Départ du navire le Cultivateur.--Abandon.--Manille
et ses faubourgs. --Binondoc.--Cérémonies
religieuses.--Processions.--Douane chinoise.
Le lendemain j'arrivai à Manille, en songeant encore aux blanches
colombes des pamplemousses de Marigondon. Ma première pensée fut
de me rendre sur le port; mais, hélas! j'eus la douleur de voir le
Cultivateur bien loin à l'horizon.
Poussé par une petite brise, il flottait vers la sortie de la baie.
Je proposai aussitôt à des gondoliers indiens de me conduire au
navire. Ils me dirent que la chose était peut-être faisable, si la
brise ne fraîchissait pas; mais ils exigeaient que je leur donnasse
préalablement douze piastres; il ne m'en restait plus que vingt-cinq.
Je réfléchis un instant: Si je ne réussis pas à aborder le vaisseau,
pensai-je, que vais-je devenir dans cette ville où je ne connais
personne, réduit à treize piastres et sans vêtements? Quelle figure
ferai-je avec une garde-robe composée d'une veste blanche, pantalon
de même couleur, et d'une chemise rayée?
Une idée subite me traversa le cerveau: je songeai à rester à Manille,
et à gagner ma vie par la pratique de mon art.
Jeune, sans expérience, j'avais la prétention de me croire le premier
médecin et chirurgien des îles Philippines.
Qui n'a pas, comme moi, cédé à cette orgueilleuse confiance que donne
la jeunesse?
Je tournai le dos au navire et me mis résolûment en route vers la
ville de guerre.
Mais, avant de poursuivre ce récit, disons un mot de la capitale
des Philippines.
Manille et ses faubourgs ont une population d'environ cent cinquante
mille âmes, dont les Espagnols et leurs créoles ne forment guère
que la dixième partie; le reste se compose entièrement de Tagalocs,
de métis et de Chinois.
Elle est divisée en ville de guerre et ville marchande ou faubourgs.
La première, entourée de hautes murailles, est bordée d'un côté par les
flots, et de l'autre par une vaste plaine, espèce de Champ-de-Mars
destiné à l'exercice des troupes. C'est là que chaque soir les
nonchalantes créoles, paresseusement couchées dans leurs équipages,
viennent étaler leurs brillantes toilettes et respirer la brise de la
mer. Les fringants cavaliers, les amazones intrépides, les calèches
à l'européenne, se croisent en tous sens dans ces Champs-Élysées de
l'archipel indien.
L'autre partie de la ville de guerre est séparée de la ville marchande
par la rivière de Pasig, qui est sillonnée toute la journée par des
milliers de pirogues chargées d'approvisionnements et de charmantes
gondoles qui transportent les promeneurs dans les divers quartiers
des faubourgs, ou les conduisent en rade pour visiter les navires.
La ville de guerre communique à la ville marchande par le pont de
_Binondoc_. Habitée principalement par les Espagnols qui occupent des
emplois publics, elle a un aspect monotone et triste; toutes les rues,
parfaitement alignées, sont bordées de vastes trottoirs en granit.
En général, la chaussée macadamisée est entretenue avec le plus grand
soin. La mollesse des habitants est telle, qu'ils ne supporteraient
pas le bruit des voitures sur des dalles.
Les maisons, vastes et spacieuses, véritables hôtels, sont bâties dans
des conditions particulières pour pouvoir résister aux tremblements de
terre et aux ouragans, si fréquents dans cette partie du monde. Elles
sont toutes d'un seul étage, avec un rez-de-chaussée.
Le premier, habitation ordinaire de la famille, est entouré d'une
spacieuse galerie, s'ouvrant ou se fermant à l'aide de grands panneaux
à coulisse, dont les vitraux sont en nacre très-mince. La nacre permet
à la lumière d'arriver dans les appartements sans y laisser pénétrer
la chaleur du soleil.
C'est dans la ville de guerre que sont tous les couvents de moines
et de religieux de divers ordres, l'archevêché, les administrations,
la douane européenne et les hôpitaux, le palais du gouverneur et la
citadelle, qui domine les deux villes.
On entre à Manille par trois portes principales: _puerta Santa-Lucia,
puerta Réal, et puerta Parian_. A minuit les ponts-levis sont levés et
les portes impitoyablement fermées; l'habitant attardé est contraint
de chercher un gîte dans le faubourg.
Les processions sont célébrées avec pompe à Manille. Elles ont
généralement lieu aux flambeaux, à l'heure où les derniers rayons du
jour font place à l'obscurité.
Cependant il en est quelques-unes qui ont lieu en plein jour,
particulièrement celle du _Corpus_, dont je vais donner un aperçu.
Le jour de la _Fête-Dieu_, à dix heures du matin, les cloches de
toutes les églises sont mises en branle à toute volée, pour annoncer
aux fidèles que les portes de la cathédrale vont s'ouvrir, et que le
saint cortége va se mettre en marche.
Les Indiens, accourus de dix lieues à la ronde, vêtus de leurs plus
beaux habits de fête, encombrent les rues de la ville. Celles de ces
rues que doit traverser la procession sont couvertes de tentes, et
pavoisées des plus beaux et des plus éclatants damas de la Chine. Le
sol est jonché de fleurs et d'herbes aromatiques. De distance
en distance sont échelonnés d'immenses reposoirs où des draperies
magnifiques se mêlent à l'or et à l'argent, à des ornements de verdure
naturelle, et aux plus belles fleurs écloses sous les tropiques.
Toute l'armée en grande tenue, avec guidons et drapeaux déployés, forme
une double haie sur toute l'étendue des rues où doit passer le cortége.
Les ordres religieux [5] et les nombreuses personnes qui veulent
assister à la cérémonie, le cierge en main, marchent sur deux
lignes. Au milieu la musique de tous les régiments, le chapitre
avec les musiques, les croix et les bannières des communes
environnantes. Vient ensuite l'archevêque, revêtu de ses splendides
habits pontificaux, portant sous un dais somptueux le saint sacrement;
et derrière lui le gouverneur, les fonctionnaires publics et tous
les corps constitués.
Ce long cortége, salué des balcons par une pluie de fleurs, chante
des hymnes à la gloire du Rédempteur, tandis que la musique exécute
des symphonies religieuses et que l'artillerie tonne sur les remparts.
Toutes les fois que l'archevêque arrive à la tête d'un bataillon,
les drapeaux sont jetés sur le sol, et le vénérable prélat les foule
aux pieds, pour montrer aux humains que la grandeur et la force
s'inclinent devant le Tout-Puissant qu'il représente.
Enfin cette immense file de prêtres, de religieux et d'assistants,
après une longue et sainte promenade, rentre à pas lents dans
la cathédrale. Dès que son extrémité a dépassé un bataillon, il se
reforme à l'arrière en ordre de bataille, et toute l'armée réunie
termine la cérémonie par un long défilé.
La Fête-Dieu, célébrée avec tant de pompe et de magnificence,
n'est cependant pas la procession qui attire le plus l'attention des
fidèles. Celles qui ont lieu la nuit, pendant la semaine sainte, ont
un cachet tout particulier aux Philippines. Elles se célèbrent alors
que Manille et ses faubourgs sont plongés dans le plus profond silence
[6], lorsque tous les fidèles prient et attendent la résurrection
du Sauveur. Ces cérémonies ont un aspect de tristesse et de grandeur
tout à fait en harmonie avec ces jours de deuil.
Après que l'_Angelus_ a sonné [7], le clergé, les ordres religieux
et une longue suite d'assistants, chacun un flambeau à la main,
accompagnent, sur deux lignes, diverses effigies qui représentent les
tortures qu'a supportées pour nous le divin Rédempteur. Ces effigies,
de grandeur naturelle, sont richement vêtues et placées sur des
chars, ou portées sur des brancards recouverts de draperies. Celle
qui est en tête est la Mort, représentée par un squelette. Viennent
ensuite Pie V, saint Pierre, Notre-Seigneur priant dans le jardin
des Olives, Jésus-Christ attaché par les Juifs, la flagellation,
la couronne d'épines, enfin Jésus portant sa croix, entouré de ses
bourreaux. Après le Christ, suivent sainte Véronique, _la Salomé_,
la Madeleine, saint Jean, et la Vierge en grand deuil.
Les saintes sont très-richement vêtues, et couvertes de pierreries,
de perles et de diamants [8].
L'ordre qui règne dans les fêtes religieuses, surtout dans celles qui
ont lieu la nuit, produit un effet irrésistible: cette belle musique
sacrée, les voix harmonieuses qui élèvent des hymnes au Seigneur,
ces innombrables lumières artificielles, donnent à ces cérémonies un
aspect imposant qui élève l'âme vers notre Créateur.
Ces solennités ne se passent pas tout à fait de la même manière dans
les provinces. Le manque de ressources oblige souvent les ministres de
l'Église à employer des moyens qu'ils savent d'un grand effet sur leurs
ouailles. Ainsi, j'ai vu fréquemment des saints représentés au naturel
par des Indiens dans leurs habits de fête, et le coq de saint Pierre
par un magnifique champion qui, plus tard, luttait dans les arènes.
Dans le bourg de _Pangil_, à la procession de la semaine sainte,
le saint sépulcre est exposé et traîné sur un char. Deux Indiens
le précèdent, l'un vêtu en saint Michel, l'autre en diable, et se
livrent un combat qui dure pendant toute la cérémonie. Le saint est,
bien entendu, toujours vainqueur.
Certaines croyances modifient aussi, dans les campagnes, les fêtes
religieuses. Par exemple, il est une procession qui se célèbre tous les
ans dans le bourg de _Paquil_, à laquelle tous les malades et infirmes
assistent en dansant, croyant qu'ils seront ainsi infailliblement
guéris de leurs souffrances. De vingt lieues à la ronde, tous les
estropiés et malades qui ont encore un peu de force se rendent ou
se font porter à Paquil pour assister à la fête. Pendant tout le
temps que dure la procession, ces malheureux dansent avec tous les
assistants, en chantant: _Toromba la Virgen, la Virgen toromba!_
C'est un curieux spectacle que de voir tous ces pauvres diables faire
des efforts surhumains et des contorsions inimaginables, pour arriver
jusqu'à la rentrée de la Vierge dans l'église. Alors ces infortunés à
bout de force et haletants se jettent à terre, et restent étendus sans
mouvement pendant des heures entières. Ceux qui avaient des maladies
graves expirent de fatigue, tandis que d'autres recouvrent la santé
ou aggravent leurs maux.
Cette procession a pour origine la légende que voici: Un Arménien,
surpris au milieu du lac par une tempête, était au moment de faire
naufrage. Pendant la tourmente, il fit le voeu, s'il parvenait à
aborder une plage, de faire célébrer au bourg le plus voisin une
procession à la sainte Vierge, qu'il suivrait en dansant. Il accomplit
son voeu, et, tout en exécutant sa danse au-devant de la Madone,
il prononçait le mot toromba, dont personne n'a jamais pu donner
la signification.
Le faubourg ou ville marchande, nommée _Binondoc_, offre un aspect
plus gai et plus vivant que la ville de guerre. Il existe moins de
régularité dans les rues, les édifices n'ont point la majesté un
peu roide qui distingue particulièrement les monuments de Manille
proprement dite; mais c'est dans Binondoc qu'est le mouvement, c'est
là qu'est la vie.
Une multitude de canaux chargés de pirogues, de gondoles et
d'embarcations de tout genre, sillonnent ce faubourg, qui est la
résidence des riches négociants espagnols, anglais, indiens, chinois
et métis.
C'est surtout sur la rive du Pasig que sont situées les plus fraîches
et les plus coquettes habitations.
Dans ces maisons si simples à l'extérieur, resplendit tout ce qu'a
inventé le luxe des Indes et de l'Europe. Les vases précieux de
la Chine, les énormes potiches du Japon, l'or, l'argent, la soie
surprennent et éblouissent les yeux quand on pénètre dans ces fraîches
habitations.
Chaque maison possède sur la rivière un débarcadère, et un petit
palais en bambou qui sert de salle de bains, et où les habitants
viennent plusieurs fois le jour se délasser de la fatigue causée par
la chaleur du climat.
La fabrique de cigares, qui occupe continuellement de quinze à
vingt mille ouvriers et employés, est également situé dans Binondoc,
ainsi que la douane chinoise [9], et tous les grands établissements
industriels de Manille.
Pendant la journée, les belles Espagnoles, revêtues de riches et
transparentes étoffes de l'Inde et de la Chine, courent de magasin
en magasin et mettent à l'épreuve la patience du vendeur chinois,
qui déplie, sans se plaindre et sans manifester la moindre mauvaise
humeur, des milliers de coupons devant la pratique, laquelle le plus
souvent ne regarde toutes ces magnificences que pour se distraire,
et n'achète pas un demi-mètre d'étoffe.
Les bals et les fêtes offerts à leurs invités par les métis de Binondoc
sont célèbres dans toutes les Philippines. Les contredanses d'Europe
succèdent aux danses indiennes; et pendant que femmes et jeunes gens
exécutent le fandango espagnol, le boléro, la cachucha, ou le pas
lascif des bayadères, l'entreprenant métis, l'insouciant Espagnol
et le positif Chinois, retirés dans le salon des jeux, tentent la
fortune des cartes, des dés, ou du _tay-po_ [10].
La fureur du jeu est poussé à un tel point, que des commerçants
perdent ou gagnent dans une seule nuit des sommes de 50,000 piastres
(250,000 fr.)
Les métis, les Indiens et les Chinois ont aussi un grand amour pour
les combats de coqs; ces combats ont lieu dans de vastes arènes. J'ai
vu placer 40,000 francs sur un coq qui en avait coûté 4000; au bout
de quelques minutes, ce coûteux champion tombait frappé à mort par
son adversaire.
Enfin, si Binondoc est par excellence la ville des plaisirs, du luxe
et de l'activité, c'est aussi la ville des intrigues amoureuses et
des galantes aventures.
Le soir venu, Espagnols, Anglais et Français vont sur les promenades
jouer de la prunelle avec les belles et faciles métis, dont les
vêtements diaphanes révèlent des formes splendides.
Ce qui distingue la métis chinoise tagale, ou espagnole tagale, c'est
une physionomie piquante et singulièrement expressive. Sa chevelure,
relevée à la chinoise, est soutenue par de longues broches en or,
et surtout d'une richesse merveilleuse. Elle porte sur la tête, tout
ouvert comme un voile, un mouchoir en fil d'ananas, plus fin que notre
plus belle batiste; son col est orné d'un rosaire en corail, à gros
grains, terminé par une large médaille en or. Une petite chemisette,
transparente, de la même étoffe que le mouchoir, et qui ne descend que
jusqu'à la ceinture, recouvre, sans la cacher, sa poitrine, que n'a
jamais emprisonnée le corset. Au-dessous, et à deux ou trois doigts
du bord de la chemisette, est attaché un jupon bariolé de couleurs
éclatantes imitant le madras; par-dessus ce jupon, une large ceinture
en soie brillante enveloppe et serre le corps de manière à en laisser
voir les formes, depuis la ceinture jusqu'au genou. Son pied blanc
et délicat, toujours nu, est chaussé d'une petite pantoufle brodée,
qui ne recouvre absolument que l'extrémité des doigts.
Rien de charmant, de coquet et de provocateur comme ce costume,
qui excite, au plus haut point, l'admiration des étrangers.
Aussi les métis tagales et chinoises savent si bien l'effet que produit
sur les Européens cette toilette déshabillée, que pour rien au monde
elles ne consentiraient à la modifier.
Deux mots en passant sur le costume des hommes. L'Indien et le métis
portent pour coiffure un vaste chapeau de paille noir ou blanc, ou une
espèce de chapeau chinois, nommé _salacote;_ sur l'épaule, le mouchoir
d'ananas brodé; au col, un rosaire en corail. Leur chemise est en
fil d'ananas, ou en soie végétale; un pantalon de couleur en soie,
brodé au bas, et une ceinture rouge en crêpe de chine, complètent
cet habillement. Leurs pieds, sans bas, sont chaussés de souliers
à l'européenne.
La ville de guerre, si triste pendant le jour, prend vers le soir un
aspect plus animé: c'est l'heure où, de toutes les maisons, sortent
les magnifiques équipages, invariablement conduits _à la d'Aumont_.
Les habitants, proprement dits, vont se mêler aux promeneurs de
Binondoc.
Ensuite viennent les visites, les bals, ou les réunions plus intimes:
dans ces réunions, on cause, on fume le cigare de Manille, et surtout
on mâche le _bétel_ [11]; on boit des verres d'eau sucrée à la glace,
et l'on mange des sucreries de toute espèce.
Vers minuit on se retire, à moins qu'on ne veuille prendre part
au souper de famille, qui, toujours servi avec luxe, se prolonge
ordinairement jusqu'à deux heures du matin.
Telle est la vie que mènent les classes opulentes sous ces latitudes
favorisées du ciel.
Maintenant, que le lecteur me permette de revenir à mes aventures.