le voit, un commencement de saine religion et de
douce philosophie. On regrette moins la vie, si l'on pense laisser
quelque chose de soi à ceux que l'on quitte! Quant au dieu qu'ils
adorent, il varie et change de forme, selon les hasards et les
circonstances. Voici pourquoi:
Lorsqu'un chef _tinguianès_ a trouvé dans la campagne un rocher ou
un tronc d'arbre de forme bizarre, c'est-à-dire représentant assez
bien un chien, une vache, un buffle, il le dit à la bourgade; et
le rocher ou le tronc d'arbre est aussitôt considéré comme un dieu,
c'est-à-dire comme une chose supérieure à l'homme.
Alors tous les habitants du village se rendent au lieu indiqué,
emportant avec eux des provisions et quelques porcs vivants.
Arrivés là, ils élèvent au-dessus de l'idole nouvelle un toit en
paille pour la couvrir, et font un sacrifice en faisant rôtir les
porcs; puis, au son des instruments, ils exécutent des danses jusqu'à
ce qu'ils n'aient plus de provisions.
Quand tout a été bu et mangé, on met le feu au toit de paille, et
l'idole est oubliée jusqu'à ce que le chef, en ayant découvert une
autre, ordonne une nouvelle cérémonie.
Relativement aux moeurs, voici ce que j'ai appris:
Le _Tinguianès_ a ordinairement une femme légitime et plusieurs
concubines; mais la femme légitime habite seule la maison conjugale,
et les maîtresses ont chacune une case séparée.
Le mariage est une convention entre les deux familles des époux. Le
jour de la cérémonie, l'homme et la femme apportent leur dot en
nature: cette dot se compose de vases en porcelaine, de verroteries,
de grains de corail, et quelquefois d'un peu de poudre d'or. Elle ne
profite en rien aux époux, car on la distribue à leurs parents.
«Cet usage, me disait mon guide en forme d'observation, a été établi
pour empêcher le divorce, qui ne pourrait avoir lieu qu'en restituant
intégralement tous les objets qui ont été apportés par celui qui
le demanderait.»
Le moyen est assez adroit pour des sauvages; c'est agir en gens
civilisés. En effet, les parents ont tous intérêt à empêcher la
séparation, puisqu'ils devront restituer les cadeaux reçus; et si
l'un des époux persistait à la demander, ils l'en empêcheraient par
la disparition d'un seul objet donné, tel qu'un grain de corail ou un
vase de porcelaine. Sans cette sage mesure, il est à penser qu'avec
des concubines, un mari divorcerait très-souvent.
Mon compagnon de voyage m'instruisait sur tout ce que je voulais
savoir.
«Le gouvernement, me dit-il après s'être reposé quelques instants,
est tout à fait paternel. C'est le doyen d'âge qui commande.»
C'est comme à Lacédémone, pensais-je; on y honore la vieillesse.
Les lois sont conservées par tradition, les _Tinguianès_ n'ayant
aucune idée de l'écriture.
Dans certains cas, on applique la peine de mort. Lorsque l'arrêt fatal
a été prononcé, il faut que le _Tinguianès_ qui l'a mérité s'échappe
s'il veut l'éviter, et aille vivre dans les forêts; car les vieillards
ayant parlé, tous les habitants sont tenus d'exécuter leur jugement.
La société se divise en deux classes, comme parmi les Tagalocs:
la noblesse et le peuple.
Quiconque possède est noble, et pour posséder il suffit de pouvoir
présenter en public un certain nombre de vases en porcelaine. Ces
vases constituent toute la richesse des _Tinguianès_.
Nous causions encore des usages des naturels du pays, lorsque nous
arrivâmes à _Manabo_.
Depuis _Laganguilan_, mon guide, mon cicérone, n'avait presque pas
gardé le silence.
Mes regards furent attirés par les flammes qui s'échappaient de
dessous une case, où un grand feu était allumé. Autour du feu, je
vis plusieurs personnes rassemblées, qui hurlaient comme des loups.
«--Ah! ah! me dit mon guide d'un air satisfait, voici un
enterrement. Je ne vous ai encore rien dit de ces cérémonies; mais
vous jugerez par vous-même de ce qu'elles sont. Il sera encore temps
demain. Vous devez être fatigué, je vais vous conduire à ma case
de jour, et vous pourrez vous reposer sans danger des _Guinanès_,
car l'enterrement oblige beaucoup de monde à veiller cette nuit.»
J'acceptai l'offre qui m'était faite, et nous allâmes prendre
possession de la case du _Tinguianès_.
J'étais de _premier quart_, et mon pauvre Alila, un peu rassuré,
s'endormit profondément. Bientôt je l'imitai, et nous ne nous
éveillâmes qu'au grand jour.
Nous venions à peine de terminer notre repas du matin, composé de
patates, de palmier et de viande de cerf boucanée, lorsque mon guide
de la veille vint me prendre pour me conduire où se célébraient les
funérailles du défunt. Je le suivis, et nous prîmes place à quelques
pas du cortége.
J'assistai à un étrange spectacle.
Le défunt était assis au milieu de sa case sur une espèce d'escabeau;
au-dessous de lui et à ses côtés, il y avait dans d'énormes réchauds
des feux très-ardents; à une certaine distance, une trentaine
d'assistants étaient assis en cercle.
Une dizaine de femmes formaient également un cercle; elles étaient
plus rapprochées du corps, auprès duquel était la veuve, que l'on
reconnaissait à une longue toile blanche qui l'enveloppait des pieds
à la tête.
Les femmes portaient toutes du coton avec lequel elles essuyaient les
sérosités que le feu faisait sortir du cadavre, qui rôtissait petit
à petit.
De temps en temps, un des _Tinguianès_ prenait la parole, et
prononçait, sur un ton lent et cadencé, un discours qu'il terminait
par une sorte d'hilarité bruyante, imitée de tous les assistants.
Après quoi on se levait, on mangeait des morceaux de viande boucanée,
on buvait du _basi_, et l'on exécutait une danse en répétant les
dernières paroles de l'orateur.
J'endurai--c'est le mot--ce spectacle pendant une heure environ;
mais je ne me sentis pas le courage de demeurer dans la case plus
longtemps. L'odeur qu'exhalait le cadavre était insupportable. Je
sortis prendre l'air, mon guide me suivit, et je le priai de me dire
ce qui s'était fait depuis le commencement de la maladie du trépassé.
«--Volontiers, me répondit-il.»
Heureux de respirer librement, j'écoutai avec intérêt le récit suivant:
«--Quand Dalayapo, me dit le conteur, tomba malade, on l'apporta sur
la grande place pour lui appliquer les grands remèdes; c'est-à-dire
que tous les hommes du village vinrent en armes, et au son de la
conge et du tam-tam, pour pratiquer pendant un soleil des danses
autour du malade. Mais ce grand remède fut sans effet, le mal était
incurable. Au coucher du soleil, on rapporta notre ami dans sa maison,
et on ne s'occupa plus de lui. Sa mort était certaine, puisqu'il
n'avait pas voulu danser avec ses compatriotes.»
Je ris du remède et du raisonnement, mais je n'interrompis pas le
narrateur.
«--Pendant deux jours Dalayapo fut dans un état de souffrance, puis,
au bout de ces deux jours, il ne souffla plus... et lorsqu'on s'en
aperçut, on le mit tout de suite sur le banc où nous l'avons vu tout
à l'heure.
«Dès lors, toutes les provisions qu'il possédait ont été réunies pour
nourrir les assistants qui lui rendent les honneurs. Chacun a prononcé
un discours à sa louange; ses parents les plus proches ont commencé les
premiers, et son corps a été entouré de feu pour le faire dessécher.
«Quand les provisions seront finies, les étrangers quitteront la case,
et il n'y restera plus que la veuve et quelques parents, qui attendront
que le corps soit bien réduit et bien sec.
«Enfin, après quinze jours on le descendra dans un grand trou qui
est sous sa maison; il sera mis dans une niche au-dessus de celles
où sont déjà ses défunts parents, et ce sera fini.»
Ce trou, pensai-je, est semblable à celui dans lequel je suis descendu
l'autre nuit à _Laganguilan_.
L'explication qui venait de m'être donnée me satisfit complétement,
et je ne demandai pas à assister de nouveau à la cérémonie.
Je résolus, puisque j'étais fort bien assis à l'ombre d'un _baletè_,
d'abuser de l'obligeance de mon guide, et je lui demandai, en changeant
tout à coup de conversation, comment les tribus s'y prenaient pour
faire la guerre aux _Guinanès_, ces mortels ennemis?
«Les _Guinanès_, me dit-il sans me faire attendre, portent les
mêmes armes que nous. Ils ne sont ni plus forts, ni plus adroits,
ni plus vigoureux.
«Nous avons deux manières de les combattre. Parfois nous leur livrons
de grandes batailles en plein jour, et nous nous trouvons face à
face sous le soleil; ou bien, la nuit, quand tout est sombre, nous
nous approchons en silence des endroits qu'ils habitent; et alors si
nous pouvons en surprendre quelques-uns, nous leur coupons la tête
et nous l'emportons, pour avoir une fête semblable à celle que vous
avez vue déjà.»
Ce mot de fête me rappela l'orgie sanglante à laquelle j'avais assisté,
et surtout la part que j'y avais prise, et je me sentis rougir et
pâlir tour à tour. L'Indien ne s'en aperçut pas, et continua.
«Dans les grands combats, tous les hommes d'un village sont forcés
de prendre les armes et de marcher contre le village ennemi; c'est
ordinairement au milieu des bois que se fait la rencontre des deux
armées.
«Aussitôt qu'elles s'aperçoivent, des cris, des hurlements éclatent
de toutes parts. Chacun s'élance sur son ennemi.
«De ce premier choc dépend la victoire, car l'une des armées a
toujours peur et prend la fuite; l'autre alors la poursuit, et tue
tout ce qu'elle peut atteindre, en ayant toujours le soin de couper
les têtes et de les rapporter [25].»
C'est un combat de cache-cache, dont cependant les suites sont
cruelles, pensais-je. Mon Indien me confirma dans mon idée en ajoutant:
«En général, les vainqueurs sont toujours ceux qui se cachent le
mieux pour surprendre leurs ennemis, et qui fondent tout à coup sur
eux en criant.»
Mon guide se tut. Le combat n'offrait pas d'autre intérêt. Puis,
voyant que je ne l'interrogeais plus, il me quitta; et je retournai
à mon habitation rejoindre Alila, qui s'ennuyait beaucoup à _Manabo_.
De mon côté, j'avais assez vu les _Tinguianès_; je crus d'ailleurs
remarquer que le long séjour que je faisais chez eux semblait leur
porter ombrage; je pensai à la fête des _cervelles humaines_, et me
décidai à partir.
J'allai prendre congé des vieillards.
Malheureusement, je n'avais rien à leur donner; mais je leur promis
beaucoup de présents quand je serais de retour chez les chrétiens,
et je les quittai.
La satisfaction de mon lieutenant était à son comble lorsque nous
nous mîmes en route.
Je ne voulus pas repasser par où j'étais venu, et me décidai à prendre
plus à l'est en traversant les montagnes et me laissant diriger par
le soleil.
Cette route me semblait d'autant préférable que j'allais parcourir un
pays habité par quelques _Igorrotès_, cette autre espèce de sauvages
que je ne connaissais pas.
Les montagnes que nous traversions étaient couvertes de magnifiques
forêts. De temps en temps, de riches vallées se déroulaient sous nos
pieds; les herbes y étaient si hautes et si touffues, que nous avions
de la peine à les écarter pour nous frayer un passage.
Tout en cheminant, mon lieutenant cherchait à tuer quelque gibier qui
servirait à nous nourrir; quant à moi, j'étais trop en contemplation
devant les sites admirables que nous rencontrions, trop amoureux de
cette nature vierge, féconde, qui s'épanouissait devant nous, pour
songer à chasser.
Mon fidèle Alila était moins enthousiaste, mais il était en revanche
plus prudent.
Au déclin du jour de notre départ, il tira un cerf. Nous fîmes halte
auprès d'un ruisseau, nous coupâmes du palmier pour remplacer le
riz et le pain, et nous nous mîmes à manger le foie de l'animal à
la broche. Notre repas fut copieux. Ah! que de fois depuis, assis à
une bonne table, devant des mets succulents et recherchés, dans des
salles à manger dont l'atmosphère était tiède et parfumée par l'arôme
des plats, ai-je regretté mon souper pris avec Alila dans le bois,
après une journée de course dans les montagnes! Quel est donc le
mortel qui pourrait oublier de pareilles heures, de pareils lieux?