Cinq heures sonnèrent enfin, et j’étais en face du numéro 11... Mes

yeux, depuis une bonne demi-heure au moins, n’avaient pas cessé d’être

fixés sur la porte de cette bienheureuse maison. La porte s’entr’ouvre

doucement, et une femme d’une cinquantaine d’années, l’index posé

discrètement sur la bouche, me fait signe de la suivre... J’étais déjà

sur ses pas avant qu’elle fût rendue au pied des escaliers... Je monte

tout palpitant d’espoir, en effleurant à peine les marches que je monte

quatre à quatre. Un loquet claque sur la porte d’un des appartemens du

deuxième étage: j’entre, et je tombe étonné, ravi, enchanté, dans les

bras de Juliette...

Ma joie fut si vive, en retrouvant d’une façon si inattendue notre

ancienne gouvernante, que, quelques minutes après l’avoir embrassée,

j’eus à peine assez de calme d’esprit pour lui dire:--Et à quelle faveur

du ciel dois-je le bonheur de te revoir si bien mise et si bien logée,

ma pauvre Juliette?

--Tu vas le savoir, mon ami, me répondit-elle presqu’aussi émue que moi;

mais, avant tout, apprends que je m’appelle maintenant mademoiselle

Olinda.

--Et pourquoi Olinda et plus Juliette?

--Parce que mon protecteur a trouvé sur la carte marine le nom

d’_Olinda_, qui est, m’a-t-il dit, celui d’une province du Brésil. Ce

nom lui a paru plus distingué que celui sous lequel j’étais connue quand

j’étais avec vous autres; et, en effet, je commençais aussi à le trouver

bien commun.

--Ah! c’est la raison pour laquelle on t’a donné le nom d’_Olinda_! Mais

quel est donc ton protecteur?

--J’ose à peine te le dire, puisque tu ne l’as pas encore deviné. Je

crains que tu ne m’en veuilles, mon ami; mais le malheur qui semble

avoir présidé à ma naissance, et ma triste destinée, m’ont réduite à la

nécessité d’accepter les bienfaits d’un galant homme...

--Et de quel galant homme encore?

--De l’homme le plus généreux et le plus aimable, et que je voudrais

pouvoir aimer autant qu’il mérite de l’être... Ouf!

--Et quel est encore, voyons donc, cet homme généreux et aimable?

--Tu te rappelles peut-être cette lettre que tu surpris un jour dans mes

mains, et que j’écrivais au...

--Au major-général de la marine... Oh! va, je ne l’ai pas oublié. Ce

serait donc lui?...

--Eh bien! oui, mon ami, c’est lui. J’aime mieux que ce soit toi que

moi, qui l’aies nommé...

--Ah! j’avais donc bien deviné dans le moment! et tu nous trompais tous

déjà, petite perfide...

--Ne te fâche pas, Édouard; tu le tromperas à ton tour... Il te sera si

doux, mon ami, de te venger de moi et de lui, que tu me pardonneras ma

faute passée, n’est-ce pas, en faveur de ma faute présente?... Oh! comme

hier au soir je t’ai reconnu avec bonheur, faisant tant de bruit au

spectacle! Si tu savais avec quel orgueil je me suis dit à moi-même, en

te retrouvant tel que je t’ai aimé: Voilà bien un de mes aspirans; car,

aussi vrai que je me nomme _Olinda_ maintenant, vous m’avez donné une si

mauvaise habitude, que je n’ai jamais pu aimer que des aspirans depuis

vous, depuis toi surtout, et depuis ce pauvre Mathias dont tu ne m’as

pas encore dit un mot.

--Pourquoi t’en aurais-je parlé quand tu nous as tous sacrifiés, nous,

tes premiers et tes meilleurs amis, à ce vieux drille de major-général?

--Oh! lui, il m’a écrit au moins ce bon Mathias; il n’a pas fait le

dédaigneux et le paresseux comme toi.

--Il t’a écrit, dis-tu, Mathias?

--Toutes les semaines, excepté pendant sa maladie à l’hôpital de

Rochefort. Et qu’y a-t-il de si surprenant à cela, monsieur, s’il vous

plaît? L’excellent et digne jeune homme! c’est cela un cœur!

--Et je l’aurais encore parié. Il n’est que trop vrai: ce malheureux

t’aimait à la folie.

--Et pourquoi, monsieur, cet imparfait de l’indicatif _t’aimait à la

folie_? J’espère bien qu’il _m’aime_ encore.

--Oh! de la science grammaticale à présent! Tu connais _l’imparfait_ de

_l’indicatif_? Et où diable as-tu donc appris tout cela?

--Où diable? mais, par Dieu! dans les livres et avec les professeurs,

que mon bienfaiteur a voulu que j’apprisse et que je prisse. Crois-tu

donc avoir toujours affaire à la pauvre et ignorante Juliette?... Tu

n’as seulement pas encore remarqué le changement qui s’est opéré dans

mes manières: c’est cependant, je crois, assez frappant... Vois comme

mes mains, autrefois endurcies par le travail auquel j’étais condamnée,

sont devenues douces et blanches. Regarde mes yeux, qui ont pris une

autre expression, et ma taille, qui s’est si élégamment formée... Tu ne

remarques donc plus rien à présent, toi?

--Si, si, je remarque tout fort bien, au contraire; et, pour t’en donner

une preuve, je te ferai observer, à mon tour, sans vouloir ici te faire

un reproche de prendre avec moi un ton de familiarité qui s’accorde, du

reste, au mieux avec l’attachement que j’ai pour toi, je te ferai

observer que tu me disais toujours _vous_ autrefois, et qu’à présent tu

me tutoies!

--Ah! c’est qu’écoute donc, autrefois ma position était si éloignée de

la vôtre par le malheur de ma naissance et l’ignorance dans laquelle

j’avais été élevée; au lieu qu’aujourd’hui, c’est bien différent.

L’éducation que j’ai acquise, la place que j’ai prise enfin dans le

monde, m’ont rapprochée de toi de manière à me faire croire que je suis

à peu près ton égale... Tu dois me trouver bien drôle peut-être avec mes

prétentions; mais, que veux-tu?...

--Moi? non. Je te trouve charmante, et voilà tout.

--A la fin, voilà le premier compliment que tu m’aies encore fait depuis

une heure que nous sommes ensemble. Oh! si tu pouvais t’imaginer combien

il me tardait de te voir, pour jouir de la surprise que te causerait mon

changement de fortune! Je croyais qu’en me retrouvant grandie, formée,

et, je puis le dire, embellie, tu ne reviendrais pas de ton extase.

Mais, pas du tout: monsieur, après m’avoir embrassée, a paru me revoir

comme si je n’avais pas changé d’état! Oh! que les hommes, mon Dieu,

sont étranges et indéfinissables! Je ne m’attendais guère, je te

l’assure, à être payée par autant d’indifférence, du sacrifice que je

fais en te recevant chez moi, et du danger que je cours peut-être en te

retenant aussi long-temps ici.

--Et quel danger si grand ma présence peut-elle donc te faire courir?

--Tu me le demandes, quand tu sais toi-même les minutieuses précautions

qu’il m’a fallu prendre pour te faire entrer dans la maison sans qu’on

pût te voir... Que deviendrait ma réputation si l’on venait à apprendre,

et si le général savait surtout que... Rien que d’y penser, j’en tremble

comme si j’avais fait un mauvais coup...

Au moment même où la tendre _Olinda_ achevait sa phrase à effet, on

entendit la porte de la rue se refermer assez brusquement... La pauvre

fille resta muette en prêtant une oreille attentive au frottement d’un

pied assez lourd qui paraissait s’appuyer sur les escaliers du premier

étage...

--Qu’est-ce que ce bruit? lui demandai-je.

--Chut! tais-toi! me dit-elle à voix étouffée... Je crois... oui, c’est

ce vieux jaloux qui monte; je reconnais ses pas... silence... Que

peut-il vouloir à cette heure?

--Que dois-je faire?...

--Attends! oui... il vaut mieux... Tiens, mon ami, mon lit est large, et

tu es mince; tu vas te placer...

--Où? dessous?

--Non pas: c’est trop commun... Tu vas te glisser entre le traversin et

le chevet; et, si tu m’aimes et que tu tiennes à ne pas compromettre mon

avenir, tu ne respireras pas.

--C’est fort bien, mais, en prenant cette posture, je risque peut-être

d’être exposé à quelque incident bizarre, qui pourrait bien ne pas trop

être de mon goût.

--Enfant que tu es! va, tu n’as rien à craindre de ce côté-là... Mais,

je t’en supplie, fais vite, et sois muet et immobile, pour l’amour de

moi.

En quelques secondes, je fus allongé transversalement sur la tête du

lit; et masqué par le traversin soyeux que ma princesse eut le soin

d’arranger de manière à me couvrir sans me couper entièrement la

respiration, j’attendis, en retenant mon souffle, l’événement que me

préparait l’arrivée de mon rival sexagénaire.

L’entrée du major chez sa belle me sembla copiée sur celles des

classiques oncles d’opéra-comique.

--Comment, levée déjà, s’écria celui-ci en refermant la porte sur lui.

Levée avec l’aurore et plus fraîche qu’elle... Et par quel hasard?

--J’avais l’intention d’aller respirer l’air de la campagne, ce matin,

pour dissiper une migraine affreuse qui depuis hier...

--Une migraine sur ce joli front, si serein et si pur... Mais ce serait

un volcan sous des fleurs... Permettez, mignonnette, que je baise ce

joli front, qui souffre... En effet, il est presque brûlant.

--Vous me demandiez tout à l’heure par quel hasard je me trouvais levée

si tôt aujourd’hui; mais je pourrais vous demander à mon tour à quel

miracle je dois le plaisir de vous recevoir si matin chez moi?

--C’est à un miracle dont je me serais assez volontiers passé. Hier vous

étiez au spectacle, vous avez dû même être étourdie du bruit infernal

que nos jeunes gens se sont permis de faire, à propos de je ne sais quel

acteur, que ces petits messieurs ont pris en grippe. Ma présence au

théâtre étant devenue nécessaire pour mettre fin à ce désordre un peu

scandaleux, je me suis transporté dans la salle, et au nombre de mes

cabaleurs, je n’ai pas été peu surpris, je vous jure, de reconnaître un

des lurons que ma prudence était parvenue, il y a quelques mois, à

éloigner de vous...

--C’est vrai, j’ai reconnu moi-même ce jeune homme.

--Son apparition inattendue en ce moment m’a, je vous l’assure, un peu

contrarié.

--Et pourquoi donc, monsieur? Auriez-vous quelque raison de penser...

--Oh! pas pour vous! Je vous suppose trop de réserve et de sagesse pour

m’alarmer des tentatives que fera sans doute cet aspirant, pour chercher

à vous parler, à vous voir, peut-être. Mais la seule idée d’avoir à

éloigner les importunités d’un jeune fou, m’effraie. Il est si doux à

mon âge de savourer encore avec mystère le tranquille bonheur d’aimer

une jolie femme, et d’en être aimé, un peu peut-être, n’est-ce pas

Olinda?

--Et comment n’aimerais-je pas le plus délicat, le meilleur, le plus

généreux des hommes?

--Tu m’aimes donc un peu, toi si belle et si bonne?

--Devrais-je avoir à vous le répéter encore? Ce n’est pas bien, en

vérité, d’être si exigeant.

--Hélas! on exige toujours beaucoup, trop peut-être, quand on devrait se

trouver heureux de posséder ce qu’on veut bien encore vous accorder.

Serait-ce trop exiger que de demander encore un baiser?

--Oh! non pas un, mais cent, mais mille... Et toujours de bon cœur!

--Elle est en vérité céleste...! Je te dirai que pour être plus sûr de

contrarier d’avance les intentions que je suppose à monsieur l’aspirant

d’hier au soir, j’ai pris un parti assez sévère. J’ai donné ordre de le

chercher pour le loger provisoirement à _l’Amiral_. Ce sera toujours

autant de pris sur l’ennemi; qu’en dis tu?

--Mais qu’il a bien mérité ce que vous voulez bien faire pour lui.

--Il faisait un tapage ce gaillard-là!

--Un tapage horrible, j’en conviens, et qui m’a scandalisée au dernier

point; mais à votre place, au lieu de le punir et de risquer à l’irriter

par un traitement qu’il attribuera à un sentiment dont vous êtes

incapable, il me semble que je le laisserais tranquille.

--Tu le crois? C’est pourtant un assez mauvais garnement, et l’occasion

de le punir m’a paru belle.

--Raison de plus, peut-être, pour ne pas donner à la malignité ordinaire

de ces messieurs un prétexte d’élever des doutes sur le motif qui vous

ferait agir.

--Oui, ce que tu dis là me paraît en effet assez bien pensé... Nous y

réfléchirons encore et puis nous verrons... Mais à propos, ma tendre et

belle amie, puisqu’une circonstance toute particulière m’a amené

aujourd’hui chez toi de si bonne heure, je me permettrai de réclamer de

ta complaisance le sacrifice que tu veux bien faire, tous les deux

jours, à l’une de ces faiblesses que les hommes de mon âge ne peuvent

pas toujours vaincre... C’est du reste, et tu me rendras cette justice,

la seule exigence que je me permette avec toi... Tu as ici tout ce qu’il

te faut, n’est-ce pas?

Ces paroles du général, encore assez obscures pour moi, me firent

trembler. Je me crus exposé à être surpris comme un nigaud dans la

cachette où l’imprévoyance d’Olinda m’avait relégué, et malgré les

signes tranquillisans que la belle me faisait à l’insu du général, je ne

fus pleinement rassuré que lorsque celui-ci dit en s’adressant à la

belle, et après avoir jeté sur le lit son habit et sa cravate:

--Je conçois fort bien, ma toute jolie, tout ce que l’idée d’une telle

jouissance, peut offrir de bizarre en apparence. Mais quand on a vécu

comme moi, et que l’on sait attacher un prix réel aux douces

complaisances d’une amie, il est de ces riens qui enchantent, qui vous

suffisent et qui font qu’on aime cent fois plus qu’on ne le ferait sans

eux, la femme assez bonne pour flatter nos petits caprices... Crois-tu,

belle-belle, que l’eau que tu as au feu soit assez chaude?

--Elle n’est que tiède, mon ami.

--C’est ce qu’il faut: voilà de l’essence de savon qui n’a pas sa

pareille, et dont je me suis muni ce matin même. Que ta douce main, déjà

si jolie, sera belle dans cette mousse si blanche, et pourtant moins

blanche encore que tes doigts caressans...

Je l’avouerai, quelque envie de rire que dût me donner la singulière

fantaisie du général, je ne pus m’empêcher de faire des réflexions assez

sérieuses sur la scène étrange qui s’offrait à mes yeux, et je me

trouvai presque humilié pour ce vieil officier que quelques bons

services avait illustré, en le voyant se livrer avec la capricieuse

docilité d’un enfant, à la manie de se faire savonner le menton par la

main de sa maîtresse... Jamais l’idée d’une aussi bizarre volupté ne

s’était présentée comme une chose possible à mon esprit, encore assez

peu versé dans la connaissance des infirmités amoureuses de notre

espèce... Voilà donc, me disais-je, un homme dont le courage a été

éprouvé dans cent combats, dont l’autorité est respectée par tout un

corps honorable, réduit, pour satisfaire la plus sotte et la plus

puérile envie, à implorer la complaisance d’une grisette qui le méprise

en cédant à la bizarrerie de son puéril caprice! Oh, si tous les

officiers de marine qui ont éprouvé la sévérité de notre major-général

pouvaient le voir comme moi, se faisant savonner le menton par Juliette,

quelle opinion ils auraient de leur vénérable chef!... Et c’est lui qui

voulait m’envoyer à _l’Amiral_ pour avoir fait du bruit au spectacle! Ah

qu’il y vienne, maintenant que je tiens le secret d’une de ses honteuses

faiblesses! Je l’en défie bien, le vieux sybarite à savon mousseux...

Dès que l’office du rasoir fut devenu nécessaire, le général se leva

pour aller se poser devant un miroir, et achever, en se rasant lui-même,

l’opération importante qu’Olinda avait si bien commencée... Pendant le

temps qu’il employa à se gratter le menton, Olinda ne cessa de

contrefaire toutes ses grimaces, au risque de me faire éclater de rire,

et de m’exposer à trahir ma présence, dans ce lieu réservé aux mystères

de la toilette de mon rival... Je n’en pouvais plus, et sans le parti

que prit enfin le général de se retirer rasé, lavé et parfumé, je ne

sais trop ce qui serait résulté de la position insoutenable que j’avais

gardée jusque-là, entre le traversin et la tête du chaste lit de mon

amante!

XV.

INTRIGUE ÉPISTOLAIRE.

Le protecteur d’Olinda était à peine descendu au premier étage, que d’un

seul bond je sautai au bas du lit qui m’avait servi de refuge, avec la

promptitude et la légèreté d’un lapin qui sort du gîte où il a été

traqué.

--Eh bien! me dit Olinda en se tenant les côtés à force de rire et de

mon étonnement et de la scène que venait de me donner le général, que

dis-tu de ma vieille _autorité_?

--Je dis que jamais je n’aurais deviné celle-là!

--Tu connais l’homme à présent. C’est la seule manie un peu désagréable

qu’il ait, et, en vérité, il est si bon enfant sur tout le reste, que je

lui passe son seul petit caprice, en faveur de toutes ses excellentes

qualités. Sais-tu le plus grand défaut que je lui trouve depuis que je

le connais? C’est de ne pouvoir pas l’aimer.

--Mais il me semble cependant t’avoir entendue lui assurer

très-naïvement que tu l’aimais, en lui donnant même d’assez bon cœur une

vingtaine de baisers quand il ne t’en demandait qu’un?

--Oui, je lui contais tout cela, il est vrai, mais ne faut-il pas que je

le trompe? Crois-tu qu’à toi, par exemple, j’aie besoin de t’en dire

autant? Oh! mais écoute, ce n’est pas tout encore. Je t’ai dit tout à

l’heure que la manie d’être savonné par moi était le seul caprice qu’eût

mon _autorité_. Mais il a bien une autre fantaisie encore!

--Et laquelle? Va, dis hardiment; je m’attends à tout maintenant.

--C’est la manie de m’écrire tous les jours un petit poulet, et de

vouloir que je lui réponde sur l’heure même.

--Et comment t’arranges-tu de cet idiotisme épistolaire?

--A merveille! Je lui réponds tout ce qui me passe par la tête, et il

trouve que j’ai un style charmant et que je suis une... Comment donc

appelle-t-il cela déjà? Une, une Sé... Sé... Aide-moi donc un peu!

--Une Sévigné, peut-être?...

--Oui, justement, une Sévigné... A chaque lettre où il croit remarquer

un progrès dans ma manière d’écrire, il m’envoie des pâtisseries, des

liqueurs, des sucreries, des bijoux même quelquefois, que sais-je enfin,

tout ce qu’il croit propre à encourager mon zèle pour la correspondance.

--En ce cas-là, tu feras des progrès immenses, je t’en donne ma parole,

et tu sais que jamais je n’ai promis en vain.

--Et comment cela, des progrès immenses?

--Je t’écrirai toutes tes réponses; tu les recopieras, et je veux que

les bouteilles de liqueur pleuvent chez toi comme autrefois la manne

dans le désert. Ah! il aime le beau style épistolaire, le friand

vieillard! Eh bien! on lui en donnera!

--Oui, pour ses bijoux, n’est-ce pas? Ce sera délicieux, ravissant!

Quand je te disais, Édouard, qu’il nous serait si doux de le tromper!

D’autant mieux, vois-tu, qu’il n’y a rien qui m’ennuie plus que d’être

obligée de lui faire une lettre tous les jours, quand je ne sais, la

plupart du temps, que lui dire.

--As-tu là sa correspondance?

--Sans doute, puisque je suis obligée de la lire et d’y répondre.

--Donne-la-moi pour que je me mette au fait de sa manière, et que je lui

riposte sur-le-champ... L’idée de sa liqueur m’inspire, et je me sens

déjà tout en verve!

--Mais j’ai déjà répondu à son épître d’hier. Il vaut mieux, pour entrer

en matière, attendre la lettre qu’il ne manquera pas de m’envoyer

aujourd’hui...

--C’est vrai... Et si nous déjeunions en attendant?

--Ah oui! tu as raison. Ma bonne va nous servir ce qu’elle aura de

mieux... C’est une fille discrète, sage, dévouée et qui t’aime déjà

comme si elle te connaissait depuis dix ans. C’est elle qui boit avec

moi la liqueur du général... Comme hier elle a bien fait ma commission,

n’est-ce pas, à ta sortie du spectacle?... Un vrai trésor, mon ami, un

vrai bijou! Tu resteras ici toute la journée pour ne sortir qu’à la nuit

avec précaution, discrétion et sécurité... Mais à quoi penses-tu donc

ainsi? Tu parais tout distrait...

--Je pense à la réponse que je ferai pour toi à l’amoureux et éloquent

major-général de la marine au port de Brest.

--Oh! ce n’est ma foi pas la peine d’y songer tant à l’avance! Moi,

quand j’étais embarrassée, je copiais tout bonnement une lettre de... de

la _Nouvelle-Héloïse_, et il trouvait que j’écrivais comme un ange.

--Peste, le gaillard! il n’était pas dégoûté, et tu l’as gâté sans le

savoir. C’était du Rousseau que tu lui donnais, malheureuse!

--Ah! dam, écoute, on donne ce que l’on peut quand on n’a pas autre

chose sous la main.

Le déjeuner vint; je le trouvai exquis. Olinda fut d’un enjouement fou,

d’une humeur enivrante, et le bonheur qu’elle semblait éprouver à me

retrouver, après ma longue absence, la rendit si aimable, que je pensai

à peine au temps qu’il me faudrait passer près d’elle, avant de laisser

le champ libre au général, pour peu qu’il lui prît envie de venir lui

rendre, comme à son ordinaire, quelque visite nocturne.

La lettre quotidienne qu’elle m’avait annoncée que lui écrirait _son

autorité_, arriva au dessert. Je la lus avec empressement comme le type

d’une correspondance qui devait commencer à entrer dans mes nouvelles

fonctions. L’épître du jour était ainsi conçue:

«Cher amour,

»Ce matin, je vous ai trouvée encore plus belle, s’il est possible,

que vous ne l’étiez hier. Je ne sais à quoi attribuer cela, si c’est à

votre beauté qui s’épanouit chaque jour progressivement, ou à mon

attachement, qui, en s’augmentant, vous rend à chaque minute plus

séduisante à mes yeux. Mais, tout ce que je puis vous dire, c’est que

je t’aime de tous les sacrifices que je suis disposé à faire pour ton

bonheur... J’ai brûlé dans ma vie bien des parfums aux pieds de plus

d’une jolie femme; mais jamais, je crois, je n’ai offert à la beauté,

un encens aussi sincère et aussi pur que celui que je fais fumer à tes

autels... Charmante mignonne, je t’ai trouvée souffrante ce matin, et

ta migraine m’a alarmé; mais la touchante complaisance avec laquelle

tu as vaincu ta douleur, pour sourire à un de mes petits caprices, m’a

pénétré jusqu’au cœur; et, pour consacrer, comme l’époque d’un tendre

sacrifice, le moment où j’ai reçu de toi une marque de la plus insigne

bonté, j’ai fait graver, sur l’anneau que je t’envoie, la date du jour

où tu m’as accordé la preuve la plus précieuse de ton amour et de ta

charmante docilité.

»Adieu, mille fois adieu, avec mille baisers de ton tendre et dévoué

amant...»

--Mais c’est une lettre tout comme une autre! dis-je à Olinda après

avoir lu le poulet, et elle mérite une réponse, et une réponse en règle

encore. Je trouve même que cet homme écrit assez passablement le

sentiment pour un officier-général, et, avec trente ans de moins chez

l’individu, le style pourrait ma foi, valoir celui de la plupart de nos

jeunes faiseurs de billets doux à la semaine. Voyons, ma petite, un

verre de liqueur! Bien! bois-en d’abord la moitié,--de l’encre, du

papier, une plume; un baiser par dessus tout cela, car il me faut

aujourd’hui de l’inspiration... C’est bien, voilà les idées qui

commencent à germer dans ma tête, que je sens s’échauffer par degrés...

J’écrivis alors l’épître suivante, entre les assiettes du déjeuner;

Olinda, appuyée sur mon épaule, suivait de l’œil le mouvement fébrile de

ma plume. Cela faisait un tableau charmant pour nous.

«Aimable et cher ami,

»Quelque précieuses que soient pour moi toutes vos bontés, je vous

dirai qu’elles me jettent souvent dans la plus grande perplexité.

Comment, en effet, pourrais-je jamais reconnaître d’une manière digne

de vous et des sentimens que vous m’inspirez, les bienfaits dont vous

ne cessez de combler une femme qui n’a à vous offrir que son cœur et

son amour? Oh! Combien je porte envie au sort de celles qui peuvent,

par des sacrifices constans et un dévouement sans bornes, répondre à

la tendresse qu’elles ont inspirée et au désintéressement de l’amant

qu’elles ont choisi! Mais une si douce satisfaction ne m’est pas

réservée, et je sens que si beaucoup d’amour est quelque chose pour

vous, c’est encore trop peu pour moi; et, moins vous êtes exigeant, et

plus je m’en veux de ne pouvoir vous prouver que par l’attachement le

plus sincère, quel est l’excès de ma reconnaissance.

»Savez-vous que vous êtes mille fois trop bon, aimable ami, de vous

occuper de ma migraine? Votre présence, dont j’ai trop peu joui

aujourd’hui, a suffi pour la dissiper; et quand le cœur est satisfait,

il reste bien peu de place à la douleur, même dans la plus mauvaise

tête... Votre anneau est divin, et j’espère bien qu’il deviendra un

talisman contre tous mes maux, quels qu’ils soient, en me rappelant

une des époques les plus douces de ma vie. Mais je ne vous cacherai

pas, tout en acceptant vos galanteries, que je suis très-fâchée contre

vous; oui, très-fâchée, mon ami, et tout de bon encore! Je veux bien

que vous m’aimiez à la folie, mais je ne prétends pas que vous fassiez

des folies pour me prouver votre amour. Les seuls gages de tendresse

auxquels je tienne, ce sont vos charmantes lettres, car ceux-là au

moins je puis les porter sur mon cœur, sur ce cœur que vous avez

pénétré, méchant, de la plus vive et de la plus inaltérable

reconnaissance.

»Je ne dis pas comme vous, mille amitiés, mille baisers, mais une

seule amitié et un seul baiser, pourvu que l’un et l’autre soient

éternels comme les sentimens de votre affectionnée.

»OLINDA.»

Les Aspirans de marine, volume 2 · 第 2 / 6 段