Séjour à Manille.--Le capitaine don Juan Porras.-- La marquise
de las Salinas.
Pendant que je causais sur le rivage avec les Indiens, j'avais
remarqué, à quelques pas de moi, un jeune Européen; je le rencontrai
précisément sur ma route en me dirigeant vers Manille, et je pris le
parti de l'accoster.
Ce jeune homme était un médecin qui se préparait à partir pour
l'Europe. Je lui fis part du projet que je venais de former, et je
lui demandai quelques détails sur la ville où je voulais me fixer
désormais.
Il s'empressa de me satisfaire, et m'encouragea dans ma résolution
d'exercer la médecine aux Philippines.
Lui-même avait conçu la même pensée que moi, mais des affaires de
famille l'obligeaient à retourner dans son pays.
Je ne lui cachai rien de ma situation, et je lui fis observer qu'il
me serait difficile de faire des visites avec le costume plus que
modeste dont j'étais revêtu.
«Qu'à cela ne tienne, me répondit-il; j'ai tout ce qu'il vous faut:
un habit tout neuf et six magnifiques lancettes; «je vous vendrai
ces objets au prix coûtant de France: c'est «un marché d'or.»
L'affaire fut bientôt conclue. Il me conduisit à son hôtel, et j'en
sortis affublé d'un habit assez propre, mais beaucoup trop grand et
beaucoup trop large.
Malgré cela, il y avait si longtemps que je ne m'étais vu si bien mis,
que je ne me lassais pas d'admirer ma nouvelle acquisition.
J'avais caché dans mon chapeau ma pauvre petite veste blanche, et je
marchais plus fier qu'Artaban sur la chaussée de Manille. Je possédais
un habit et six lancettes! mais il ne me restait pour toute fortune
qu'une piastre: cette pensée tempérant un peu la joie que me faisait
éprouver la vue de mon brillant costume, je songeais où j'irais passer
la nuit, et comment je trouverais à subsister le lendemain et les
jours suivants, si les malades se faisaient attendre...
En réfléchissant ainsi, j'errais lentement de Binondoc à la ville de
guerre, et de la ville de guerre à Binondoc,--lorsque tout à coup
une idée triomphante illumina mon cerveau: j'avais entendu parler,
à Cavite, d'un capitaine espagnol nommé don Juan Porras, qu'une
imprudence avait presque rendu aveugle.
Je résolus d'aller le trouver et de lui offrir mes services; il ne
s'agissait plus que de savoir où il demeurait. Je m'adressai à cent
personnes, mais chacun répondait qu'il ne le connaissait pas et
passait son chemin.
Un Indien qui tenait une petite boutique, et à qui je m'adressai,
me tira de peine.
«Si le seigneur don Juan est capitaine, me dit-il, votre «excellence
trouvera son adresse à la première caserne «venue.»
Je remerciai l'Indien, et m'empressai de suivre son conseil.
A la caserne d'infanterie où je me présentai, l'officier de garde me
donna un soldat pour me conduire à la demeure du capitaine: il était
temps; la nuit était déjà close.
Don Juan Porras était un Andalous, bon homme, et d'un caractère
extrêmement gai. Je le trouvai la tête enveloppée de madras, et occupé
à assujettir deux énormes cataplasmes qui lui couvraient entièrement
les yeux.
«--_Señor capitan_, lui dis-je, je suis médecin et savant oculiste; je
viens ici pour vous soigner, et j'ai la ferme confiance de vous guérir.
«--_Basta_ (C'est assez), me répondit-il. Tous les médecins de Manille
sont des ânes.»
Cette réponse plus que sceptique ne me découragea pas, et je résolus
d'en tirer parti.
«C'est aussi mon opinion, repris-je aussitôt; et c'est parce que je
suis très-fortement convaincu de l'ignorance des docteurs indigènes,
que j'ai pris la résolution de venir pratiquer aux Philippines.»
«--De quelle nation êtes-vous, monsieur?» me demanda le capitaine.
«--Je suis Français.»
«--Un médecin français! s'écria don Juan. Oh! c'est bien différent; je
vous demande pardon d'avoir parlé avec tant d'irrévérence des hommes de
votre art. Un médecin français! Je me fie complétement à vous: prenez
mes yeux, monsieur le docteur, et faites-en ce que vous voudrez.»
La conversation prenant une bonne tournure, je m'empressai d'aborder
la question principale.
«--Vos yeux sont bien malades, seigneur capitaine, lui dis-je;
il faudrait, pour arriver à une prompte guérison, que je ne vous
quittasse pas d'une minute.»
«--Voudriez-vous consentir à demeurer quelque temps chez moi, monsieur
le docteur?»
La question était résolue.
«--J'y consens, répondis-je, mais à une condition: c'est que je vous
payerai mon logement et ma pension.»
«--Qu'à cela ne tienne! vous êtes libre, me dit le bon homme: c'est une
affaire conclue. J'ai une jolie chambre et un bon lit tout préparé,
il ne vous reste plus qu'à envoyer chercher vos bagages. Je vais
appeler mon domestique.»
Ce terrible mot de bagages résonna comme un glas à mon oreille;
je jetai un regard mélancolique sur la coiffe de mon chapeau, cette
malle improvisée qui contenait toutes mes hardes... je veux dire ma
petite veste blanche, et je craignais que don Juan ne me prît pour
quelque matelot déserteur, cherchant à le duper.
Cependant il n'y avait pas à reculer; je m'armai de tout mon courage,
et je lui racontai brièvement la triste situation où je me trouvais,
en ajoutant que je ne pourrais payer ma pension qu'à la fin du mois,
si j'étais assez heureux pour découvrir quelques malades.
Don Juan Porras m'avait tranquillement écouté. Quand mon récit fut
terminé, il partit d'un grand éclat de rire qui me fit frémir des
pieds à la tête.
«--Eh bien! s'écria-t-il, j'aime mieux cela; vous êtes pauvre, donc
vous aurez plus de temps à donner à ma maladie, et plus d'intérêt à
me guérir. Comment trouvez-vous le syllogisme?
«--Excellent, seigneur capitaine; et vous verrez avant peu, j'espère,
que je ne suis pas homme à compromettre un logicien aussi distingué
que vous. Dès demain matin j'examine vos yeux, et je ne les abandonne
plus que je ne les aie guéris radicalement.»
Nous causâmes encore longtemps sur ce ton joyeux, après quoi je
me retirai dans ma chambre et m'endormis au milieu des songes les
plus riants.
Le lendemain, j'endossai de bonne heure mon habit doctoral et j'entrai
chez mon hôte.
Je me mis à examiner ses yeux; ils étaient dans un état déplorable. Le
droit était non-seulement perdu, mais il menaçait la vie du malade. Un
_cancer_ s'y était déclaré, et le volume énorme qu'il avait acquis
pouvait faire douter de la réussite d'une opération. L'oeil gauche
contenait plusieurs dépôts, mais on pouvait espérer de le guérir.
Je parlai franchement à don Juan de mes craintes et de mes espérances,
et j'insistai sur la nécessité d'enlever complétement l'oeil droit.
Le capitaine, étonné d'abord, se décida courageusement à subir
cette opération, que je lui fis le jour suivant et qui eut un
plein succès. Peu de temps après, les symptômes d'inflammation se
dissipèrent, et je pus garantir à mon hôte une guérison complète.
Je donnai donc tous mes soins à l'oeil gauche. Je désirais d'autant
plus vivement rendre la vue à don Juan, que j'étais convaincu du
bon effet que produirait à Manille sa guérison. C'était pour moi la
réputation et la fortune.
Du reste, j'avais déjà acquis en quelques jours une petite clientèle,
et je fus en position de payer ma pension à la fin du mois.
Au bout de six semaines de traitement, don Juan était parfaitement
guéri, et pouvait se servir de son oeil gauche presque aussi bien
qu'avant sa maladie.
Cependant le capitaine continuait à se claquemurer, à mon grand regret;
sa réapparition dans le monde, qu'il avait abandonné depuis plus d'un
an, eut produit une immense sensation, et eût fait de moi le premier
docteur des Philippines.
Un jour, j'abordai cette question délicate.
«--Seigneur capitaine, lui dis-je, à quoi pensez-vous de rester
toujours entre quatre murs? et pourquoi ne reprenez-vous pas vos
anciennes habitudes? Il faut visiter vos amis, vos connaissances...»
«Docteur, interrompit don Juan, comment voulez-vous que je me montre
sur les promenades avec un oeil de moins? Quand je passerais dans les
rues, les femmes diraient en me voyant: Voilà don Juan le Borgne. Non,
non, avant de quitter la chambre j'attendrai que vous me fassiez
venir un oeil d'émail de Paris.»
«--Y pensez-vous? l'oeil ne sera pas arrivé avant dix-huit mois.»
«Va donc pour dix-huit mois de réclusion,» répondit don Juan.
J'insistai pendant plus d'une heure, mais le capitaine fut intraitable;
il poussait si loin la coquetterie, que, bien que je lui eusse
recouvert l'orbite de taffetas noir, il faisait fermer ses volets
aussitôt que quelqu'un venait lui faire visite; en sorte que, le
voyant toujours plongé dans la même obscurité, personne ne voulait
croire à sa guérison.
J'étais vivement contrarié, comme on le pense bien, de l'entêtement de
don Juan; je n'avais pas le temps de faire pendant dix-huit mois le
pied de grue à la porte de la fortune; aussi je résolus de fabriquer
moi-même cet oeil, sans lequel le coquet capitaine ne voulait pas se
faire voir.
Je pris des morceaux de verre, un chalumeau, et me mis à l'oeuvre.
Après bien des essais infructueux, je parvins enfin à obtenir une
forme parfaite du globe de l'oeil; ce n'était pas tout: il fallait
lui donner les couleurs et l'apparence de l'oeil gauche. Je fis
venir chez moi un pauvre peintre en voitures, qui imita à peu près
l'oeil qui restait à don Juan. Il était nécessaire de préserver cette
peinture du contact des larmes, qui l'auraient bientôt détruite. Pour
y réussir, je fis exécuter par un orfévre un globe en argent plus
petit que le globe de verre, et je l'appliquai avec un peu de cire
à cacheter dans l'intérieur du premier. Je polis soigneusement les
bords sur une pierre, et après huit jours de travail j'obtins un
résultat satisfaisant.
L'oeil que je venais de fabriquer n'était, toute modestie à part,
vraiment pas trop mal. Je m'empressai de le placer dans son orbite. Il
gênait bien un peu le seigneur don Juan; mais je lui persuadai si
bien qu'avec le temps il s'y habituerait, qu'il consentit à le garder.
Il se logea sur le nez une paire de lunettes, se contempla dans la
glace et se trouva si bon air, qu'il se décida à commencer ses visites
dès le lendemain.
Ainsi que je l'avais prévu, la réapparition dans le monde du capitaine
Juan Porras fit grand bruit, et bientôt, par contre-coup, il ne fut
plus question dans Manille que du señor don Pablo, grand médecin
français et surtout oculiste très-distingué.
De tous côtés les malades m'arrivèrent.
Malgré ma jeunesse et mon peu d'expérience, mon premier succès m'avait
inspiré une confiance telle, que je fis coup sur coup plusieurs
opérations de cataractes qui, par bonheur, réussirent complétement.
Je ne suffisais plus à ma clientèle, et je passai, en quelques jours,
de la plus profonde détresse à une véritable opulence. J'avais voiture,
et quatre chevaux dans mon écurie. Je ne pus cependant, malgré ce
changement de fortune, me résigner à quitter la maison de don Juan,
par reconnaissance pour l'hospitalité qu'il m'avait si libéralement
offerte.
Dans mes heures de loisir il me tenait compagnie, et m'amusait par
le récit de ses histoires de guerre et de bonnes fortunes. Il y avait
déjà près de six mois que j'habitais avec lui, lorsqu'une circonstance
qui fait époque dans ma vie vint changer mon existence, et m'obligea
de me séparer du joyeux capitaine.
Un Américain de mes amis m'avait souvent fait remarquer sur les
promenades une jeune femme en deuil qui passait pour l'une des plus
jolies señoras de la ville.
Chaque fois que nous la rencontrions, l'Américain ne manquait jamais
de me vanter la beauté de _la marquesa de las Salinas_. Elle avait
de dix-huit à dix-neuf ans, des traits doux et réguliers, de beaux
cheveux noirs, et de grands yeux à l'espagnole; elle était veuve d'un
colonel aux gardes, qui l'avait épousée presque enfant.
La vue de cette jeune femme avait produit sur moi une impression
profonde, et je me mis à courir les salons de Binondoc pour tâcher
de la rencontrer ailleurs qu'à la promenade.
Démarches vaines! La jeune veuve ne voyait personne; je désespérais
presque de pouvoir jamais trouver une occasion de lui parler, lorsqu'un
matin un Indien vint me chercher pour aller visiter son maître.
Je montai en voiture et partis, sans m'informer du nom du malade;
la voiture s'arrêta dans l'une des plus belles maisons du faubourg
de Santa-Cruz.
Après avoir examiné le malade et causé quelques instants avec lui,
je m'étais assis devant un guéridon pour griffonner une ordonnance.
Dans ce moment j'entendis derrière moi le frôlement d'une robe; je
tournai la tête, la plume me tomba des mains... J'avais devant les
yeux cette même femme que j'avais vainement poursuivie pendant si
longtemps, et qui surgissait tout à coup comme dans un rêve!
Ma surprise fut si grande, que je balbutiai quelques mots
inintelligibles, en la saluant avec une gaucherie qui excita son
sourire.
Elle m'adressa la parole simplement pour s'informer de l'état de
santé de son neveu, puis elle se retira presque aussitôt.
Quant à moi, au lieu de continuer le cours ordinaire de mes visites,
je rentrai au logis; je fis à don Juan force interrogations sur madame
de las Salinas; celui-ci satisfit complétement ma curiosité.
Il avait connu toute la famille de la jeune femme, qui jouissait dans
la colonie de la plus grande considération.
Le lendemain et les jours suivants, je retournai chez la charmante
veuve, qui voulut bien m'accueillir avec faveur. J'abrége tous ces
détails, qui me sont trop exclusivement personnels... Six mois après
ma première entrevue avec madame de las Salinas, j'avais demandé et
obtenu sa main.
J'avais donc trouvé à plus de cinq mille lieues de mon pays le bonheur
et la richesse. Il avait été convenu entre ma femme et moi que nous
irions en France aussitôt que sa fortune, dont la plus grande partie
se trouvait au Mexique, serait réalisée.
En attendant, ma maison était le rendez-vous des étrangers et surtout
des Français, qui étaient déjà assez nombreux à Manille.
A cette époque le gouvernement espagnol m'avait nommé chirurgien-major
du premier régiment léger et des miliciens du bataillon de la Panpanga.
Tout m'avait réussi en si peu de temps, que je ne doutais pas que la
fortune ne m'offrît toujours ses plus riantes faveurs. Déjà j'avais
tout préparé pour mon retour en France, car nous attendions d'un moment
à l'autre l'arrivée des gallions qui faisaient le service d'Acapulco
à Manille, et qui devaient rapporter la fortune de ma femme. Cette
fortune se montait au chiffre honnête de sept cent mille francs.
Un soir, à l'heure où nous prenions le thé, on vint nous annoncer
que les navires d'Acapulco avaient été signalés par le télégraphe,
et que le lendemain ils seraient en rade; nos piastres devaient être
à bord: je laisse à penser si nous fûmes au comble de nos voeux.
Mais quel réveil nous attendait! les navires ne rapportaient pas une
seule piastre; voici ce qui était arrivé: Cinq à six millions avaient
été expédiés par terre de Mexico à San Blas, lieu d'embarquement,
et le gouvernement mexicain avait fait escorter le convoi par un
régiment de ligne commandé par le colonel Yturbidé.
Dans le trajet, celui-ci s'était emparé du convoi, et était passé
avec son régiment aux indépendants.
On sait qu'Yturbidé dans la suite fut proclamé empereur du Mexique,
puis chassé et enfin fusillé, après une expédition qui offre plus
d'une analogie avec celle de Murat.
Le jour même de l'arrivée des navires, nous avions donc la certitude
que notre fortune était entièrement perdue, sans espoir d'en retrouver
jamais une faible partie.
Ma femme et moi nous supportâmes ce coup avec assez de philosophie. Ce
que nous regrettions le plus, ce n'était pas la perte des piastres,
mais la nécessité à laquelle nous étions contraints d'abandonner,
ou tout au moins d'ajourner, notre voyage en France.
Je continuai à tenir le même train de maison que par le passé.
Ma clientèle et les différentes places que j'occupais me permettaient
de mener l'existence à grandes guides des colonies espagnoles, et il
est probable que j'aurais fait ma fortune en peu d'années si j'avais
continué l'état de médecin; mais le désir d'une liberté sans limites
me fit abandonner tous ces avantages pour une vie toute de hasards
et d'émotions.
Toutefois n'anticipons point, et que le lecteur ait la patience de lire
encore quelques pages sur Manille, et divers événements où j'ai figuré
comme acteur ou témoin avant de quitter la vie du sybarite citadin.