Et l’homme grimpé sur le bastingage de la goëlette cessa de me

questionner... Le plus profond silence, du reste, avait été observé par

le nombreux équipage du bâtiment chasseur, pendant ce laconique échange

de demandes et de réponses entre le capitaine et moi... Les gens de mon

bord, en voyant groupées sur le pont de notre compagnon de route les

têtes hideuses du forban, coiffées de bonnets noirs, bruns ou rouges,

avaient cessé de se livrer aux chuchottemens dont les matelots font

suivre habituellement les conversations qui s’établissent entre les

capitaines de navires qui se parlent à la mer...

Plus préoccupé que satisfait de la rencontre que je venais de faire,

j’attendais avec une certaine anxiété le parti qu’il plairait à mon

corsaire de prendre à mon égard, lorsque le capitaine de la goëlette,

assis cette fois sur le dôme de sa chambre, m’adressa encore ces mots,

toujours en espagnol:

--Mettez votre canot à la mer et que le capitaine vienne à bord!

En toute autre circonstance, je me serais peut-être permis de faire

observer à mon nouveau compagnon qu’il n’était pas dans l’ordre des

choses ordinaires qu’un capitaine quittât ainsi son navire, pour se

rendre aux ordres d’un autre capitaine quand surtout ce dernier lui est

tout-à-fait inconnu. Mais l’apparence du voisin auquel je me voyais

avoir affaire, me paraissait telle, que je pensai qu’il me serait tout

au moins inutile de lui rappeler les règles usuelles de la marine; et je

me décidai à obéir à l’injonction très précise que je venais de

recevoir.

Quelque diligence cependant que je misse à faire descendre mon canot de

porte-manteau, à la mer, le capitaine du corsaire parut être assez peu

satisfait de la promptitude avec laquelle on exécutait son commandement

à mon bord; car il prit soin de me crier une seconde fois:

--Allons donc, espèce de traînard! vite à bord ou je te coule!

En me voyant embarquer dans un canot avec quatre de mes meilleurs

matelots, mon second et mon lieutenant pensèrent qu’ils ne me

reverraient plus, et tous deux me serrèrent la main avec une expression

nerveuse, que je crus très-bien comprendre dans la circonstance critique

où je me trouvais.

Poussée par sept ou huit bons coups d’aviron, ma frêle embarcation me

transporta en une minute sur le dos de la lame qui s’élevait entre les

deux navires, le long de la redoutable goëlette. Une amarre me fut

dédaigneusement jetée de l’avant du corsaire, et je grimpai alors sur le

pont du bâtiment.

Quel aspect, bon Dieu! m’offrit l’intérieur de ce navire infernal!

Toutes ces affreuses figures sur lesquelles j’avais cru d’abord

distinguer à la longue-vue le caractère de quelques physionomies

européennes, ne s’offrirent plus à mes yeux que barbouillées de noir, de

suie et de peinture; et cette teinte horrible, en donnant aux yeux

hagards des individus, une expression encore plus féroce et plus funeste

que celle qui leur était naturelle, me glaça de dégoût et d’effroi.

Dès-lors les doutes que j’avais pu jusque-là concevoir sur les

intentions de ces misérables, ne me furent plus permis; car je savais

depuis long-temps que, pour ne pas s’exposer à être reconnus plus tard

par les marins qu’ils pillaient, tous les forbans avaient soin, comme

ceux que j’avais sous les yeux, de se barbouiller le visage pour se

livrer avec moins de crainte à leurs plus cruels attentats...

Dès que j’eus mis le pied sur le gaillard d’arrière, un des bandits que

je pris pour un officier à l’impudence de ses gestes, me fit signe

d’aller parler au capitaine...

Ce capitaine, vêtu d’une chemise de jinga, comme l’étaient ses matelots,

et tout barbouillé de noir aussi comme eux, était assis les jambes

croisées sous lui à la manière des tailleurs, sur le capot de la

chambre. En m’approchant de lui d’un air qui pouvait peut-être trahir

l’émotion que je cherchais à lui cacher, je portai la main à mon chapeau

sans qu’il daignât répondre à la politesse de mon salut...

Les premières paroles qu’il m’adressa fort dédaigneusement, en

continuant de s’exprimer en espagnol, ne furent pas très-propres à

dissiper les craintes que j’éprouvais:

--As-tu peur, me demanda-t-il en braquant sur moi deux yeux de lion,

dont le blanc émail contrastait horriblement avec la teinte de son

visage recouvert d’une épaisse couche de noir.

--Peur! lui répondis-je... non: il y a long-temps que dans le métier que

je fais je me suis guéri de ce mal-là.

--As-tu servi?

--Oui.

--Où, comment et qui?

--Dans la marine militaire de France, à Brest, à Rochefort, comme

aspirant, sous le règne de l’empereur.

--A Brest?... Qui as-tu connu là?

--Tous les officiers, tous les aspirans de la marine qui servaient en

même temps que moi.

--Mais les meilleurs?

--Eugène Delt... Adolphe Tur... Pierre No... Achille Mathias...

--Mathias, dis-tu? Mais lequel, encore? _Mathias le pirate_?

--Le pirate! Je ne sais s’il est pirate, mais alors il était aspirant.

--Eh oui, le pirate! qu’y a-t-il là qui doive t’étonner? Mais comment

est fait encore ce Mathias que tu dis avoir connu? Quel homme est-ce

enfin, car je suis bien aise de voir si tu ne me trompes pas, et si tu

as réellement connu ce gueusard-là.

--Ma foi, c’était un homme de ma taille à peu près, un peu plus grand,

peut-être, brun, noble, brave, généreux, incapable d’une mauvaise

action, et capable de tout ce qu’il y a de beau et de sublime au

monde...

--Assez, assez, bon Dieu! on ne t’en demande pas tant! On dirait, à

t’entendre, que c’est lui tout justement qui a coupé la patte du singe

de Madras! Le reconnaîtrais-tu bien, toi, qui dis avoir été l’ami de ce

forban?

--Si je le reconnaîtrais! Plût à Dieu que je fusse à même de le

reconnaître!

--Ah! ah! ah! plût à Dieu! Il est bon là, cet autre avec son plût à

Dieu! Dis donc plutôt _plût au diable_!... Mais nous verrons bientôt

jusqu’où ira ta science en fait de reconnaissance amicale. Ça sera

touchant, une effusion de cœur en pleine mer, et ça m’amusera joliment,

moi qui aime les farces!

A ces mots, le corsaire, qui venait de m’interroger d’une manière si

étrange, sauta de son dôme dans l’escalier de la chambre, et disparut à

mes yeux.

Plus interdit que je ne pourrais l’exprimer ici, de la singularité de

cette entrevue et de la position dans laquelle elle venait de me placer,

je restai sur le pont sans savoir quelle attitude prendre, et sans me

douter encore du sort qu’il plairait au pirate de me réserver. Les

officiers et les matelots forbans, devinant probablement mon embarras et

mes craintes, continuaient à me regarder avec une certaine curiosité,

mais sans chercher à augmenter, par des démonstrations menaçantes,

l’effroi assez naturel que leur premier aspect m’avait inspiré. Pas un

d’eux ne proféra une seule parole en ma présence: ils avaient même cessé

de causer entre eux pendant l’absence momentanée de leur chef; et,

quelque peu rassuré que je fusse sur les suites de l’événement, je

commençai à concevoir quelque espoir de me retirer de leurs mains, en

entrevoyant, dans le silence qu’ils observaient, la discipline sévère

qui devait exister à bord d’un navire dont l’équipage paraissait être

aussi docilement soumis à une seule volonté.

Au bout de dix à douze minutes d’anxiété, un petit mousse, que j’aurais

plutôt pris pour un diablotin que pour un jeune enfant, vint me prévenir

respectueusement que le _commandant_ me demandait dans sa chambre.

Deux matelots, qui, jusque-là, s’étaient tenus en faction, le sabre à la

main, à l’entrée du capot de l’arrière, s’écartèrent pour me laisser le

passage libre, et je descendis l’escalier du dôme, afin de me rendre,

sans perdre de temps, aux ordres du _commandant_ qui venait de me faire

l’honneur de me demander.

La grande chambre du corsaire, dans laquelle il me fallut d’abord

passer, était éclairée par une large lampe, quoiqu’il fît alors grand

jour sur le pont. Dans le premier moment, je ne distinguai que

très-faiblement, à la lueur de la lumière, vacillant au roulis, les

objets nouveaux qui se présentaient à ma vue encore tout éblouie de la

clarté du jour que je venais de quitter pour pénétrer dans l’intérieur

du navire. Mais, en m’avançant peu à peu dans la profondeur de

l’appartement, mes regards s’arrêtèrent tout à coup sur un homme placé à

l’extrémité de l’arrière de la chambre... A l’aspect de cet individu

dont je démêlais encore à peine les traits, je sentis un frisson

électrique circuler dans toutes mes veines. Je restai comme anéanti ou

frappé de vertige, et je ne revins de ce moment de stupéfaction que

lorsque j’entendis une voix que je ne connaissais que trop bien, me

dire:

--Eh bien! il m’a donc fallu me débarbouiller et refaire ma toilette

pour être reconnu des amis!

--Ah! mon ami, m’écriai-je, c’est toi!

Et je tombai à moitié bouleversé, presque évanoui, dans les bras de

Mathias, qui me tint pendant une minute serré sur son cœur.

--Oui, c’est bien lui que tu retrouves, mon brave Édouard, me dit-il

après ce moment d’effusion, c’est toujours lui, le coquin! et le pirate

Matheasso, tel que tu le vois, ne donnerait pas une journée de mer aussi

bien commencée, pour tous les lingots d’or de Minas-Geraës...

Embrasse-moi donc encore, maintenant que je me suis essuyé la mine, et

que tu n’as plus peur de ma vilaine frimousse et de mon baragouin

espagnol.

--Mathias, écoute-moi: je vais passer toute la journée avec toi. Il ne

sera pas dit que le hasard nous aura réunis si miraculeusement après une

si longue séparation, pour nous séparer aussitôt... Raconte-moi ta vie;

je veux savoir tout ce que tu as fait. Donne-moi des nouvelles de... tu

sais bien qui? Dis-moi si elle a réussi à te rejoindre?

--Elle est là!

--Qui?

--Elle.

--Qui, elle?

--Mais pardieu elle, ma femme!

--Oh! parle, de grâce, nomme-la-moi bien vite. C’est de Juliette que je

veux te parler.

--Eh bien! elle est là, te dis-je.

--Dans cette chambre, Juliette?

--Oui, Juliette, elle est là; mais malade, mais presque mourante. Tu vas

la voir... Silence, silence, surtout!

En prononçant ces derniers mots d’une voix altérée et avec l’accent d’un

désespoir concentré, Mathias fit signe à un nègre couché près de

l’entrée d’une cabine qui communiquait avec l’arrière de la grande

chambre, d’ouvrir la porte... Il s’avança alors sur la pointe du pied,

je le suivis palpitant d’émotion, et j’entrai, tout étourdi du rêve

qu’il me semblait faire, dans l’appartement que mon ami m’indiquait en

me tendant la main... Une femme pâle et décolorée comme les blancs

vêtemens qui l’enveloppaient, sommeillait sur une ottomane qu’éclairait

à peine le faible jour d’une claire-voie percée au dessus de nos têtes,

à la surface du pont du navire... Au cri que je jetai malgré moi en

reconnaissant les traits de cette infortunée, la compagne du pirate se

réveilla en sursaut, et ses yeux, comme obscurcis par le sommeil auquel

je venais de l’arracher si subitement, se fixèrent convulsivement sur

les miens...

--Édouard! Édouard! s’écria-t-elle sans pouvoir proférer une autre

parole, _Édouard_!

Et la malheureuse Juliette perdit l’usage de ses sens!...

Ce ne fut qu’après lui avoir prodigué les soins les plus empressés, que

nous pûmes rappeler la malade à la vie, et alors un torrent de larmes

sembla soulager pour un instant l’oppression suffocante que ma vue si

inattendue lui avait fait éprouver, et bientôt même elle recouvra assez

de force et de calme pour me dire, en me tendant sa main affaiblie:

--Vous ici! Oh! que je remercie le ciel! Avant de quitter pour toujours

mon mari, vous m’aurez retrouvée digne d’être pardonnée et d’être

pleurée par vous!

--Eh bien! tu vois, me dit Mathias avec tristesse, tu vois le spectacle

désespérant qui depuis près d’un mois afflige constamment mes regards et

me déchire le cœur! Juliette malade a exigé, pour échapper aux massacres

qui épouvantaient le port de Carthagène, qu’elle habitait en mon

absence, que je l’amenasse sur les mers et dans mes courses périlleuses.

Cette pauvre amie, à qui j’ai fait partager ma fortune et mon nom, a

voulu partager aussi mes dangers et ma terrible existence; et voilà le

prix que le sort réservait à son dévouement pour moi... Sans cesse

tourmentée du désir de revoir sa patrie, où, dans son funeste délire,

elle veut, dit-elle, expirer, elle fait à la fois des vœux pour

retourner en France et pour ne pas se séparer de moi! Conçois-tu ce

fatal vertige?... En France, environnée de ces soins que l’on est

toujours sûr de recevoir, au sein de l’opulence que j’ai su lui ménager,

elle recouvrerait la santé en attendant que je pusse la rejoindre dans

son pays. A bord, au milieu de ce tas de renégats à qui je ne commande

qu’en exposant chaque jour ma vie, elle se meurt d’épouvante en proie à

des souffrances que je ne puis ni lui épargner ni adoucir pour elle; et

cependant, malgré toutes mes instances, mes prières et mes larmes, elle

s’obstine à rester avec moi...

--Et ne vaut-il pas mieux, murmura Juliette d’une voix expirante, mourir

près de toi, que séparée de tout ce que j’ai de plus cher au monde...

--Non, s’empressa d’ajouter Mathias. C’est ce ciel que tu implores

depuis si long-temps, qui veut t’arracher aujourd’hui au sort qui te

menaçait si cruellement... C’est lui qui, après nous avoir séparés

pendant si long-temps de notre ami, vient de conduire Édouard auprès de

nous, pour t’offrir l’occasion de revoir ton pays, et de recouvrer la

vie... Ma femme, si je te suis encore cher, si tu tiens même à

l’existence, pour moi, tu feras ton devoir, et tu me laisseras faire le

mien... Tu partiras avec Édouard...

--Moi te quitter, au moment peut-être de te perdre pour jamais! Non,

non; mon dévouement n’ira pas jusque-là, sois-en bien sûr.

--Oui, me quitter, mais pour me revoir bientôt en France: c’est ma

dernière course, tu le sais bien, que je termine en ce moment...

Édouard, parle toi-même, que ferais-tu à ma place?

--Ce que tu veux faire toi-même. Il faut que Juliette me suive. Je jure

ici, sur l’honneur, que j’aurai pour elle tous les soins que je

prodiguerais à ma sœur, si elle se trouvait dans la même position

qu’elle. Et à ta place, Mathias, j’exigerais de Juliette le sacrifice

qu’elle doit imposer à sa tendresse...

En ce moment, le second du corsaire mit la tête à la claire-voie de la

petite chambre où nous nous trouvions, pour dire à son capitaine que

l’on venait de découvrir à l’horizon, et dans le nord-ouest, une voile

qui paraissait grossir à vue d’œil.

--C’est bon, se contenta de répondre Mathias à son second. Aujourd’hui

nous ne chasserons aucun navire. C’est fête pour tout le monde. Qu’on

donne une double ration d’arack à l’équipage, et que l’on se contente

seulement d’observer la manœuvre du bâtiment que l’on vient de

découvrir... Continuez à veiller sur le pont.

Nous redoublâmes d’instances pour déterminer Juliette à me suivre en

France, en insistant sur toutes les raisons qui devaient l’engager à se

séparer momentanément de son mari, pour le revoir dans un moment plus

heureux. A mon bord, lui disais-je, vous serez sûre de rencontrer tous

les égards de l’amitié la plus dévouée. La saison est belle; mon navire

marche bien, ma traversée sera courte; et s’il est dans le monde

quelqu’un à qui, après votre mari, vous puissiez vous confier, surtout

dans la position où vous vous trouvez, cet homme, bien certainement,

c’est moi, n’est-ce pas?

La malade, à ces mots, fit un signe de tête affirmatif...

--Eh bien, ajoutai-je, pourquoi persister à vous priver, par un coupable

entêtement, du bonheur de revoir votre pays et de recouvrer la santé?

Pourquoi hésiter à vivre un mois ou deux loin de votre mari, quand il

s’engage à venir vous rejoindre aussitôt qu’il aura terminé sa dernière

campagne!...

Juliette m’interrompant alors par un geste de la main, me fit comprendre

que jamais elle ne consentirait à abandonner son époux.

Mathias, que tant d’obstination paraissait cruellement fatiguer, se

désespérait, et le mouvement d’impatience qu’il laissa échapper en cet

instant, arracha de nouveau des pleurs à la mourante...

--Commandant, vint encore dire le second, à la claire-voie, le navire

aperçu tombe rondement sur nous, tribord-amures. C’est un brick... On

croit voir un pavillon à la tête de son mât de misaine...

--Et quel est ce pavillon? demanda Mathias, sans quitter la posture

qu’il avait prise en s’étendant sur un caisson, en face de moi.

--On ne distingue pas encore bien sa couleur, à la longue-vue.

--C’est bon, laissez-le accoster. On le verra mieux, peut-être, quand il

sera sur nous.

--Eh bien, reprit Mathias, en laissant échapper un soupir, et en

s’adressant à moi, les mains fortement appuyées sur ses deux genoux: tu

me vois, mon ami, dans une des situations les plus pénibles de ma vie...

Depuis la conduite que tu me fis à bord du _Solanger_, j’en ai vu

d’assez cruelles, comme tu le penses bien. Je te dirai même que, depuis

ce temps-là, j’ai passé par bien des étamines où d’autres auraient

laissé leur peau, et sans compter dans tout cela les épreuves, les

combats que j’ai soutenus, les balafres qu’il m’a fallu recevoir sur la

figure, la corde de potence que j’ai été obligé de couper, pour ne pas

rester pendu au bout; mais jamais, je t’en donne ici ma parole

d’honneur, non jamais, je n’ai été aussi malheureux que je le suis

aujourd’hui. Et tout cela pour une femme! Oh, s’il ne s’agissait que

d’enlever une frégate à l’abordage, pour me dégager de là, comme tu me

verrais manœuvrer pour taper à son bord, et l’élonger de bout en

bout!... J’ai des piastres plein ma cale, des paquets de quadruples chez

tous les banquiers de New-York: eh bien, si l’on me disait à présent, au

moment où je te parle: envoie tout cela, tout ce que tu as au monde par

dessus le bord, et Juliette s’en ira en France, je t’attraperais toute

la boutique en double, et l’affaire serait bientôt faite, aussi vrai que

le père éternel est mon patron de chaloupe... Mais il n’y a pas moyen.

Il y a l’entêtement d’une femme, entre ce que je veux et ce qui est...

La voilà qui pleure, tu le vois bien, et je suis forcé d’amener mon

pavillon devant sa volonté!...

--Commandant, vint dire encore le second, mais cette fois d’une voix un

peu essoufflée, on voit à présent le signal d’un brick: c’est un _damier

noir et rouge_, que le pavillon qu’il a hissé en tête de son mât de

misaine!

--Un damier noir et rouge! s’écria Mathias en se levant brusquement sur

ses jarrets... Puis après avoir fait à grands pas deux ou trois tours

dans la petite chambre, il reprit d’un ton irrité: C’est ce gueux de

Zumala! c’est son signal... Édouard, monte avec moi sur le pont.

Je suivis précipitamment mon ami...

L’agitation qu’il éprouvait était inconcevable, pour moi surtout, qui

ignorais encore le mot de l’énigme que les événemens seuls devaient me

faire deviner. Mathias, après avoir tenu quelque temps sa vue braquée

sur le brick qui s’avançait sur nous à toutes voiles, me dit, en se

promenant avec précipitation sur le gaillard d’arrière: C’est lui! Je ne

m’étais pas trompé: c’est ce gredin de Zumala, qui a promis de me

couler... Depuis plus de trois mois nous nous cherchons, moi et cette

infâme canaille, et aujourd’hui nous allons en découdre... Le brigand!

enfin, je le tiens dans mes pattes... Édouard, mon ami, retourne à ton

bord... Mais avant tout, tu vas emmener maintenant Juliette avec toi, de

gré ou de force, car nous allons nous taper... Attends, je vais

descendre, quand j’aurai donné mes ordres... Va toujours en bas: je te

suis à l’instant...! Second!...

--Plaît-il, commandant?

--Faites faire le branle-bas général de combat. Qu’on monte les grappins

d’abordage au bout des vergues, toutes les armes sur le pont, et chacun

à son poste... Allons vite... Il n’y a pas de temps à perdre... Les

pieds me brûlent.

--Oui, commandant... Maître, avez-vous entendu? Branle-bas général de

combat; les gens de la batterie, à la batterie; les gens de la manœuvre,

à la manœuvre, et silence partout! Le premier qui parlera aura affaire

au commandant.

Un mouvement extraordinaire se fit alors à bord du corsaire... Le dessus

de la petite chambre de Juliette, dans laquelle j’étais descendu

précipitamment avec Mathias, retentit bientôt sous les pas des matelots

qui se rangeaient à leur poste de combat, sur le gaillard d’arrière.

--Quel bruit entends-je sur ma tête? nous demanda la malade, en nous

voyant revenir auprès d’elle.

--Le bruit qui va précéder un engagement terrible, répondit Mathias...

Mon amie, écoute-moi: c’est Zumala qui vient m’attaquer, et tu sais que

je ne puis pas fuir devant le misérable qui m’a si insolemment défié...

L’affaire sera courte, mais elle pourra devenir meurtrière... Il faut

nous séparer, non pour long-temps peut-être, mais au moins pour le

moment du combat... Édouard va t’emmener à bord de son trois-mâts.

--Et pourquoi me séparer de toi, s’il y a du danger?

--Pour ne pas t’exposer à une mort inutile; pour ne pas intimider, par

ta présence à bord du corsaire, la résolution des gens de mon équipage,

qui m’est si nécessaire dans cet instant décisif. Une femme, disent-ils,

porte malheur à bord, dans des circonstances semblables... Le temps

presse... Je ne puis rester un instant de plus ici... Il faut te

résigner; il le faut pour toi, pour moi, pour mon honneur...

--Oui, je vois maintenant à tes regards qu’il le faut... Mais jure-moi,

sur cet honneur, dont tu viens de me parler, jure-moi, Mathias, avant de

nous séparer, qu’après l’horrible combat qui se prépare, tu viendras me

reprendre... Jure-le-moi, mais sur ton honneur, et je n’hésite pas.

--Je te le jure!

--Sur ton honneur?

--Sur mon honneur... Es-tu maintenant satisfaite?

--Embrasse-moi, embrasse-moi, si je ne dois plus te revoir, et jure-moi

encore que je mourrai près de toi, si le ciel te rend un seul instant à

ma tendresse... Oh! maintenant, je pars moins malheureuse... Je

marcherai toute seule; oui, je marcherai... Édouard, soutenez-moi

seulement; j’ai assez de force encore... donnez-moi seulement un peu le

bras...

Ce ne fut que bien lentement et avec les plus grandes précautions que

nous parvînmes à embarquer dans mon canot la malheureuse Juliette...

Dieu! quels regards jeta l’infortunée en traversant, pour se rendre dans

mon embarcation, sur les groupes des matelots rangés à leurs postes de

combat sur le pont formidable de la goëlette... Pour lui épargner autant

que possible l’aspect terrible de cet appareil de carnage, j’emportai la

malade dans mes bras... J’allais déborder du corsaire avec mon canot

chargé de ce précieux fardeau, quand Mathias me cria: Attends un peu,

mon ami. Comme il est bon de tout prévoir, en semblable occasion, je ne

veux pas te laisser embarquer sans biscuit. Prends dans ton canot ces

quatre petits barils que mes gens vont t’affaler en double, pour mieux

lester ta yole. Ils pèsent dix fois plus lourd qu’ils ne sont gros, ces

diables de petites futailles de précaution. Ce sont des quadruples en

bel et bon or... Juliette! à revoir, ma chérie, et surtout sois bien

tranquille... Adieu, bonne amie... A tout à l’heure!... Un peu de

patience; l’affaire ne sera pas longue... Évente le grand hunier, la

barre au vent, et borde l’écoute de foc à babord!

Je m’éloignai de toute la vitesse possible de mon canot, du corsaire qui

venait de quitter la panne qu’il avait tenue jusque-là, pour se mettre

par mon travers en m’ordonnant de faire route comme lui... J’exécutai

cet ordre, après avoir rehissé mon canot à bord et avoir décidé Juliette

à descendre dans ma chambre, pour se reposer un peu des efforts qu’elle

avait faits en se rendant de la goëlette à bord de mon trois-mâts. Le

brick de Zumala, en voyant la manœuvre de Mathias et celle de mon

navire, continua à courir pour nous rallier; et une fois rendu à une

petite portée de fusil de moi, il prit la bordée que nous tenions, pour

me suivre, en se tenant à babord à moi, c’est-à-dire du côté opposé à

celui par lequel me restait la goëlette. Placé étroitement entre les

deux corsaires qui semblaient me servir d’escorte, je pus observer à

loisir le bâtiment nouveau venu, avec lequel je ne craignais déjà que

trop d’avoir quelque vilaine affaire à démêler.

C’était un brick très-fin, très-élancé, d’une médiocre dimension; mais

bien gréé et qui paraissait être armé de quatorze ou quinze canons, et

monté par un fort équipage. Le damier rouge et noir, qu’il avait arboré

d’abord, à la tête de son mât de misaine, fut amené dès qu’il nous eut

approchés, et un long pavillon rouge à croix blanche fut hissé au pic de

sa large brigantine.

Assez long-temps les deux corsaires continuèrent à suivre parallèlement

la même route que moi, sans se faire aucun signal, sans s’adresser le

moindre mot, quoique la distance qui les séparât fût cependant assez

petite pour les engager à se hêler...

Les Aspirans de marine, volume 2 · 第 5 / 6 段