Dans l’intimité de la liaison qui s’était établie entre Juliette et moi,

il est bien difficile à deux amans de se cacher long-temps ce qu’ils ont

le plus d’intérêt à se dissimuler. Les sacrifices d’argent que je

pouvais offrir à ma maîtresse étaient trop au dessous des besoins

qu’elle avait contractés dans l’aisance, pour qu’elle ne s’aperçût pas

bientôt de la gêne qu’elle m’imposait, et de la contrainte que lui

prescrivaient mes modiques ressources de fortune. Le modeste travail

auquel elle s’était livrée d’abord avec tant de courage, ne lui

procurait en outre qu’un trop faible soulagement, pour qu’elle eût lieu

de s’applaudir long-temps des efforts qu’elle faisait infructueusement

pour me devenir à charge le moins possible. Les terreurs et les remords

que, dans des temps plus heureux pour nous, j’étais parvenu à apaiser

dans l’âme de ma pauvre compagne, s’élevèrent avec une activité nouvelle

dans son imagination troublée, dès que la perspective d’une indigence

prochaine s’offrit à elle au milieu de toutes les privations qu’elle

éprouvait déjà. Je l’avouerai même ici à ma honte; mais, soit dégoût de

l’existence que je menais près de Juliette, soit satiété des plaisirs

que n’assaisonnait plus la piquante contrainte que j’avais trouvée dans

mes relations avec elle lorsqu’elle était encore sous la puissance d’un

autre amant, je la négligeais peu à peu, sans qu’il entrât autre chose

dans la cause de mon éloignement pour elle, que la monotonie de notre

liaison. Je sais bien, me répétait-elle à chaque instant, que le

spectacle d’une infortunée, toujours livrée à la crainte de se voir

abandonnée par l’amant qu’elle a choisi, n’est guère propre à ramener

près d’elle celui qui n’a que trop acquis le droit de la dédaigner. Dans

un autre temps, plus rassurée que je ne le suis aujourd’hui sur mon

avenir, je pouvais te paraître plus aimable, répondre avec un visage

riant au bonheur que tu semblais éprouver en me voyant... Mais

aujourd’hui, puis-je encore sourire, quand le sort le plus affreux me

menace, et lorsque tu passes loin de moi des semaines entières, et que,

pendant des nuits sans repos, je suis involontairement poursuivie par

les souvenirs les plus déchirans et les idées les plus sinistres! Sois

juste, mon ami, et dis-moi si cette existence, dont je suis loin de

t’attribuer les soucis et les angoisses, peut m’être encore long-temps

supportable! Oh! non, la mort! la mort la plus cruelle serait cent fois

moins terrible, et, sans l’espoir que j’ai placé dans la clémence du

ciel qui se lassera peut-être de m’accabler, je ne te fatiguerais pas un

seul jour de plus, de l’importunité de mes plaintes et de l’inutilité

des larmes continuelles que je verse sur notre misérable destinée!...

Un mois s’était à peine écoulé dans cette pénible situation, que je

remarquai avec étonnement qu’il s’était opéré dans le caractère et les

habitudes de ma maîtresse, un changement dont je crus avoir à redouter

les suites. Ses plaintes devenaient moins amères et moins fréquentes:

les rares absences qu’elle avait faites jusques-là me parurent se

multiplier et se prolonger, et des soupçons, plus offensans pour

elle-même que cruels pour moi, s’emparèrent de mon esprit, en réveillant

dans mon cœur un sentiment de jalousie que je pris un moment pour un

retour au premier penchant qu’elle avait cessé de m’inspirer. Je conçus

le projet de suivre les pas de l’infidèle, et d’acquérir la preuve d’une

perfidie que je commençais à redouter beaucoup moins peut-être par amour

que par amour-propre... Mais quelle ne fut pas ma surprise, lorsque je

sus par mes propres yeux que Juliette ne quittait si souvent notre

asile, que pour se rendre à l’église et adresser au ciel des plaintes

que ma trop dure indifférence s’était lassée d’entendre!

--Écoute, lui dis-je un soir, après avoir acquis la certitude de son

innocence et de l’injustice de mes soupçons, je ne blâme nullement le

sentiment qui te conduit si tôt à chercher des consolations dans la

pratique de tes devoirs religieux, mais je veux du moins connaître le

motif qui t’engage à me fuir pour passer des heures entières à prier

Dieu loin de moi.

--Eh! mon ami, qui veux-tu donc que je prie? Près de qui veux-tu que

j’aille chercher des consolations? Est-ce le monde qui me repousse comme

une fille perdue, qui m’en offrira? Est-ce à ceux qui depuis long-temps

m’ont abandonnée, que j’irai demander de la pitié pour moi, et de la

force pour supporter mon malheur?

--Et qu’attends-tu donc de ce ciel que tu implores?

--Ce que j’en attends! Le pardon de mes fautes après ma mort, et la fin

des tourmens que j’éprouve depuis que tu ne m’aimes plus... Oh! ne crois

pas que les prières que je lui adresse chaque jour, que les larmes que

je répands sur mes fautes passées, soient si stériles... Tiens, depuis

que j’implore la bonté divine, je sens que le ciel a commencé à me

pardonner et que l’espérance, que je croyais avoir perdue pour toujours,

renaît au fond de mon cœur, plus calme, ou du moins plus résigné... Et

cette idée consolante qui m’est venue de là haut comme un bienfait, est

déjà si douce pour moi, que je suis persuadée, sans que je puisse t’en

dire encore la raison, que bientôt il m’arrivera quelque chose

d’heureux, quelque chose d’inattendu!... Quand on est indifférent ou

satisfait, on ne pense pas aux secours que peut offrir la religion, mais

c’est quand on gémit, mais c’est quand on se sent coupable au fond de

l’âme, qu’il est bon de prier et d’adresser à la Providence des vœux que

l’on n’ose plus adresser à personne sur terre.

--Juliette, je te confesse ici avec une sincérité que l’intérêt que je

prends à toi pourra me faire pardonner encore, que je t’avais

injustement soupçonnée, et je m’en accuse maintenant comme d’un crime...

--Oh! mon ami! je ne t’en veux nullement. Il est si naturel d’élever des

doutes sur le compte d’une femme, dont la conduite a justifié d’avance

tous les soupçons! Va, tu pourrais m’accuser encore plus que tu ne l’as

fait, que je ne me croirais nullement en droit de me plaindre, et de

t’en vouloir.

--Mais quel inconcevable effort sur toi-même a pu t’inspirer cette

résignation, toi auparavant si susceptible, si exigeante?

--Quel effort! Le malheur et la prière. J’avais trop de terreur dans

l’âme, pour ne pas chercher ailleurs que dans tes bras, et autrement

qu’en trompant l’homme qui se confiait à moi, un adoucissement à mes

remords. Maintenant je ne suis plus aussi épouvantée; maintenant, je

pleure avec moins d’amertume, et maintenant enfin j’espère!

Un jour, en ne rentrant chez moi que le soir, dans l’appartement que

j’occupais seul, loin du quartier qu’habitait ma maîtresse, j’apprends

que Juliette m’a fait demander plusieurs fois depuis le matin. Je cours

près d’elle, craignant de la trouver malade et redoutant d’avoir à

apprendre de sa bouche quelque nouvelle fâcheuse. Je la trouve au

contraire toute rayonnante de joie, les yeux encore humides, mais

humides des larmes du bonheur: sa figure était enchanteresse... Tiens,

vois, me dit-elle, en me serrant étroitement dans ses bras tout

tremblans, vois à présent si j’avais tort d’avoir placé ma confiance

dans la bonté du ciel: elle me présentait une lettre, une lettre à son

adresse. Sans prendre le temps de chercher à reconnaître l’écriture,

j’ouvre et je lis:

«Baltimore, le... 1809.

»Ma bonne petite Juliette,

»Vive la joie, morbleu! vive à jamais la joie et les enfans de la mère

Gaudichon! La gueuse de fortune a cessé enfin de faire la bégueule

avec ton très-humble; et je viens de la mener si brusquement, qu’elle

a été forcée d’abaisser son grand pavillon pour moi. Je commande pour

les Américains un beau corsaire avec lequel j’ai hâlé déjà en dedans

plusieurs prises en courant pour plus de sûreté sur tous les navires

que je rencontre. Les piastres ont plu comme grêle sur mon pont, et

comme je ne sais pas jouir sans penser à mes amis, je t’envoie, si la

présente a le bonheur de te retrouver dans ton même logis, un billet

de quatorze cents francs sur MM. L.-F... et M... de Brest, pour tes

premiers besoins et en attendant mieux.»

--Ce bon Mathias! Oh! que je suis heureux de le savoir tiré de peine!

--Tiens, et voici le billet de quatorze cents francs. Mais continue.

»_Pour tes premiers besoins, et en attendant mieux._ Mais attention:

si, comme je le présume, la vie de France t’ennuie, et qu’il te prenne

fantaisie d’embellir l’existence d’un riche capitaine de corsaire,

embarque-toi sur le premier navire que tu trouveras, et viens demander

à Baltimore le capitaine Mathias qui brûle, le scélérat, de te presser

avec transport sur son cœur, toujours chaud, toujours amoureux... Je

te dirai, sans compliment aucun, que j’ai vu, dans mes courses, des

femmes de toutes les couleurs et de tous les gabarits; mais aucune,

non, jamais aucune, ou le diable m’enlève, n’est digne de te décrotter

les souliers, pour la gentillesse et les agrémens personnels! C’est

toi enfin, toi seule que je veux pour compagne, et loin de toutes les

autres beautés, blanches, noires, rouges et vertes, après ton

arrivée... Je t’attends en conséquence ici, sous un mois ou deux, pour

peu que l’envie de vivre comme une princesse t’engage à faire la

traversée, au bout de laquelle tu trouveras, dans le palais de ton

serviteur, place au feu du cœur, au lit de l’amour et à la chandelle

de l’amitié. Ah! ces gueux d’officiers supérieurs ne voulaient pas

m’embarquer à leur bord! eh bien! j’ai réussi à m’embarquer tout seul,

moi, et je commande en roi, sur ces flots où mes persécuteurs

imbéciles n’osent seulement plus montrer le bout du nez.

»A propos, si tu tombes à Baltimore pendant une de mes courtes

absences, tu n’auras qu’à te loger, provisoirement, comme une reine,

dans la plus belle auberge venue, et mes banquiers, MM. Downer et

Mariner qui ont reçu mes ordres à cet égard, te compteront des

piastres comme grêle, car, ainsi que j’ai eu l’honneur de te le dire

plus haut, la piastre donne ici pour moi... et en foudre encore!

Adieu, âme de ma vie, pars, viens, arrive; je t’attends et je

t’embrasse mille fois, jusqu’à l’intersection des deux lignes droites

selon lesquelles doivent filer nos destinées dans ce chien de bas

monde.

»Ton époux futur,

»MATHIAS, capitaine du corsaire _la Julia_.

»_P. S._ Un instant! Si tu vois Édouard, dis-lui bien que les amis des

amis ne sont pas devenus des Turcs, et que s’il a besoin d’argent,

j’en gagne; tu le prieras, ce brave camarade, de t’embrasser à

t’étouffer, de ma part, et de t’embarquer pour venir me rejoindre, et

de te faire la conduite, s’il n’a pas autre chose à faire. Je vous

embrasse tous en bloc, et solidement. Mes complimens aux autres; et

n’oubliez pas, ma belle, que:

»Je vous attends à l’ombre de la nuit!»

--Eh bien mon ami, que dis-tu de cela?

--Quelle singulière circonstance!

--Et quel parti me conseilles-tu de prendre?

--Tu ne répugnerais donc pas à aller rejoindre Mathias en Amérique?

--Mais c’est sur la détermination que j’ai à adopter, que je veux te

consulter... A ma place, que ferais-tu?

--Je ne sais... Et tiens, j’hésite à te dire ce que je pense, dans la

crainte de te faire supposer que mes conseils pourraient être

intéressés.

--Oh! parle, parle maintenant sans détour! Il y a long-temps, tu le

sais, que je suis résignée à tout... Que ferais-tu à ma place?

--Eh bien, puisqu’il faut te le dire... je... ma foi... je partirais!

--C’est là aussi ce que j’avais pensé.

--Ah! tu y avais donc songé?...

--Si bien que, depuis ce matin, j’ai appris, par des informations que

j’ai recueillies pendant ton absence, qu’un bâtiment d’ici allait faire

voile pour New-York, et que de là il me serait facile de me rendre à

Baltimore...

--Quoi déjà! Mais y penses-tu bien sérieusement?

--Et que me reste-t-il autre chose à faire? Dépenser ici l’argent que

notre généreux ami m’envoie? Tromper, en trahissant ses bienfaits,

l’amour qu’il a pour moi, et dont je suis peut-être si peu digne!... Oh!

non, mon Édouard, l’adversité, et plus encore les reproches que je me

suis faits, m’ont trop appris de choses pour que je m’égare sans cesse

sur une route toujours semée d’écueils pour moi!... Je partirai, je

partagerai le sort de l’homme qui m’a si constamment aimée!...

--Oui, mais si cependant notre ami s’avise de courir comme il le dit sur

les navires de toutes les nations, il est à craindre que son sort ne

soit pas déjà si brillant à partager...

--Et que veux-tu? Un corsaire et une femme perdue! nous n’aurons pas du

moins à rougir l’un de l’autre!

--Une femme perdue! Que tu es injuste, Juliette, en te faisant sans

cesse, et à plaisir, des reproches que personne au monde ne songe à

t’adresser... Une seule chose m’afflige dans la lettre de Mathias, et

cette chose m’a frappé même assez vivement à la première lecture...

--Et qu’as-tu donc remarqué d’extraordinaire dans cette lettre, et

quelle impression a-t-elle pu produire sur toi?

--Je ne pourrais peut-être pas trop bien te l’expliquer; mais il m’a

semblé reconnaître dans son style, une certaine liberté qui paraîtrait

indiquer un changement étrange, dans ses habitudes et son langage...

J’ai trouvé enfin dans sa lettre un ton plus que marin, et je me trompe

fort, ou il y a un peu de _genre pirate_ dans la tournure de ses

phrases...

--Et que veux-tu! Moi, la seule chose qui m’ait frappée, c’est cette

nouvelle preuve de son bon cœur et de son attachement pour moi, aussi

n’ai-je pas balancé un seul instant à prendre le parti d’aller le

rejoindre.

--Le rejoindre? Mais comment encore?

--Ne te l’ai-je pas déjà dit? Un navire va partir incessamment d’ici

pour l’Amérique...

--Ah! c’est vrai, je n’y pensais déjà plus, tant j’ai la tête préoccupée

de cette diable de lettre que j’étais si loin d’attendre... Mais tiens,

faut-il te parler franchement? Eh bien! j’approuve ton projet pour

plusieurs raisons que j’aurais craint de te dire, si de toi-même tu

n’avais pas pris le parti que tu viens d’adopter... Oui, Juliette, il

faut nous séparer et rompre aujourd’hui des liens qui ne pouvaient plus

long-temps exister entre nous. Une nécessité impérieuse et des

considérations plus fortes que la résolution que nous aurions pu prendre

de vivre toujours ensemble, nous faisaient depuis long-temps un devoir

de renoncer à une existence qui aurait fini par nous devenir à charge à

tous deux; et la proposition inattendue de notre ami nous offre

l’occasion favorable de nous séparer, sans que j’aie maintenant à

trembler pour ton avenir. Aussi, devons-nous accepter cette circonstance

propice comme un arrêt de la Providence, auquel nous serions coupables

de résister un seul instant... Oui, ma tendre et bonne amie, nous devons

nous séparer, quelques sacrifices que cette séparation puisse imposer à

nos cœurs. Toi-même, n’as-tu pas senti trop souvent le vide que la

nature de notre liaison laissait dans notre âme, et ne t’es-tu pas

adressé les reproches que le monde qui nous entoure se croyait en droit

de nous faire?

--Si, si en effet, souvent je me suis bien cruellement adressé ces

reproches; mais c’est surtout depuis que vous avez commencé à me

négliger, que les remords que devait m’inspirer ma conduite passée,

m’ont tourmentée de la manière la plus cuisante, et si maintenant j’ai à

me féliciter d’avoir pris la détermination que vous venez d’approuver,

c’est qu’elle me donne la persuasion d’avoir contribué à vous

débarrasser de ma présence, qui, je ne le vois que trop, vous était

devenue importune.

--Allons, encore des soupçons sur la générosité de mes sentimens pour

toi... Oh! voilà bien les femmes! Toujours elles nous rendent

responsables du bonheur qu’il n’est pas en notre pouvoir de leur

procurer. Voyons, dépendait-il de moi de te rendre aussi heureuse que tu

aurais dû l’être dans la position où je me trouvais, et peux-tu avec

justice me faire un crime de n’avoir pas eu assez de fortune pour te

rendre agréable l’existence que tu m’avais vouée?

--La fortune, la fortune! Tiens, mon ami, laissons tout cela de côté

aujourd’hui; c’est un voile bien épais qu’il faut jeter sur le passé...

Mais, mon Dieu, que je suis malheureuse! Il me semble que partout je ne

rencontre qu’égoïsme, et que Mathias seul soit venu pour me venger du

monde entier et de l’endurcissement de ceux que j’ai aimés plus que

lui... Et encore, si, après mon départ de ces tristes lieux, j’étais

sûre de laisser quelques regrets ici, je crois que j’abandonnerais pour

toujours mon pays avec moins de désespoir... Mais une fois partie, rien

pour moi, rien que la triste satisfaction d’avoir contribué au repos de

l’homme qui a depuis long-temps cessé de répondre à mon attachement...

Oh oui! oui, pleure, pleure avec moi, mon ami, pour me faire croire

encore que tu ne me verras pas m’éloigner avec une joie secrète ou avec

une froide indifférence. Oh! tes larmes ne m’auront jamais fait autant

de bien... Tiens, c’est en sortant ainsi de tes bras, mouillée de tes

pleurs, émue de tes dernières caresses, que je voudrais m’éloigner

rapidement, et disparaître à tes yeux abattus, pour ne te revoir

jamais!...

Les derniers désirs de ma pauvre maîtresse furent bientôt exaucés. Je

redoutais trop ma propre faiblesse et la sienne, pour ne pas profiter de

l’occasion qui s’offrait de prévenir les retours de notre commun

entraînement. J’allai trouver le capitaine du bâtiment, qui, dans

quelques jours, devait faire voile pour New-York. Le prix et les

conditions du passage furent arrêtés entre lui et moi. Dans toute autre

circonstance, le zèle et la célérité que je mettais à régler tous les

petits préparatifs du voyage, auraient pu inspirer des doutes à mon amie

sur le désintéressement et la sincérité de mes sentimens; mais elle se

montrait si résignée et si attendrie, que les soupçons qu’elle avait

d’abord conçus, s’évanouirent tout-à-fait dans son âme au moment du

départ, pour ne faire place qu’à la sensibilité la plus vive et à la

douleur la plus expansive. Moi-même je voulus l’accompagner à quelques

lieues en mer, et quand il fallut m’arracher de ses bras, je la laissai

évanouie dans la chambre que le capitaine lui avait réservée à bord de

son navire...

Le bâtiment s’éloigna, emportant au loin sur les flots, un des êtres qui

m’avaient été les plus chers; et, en me rappelant le départ de Mathias à

l’île d’Aix et en voyant ensuite Juliette partir comme lui pour aller le

rejoindre si loin de moi, je ne pus m’empêcher de verser des larmes

amères sur cette destinée qui semblait me condamner à confier aux

caprices de l’Océan, tout ce qui, jusque-là, m’avait le plus intimement

attaché à la vie!

XIX.

LA RENCONTRE EN MER.

Bien long-temps après toutes ces aventures et ces folies que je viens de

vous raconter, je me trouvai avec une centaine d’autres petits aspirans

comme moi, expulsés pour cause d’opinion, à ce qu’on nous disait alors,

de cette marine militaire dont, un instant au moins, nous avions été

l’espérance et presque l’honneur; et proscrits sur les mers, où moi et

mes compagnons d’infortune nous cherchions à gagner notre vie, nous nous

retrouvions çà et là avec ravissement, dans tous les coins et recoins du

monde, les uns négriers ou capitaines marchands, les autres devenus

corsaires colombiens, mexicains, brésiliens, etc., et tous enfin

gaspillant gaîment sur les deux océans, la science nautique, qu’à une

autre époque nous nous imaginions avoir acquise pour le service de la

France et la gloire de la patrie.

Dans ce partage si étrange de fortunes si diverses, le commandement d’un

bâtiment de commerce m’était échu à la suite de bien des campagnes; et,

fidèle au sein de ma vie aventureuse, à toutes mes douces affections de

jeunesse, j’avais cherché dans mes courses multipliées au Brésil, à la

côte d’Afrique et aux Antilles, à découvrir les traces de mon ami

Mathias et de Juliette, faibles et vaines traces sur ces flots, où leur

destinée devait les avoir conduits après notre séparation. Mais, par

l’effet sans doute de cette fatalité qui semblait s’être attachée de si

bonne heure à l’existence de mes deux amis, il m’était arrivé de

rencontrer à peu près toutes nos autres connaissances, sans pouvoir

réussir à recueillir aucun indice sur le compte de ceux-là mêmes dont le

sort m’intéressait le plus vivement.

Désespéré de l’inutilité de mes recherches, j’avais renoncé à demander

Mathias et Juliette à tous les rivages que j’abordais, mais sans pour

cela avoir oublié les deux êtres qui avaient eu le privilége de marquer

dans ma carrière les deux époques les plus chères de toute mon

existence... Amour et amitié, c’était sous ce double symbole que se

présentait encore souvent à ma pensée, le souvenir de mes deux pauvres

amis. Mais j’avais déjà tant parlé d’eux à tout le monde, que, pour

éviter le ridicule de paraître attacher trop de prix à une ancienne

liaison, j’avais pris la résolution d’attendre du hasard, plutôt que de

mes démarches, le bonheur de les revoir un jour.

Ce hasard, cette autre providence des marins, dans laquelle j’avais

placé mes dernières espérances, couronna enfin mes vœux au moment où je

devais le moins penser que le sort me dédommagerait de la peine inutile

que m’avaient jusque-là donnée toutes recherches épiques.

Voici comment: Parti du Brésil sur un joli trois-mâts de Nantes, que je

commandais, je naviguais depuis trois semaines pour retourner en Europe,

sans avoir rencontré encore aucun navire sur la route que je parcourais,

lorsque, vers le soir de mon vingt-unième jour de mer, un des hommes de

mon bord aperçut sur notre avant, mais à une grande distance encore, une

voile qui paraissait suivre la même direction que nous. Sûr comme je

l’étais de la marche plus qu’ordinaire de mon navire, je croyais

pouvoir, en forçant de voile avec la brise que me ramenait la nuit,

gagner facilement le bâtiment à vue, dont je croyais d’ailleurs n’avoir

aucune raison de redouter l’approche; et, après avoir donné des ordres à

l’officier de quart pour qu’il fît autant de chemin qu’il serait

possible jusqu’au jour, je descendis tranquillement dans ma chambre, où

je m’amusai jusqu’à minuit à relire, le devineriez-vous? d’anciennes

lettres de Mathias et de Juliette, moi, qui depuis plusieurs années

n’avais pas jeté les yeux sur les lambeaux précieux de leur

correspondance! Mais ce soir-là, je ne sais pourquoi, l’idée de mes deux

amis semblait me poursuivre avec une sorte de persistance, qu’un autre

que moi aurait prise peut-être pour un pressentiment, et que je ne

regardais que comme un souvenir réveillé par le hasard qui m’avait fait

tomber sous la main ces quelques lettres plutôt que tout autre objet.

Bref, après avoir tout lu, je m’endormis, l’esprit rempli de l’image de

mes deux pauvres amis, et, autant que je puis me le rappeler

aujourd’hui, je crois que pendant mon premier sommeil je rêvai

long-temps d’eux...

Vers cinq heures du matin, cependant, les gens de quart, occupés à laver

le pont, comme ils avaient l’habitude de le faire chaque jour à cette

heure, me réveillèrent au bruit retentissant de leurs pas, et j’entendis

en ouvrant les yeux, l’officier de quart dire à l’un de ses

marins:--Malo, va éteindre la lumière de la chambre et prévenir le

capitaine que le navire d’hier est à une portée de fusil dans nos eaux.

Avant que le jeune matelot, chargé de me transmettre cet avertissement,

fût descendu dans la chambre, j’étais monté sur le pont, et l’officier

fut surpris de me voir, contre mon ordinaire, mettre une aussi grande

diligence pour observer une circonstance aussi commune que la rencontre

d’un navire à la mer.

Le bâtiment qui nous avait si lestement gagnés pendant la nuit, parut

être une grande goëlette, et lorsque le jour qui se formait me permit de

distinguer avec précision les objets qui se présentaient à ma vue, je

remarquai que le pont de mon voisin était couvert de monde, et que la

volée d’une demi-douzaine de caronades dépassait chacun de ses bords qui

rasaient l’eau avec une vitesse prodigieuse.

--C’est un navire de guerre, me dit mon second, et qui doit escarpiner

joliment pour nous avoir gagnés comme il l’a fait depuis hier au soir.

J’ordonnai de faire hisser notre pavillon national, et quelques minutes

après que cet ordre se trouva exécuté, nous vîmes s’élever

majestueusement, au pic de grand’voile de l’agile goëlette, un large

pavillon au centre duquel nous crûmes apercevoir un demi-blanc

représentant une tête de mort avec deux os en croix.

--C’est quelque pirate, me dit encore à demi voix mon second. Nous

sommes au reste dans leurs parages... Le voilà qui s’approche: il vient

de lofer, et va probablement nous hêler.

Effectivement, un homme monté sur le bastingage de l’arrière sous le

vent, dresse perpendiculairement un porte-voix sur sa bouche, et nous

fait entendre avec brusquerie, ces mots en espagnol.

--Oh! du trois-mâts! oh!

--Holà, lui répondis-je?

--Mettez en panne! J’exécutai immédiatement cet ordre, et quand la

goëlette eut fait la même manœuvre que moi, le même homme me demanda:

--D’où venez-vous?

--De Fernambouc, lui répondis-je en français.

--Où allez-vous?

--A Nantes!

--De quoi êtes-vous chargé?

--De sucre, de cuirs et de coton.

--Le nom du navire?

--_Le Télémaque._

--Le nom du capitaine?

Je répondis mon nom...

Les Aspirans de marine, volume 2 · 第 4 / 6 段