CHAPITRE II.

Choléra à Manille.--Massacre des Européens.

Ce fut au mois de septembre 1820 que le choléra fit irruption pour

la première fois à Manille [1].

Jusqu'à cette époque, ce terrible fléau n'était point encore sorti

du continent indien, lorsqu'un navire chargé d'étoffes de coton,

parti de Madras, poussé par une tempête, arriva à Manille, lieu de

sa destination.

Il avait éprouvé des avaries. Plusieurs ballots d'étoffe avaient

été mouillés d'eau de mer. Le consignataire les fit remettre à des

blanchisseurs qui habitaient un des faubourgs de Manille, _Sanpaloc_.

A peine les eurent-ils ouverts, que la terrible maladie se déclara

parmi eux; et, quelques jours après, elle sévissait dans toute la

population du faubourg.

De là elle passa à Manille, et bientôt envahit toute l'île de Luçon.

Dès son début, cette épidémie moissonnait des milliers d'Indiens.

Les rues de Manille étaient sillonnées, la nuit et le jour, de chariots

remplis de cadavres.

Les habitants, renfermés chez eux, employèrent divers moyens pour se

préserver de la contagion.

Dans quelques maisons on brûlait des herbes aromatiques, on enfumait

toutes les chambres;

Dans d'autres, on inondait les appartements de vinaigre.

Mais rien n'arrêtait la mortalité; la consternation était

générale. Aussi plus d'affaires, plus de promenades, plus de

distraction.

Chaque famille restait dans sa demeure; les femmes et les enfants,

prosternés devant l'image du Christ, imploraient à haute voix sa

miséricorde.

Quelques médecins espagnols s'étaient enfuis de la capitale; et ceux

qui restèrent, avec deux Français, MM. Godefroy et Charles Benoît, ne

suffisaient point aux nombreux malades qui réclamaient leur assistance.

Les Indiens, qui n'avaient jamais vu pareille mortalité, s'imaginèrent

que les étrangers empoisonnaient les fontaines et les rivières,

pour détruire la population et s'emparer du territoire.

Cette fatale opinion, qui eut des suites si affreuses, courut bientôt

de bouche en bouche.

Le général qui gouvernait l'île en fut prévenu. C'était alors

M. Folgueras, excellent homme, mais faible et pusillanime.

Soit qu'il ne vît aucun danger pour les étrangers, soit qu'il fût

trop préoccupé lui-même des effets désastreux de l'épidémie, il ne

prit aucune précaution pour la sécurité de ses hôtes.

Le 9 octobre 1820, anniversaire de mon départ de France, commença un

épouvantable massacre à Manille et à Cavite.

M. Victor Godefroy le médecin, et son frère le naturaliste, arrivés

depuis peu à Manille, logeaient avec quatre Français, tous officiers

de la marine du commerce, dans le faubourg de _Santa-Cruz_.

Ce jour-là, le médecin sortit de très-bonne heure pour voir un malade.

Dans la rue, quelques Indiens commencèrent à lui crier qu'il était

un empoisonneur.

Peu à peu le nombre augmenta, et bientôt il se vit entouré d'un

groupe menaçant.

Des alguazils arrivèrent, s'emparèrent de lui, et, comme un coupable,

le conduisirent à la maison communale.

Au moment où ils allaient lui passer la tête dans un _bloc_ [2] pour

le tenir prisonnier, Godefroy, qui n'avait jamais vu une pareille

machine, se figura qu'elle était un instrument de supplice, et qu'on

voulait s'en servir pour l'étrangler.

Dans l'espoir de conserver sa vie, il sauta par une croisée,

et s'enfuit.

Les Indiens coururent après lui, l'atteignirent, et, après lui avoir

asséné deux coups de sabre sur la tête en guise de correction, ils lui

lièrent les mains et le conduisirent chez le corrégidor de _Tondoc_,

M. Varela, créole de Manille, homme superstitieux et sans instruction,

qui tremblait pour lui-même et croyait autant aux empoisonneurs que

les Indiens.

Il fit venir Godefroy en sa présence, lui adressa quelques paroles

et le fit fouiller par un de ses alguazils, qui trouva sur lui une

fiole contenant quelques onces de laudanum.

Le corrégidor crut alors plus que jamais au poison, traita le pauvre

Godefroy en conséquence, et l'envoya en prison.

Pendant l'interrogatoire qu'avait subi le prétendu empoisonneur,

quelques milliers d'Indiens s'étaient réunis sous les fenêtres du

corrégidor, demandant qu'on leur livrât le prisonnier. Le corrégidor,

pour les calmer, se présenta à son balcon, et à haute voix leur dit:

«_Hijos_ (_enfants_), l'empoisonneur est en sûreté dans la prison,

et il sera puni selon la gravité de son crime. Nous allons bien

voir s'il est coupable: voici un flacon trouvé sur lui, contenant

un liquide qui me paraît bien suspect; mais il faut nous assurer si

c'est bien du poison. Ainsi, que deux d'entre vous m'amènent un chien,

et nous verrons quel effet produira sur lui cette liqueur.»

Les Indiens ne se firent pas prier, ils lui présentèrent un petit

chien; l'un lui ouvrit la gueule, tandis que l'autre lui versa dans

le gosier le contenu du flacon. Quelques minutes suffirent pour que

cette grande quantité de narcotique produisit son effet; le chien

fit quelques pas en chancelant, et tomba dans un affaissement qui

annonçait sa mort.

Le corrégidor et les Indiens n'eurent alors plus de doute;

l'expérience qu'ils venaient de faire était une preuve évidente du

crime d'empoisonnement.

Le premier fit instruire le procès de son prisonnier, tandis que la

foule des Indiens se dirigea vers la maison où se trouvait Godefroy

le naturaliste, avec ses amis.

Réunis sous les croisées, ils n'osèrent d'abord pas les attaquer; ils

se contentèrent de jeter des pierres dans les fenêtres, et de crier:

_Mort aux empoisonneurs_!

Le gouverneur, instruit de ce qui se passait, envoya un sergent et dix

soldats pour protéger la demeure des étrangers. Ceux-ci, effrayés par

les menaces et les clameurs des Indiens, s'étaient réunis dans leur

salon, avaient chargé quelques paires de pistolets, et s'apprêtaient

à faire feu sur celui qui aurait osé franchir le seuil de la porte.

Le sergent et sa petite troupe montèrent l'escalier et se présentèrent

à la porte. Godefroy et ses amis, croyant qu'ils venaient les attaquer,

firent feu sur eux: aussitôt les soldats, sans attendre aucun ordre

de leur chef, déchargèrent leurs armes sur les malheureux Français,

qui tous tombèrent percés de balles.

Le sergent, effrayé de la méprise que sa troupe venait de commettre,

se retira.

Les Indiens alors les remplacèrent, poignardèrent les blessés,

pillèrent, brisèrent les meubles, et ne se retirèrent qu'après avoir

accompli leur oeuvre de meurtre et de dévastation.

L'un d'eux, le poignard tout sanglant dans la main, et au milieu de

la foule qui encombrait la rue, élève la voix et dit:

«Mes frères, vous le voyez tous, le gouverneur envoie fusiller les

empoisonneurs qui veulent nous faire tous périr; n'attendons pas que

les Castillans nous vengent, vengeons-nous nous-mêmes!»

Des cris de joie accueillirent les paroles du fanatique et

superstitieux Indien. La foule se divisa par groupes, qui prirent

diverses directions pour se rendre dans les quartiers où demeuraient

les étrangers.

Le capitaine Dibard, celui qui commandait mon navire, son subrécargue

Pasquier; Grosbon, fils du général du même nom, et un matelot,

demeuraient dans le faubourg _San-Gabriel_.

Ils furent prévenus que les Indiens venaient pour les attaquer; ils

fermèrent leurs portes. Mais quelle résistance pouvaient opposer de

faibles portes à une troupe d'assassins déjà ivres de sang et du désir

du pillage? Aussi leur maison fut-elle bientôt envahie. La mort leur

paraissant inévitable, ils se décidèrent à fuir, chacun du côté où

il espérait trouver une issue.

Le capitaine se dirigea vers la cuisine; mais à peine s'y était-il

réfugié, que les agresseurs, le sabre et le poignard à la main, se

précipitèrent sur lui et le percèrent de mille coups, lui arrachèrent

les membres, et les jetèrent tout palpitants par les croisées.

Pendant que le meurtre du malheureux Dibard s'accomplissait, Pasquier,

Grosbon et le matelot, plus heureux que leur capitaine, avaient

traversé une petite cour, escaladé un mur, et avaient été reçus dans

un jardin par madame _Escarella_, femme d'un courage héroïque.

Pour les sauver, elle les fit monter dans un donjon; mais à peine

venait-elle d'en fermer la porte, que les assassins, couverts du sang

de l'infortuné Dibard, se présentèrent devant elle et lui demandèrent

la proie qui venait de leur échapper.

«Les Français, répondit madame Escarella, sont sous ma sauvegarde,

et je ne vous les livrerai pas. Si vous voulez briser cette porte,

vous commencerez par m'assassiner moi-même. Vous êtes des lâches;

retirez-vous, ou le gouverneur que j'ai envoyé prévenir ne tardera

pas à vous faire châtier comme vous le méritez.»

L'énergie et la résolution de cette courageuse femme imposèrent assez

aux assassins pour les obliger à se retirer, et ils allèrent chercher

dans un autre quartier des victimes moins bien défendues.

A peu de distance du lieu où venait de se commettre le meurtre du

capitaine Dibard, habitait M. Lestoup, capitaine du navire de Bordeaux

_l'Alexandre_. Il avait avec lui six personnes de son bord.

Tous étaient à table lorsque les Indiens envahirent leur maison à

l'improviste, se précipitèrent sur eux et les égorgèrent, sans qu'un

seul échappât.

Au même instant, trois Anglais, dans une maison contiguë, subissaient

le même sort que les malheureux Français.

M. Darbel, gérant d'une habitation sur les bords du _Pasig_, pour

se soustraire à la fureur de ses ouvriers, s'était jeté dans une

pirogue qu'il dirigeait vers Manille, où il espérait se mettre sous

la protection des Espagnols.

Poursuivi, près d'être atteint dans sa frêle embarcation, il sauta à

terre; mais bientôt il se voit entouré par les Indiens, et, considérant

sa perte comme inévitable, il se résignait à mourir. Adossé à un mur,

il avait déjà reçu trois coups de sabre, lorsqu'un métis, témoin de

la cruauté de ses compatriotes, s'élança hors de sa maison, écarta

la foule, s'empara de Darbel déjà presque évanoui, l'entraîna, et

l'emporta, pour ainsi dire, jusqu'à sa demeure.

Cet acte de courage et de dévouement sauva la vie à Darbel et fut

cause de la mort du généreux métis. L'émotion qu'il avait ressentie et

l'effort qu'il avait fait lui produisirent de violentes palpitations

de coeur, qui se terminèrent par la rupture d'un anévrisme.

Il serait trop long de compter ici tous les massacres, tous les

crimes commis dans les faubourgs de Manille et ses environs, sur

des personnes isolées et surprises sans défense. Je terminerai ce

déplorable tableau par le récit d'un dernier drame auquel un de nos

compatriotes, qui habite Paris, échappa comme par miracle.

M. Gautherin, commandant un navire de Bordeaux, et un ancien capitaine

de hussards, son passager, qui voyageait pour son plaisir, étaient

dans un hôtel tenu par un Allemand nommé Antelmann.

La foule des Indiens armés et leurs clameurs les avertirent du

danger qu'ils couraient; ils voulurent fuir, mais toute retraite

étant impossible, ils se réfugièrent dans une chambre à coucher,

et fermèrent la porte.

L'officier se mit à la croisée, s'en retira aussitôt, et dit à

Gautherin:

«Nous sommes perdus, rien au monde ne peut nous sauver. Mon Dieu,

que faire?»

«Cachez-vous sous le lit, dit Gautherin.»

«Me cacher sous le lit, à quoi cela m'avancerait-il?»

«A prolonger de quelques minutes votre existence, et peut-être à

gagner du temps jusqu'à ce qu'on vienne à notre secours. Je voudrais

bien avoir la même facilité que vous pour me cacher; mais vous voyez

mon embonpoint.»

Pendant ce court dialogue, les Indiens étaient arrivés à la porte et

y frappaient à grands coups. Il n'y avait plus un moment à perdre; les

deux amis s'embrassèrent, se firent leurs derniers adieux. L'officier

se cacha sous le lit. Gautherin, resté seul, se blottit derrière un

coffre, et se recouvrit la partie supérieure du corps avec une natte.

A peine était-il dans sa cachette que la porte fut enfoncée, et une

foule d'Indiens se précipita dans la chambre.

Dès leur entrée, ils aperçurent le malheureux officier de hussards:

ils le tirèrent par les pieds, divisèrent son corps par morceaux,

déchirèrent ses membres et les jetèrent par les croisées à leurs

amis, qui n'avaient pu, comme eux, souiller leurs mains du sang de

notre compatriote.

Gautherin, de sa cachette, avait assisté malgré lui à cette horrible

scène, et le sang de son ami avait inondé la natte qui le recouvrait.

Quelle émotion et quelle angoisse ne devait-il pas éprouver? et quel

courage ne lui fallut-il pas pour conserver son immobilité? Le moindre

mouvement, un souffle, pouvait le faire découvrir! Heureusement la

Providence veillait sur lui, et son sang-froid devait lui sauver

la vie.

Les Indiens, qui ne voyaient plus de victimes à sacrifier, tournèrent

leur rage contre les meubles, et se mirent à les briser. Pendant cette

oeuvre de destruction, l'un d'eux tira la natte qui dérobait Gautherin

à leur vue. Celui-ci, dès qu'il se vit découvert, se leva subitement.

Cette apparition inattendue d'un homme de la force et de la stature

de Gautherin produisit sur les assassins un instant de surprise et

d'hésitation. Gautherin en profita pour leur dire:

«Je suis chrétien comme vous, ne me tuez pas!»

Mais à peine avait-il prononcé ces mots, que deux coups de sabre

lui faisaient deux profondes blessures à la tête; ces deux coups de

sabre produisirent sur lui une réaction, un mouvement de rage contre

les assaillants.

Soutenu par le désir de conserver son existence ou de périr en se

défendant, il passa sa main sur ses yeux inondés du sang qui coulait

de ses blessures, et se précipita au milieu de ses ennemis, les

culbutant, les renversant à coups de poing et à coups de coude. Il

parvint à retrouver l'escalier, renversa tout ce qui s'opposait à

son passage. Ce ne fut pas néanmoins sans un rude coup de lance dans

le côté; mais cette nouvelle blessure, plus dangereuse que les deux

autres, ne l'arrêta pas.

Arrivé au rez-de-chaussée, toujours poursuivi par ses ennemis, il

entra dans une salle de billard: après en avoir fait le tour, il

se disposait à se précipiter par la porte qui donnait sur une rue,

lorsqu'il vit un Indien armé d'un énorme sabre et qui l'attendait

au passage, brandissant son arme, tout préparé à lui enlever la tête

d'un seul coup.

Gautherin crut alors sa mort inévitable; cependant son courage ne

l'abandonna point encore, et, au moment où il allait recevoir le

dernier coup, il leva la main pour le parer. Ce mouvement en effet fit

dévier la lame du sabre, qui vint lui frapper à plat sur la figure,

mais avec tant de force, qu'étourdi par ce coup, il tomba évanoui

dans la rue.

Ses assassins le crurent mort, et quelques soldats d'un poste voisin,

attirés par la curiosité, le transportèrent à leur corps de garde. Ils

le jetèrent sur un lit de camp.

L'intrépide Gautherin était revenu à lui, ses blessures le faisaient

horriblement souffrir, celle du côté surtout; il était dévoré d'une

soif ardente, il demanda un peu d'eau pour l'étancher.

Mais les soldats indiens, voyant en lui un homme prêt à mourir,

ne faisaient pas attention à sa demande.

Cependant un curé indien, que le hasard avait amené au corps de garde,

s'approcha et lui dit:

«Êtes-vous chrétien?»

«Oui, je suis chrétien comme vous, lui répondit Gautherin.»

«Eh bien, puisque vous êtes chrétien, je vais vous confesser, et vous

administrer les sacrements.»

«Hélas! me confesser, cela m'est impossible; je me meurs, et vous

voyez qu'à peine je puis dire une parole.»

«En ce cas, dit le bon curé, l'absolution sera suffisante pour mourir

dans la grâce de Dieu.»

Et le saint homme se mit en devoir de la lui donner.

Après cette funèbre cérémonie, accomplie sans cierges, sans appareil,

et en présence seulement de quelques soldats, le bon curé pria le

sous-officier indien qui commandait le poste de faire donner un peu

d'eau au mourant et de faire bander ses plaies.

Ce premier pansement, l'eau que Gautherin venait de boire avec tant

d'avidité, lui produisirent un peu de soulagement; et les paroles de

consolation que lui avait adressées le ministre de Dieu lui rendirent

l'espérance et ranimèrent son courage.

Tous les événements que je viens de raconter s'étaient accomplis

dans l'espace de huit heures. L'obscurité avait ramené le calme,

les assassins s'étaient retirés dans leurs demeures.

La ville de guerre, qui pendant ces huit heures de massacre avait

fermé ses portes et était restée étrangère à tous les crimes commis

dans les faubourgs, les rouvrit dès que la nuit fut venue, pour donner

passage à quelques personnes charitables qui voulaient secourir les

malheureux étrangers échappés aux assassins.

Le colonel Manuel Oléa, accompagné de quelques soldats, parcourut

tous les faubourgs, recueillit les blessés et ceux qui, par miracle,

s'étaient soustraits au poignard des Indiens.

Il tira aussi Victor Godefroy de sa prison, et les conduisit tous

à la citadelle, où non-seulement ils furent en sûreté, mais où ils

trouvèrent aussi le commandant don Alexandro _Pareño_ et toute sa

famille, qui entourèrent nos malheureux compatriotes des soins et

attentions que méritait leur position.

Le lendemain, les fanatiques indiens reprirent leur poignard et

parcoururent de nouveau les faubourgs, espérant y trouver encore

quelques victimes.

Le général Folgueras, si faible et si pusillanime, craignait une

révolte générale, et n'osa pas encore prendre les mesures de rigueur,

seules capables d'arrêter les crimes de ces forcenés.

L'archevêque, revêtu de ses habits sacerdotaux, le saint sacrement à

la main, accompagné de tout son clergé, parcourut la grande rue d'_el

Rosario à Binondoc_, priant et exhortant les Indiens à rentrer dans

l'ordre, et à se repentir des crimes qu'ils avaient commis la veille

sur d'innocentes victimes.

Mais, loin de tenir compte des exhortations du saint prélat, ne

trouvant plus d'étrangers européens à égorger, ils tournèrent leur

rage contre de pacifiques Chinois, et commirent sur eux de nouveaux

massacres.

Alors les principales autorités de Manille se réunirent chez le

gouverneur, et lui firent comprendre la nécessité d'arrêter par la

force le désordre et les crimes qui se commettaient.

Folgueras ne put plus reculer, et se mit en devoir de prendre des

mesures qui lui étaient presque imposées par les hommes les plus

honorables de Manille.

Des troupes furent envoyées dans les faubourgs, des canons furent

braqués à toutes les embouchures de rues, et ordre fut donné de tirer

sur tous les groupes formés de plus de trois personnes.

Les Indiens, effrayés de ces mesures sévères, rentrèrent chez eux;

le bon ordre fut rétabli, et la justice espagnole punit du dernier

supplice tous les coupables qu'elle put découvrir [3].

Je fus aussi traqué dans Cavite, mais je parvins à m'échapper; je me

jetai dans une pirogue, et je fus assez heureux pour me réfugier à

bord du _Cultivateur_.

Il n'y avait pas dix minutes que j'étais sur le trois-mâts, lorsqu'on

vint me chercher pour donner des soins au second d'un navire américain,

qui venait d'être poignardé à son bord par des gardes de la douane.

Je terminais le pansement, quand des officiers de différents navires

français me prévinrent que le capitaine Drouant, commandant un navire

de Marseille, était resté à terre, et qu'il était peut-être encore

temps de le sauver.

Il n'y avait pas un moment à perdre; la nuit approchait; il fallait

profiter de la dernière demi-heure de jour; je partis dans un canot,

et en arrivant à terre je donnai l'ordre à mes matelots de se tenir

assez loin du rivage pour éviter une surprise de la part des Indiens,

mais assez près cependant pour aborder promptement si le capitaine

ou moi leur faisions un signal.

Je me mis aussitôt à la recherche de Drouant.

Arrivé à une petite place appelée _Puerta Baga_, j'aperçus un groupe

de trois ou quatre cents Indiens; un pressentiment me disait que

c'était de ce côté que je devais diriger mes recherches.

Je m'approchai de la foule, je reconnus en effet l'infortuné Drouant,

pâle comme un mort. Un Indien furieux allait lui plonger son kris dans

la poitrine; je me jette entre le poignard de l'Indien et le capitaine,

et je les repousse assez violemment l'un et l'autre pour les séparer.

«Sauvez-vous! criai-je en français au capitaine: un canot vous attend.»

La stupéfaction des Indiens avait été telle, qu'il put s'échapper

sans qu'on songeât à le poursuivre.

Il fallait maintenant me tirer du mauvais pas où je m'étais

engagé. Quatre cents Indiens m'entouraient: il fallait payer d'audace.

Je dis en tagaloc à celui qui avait voulu frapper le capitaine,

qu'il était un lâche. L'Indien bondit jusqu'à moi; il lève son arme:

je lui applique sur la tête un coup d'une petite canne que je tenais

à la main; il demeure un instant étonné, et se retourne vers ses

compagnons pour les exciter.

De tous côtés les poignards sont tirés; la foule forme autour de moi

un cercle qui va toujours en se rétrécissant.

Étrange fascination du blanc sur l'homme de couleur! De ces quatre

cents Indiens pas un n'ose m'attaquer le premier; ils veulent me

frapper tous ensemble.

Tout à coup, un soldat indien armé d'un fusil fend la foule; il donne

un coup de crosse à mon adversaire, lui arrache son poignard, et,

prenant son fusil par la baïonnette, il le fait tourner au-dessus

de sa tête, et exécute un moulinet qui agrandit le cercle d'abord,

et disperse ensuite une partie de mes ennemis.

«Fuyez, Monsieur! me dit mon libérateur; maintenant que je suis là,

personne ne touchera un de vos cheveux.» En effet, la foule se sépare

et me laisse le passage libre; j'étais sauvé sans savoir par qui et

pourquoi!... lorsque le soldat me cria de loin:

«Vous avez soigné ma femme qui était malade, et vous ne m'avez pas

demandé d'argent; j'acquitte ma dette.»

Le capitaine Drouant devait être parti dans le canot; il ne m'était

plus possible de me rendre à bord du _Cultivateur_.

Je me dirigeai vers ma demeure, longeant les murailles et profitant

de l'obscurité, lorsqu'au détour d'une rue je tombai au milieu d'une

bande d'ouvriers de l'arsenal, tous armés de haches, et se disposant

à aller attaquer les navires français qui étaient en rade.

Là encore je dus mon salut à une connaissance à qui j'avais rendu

quelques services dans la pratique de mon art; un métis m'avait

poussé dans l'encoignure d'une maison, et m'avait dit, me couvrant

de son corps:

«Ne bougez pas, docteur Pablo [4]!»

Quand la foule fut écoulée, mon protecteur m'engagea à me cacher,

et surtout à ne point me rendre à bord; puis il reprit sa course pour

rejoindre ses camarades.

Mais tout n'était pas fini; à peine étais-je chez moi, que j'entendis

frapper à ma porte.

«--Docteur Pablo,» dit une voix qui ne m'était pas inconnue.

J'ouvris, et j'aperçus, pâle comme un mort, un Chinois qui tenait,

au rez-de-chaussée, un magasin de thés.

«--Qu'y a-t-il, Yang-Pô?»

«--Sauvez-vous, docteur!»

«--Et pourquoi me sauver?»

«--Parce que les Indiens vous attaqueront cette nuit; ils l'ont

résolu.»

«--Tu crains pour ta boutique, Yang-Pô?»

«--Oh! non; ne plaisantez point. Si vous restez, c'est fait de

vous; vous venez de frapper un Indien, et ses amis ne parlent que

de vengeance.»

Les appréhensions de Yang-Pô, je le vis bien, n'étaient que trop

fondées; mais que faire?... Fermer ma porte et attendre était encore

le plus sûr.

«--Merci, dis-je au Chinois, merci de vos bons avis; mais je reste.»

«--Rester ici, seigneur docteur! y pensez-vous?»

«--Maintenant, Yang-Pô, un service: allez dire à ces Indiens que j'ai

là, à leur intention, deux pistolets et un fusil double dont je sais

faire usage.»

Le Chinois sortit en poussant un profond soupir de négociant tourmenté

par l'idée que l'attaque contre le docteur pourrait bien se terminer

par le pillage de sa marchandise. Je barricadai ma porte à l'aide de

quelques gros meubles, je chargeai mes armes et j'éteignis ma lumière.

Il était huit heures du soir. Le moindre bruit me faisait croire

que le moment était venu où la Providence seule pourrait me sauver:

ma fatigue était si grande que, malgré l'émotion bien naturelle en

pareille circonstance, j'avais souvent besoin de lutter contre l'envie

de céder au sommeil.

Vers onze heures, quelqu'un heurta à ma porte. Je m'emparai de mes

pistolets et prêtai l'oreille: à un second coup, je m'approchai sur

la pointe du pied.

«--Qui est là, demandai-je.»

Une voix me répondit:

«Nous venons vous sauver. Ne perdez pas un instant: passez par-dessus

le petit toit; nous vous attendons de l'autre côté, dans la rue du

_Campanario_.»

Puis deux ou trois personnes descendirent précipitamment; j'avais

reconnu la voix d'un métis dont les bonnes intentions à mon égard

n'étaient point douteuses.

Il était temps; car, au moment où je passais par une fenêtre qui

éclairait l'escalier et conduisait sur le toit, les Indiens se

faisaient déjà entendre de l'autre côté de la rue; quelques minutes

plus tard ils étaient chez moi, brisant et pillant le peu que je

possédais.

J'eus bien vite franchi le toit, et je me trouvai dans la rue

du _Campanario_, où m'attendaient mes nouveaux sauveurs; ils me

conduisirent chez eux.

Là, un profond sommeil me fit bientôt oublier les dangers que j'avais

courus.

Le lendemain, mes amis avaient préparé une petite pirogue pour me

conduire à bord du _Cultivateur_, où, suivant toute apparence, je

devais être plus en sûreté qu'à terre.

J'étais sur le point de m'embarquer, lorsqu'un de mes hôtes me remit

une lettre qu'il venait de recevoir, et qui m'était adressée. Elle

était signée de tous les capitaines de navires en rade. Ils

m'apprenaient que, se voyant à chaque instant exposés à une attaque

de la part des Indiens, ils s'étaient tous décidés à appareiller et

à prendre le large; mais que deux d'entre eux, Drouant et Perroux,

avaient été contraints de laisser à terre une partie de leurs vivres,

toute leur voilure et leur eau.

On me suppliait de venir à leur aide; un canot devait se tenir au

large et se mettre à mes ordres.

Je communiquai cette lettre à mes amis, et leur déclarai que je ne

retournerais pas à bord sans avoir essayé de satisfaire au désir de

mes compatriotes: il s'agissait de sauver la vie à deux équipages,

et il n'y avait pas d'hésitation possible.

Ils firent tous leurs efforts pour ébranler ma résolution.

«Si vous vous montrez dans un seul quartier de la ville, me dirent-ils,

vous êtes perdu. Quand bien même les Indiens ne vous tueraient pas, ils

ne manqueront pas de piller tous les objets qui leur seront confiés.»

Je restai inébranlable, et leur fis observer que c'était une affaire

d'honneur et d'humanité.

«Allez donc seul, s'écria le métis qui avait le plus contribué «à

mon évasion; mais aucun de nous ne vous suivra: «nous ne voulons pas

qu'il soit dit que nous avons aidé à la «perte de notre hôte.»

Je remerciai mes amis, et après leur avoir serré la main je cheminai

dans les rues de Cavite, mes deux pistolets à la ceinture, songeant

au moyen de mener à bonne fin ma périlleuse mission.

Cependant je connaissais déjà assez le caractère des Indiens pour

être convaincu que l'excès de mon audace les calmerait, au lieu de

les irriter.

Je me rendis sur la plage voisine du port de débarquement où la veille

j'avais échappé à un si grand péril. Elle était couverte d'Indiens

en observation devant les navires en rade.

Quand je fus à quelques pas, tous les regards se portèrent vers moi;

mais, ainsi que je l'avais prévu, la physionomie de ces hommes,

que la nuit avait d'ailleurs calmés, annonçait plus d'étonnement que

de colère.

«Voulez-vous gagner de l'argent? leur criai-je. Ceux qui viendront

travailler avec moi auront chacun une piastre à la fin de la journée.»

Un moment de silence suivit mes paroles; puis l'un d'eux me dit:

«Vous n'avez donc pas peur de nous?»

«Regarde si j'ai peur, lui répondis-je en lui montrant mes «pistolets:

avec cela je joue une seule vie contre deux; tout «l'avantage est de

mon côté.»

Ces mots produisirent un effet magique; mon interlocuteur me dit:

«Replacez vos pistolets à votre ceinture, vous êtes fort par le coeur;

vous méritez d'être en sûreté au milieu de nous. Parlez, que faut-il

faire? nous vous suivrons.»

Je vis le moment où ces hommes, qui voulaient me tuer la veille,

allaient me porter en triomphe.

Je leur expliquai alors que j'avais l'intention d'opérer le

déménagement de différents objets appartenant à mes compatriotes,

et que ceux qui voudraient me donner un coup de main recevraient

le salaire promis; puis, je chargeai celui qui m'avait interpellé

de prendre avec lui deux cents hommes, à peu près le double de ce

qui était nécessaire: pendant qu'il choisissait son monde, je fis

signe au canot d'approcher de terre et remis un mot écrit au crayon,

afin que toutes les chaloupes des navires français vinssent assez

près pour recevoir, au moment opportun, tout ce que j'aurais fait

transporter sur le rivage.

Un instant après je marchais à la tête de ma colonne, composée de

deux cents Indiens; avec leur aide, les voiles, les salaisons, les

biscuits et les vins furent bientôt à bord des chaloupes.

Ce qui m'embarrassait le plus, c'était le transport d'une énorme

somme de piastres appartenant au capitaine Drouant.

Si les Indiens avaient soupçonné de telles richesses, l'appât des

piastres les eût fait manquer à leur parole. Je pris donc le parti

de remplir mes poches d'argent, et de faire une vingtaine de voyages

de la maison à la chaloupe.

Là, caché par les matelots, je déposai l'argent pièce par pièce,

pour ne faire aucun bruit.

En transportant les voiles du capitaine Perroux, une circonstance

fâcheuse faillit m'être fatale: quelques jours avant l'époque du

massacre, un matelot français qui travaillait à la voilure était mort

du choléra. Ses camarades, effrayés, avaient enveloppé son cadavre

dans une voile, et s'étaient sauvés à bord du navire.

Mes Indiens découvrirent ce cadavre, qui déjà entrait en

putréfaction. Ils furent d'abord saisis d'effroi, puis de l'effroi

passèrent à la fureur; je craignis un instant qu'ils ne se ruassent

sur moi.--«Vos amis, s'écriaient-ils, ont abandonné ce cadavre

avec intention, pour qu'il empoisonne l'air et redouble la fureur

de l'épidémie.»

«Quoi! vous avez peur d'un pauvre diable mort du choléra? leur dis-je

en affectant la plus grande tranquillité. Qu'à cela ne tienne, je

vais vous en débarrasser.»

Et, malgré l'horreur que j'éprouvais, j'enveloppai le corps dans une

petite voile et le portai au bord de la mer. Là, je fis creuser une

fosse et l'y déposai; après quoi je plaçai sur ce tertre improvisé deux

morceaux de bois en croix, qui indiquèrent pendant quelques jours la

dernière demeure du malheureux, qui n'eut sans doute d'autre prière

que la mienne.

Toute la journée se passa en émotions diverses; vers le soir,

cependant, j'avais fini ma tâche et les navires étaient pourvus.

Je m'empressai de payer les Indiens, et je leur fis, en outre, la

largesse d'un baril d'eau-de-vie. Je ne craignais plus leur ivresse,

j'étais le seul Français à terre; la nuit venue, je m'embarquai dans

une lourde chaloupe qui traînait, à la remorque, une douzaine de

tonneaux d'eau douce.

Depuis vingt-quatre heures je n'avais pris aucune nourriture, j'étais

brisé de fatigue; je me jetai pour reposer sur un des bancs de la

chaloupe.

Mais bientôt un froid mortel glaça mes membres, et je tombai en

défaillance. Cet état dura plus d'une heure.

Enfin la chaloupe aborda le _Cultivateur_, on me hissa à bord, et,

à force de frictions d'eau-de-vie et de cordiaux, je revins à moi.

Quelque nourriture et du repos suffirent pour réparer mes forces,

et le lendemain j'étais tranquille au milieu de mes compatriotes.

Je dressai le bilan de ma situation personnelle; les

événements accomplis depuis deux jours l'avaient singulièrement

simplifiée. J'avais tout perdu.

Une petite pacotille, économie de plusieurs voyages, confiée au

capitaine pour être vendue à Manille, avait été entièrement pillée,

ainsi que tout ce que je possédais à Cavite; il ne me restait que ce

que j'avais sur le corps; quelques mauvaises nippes qui ne pouvaient

me servir qu'à bord, et trente-deux piastres. Je n'étais guère plus

riche que Bias.

J'eus le malheur de me rappeler qu'un capitaine anglais que j'avais

soigné en rade me devait quelque chose, comme cent piastres. Dans la

circonstance, c'était une fortune.

Le capitaine en question, par crainte des Indiens, était allé

mouiller à _Maribélès_, à l'entrée de la baie, à dix lieues à peu

près de Cavite.

Pour être payé, il fallait me rendre à son bord.

J'obtins du capitaine Perroux un canot, quatre matelots, et je

partis. J'arrivai à la brune.

Le scrupuleux capitaine, qui se voyait presque en pleine mer et hors

de toute poursuite, répondit qu'il ne savait pas ce que je voulais

lui dire. J'insistai pour être payé, il se mit à rire, je le traitai

de fripon. Il me menaça de me faire jeter à la mer. Bref, après une

inutile discussion, et au moment où le capitaine avait fait venir

sur le pont cinq ou six vigoureux matelots pour mettre sa menace à

exécution, je me retirai vers mon canot.

La nuit était noire, un vent violent et contraire venait de s'élever;

il me fut impossible de regagner le navire.

Je passai toute la nuit ballotté par les vagues, sans trop savoir

où j'allais.

Le lendemain matin, je m'aperçus que j'avais fait du chemin bien

inutilement. Cavite était loin derrière moi. Le vent s'étant un peu

calmé, nous reprîmes les rames, et à deux heures après midi nous

étions enfin de retour.

Cependant le calme était rétabli à Cavite et à Manille.

L'autorité espagnole avait pris des mesures pour que les scènes

déplorables dont nous avions été les témoins ne se renouvelassent plus;

le curé du faubourg de Cavite avait même pris la peine de lancer une

excommunication en pleine chaire contre ceux qui auraient attenté à

ma vie. J'attribuai le motif de cette sollicitude exceptionnelle à

la profession que j'exerçais; j'étais en effet le seul Esculape de

l'endroit, et, depuis mon départ, les malades se voyaient obligés

d'avoir recours à la science très-conjecturale des sorciers indiens.

Un matin, j'étais à peu près décidé à retourner à terre, lorsque _le

Cultivateur_ fut abordé par une jolie pirogue montée par un Indien

que j'avais vu quelquefois dans mes excursions. Il venait me proposer

de m'emmener à son habitation située à dix lieues de Cavite, auprès

des montagnes de _Marigondon_.

La perspective de quelques bonnes parties de chasse m'eut bientôt

décidé.

J'emportai avec moi mes trente-deux piastres, un fusil, enfin toute

ma fortune, et je me livrai à cet ami improvisé que je connaissais

à peine.

Sa petite maison, ombragée par de belles pamplemousses et des

ylangs-ylangs, grands arbres dont la fleur répand au loin un parfum,

était abritée dans un lieu ravissant. Deux jeunes filles, aimables

enfants, contribuaient encore à embellir ce paradis terrestre.

Le bon Indien tint la parole donnée; je fus entouré par lui et sa

famille de petits soins et d'attentions inconnus à l'hospitalité

européenne.

La chasse était mon plus grand amusement, surtout celle du cerf,

qui exige un violent exercice.

J'ignorais encore celle du buffle sauvage, dont j'aurai occasion

de parler plus tard, et j'avais souvent demandé à mon hôte de m'y

conduire; mais il s'y refusait toujours, alléguant qu'elle était

trop dangereuse.

Les jours s'écoulaient comme des heures dans ces agréables occupations.

Depuis trois semaines je vivais au milieu de la famille indienne, sans

aucune nouvelle de Manille, quand un exprès m'apporta une lettre du

second du navire, qui en avait pris le commandement après l'assassinat

du malheureux Dibard.

Il m'annonçait que _le Cultivateur_ allait faire voile pour la France,

et que je devais me hâter si je voulais quitter un pays qui nous

avait été à tous si fatal. La lettre avait déjà quelques jours de date.

Malgré la peine que j'éprouvais à me séparer de mon Indien et de sa

famille, qui avait si bien su charmer les jours de l'hospitalité,

je me résignai à partir. Je fis cadeau de mon fusil au maître de la

maison. Je n'avais rien à donner aux jeunes filles, car leur offrir

de l'argent eût été une insulte.

Aventures d'un Gentilhomme Breton aux îles Philippines · 第 12 / 73 题