La brise était ronde, la mer belle, et le bruit monotone des vagues, que

fendaient tranquillement nos trois navires, interrompait seul, de temps

à autre, le silence de cette scène imposante dans laquelle j’étais

destiné, moi, pauvre bâtiment marchand, à jouer un rôle si passif!

Résigné à subir le sort qu’il plairait au ciel de m’envoyer,

j’attendais, avec mon équipage consterné, l’événement qui ne se

préparait que trop évidemment pour nous, et j’aurais, je l’avoue, donné

en ce moment, de bien bon cœur, tout ce que je possédais, pour que la

fortune se prononçât d’une façon ou d’une autre à notre égard.

Le brick, en laissant arriver de manière à me serrer de plus près qu’il

ne l’avait fait encore, me tira enfin d’incertitude...

--Où vas-tu? me hêla Zumala au porte-voix.

--A Nantes, lui répondis-je, comme je l’avais déjà fait deux heures

auparavant à Mathias.

--Matheasso t’a-t-il visité?

--Eh oui sans doute! demandez-le-lui, si vous le voulez!

--A-t-il enlevé quelque chose de ta cargaison?

--Non; il a respecté le pavillon sous lequel je navigue.

--Tu n’as donc rien de bon à prendre à ton bord?

Je crus devoir ne rien répondre à cette dernière question du forban.

Mais lui, désirant sans doute couper court à la conversation, me cria:

--Mets en travers; je vais te visiter à mon tour et à ma façon.

Mathias, ayant entendu cette dernière injonction, me cria de son côté:

--Capitaine, je t’ordonne de continuer ta route et de ne pas suivre

l’ordre de ce brigand; je réponds de tout.

Zumala, outré de colère, mais n’osant pas encore me punir du peu de cas

que j’étais disposé à faire de ses ordres, força de voiles, gagna une

assez grande distance sur l’avant à moi, et, profitant de son avance,

après m’avoir dépassé, il envoya à mon bord, en la laissant dériver, une

de ses embarcations armée de huit hommes.

Je crus ne pouvoir refuser d’élonger une amarre aux gens qui montaient

ce canot, une fois que je les vis au moment d’accoster mon navire...

Le second du brick commandait cette corvée; il sauta sur mon pont, les

pistolets à la main et un poignard nu au côté.

Mais, presque au même instant, la goëlette de Mathias, ayant imité la

manœuvre du brick, avait expédié aussi de son côté un de ses canots avec

huit matelots commandés par le second du corsaire.

Les deux officiers de corvée, en se trouvant en présence l’un de l’autre

sur mon gaillard d’arrière, se mesurèrent d’abord de l’œil, et, après un

moment de silence:

--Pourquoi, demanda le second de Zumala à celui de la goëlette, ton

capitaine laisse-t-il aller ce trois-mâts français sans l’amariner?

--Parce qu’apparemment cela lui a plu, répondit le second de Mathias.

--Eh bien, comme il plaît aussi à Zumala, mon commandant, de prendre

pour nous ce que vous n’avez pas voulu prendre pour vous, je te préviens

que _j’engante_ ce trois-mâts à notre profit.

--Toi amariner ce trois-mâts pour ton compte, quand nous lui avons donné

carte blanche? je t’en défie, brigand que tu es!

--Tu m’en défies... Eh bien nous allons voir qui mangera le lard...

Attends un peu que je parle à Zumala!... Commandant Zumala!

--Ahie, ahie, répondit Zumala appelé par son second.

--Le second de la goëlette vous défie, au nom de Mathéasso, d’amariner

cette barque française.

--Oui! il m’en défie!... En ce cas, reviens à bord avec tes hommes.

Démonte avant de partir le gouvernail du trois-mâts, pour qu’il ne s’en

aille pas pendant le coup de feu, et puis nous allons voir à qui restera

le bâtiment.

--Oui, j’y consens, canaille, répondit en entendant ces derniers mots,

le redoutable Mathias, qui jusque-là n’avait adressé aucune parole à son

ennemi... Le trois-mâts restera au plus fort des deux, et c’est moi,

_Mathéasso_, moi, que tu as si stupidement provoqué, faillie mateluche

que tu es, qui te défie aujourd’hui, lâche paria; dans une heure il n’y

aura plus un pouce de ta barque sur l’eau, ou j’aurai perdu mon nom et

mon honneur!

Puis, s’adressant à son second resté encore à mon bord, l’intrépide

corsaire ajouta:

--Rivaldo, aidez ces canailles à démonter en double le gouvernail du

capitaine Édouard; et quand vous aurez fini, revenez à bord avec notre

canot... Nous allons lui tâter les flancs à ce pirate de bastringue.

Mon pauvre gouvernail fut enlevé de ses ferrures en un instant, par les

seize corsaires, qui réunirent leurs efforts pour faire cette opération

dans leur intérêt commun; et quand ils eurent mis à la traînée sur ses

sauvegardes, cette partie si essentielle de mon navire, sans laquelle je

ne pouvais plus faire route, les équipages des deux embarcations se

jetèrent sur leurs avirons, pour retourner chacun à leur bord, en

abandonnant au gré des flots et des vents, mon pauvre navire privé de

son gouvernail.

Les deux corsaires alors se laissèrent culer le long de moi, la goëlette

par tribord, le brick par babord de mon bâtiment, et ils se trouvèrent

bientôt en présence l’un de l’autre à un quart de portée de canon tout

au plus.

L’engagement le plus horrible commença dès ce moment avec des chances de

succès à peu près égales de chaque côté, leur artillerie étant à peu

près égale en force, leurs équipages égaux en nombre. La goëlette de

Mathias faisait un feu terrible, le brick lui ripostait avec un

acharnement inconcevable; et, en quelques minutes, la fumée qui

jaillissait avec la foudre, des flancs enflammés des deux navires

ennemis, enveloppa d’un nuage épais cette scène épouvantable, et alla

s’étendre au loin avec les premières ombres de la nuit, poussées par la

brise qui commençait à soulever déjà les flots ensanglantés.

Au premier retentissement du canon, l’infortunée Juliette, triomphant de

mes instances, de mes efforts, et de son propre épuisement, avait réuni

toutes les forces que lui donnait encore l’exaltation de la frayeur,

pour venir se traîner comme un pâle fantôme sur le pont de mon navire...

Et là, les yeux fixés sur le spectacle affreux qui se présentait à sa

vue interdite, elle attendit dans l’attitude de la prière, sans proférer

un mot, sans m’adresser une plainte, l’issue du funeste combat, qu’un

nuage de poudre continuait à dérober à nos regards.

La canonnade et la fusillade duraient depuis près de trois quarts

d’heure, et la position de mon navire était telle, par rapport aux deux

corsaires, qu’il m’eût été impossible de deviner auquel des combattans

devait rester l’avantage d’un engagement déjà aussi long. De temps en

temps, dans l’intervalle des volées, nous entendions s’élever dans les

airs ébranlés, des cris de rage, des clameurs de mort, et bientôt les

_hurras_, poussés jusqu’au ciel, étaient couverts par la détonation

presque continuelle des pièces d’artillerie. Quand la brise parvenait à

dissiper un peu la traînée de fumée qui obscurcissait le jour autour de

nous, nous apercevions seulement au dessus de la sinistre vapeur, le

bout de la mâture de chacun des navires combattans, placés toujours à

une petite distance l’un de l’autre, et se tenant toujours en panne,

pour mieux porter leur coup et pour être plus sûrs de se détruire le

plus promptement possible. Un cri plus fort, plus général que tous ceux

qui nous avaient encore frappés, parvint au bout d’une heure

d’engagement, à nos oreilles et sembla enfin nous présager quelque chose

de décisif... Un moment de silence ou de stupeur succéda à ce cri, et le

feu cessa... Plusieurs de mes hommes, montés dans les haubans de mon

navire, pour tâcher de suivre attentivement les incidens muets de cette

action, annoncèrent qu’ils supposaient qu’un des corsaires s’était

rendu, et avait amené son pavillon. La brise, qui quoique fraîche

n’avait pas été assez forte jusque-là pour chasser entièrement devant

elle la masse de fumée étendue sur les flots, s’élève et balaie la mer

de la vapeur épaisse qui nous avait caché, pendant si long-temps, le

théâtre de l’événement qui captivait si puissamment toute notre

attention.

Un seul bâtiment apparut alors à notre vue... C’était la goëlette de

Mathias... L’autre corsaire, que mes yeux cherchaient à découvrir près

de la goëlette, ne se montrait plus du tout. Nous pensâmes d’abord qu’il

avait fui; mais rien au large ne nous indiquait sa présence, dans

l’espace qu’il aurait eu le temps de parcourir depuis la fin du combat.

Nous nous perdions déjà en conjectures sur cette disparition

extraordinaire, lorsque mon second, perché en spectateur attentif sur le

haut des barres de perroquet, me cria d’une voix tout émue:

--Capitaine! capitaine! regardez, regardez par notre hanche de babord;

c’est le brick qui coule; on ne voit plus que ses mâts de perroquet au

dessus de l’eau. Regardez vite; là, par la hanche de tribord...

Et la goëlette victorieuse, dirigeant alors sa route sur l’endroit que

me désignait avec tant de précipitation mon second, passe bientôt sur le

corps du brick vaincu, sans daigner sauver les groupes d’hommes qui

s’étaient réfugiés sur les barres et les vergues hautes du malheureux

navire, que les flots allaient engouffrer...

Ce ne fut qu’en cet instant que la bouche de Juliette s’entrouvrit, pour

me dire: Le ciel a exaucé la prière que je lui adressais... Mon mari est

sauvé, nous allons le revoir... Ah! je pourrai mourir ensuite!

Trop vain et trop cruel espoir!... La goëlette s’approcha de nous, après

avoir sillonné les vagues au milieu desquelles le brick avait coulé;

mais quand elle fut rendue assez près de mon navire, pour se faire

entendre de moi, une voix inconnue, une voix qui n’était pas celle de

mon ami, m’adressa ces seuls mots:

--Capitaine, vous pouvez maintenant remonter votre gouvernail et

continuer votre route... Adieu! nous coulons presque bas d’eau, et nous

allons relâcher à la première terre!...

En entendant ces paroles trop significatives, Juliette, la déplorable

Juliette, s’évanouit entre mes bras... Et la goëlette de mon pauvre

Mathias s’éloigna, en me laissant voir son pavillon amené à demi-mât, et

ses vergues croisées en pantenne, en signe de deuil... Je n’avais plus

d’ami, et Juliette plus d’époux: ce funèbre signal venait de nous

l’apprendre...

Comment maintenant, retrouver en moi assez de force encore pour retracer

le souvenir effrayant de ce qui se passa dans mon cœur et sous mes yeux,

après cet événement si profondément funeste! Malheureuse Juliette! elle

ne revint à la vie que pour éprouver tout ce que le délire des sens a de

plus torturant, tout ce que l’agonie de l’âme et du cœur a de plus

épouvantable... Attaché pendant deux jours et deux nuits au chevet de

son lit de mort, il me fallut boire pour ainsi dire goutte à goutte,

sans expirer avec elle, le fond du calice d’amertume et d’horreur de ses

derniers momens... Vois, s’écriait-elle, en me serrant avec frénésie

dans ses bras décharnés, et en pressant sur ma poitrine son sein exalté

par l’excès de la douleur, vois si je t’ai trompé... Ma mère, tu t’en

souviens encore, m’avait dit en expirant, tu _mourras malheureuse_, et

je te disais, moi aussi, _je mourrai malheureuse_!... Eh bien, vois à

présent si je t’ai menti... Je meurs... Je meurs... Oh! le ciel ne

pardonne donc jamais... Mathias... Mathias... Oh! pardonne-moi, quand tu

me reverras... J’ai si cruellement expié, par des larmes de sang, toutes

les fautes de ma vie!... Je meurs ton épouse, Mathias, et tu ne

refuseras pas un peu de terre à mon corps, une larme, une larme surtout

à la mémoire de ta pauvre femme, de ta Juliette bien aimée... Édouard...

Édouard... Est-ce toi... toi ici? Dis-moi, as-tu oublié?... Oh oui, tu

as oublié, n’est-ce pas, tout ce qui humilie encore mon front, ce front

qui se refroidit sous ma main... Dieu me pardonnera, moi, n’est-ce pas?

Je l’ai tant prié... Ah... Ah, mon Dieu: j’expire! Je sens que

j’expire... Mathias... Mathias... mon ami... Ah! pardon! pardon! Oh oui,

pardon au dernier moment!... Ah, j’étais donc maudite!...

Deux mois après ce lugubre événement, la terre de la petite île

d’Ouessant reçut les restes mortels de la pauvre Juliette. L’infortunée

avait demandé à reposer sous le sol natal, et l’une de ses dernières

volontés fut du moins remplie par le seul ami, qu’en expirant sous mes

yeux et dans mes bras, elle avait laissé au monde pour garder son

souvenir, et répandre quelquefois des larmes sur sa tombe.

FIN.

NOTES.

NOTE 9.

On nomme _l’Amiral_ la vieille frégate ou la vieille corvette désarmée

que l’on place en avant-garde à l’entrée d’un port, pour surveiller et

exécuter les détails de la police maritime de ce port. C’est à bord de

_l’Amiral_ que l’on met aux arrêts les officiers de marine à qui l’on

croit devoir faire subir une détention momentanée. C’est encore à bord

de _l’Amiral_ que sont placés les officiers en état de prévention, et

c’est là enfin que sont rendus les jugemens du conseil de guerre qui

doit les absoudre ou les condamner.

_L’Amiral_, à bord duquel se rendent les arrêts de la justice maritime,

sert aussi de lieu d’exécution à la plupart des verdicts prononcés au

nom de la discipline navale. Les instrumens du châtiment se trouvent,

pour ainsi dire, placés aux portes de la cour martiale, d’où est sortie

la sentence des juges. Une grande vergue, suspendue au seul mât qui

existe à bord de ce bâtiment, sert à donner la _cale mouillée_ aux

matelots qui ont encouru la rigueur de cette punition terrible. Des

garcettes, déposées dans les coffres de cet arsenal disciplinaire, sont

tenues sans cesse en état pour offrir une arme aux hommes qui doivent

faire courir deux ou trois tours de _bouline_ aux coupables sur lesquels

la sévérité des lois s’est appesantie. Quelquefois même le pont de

_l’Amiral_ peut devenir le théâtre de ces exécutions capitales qui n’ont

pour témoins que l’officier désolé, qui dit _feu!_ et les soldats

malheureux dont le devoir est d’obéir.

Au moment où la justice qui a prononcé la peine va être rendue

solennellement, le pavillon rouge est hissé au haut du mât unique de

_l’Amiral_, et un coup de canon tonne sur les flots en même temps que le

terrible pavillon monte dans les airs. C’est le signal de l’exécution,

et ce signal reste au haut du mât pendant la durée du supplice et le

règne impassible de la loi.

A terre, autour de ces carcans et de ces échafauds qu’environne sans

cesse une foule bouillonnante dont les regards altérés semblent vouloir

boire le sang des victimes ou se repaître de la honte des patiens, les

exécutions se font sans dignité, comme sans ordre et sans pudeur. C’est

de la cruauté publique tempérée par le bruit et les vagissemens de la

multitude et par le spectacle animé que présentent les flots du peuple

pour envahir le lieu de la scène, dont la tête d’un homme va faire les

frais... Mais à bord, autour du condamné qui subit son châtiment, tout

est silence, sévérité, impassibilité. Un coup de canon part, un pavillon

monte, le châtiment commence, et les cris du coupable se font entendre

seuls après la voix formidable du canon, qui s’est tu pour laisser agir

la justice... Quand le pavillon rouge descend, la sentence a reçu son

exécution, le coupable est puni, et quelquefois même il a cessé de

vivre...

Vous trouvez le spectacle de l’Océan bien vaste, bien majestueux, bien

sublime: eh bien! dans l’existence du marin, tout participe de la

majesté et de la sublimité terrible de l’élément sur lequel il vit, il

court, il meurt; ses dangers, ses mœurs, ses lois, ses passions, ses

excès, ses peines, ses châtimens, ses fautes, tout s’harmonise, dans son

existence, avec ce grandiose qu’offre la mer à vos yeux, à vos idées et

à votre âme. L’homme, là, est au niveau de la profession terrible qu’il

s’est faite, et à la hauteur de l’élément sur lequel il règne.

FIN DES NOTES.

NOTE DU TRANSCRIPTEUR

On a déplacé à la fin du premier volume les notes 1 à 8, qui figurent en

fin de ce second volume dans l’original.

Les Aspirans de marine, volume 2 · 第 6 / 6 段