--Eh bien! comment trouves-tu celle-là, pour la première? demandai-je à

ma déité après avoir achevé mon épître d’un seul coup de plume.

--Mais très-bien! me répondit-elle, trop bien peut-être; je crains que

le progrès du style ne paraisse trop sensible, aux yeux de mon

correspondant.

--Bah! laisse donc! Un connaisseur qui a pris le style de la

_Nouvelle-Héloïse_ pour le tien, pourra, à plus forte raison, te passer

le luxe inaccoutumé d’une rédaction d’occasion, d’une épître improvisée

entre la poire et le fromage. Ah! il en verra bien d’autres, va, le

luron!

--Oui, mais c’est qu’en m’appropriant les lettres de Julie à son amant,

j’avais bien soin de faire des fautes d’orthographe, pour ne pas

m’exposer à laisser découvrir un stratagème qui m’aurait trahie.

--Eh bien! c’est là la précaution qu’il te faudra prendre aussi en

copiant mes lettres. Mais voyez donc la ruse de cette petite plagiaire!

Oh! pour tromper, il n’y a que les femmes! Elles naissent toutes avec

l’instinct des petits détours et de la plus aimable supercherie!...

Allons, sans perdre de temps, prends-moi une feuille de papier rose

ambrée, et tâche de me copier proprement ce chef-d’œuvre, et en avant

surtout les fautes d’orthographe, par précaution!

Olinda copia, dénatura ma missive, du mieux qu’elle put, et quand la

besogne fut terminée, nous nous livrâmes, fort contens de notre

espièglerie et assez rassurés sur l’avenir, à un entretien

demi-sentimental, demi-fou, qui dura jusqu’au soir. Favorisé par les

premières ombres de la nuit, j’opérai tranquillement ma retraite du

logis, me promettant bien de revenir le lendemain recueillir des

nouvelles de l’effet merveilleux que j’attendais de ma première épître à

notre vieux et nouveau Saint-Preux.

XVI.

L’ÉPITRE EN VERS.

J’en suis fâché pour les athées incorrigibles; mais il est une

concession que je serai toujours en droit de forcer leur entêtement

théiste à faire à l’expérience d’un fait irrécusable: c’est qu’il est un

Dieu pour les amans qui trompent. Comment expliquerait-on autrement que

par l’existence d’une protection providentielle, l’impunité dont

jouissent la plupart des femmes qui trahissent leurs devoirs, et le

bonheur des jeunes séducteurs qui trahissent à leur tour les femmes

qu’ils ont rendues infidèles? Si le hasard seul, avec son aveugle

fatalité, présidait aux intrigues amoureuses comme à tout le reste des

choses d’ici-bas, comment pourrait-il se faire que ce hasard tournât

presque toujours contre les époux trompés en faveur des amans trompeurs?

Les chances du destin ne se partageraient-elles pas à peu près

également, entre les uns et les autres, et pour dix maris dupés, ne

rencontrerait-on pas dix maris clairvoyans et sévères? Mais non, bien

évidemment non: ce n’est pas le hasard qui peut faire que les époux

soient toujours condamnés à ignorer les derniers, ce que tout le monde

sait sur leur compte, et qui peut arranger toutes les choses de ce

monde, de manière à éviter aux amans les périls que devraient

naturellement leur faire courir leur imprudence ordinaire et leur trop

coupable indiscrétion. C’est donc très-sûrement une providence cachée,

mais une providence réelle qui favorise à la fois et les gens qui

doivent être trompés, en leur inspirant une aveugle confiance, et les

hommes moins heureux peut-être qui font gloire de tromper les autres, en

jouissant de la plus complète et de la plus inconcevable impunité.

Je n’éprouvai que trop peut-être, pour la gloire de mes mœurs, l’effet

de cette providence protectrice de l’audace des amans fortunés. Pendant

trois mois, je fus assez heureux pour entretenir, avec la vive et tendre

Olinda, des liaisons auxquelles un peu de contrainte et quelques

contrariétés prêtaient un charme qui suffisait pour éloigner de nous,

l’ennui que nous aurions eu tant de peine à éviter au sein d’une

existence plus libre et moins illégitime. Presque tous les jours, il est

vrai, il me fallait acheter, en écrivant une lettre au général, le

plaisir d’abuser cet excellent homme. Mais ma correspondance pseudonyme

semblait le rendre si heureux, et elle nous avait procuré jusque-là de

si étranges incidens, que je m’étais résigné, sans trop de répugnance,

au devoir épistolaire dont ma maîtresse avait jugé à propos de

m’abandonner tout-à-fait le soin. Écrire à peu près chaque matin, une

lettre pour mon propre compte, à l’un de mes amis ou de mes parens,

aurait été un travail au dessus de mes forces et de ma paresse; mais

correspondre au nom de ma maîtresse avec le vieillard aux dépens duquel

nous nous amusions tous deux, c’était pour moi quelque chose de si

piquant, que j’aurais usé, je crois, sans ennui à ce métier, toutes les

plumes d’un ministère.

Malgré tout l’attrait que pouvaient m’offrir cependant la nature et la

bizarrerie de mes relations avec la belle protégée du major, il m’aurait

été difficile peut-être d’éviter la satiété que la fréquence de nos

entrevues devait amener entre deux amans de notre caractère et de notre

âge. Mais par un des priviléges singuliers attachés à la destinée de ma

maîtresse, j’éprouvai bientôt dans l’inconstance même de son humeur et

de ses impressions, un changement qui contribua à varier l’uniformité de

notre situation et du sentiment qu’elle m’inspirait.

Olinda, au bout de quelques semaines, s’avisa, à propos de quelques

circonstances que je lui rappelai en parlant de sa vie passée, d’avoir

des scrupules et d’éprouver sur son avenir des terreurs que toute mon

éloquence et mon sang-froid ne purent que bien difficilement effacer de

son imagination troublée.

--Croirais-tu, me dit-elle un jour, que maintenant, pour peu que tu

restes quelques heures éloigné de moi, j’ai peur!

--Et peur de quoi? lui demandai-je en feignant d’ignorer l’objet de ses

alarmes.

--Peur de moi-même et du sort inévitable que je me prépare. Quand tu

rentres, mon ami, et que tu me surprends les yeux tout rouges, tout

gonflés, c’est que j’ai pleuré pendant toute ton absence. Je sens depuis

quelque temps que j’ai besoin d’avoir près de moi quelqu’un qui m’aime

un peu, quelqu’un qui ne me méprise pas trop, et qui puisse me protéger

enfin contre un pressentiment funeste dont je suis sans cesse

poursuivie, obsédée! Si comme les autres femmes, auxquelles je ne mérite

que trop d’être comparée, je passais toute ma vie dans la dissipation et

le bruit du scandale, je pourrais m’étourdir aussi comme elles, sur les

torts de ma conduite et de mon existence; mais toujours seule avec toi

ou en présence de l’homme que je t’ai sacrifié, j’ai eu trop souvent

l’occasion de me recueillir en moi-même pour ne pas éprouver le vide de

ma situation et les remords plus cruels encore qui viennent

m’épouvanter... Et puis, tu te rappelles les mots que ma pauvre mère

laissa échapper de ses lèvres mourantes en nous regardant avec pitié,

mon frère et moi: Ma fille, me dit-elle, tu mourras bien malheureuse!...

Tiens, je crois encore entendre cette terrible prophétie; et ces mots,

que je ne puis éloigner de ma pensée, viennent sans cesse m’effrayer au

sein des nuits que je suis condamnée à passer loin de toi. Oh! je t’en

prie, reste auprès de moi, mon ami, ne m’abandonne pas, comme tu le fais

si souvent, aux terreurs subites de mon imagination délirante... ne me

laisse pas trop long-temps livrée à mes réflexions... Je crois que je me

tuerais!...

--Mais quelle funeste idée, Olinda! Qu’y a-t-il donc de si coupable, de

si criminel dans ta conduite? Les erreurs que tu te reproches si

amèrement, ne peuvent-elles pas être plutôt imputées à ta destinée qu’à

toi-même?

--Et qu’elles soient de la faute de ma destinée ou de la mienne, en

suis-je donc moins malheureuse? Tiens, il ne faut rien chercher à me

cacher, par pitié, car je suis résignée à tout. Un jour, tu me

quitteras, et, si j’en crois mes secrètes alarmes, ce jour ne peut être

éloigné, car enfin, nous ne pouvons plus long-temps encore nous flatter

de réussir à tromper, comme nous l’avons fait jusqu’ici, l’homme

confiant à qui je dois des bienfaits que je mérite si peu. Eh bien,

alors que deviendrai-je, Édouard? La plus misérable et la plus

méprisable, non pas des créatures de mon sexe, mais des femmes abjectes

qui déshonorent ce sexe... Oh, cette seule idée me révolte, contre moi

et contre le sort que je suis condamnée à subir... Et tu me demandes

encore de quoi j’ai peur! Mais, malheureux, c’est de moi que j’ai peur,

c’est de moi-même que je suis épouvantée... Mais non, n’est-ce pas, tu

ne me quitteras pas, quels que soient et ma misère et ma honte... Tu as

trop bon cœur, n’est-ce pas, mon ami? Tu resteras avec moi toute la

journée, toute la nuit, surtout... S’il vient, je te cacherai, comme un

talisman contre mes tourmens... S’il te surprend ici, et bien nous

resterons encore ensemble; je travaillerai alors pour vivre, nous

vivrons dans l’indigence, mais au moins tu me consoleras, et je serai

moins malheureuse encore, pauvre avec toi, que riche avec lui. N’est-ce

pas, mon ami, que tu vas rester?

Inconcevable caractère des femmes vouées à la dépravation des sens et du

cœur! Olinda, après m’avoir rempli moi-même du sentiment de ses

frayeurs, oubliait bientôt à mes côtés, l’impression funeste dont elle

m’avait glacé, pour se livrer un moment après, aux distractions les plus

puériles, à la gaîté la plus folâtre. Après avoir réussi à l’arracher à

sa passagère mélancolie, à ses remords, à ses vertiges, c’était elle qui

quelquefois était obligée de dissiper la tristesse profonde dont

elle-même m’avait pénétré... Elle chantait alors, elle dansait; un rire

d’enfant effaçait sur ses traits, les larmes fugitives qui les avaient

inondés quelques minutes auparavant, et je l’avouerai, cette mobilité

d’impressions, qu’elle me faisait partager au gré, pour ainsi dire, de

ses douloureux caprices, m’attachait à elle par tout ce qu’il y a de

puissance pour nous, dans l’inconstance et la frivolité d’humeur d’une

femme.

Les lettres du général avaient surtout le pouvoir d’arracher Olinda à

ses accès de mélancolie, et de faire une heureuse diversion à ses plus

cuisantes alarmes. Un matin je la trouvai riant aux éclats, contre son

habitude, je dis contre son habitude, car pendant mes absences, assez

fréquentes, il n’était rien au monde qui pût dissiper la tristesse

qu’elle éprouvait à se trouver seule.

--Et à quel favorable hasard dois-je le bonheur, lui dis-je en entrant,

de te trouver aujourd’hui d’une aussi folle gaîté?

--Vois, me répondit-elle, la lettre que je viens de recevoir de mon

_autorité_ maritime! C’est encore la chose la plus plaisante que ce

digne homme m’ait écrite. Croirais-tu bien qu’il s’imagine que la

tristesse qu’il remarque en moi depuis quelque temps, provient d’un

effet encore secret, dont il se croit modestement la cause!

--Ah bien, il ne manquerait plus que cela, par exemple!

--Et il ajoute, que si je le rendais père, il braverait tous les

préjugés et les convenances pour épouser la mère de son enfant. Le

pauvre cher homme!

--Quel dommage que...!

--Mais plaisantes-tu? et penses-tu donc que cet événement, s’il était

réel, rendît déjà mon sort si beau?... Il dit bien autre chose encore,

va. Mais ce qui l’afflige le plus, en songeant à la possibilité d’unir

légitimement sa destinée à la mienne, c’est son âge, et là-dessus il me

défile les choses les plus touchantes du monde, c’est presque une,

comment appelles-tu déjà cela... une élégie; et j’ai cru d’abord en

lisant ses doléances, qu’il m’écrivait en vers, tant il a pris un ton

piteux pour me conter ses amoureuses peines...

--Eh, non, c’est bien en prose qu’il t’écrit... Mais écoute, pour

achever de lui tourner la tête, moi je me charge de lui répondre cette

fois en vers. Depuis long-temps, tu dois remarquer qu’il a cessé de te

féliciter sur les progrès de ton style, et j’en suis assez peu surpris,

par la raison toute simple, qu’il est difficile de rendre le

perfectionnement sensible, lorsque pendant trois mois l’on parle le même

langage en quatre-vingt-dix lettres consécutives. Mais en sautant tout

d’un bond, de la vile prose à la sublime poésie, le pas devra lui

paraître immense, et le vieillard sera, j’en suis sûr, enchanté de cette

subite transformation de coloris, à laquelle du reste j’ai eu le soin de

le préparer, en m’élevant presque à une hauteur poétique dans les

dernières épîtres que je lui ai adressées pour toi. C’est le langage des

Dieux, ma fille, qu’il nous faut parler à ce barbon... Donne-moi son

billet que je le relise.

--Mais je te l’ai donné... Tiens, tu l’as même encore dans tes mains!

--Ah! c’est vrai; c’est le démon de la composition, vois-tu, qui me rend

déjà si distrait. Vite un crayon, vite du papier! Ne perdons pas un

moment, voilà que je suis inspiré, et prends garde à toi, car les vers

vont couler comme un torrent courroucé de ma verve brûlante...

Prosterne-toi et écoute:

Eh quoi! vous vous plaignez que les ans trop jaloux,

Aient sur vos nobles traits dessiné quelques traces;

Quand vous voilez si bien, sous l’enjouement des grâces,

Ces torts de l’âge mûr, que bien des jeunes fous

Cacheront, dans dix ans, avec moins d’art que vous.

Notre jeunesse, hélas! frêle fleur de la vie,

Passe avec cette ardeur qui ne dure qu’un jour;

Mais ces élans du cœur qui prolongent l’amour,

Sont la seule jeunesse en qui je me confie.

Et pour vous croire encor jeune de vingt printemps,

Moi qui connais si bien votre cœur noble et tendre,

Je n’ai qu’à vous rêver, je n’ai qu’à vous entendre,

Et dans l’illusion qui charme alors mes sens,

Je deviens votre amante, et vous avez vingt ans!

--Hein! Que dites-vous de cette petite héroïde, la belle enfant?

--Je dis que je trouve cela trop beau, mon chéri.

--Pour lui? tu plaisantes!

--Non pas pour lui, mais pour moi. Il ne croira jamais que j’aie pu

faire des vers aussi gentiment tournés; il sait bien d’ailleurs qu’il ne

peut pas me venir dans la tête de lui parler de _l’enjouement de ses

grâces_, à lui.

--Tu ne sais donc pas combien les vieillards qui aiment les jolies

femmes, sont peu difficiles sur les complimens qu’on leur fait pour

abuser leur amoureuse crédulité! Tiens, je suis sûr, comme de mon

existence, qu’il ne donnerait pas _l’enjouement de ses grâces_ pour cent

louis; et je suis même moralement convaincu qu’il te fera le plus joli

petit cadeau du monde, pour cet alexandrin que tu condamnes:

Quand vous voilez si bien, sous l’enjouement des grâces,

Ces torts de l’âge mûr...

C’est justement là, ce qu’il y a de mieux dans mon improvisation!

--Comment, tu penses sérieusement que ces vers puissent produire un bon

effet?

--J’en mettrais ma main au feu, et je jure par les muses qui m’ont

inspiré, que le cachemire que tu attends depuis si long-temps, viendra

tomber élégamment sur tes belles et blanches épaules, à la voix

d’Apollon. Il n’y a que les poètes pour faire de ces miracles-là.

--Le cachemire! C’est bien tentant, mais tiens, je n’en ai pas l’idée.

--Que tu en aies l’idée ou non, prends vite une plume et copie-moi cela

le plus gentiment qu’il te sera possible. Je vais dicter.

--Crois-tu qu’il faille encore faire des fautes d’orthographe, par

prudence, pour les vers comme pour la prose?

--Non, fais-en le moins que tu pourras, afin de ne pas déranger la

mesure. Je te prédis que tout passera admirablement aujourd’hui.

La pauvre Olinda, malgré la répugnance visible qu’elle avait à

transcrire ma poétique production, ne sut que m’obéir, et sa main

tremblante copia, tant bien que mal, les vers malencontreux que je

prenais plaisir à lui répéter avec mon ridicule amour-propre d’auteur.

Le sublime message fut, hélas! envoyé à son adresse, non pas sur les

ailes de Mercure ou d’Iris, mais par les mains de la duègne de ma

prosaïque maîtresse, et moi, plein d’une aveugle confiance dans la

destinée de mes vers, j’attendis impatiemment le lendemain pour jouir du

succès de ma trop imprudente tentative.

XVII.

CONTRE-TEMPS. LE PSEUDONYME TRAHI. DÉSAPPOINTEMENT TOTAL.

Le lendemain, j’arrivai de meilleure heure que de coutume chez Olinda.

Je la trouvai fondant en larmes! Une lettre décachetée et tout inondée

encore de ses pleurs, était sur ses genoux... Je lui demandai en

frissonnant d’effroi, le sujet de la vive affliction qui paraissait

l’avoir saisie. Pour toute réponse, ma malheureuse amie me présenta

cette lettre fatale, en me disant:--Tiens, lis, et vois si hier j’avais

tort!

«Ma chère Demoiselle.

»Je vous savais depuis long-temps femme d’esprit, et je m’étonnais peu

de vous voir faire preuve chaque jour dans votre correspondance, des

brillantes facultés dont vous avait gratifiée la nature. En daignant

répondre comme vous le faisiez à mes lettres, vous n’aviez jusqu’ici,

cependant, employé que le langage que je pouvais comprendre, et je

vous avouerai que j’étais bien aise que vous voulussiez bien ne pas

m’accabler du poids de votre supériorité; car à mon âge, et avec le

peu de mérite littéraire que je me connais, on est quelquefois

satisfait d’avoir une maîtresse avec laquelle on puisse s’entendre et

correspondre, tout uniment en prose, et comme le commun des mortels;

ce n’est que depuis qu’il vous a pris fantaisie de m’écrire en vers,

que j’ai commencé à me sentir honteux de mon insuffisance, et à voir

clairement combien j’étais indigne de posséder une muse. Votre prose

me suffisait; vos vers m’humilient, et pour ne pas être exposé à

rougir de mon ignorance, en entretenant avec vous un commerce d’esprit

au dessus de mes facultés, j’ai pris le sage parti de ne plus me

présenter chez vous, et de renoncer à la douceur d’une illusion dont

j’ai été si long-temps la dupe.

»Veuillez bien, charmante et chaste muse, recevoir avec indulgence

l’expression des regrets de votre prosaïque et dévoué serviteur...

»M***»

_Post-scriptum_: «Comme vous pourriez tenir à posséder le brouillon

des vers sur lesquels il vous a plu de copier l’épître dont vous

m’avez honoré, je vous renvoie les morceaux du poétique canevas, que

j’ai ramassés ce matin sur les cendres de votre cheminée.

»J’ai l’honneur, etc...»

--Imprudens que nous avons été! Nous n’avions seulement pas songé à

brûler l’original de cette maudite épître!

--Eh bien, Édouard, quand ce matin encore je te disais que tes vers me

porteraient malheur? Voilà le cachemire que tu me promettais!

--Tu me vois aussi consterné que toi de ce maudit contre-temps!

--Et moi donc, qui maintenant, vais me trouver sans protection, sans

ressources, sans asile... Ah! mon Dieu, que devenir! mon Dieu, que je

suis malheureuse!

--Écoute, Olinda, écoute-moi, s’il est possible, avec un peu de calme et

de résignation.

--Non, je ne veux plus que tu m’appelles Olinda, appelle-moi maintenant

Juliette: je ne suis plus à lui, je redeviens toute à toi.

--Eh bien, oui. Écoute-moi, ma bonne Juliette. L’événement qui nous

frappe est fâcheux, sans doute, et je ne veux pas chercher à t’en

dissimuler la gravité! Mais quelque cruel qu’il soit, je ne vois pas

encore qu’il faille nous désespérer; car il ne nous laisse pas sans

ressource aucune. Quoique peu fortuné, je puis disposer de quelque

argent qui, ajouté aux petites économies que tu as dû faire, pourra te

mettre assez à l’aise, pour vivre, et pour vivre peut-être plus contente

que si...

--Des économies! tu ne sais donc pas que les femmes comme moi n’en font

jamais, qu’elles dissipent en vains caprices tout ce qu’elles gagnent

dans le déshonneur. Je dois à tout le monde et mes meubles ne sont même

plus à moi... Voilà les économies que j’ai faites.

--Eh bien, il te reste encore un moyen de fléchir la rigueur du général?

--Et lequel?

--Écris-lui, mais toi-même, cette fois. Écris-lui tout ce qui te viendra

dans la tête; ton désespoir te servira mieux que mon éloquence. Tu as

ici de l’encre rouge, dis-lui que c’est avec ton sang que tu lui traces

une lettre. Ce procédé a quelquefois réussi dans les circonstances les

plus désespérées.

--Tu crois?

--J’espère du moins. Et puis, si le ciel veut que tu te rapatries avec

ton bienfaiteur, je prends ici l’engagement solennel, pour ton repos et

pour ton bonheur, de ne plus troubler votre union, et de me contenter

loin de toi, de te savoir heureuse sans moi.

--Ah, oui! pour avoir une occasion favorable de me quitter, en cachant

le motif réel de ton abandon sous l’apparence d’un généreux sacrifice...

Eh bien! non, monsieur, vous n’aurez pas la satisfaction de vous montrer

aussi noble à si peu de frais, et de jouir aussi facilement du prix

d’une mauvaise action. Je n’écrirai pas, et vous me verrez plutôt mettre

ma main au feu, que de tracer un seul mot au général. Je ne veux plus

implorer le pardon de ma faute, et cette bouteille d’encre rouge qui

devait me servir à écrire en caractères menteurs, une lettre humiliante

que vous vouliez me faire tracer de mon sang,... voilà le cas que j’en

fais..., tenez!... Voyez à présent de votre côté ce qu’il vous reste à

faire avec une femme comme moi... Ce soir, je vous avertis que vous ne

me retrouverez plus ici, pour peu que vous teniez à me voir encore, et

je vous préviens que je vais fuir de cet appartement pour me réfugier

dans une mansarde, dans cette même mansarde peut-être où vous m’avez

connue si heureuse autrefois, et que je n’aurais jamais dû quitter pour

mon honneur, pour votre gloire et pour notre repos.

--Je t’y suivrai, Juliette!... Tu as raison, sortons d’ici, je suis un

insensé. Sortons vite..., à l’instant même, sortons...

--Tu m’y suivras, dis-tu!... Oh! mon ami, que tu me rends heureuse, et

que ton cœur, que j’ai trop légèrement soupçonné d’égoïsme et de dureté,

est bon et généreux... Oh! à présent, tiens, me voilà toute consolée!

Vois comme je suis contente. Je pleurais amèrement tout à l’heure,

n’est-ce pas; maintenant je vais chanter, si tu veux, de plaisir et de

joie! Tu sais, mon ami, que je n’étais pas née pour devenir une femme

méprisable, et tu ne me confonds pas, toi au moins, avec les dernières

créatures de mon sexe. Viens, ne perdons pas un temps précieux pour la

félicité que nous allons goûter ensemble, pauvres, mais satisfaits. Je

me contenterai d’une vie indigente, s’il le faut, mais moins honteuse

que celle que je menais ici au sein d’une aisance qui m’humiliait.

Partons tous les deux, allons chercher ensemble un autre asile; nous en

trouverons un. Si petit qu’il soit, il nous suffira et tu l’embelliras à

mes yeux. Je n’emporte avec moi d’autre regret que celui d’avoir pris si

tard, par nécessité, un parti que ma tranquillité et mon cœur auraient

dû plus tôt me dicter. Partons!

XVIII.

RÉSOLUTION NÉCESSAIRE, SÉPARATION.

Nous sortîmes tous deux; nous trouvâmes dans la ville un petit et simple

logement. Juliette était plus que résignée à son sort; elle se montrait

joyeuse et fière de sa résolution et de mon dévouement... La pauvre

fille!

Les Aspirans de marine, volume 2 · 第 3 / 6 段