Caché sous le costume d’emprunt qui recouvre son frac, et so

LES

ASPIRANS

DE MARINE.

PAR ÉDOUARD CORBIÈRE,

Auteur du Négrier.

SECONDE ÉDITION.

2.

DÉNAIN ET DELAMARE,

LIBRAIRES-ÉDITEURS,

16, rue Vivienne, à l’entresol.

1834.

IMPRIMERIE DE COSSON, 9, rue Saint-Germain-des-Prés.

XI.

DÉGOUT. DÉLIRE.

«Au moment même où, pour épargner la coupable tête de notre ancien chef,

je mentais à ma conscience devant le conseil de guerre, un instinct

secret, plus sûr que l’expérience que j’ai acquise depuis, m’avait dit

assez que je venais de me fermer pour jamais la carrière dans laquelle

j’avais cru faire un pas immense en conservant un vaisseau de ligne à

l’état. Ce pressentiment cruel ne m’avait que trop bien révélé l’avenir

qui m’était réservé. Les hommes que j’ai forcés à rougir, en remplissant

le devoir sacré auquel un des leurs avait manqué, ont voulu me punir de

mon heureuse audace et de la leçon sévère que j’avais su leur donner.

Ces gens haut gradés, qui oublient si vite l’esprit de corps qu’ils

devraient avoir dans les momens où le service du pays leur prescrit

l’union et la discipline, ne savent que trop s’entendre entre eux,

lorsqu’il ne s’agit plus que de venger l’incapacité ou la faiblesse d’un

de leurs collègues, sur le pauvre diable dont le mérite et le zèle ont

pu humilier leur orgueil! Crois-tu, par exemple, qu’aujourd’hui ils m’en

veulent tous, pour avoir sauvé par pitié la vie du commandant! Ils

disent qu’en arrachant _l’Indomptable_ aux mains des Anglais, j’ai

établi un précédent qui pourra devenir funeste à la subordination, et

ils ajoutent même qu’en dédaignant de déposer contre l’accusé, j’ai

flétri, par un acte d’orgueilleuse générosité, la dignité de la grosse

épaulette! La subordination, à les entendre, me prescrivait de laisser

les péniches ennemies amariner notre vaisseau; et le respect que je

devais au grade d’officier supérieur, ne me permettait pas de trahir la

vérité pour laisser tomber, comme par dédain sur la tête de la victime,

un mensonge officieux qui devait l’arracher à une mort terrible, mais

juste! Oh! combien tant de sotte susceptibilité et de bassesse me

dégoûte et m’irrite! Tiens, j’ai plus vécu et j’ai plus vieilli dans un

mois, que je ne l’eusse fait en vingt ans sans les événemens au milieu

desquels le sort m’a si violemment jeté... Aurais-tu pu penser que ce

qui m’arrive aujourd’hui, dût m’arriver jamais, quand sortant avec moi

de la séance du conseil de guerre, tu me disais: Tu viens d’acquérir

l’estime de tous ceux qui ont du cœur et de la générosité... Je venais

en cet instant de me préparer pour toute ma vie, des contrariétés et des

dégoûts, des injustices et des vexations inouïes, si toute ma vie du

moins, j’étais d’humeur à supporter une tyrannie qui me révolte autant

qu’elle m’humilie.»

C’était ainsi que quelque temps après le dernier événement dont je viens

de retracer les détails, mon ami Mathias m’exprimait les sentimens que

lui inspiraient les haines trop réelles que sa noble conduite avait

soulevées contre lui. En vain, pour apaiser son trop juste ressentiment,

employais-je les meilleures raisons que je pusse trouver dans le peu de

philosophie et de résignation dont j’étais pourvu moi-même: les raisons

qu’il avait pour crier à l’injustice, valaient toujours mieux que celles

que j’alléguais pour l’engager à prendre patience et à espérer.

--Vois, me répétait-il souvent avec amertume, la situation insupportable

à laquelle je suis condamné! Il y a près d’un mois qu’ennuyé, fatigué de

rester à terre, je sollicite un de ces ordres d’embarquement que l’on

accorde si volontiers à tous mes camarades. Eh bien! t’imaginerais-tu

qu’il n’est pas à Rochefort un seul commandant qui consente à me prendre

à son bord, non avec le grade que j’ai mérité, mais avec le simple titre

d’aspirant de seconde classe, que j’avais à bord de _l’Indomptable_.

--Les malheureux! ce sont pourtant là les chefs que l’on nous ordonne de

respecter!

--Hier encore j’ai été trouver le préfet maritime qui paraissait me

vouloir un peu de bien. Je me suis plaint à lui de la défiance avec

laquelle on m’accueillait partout. Et sais-tu ce que le préfet m’a

répondu?

--Que toutes les places sans doute étaient prises à bord des navires en

armement!

--Pas du tout, il s’y est pris, je dois lui rendre cette justice, d’une

manière plus franche que cela. Il m’a répondu qu’il croyait devoir me

prévenir, pour m’épargner l’inutilité de quelques démarches pénibles,

que tous les commandans s’étaient entendus pour qu’aucun d’eux ne me

prît à son bord; qu’il était le premier à déplorer cette résolution

injuste, mais qu’il ne pouvait que la blâmer, sans qu’il lui fût permis

de chercher à la vaincre.

--Et que lui as-tu dit alors?

--Rien, j’étais trop indigné dans le moment pour lui exprimer le dégoût

que soulevait en moi tant de haine et de jalousie. Mais un de ces

officiers supérieurs qui m’appellent ironiquement _l’aspirant sauveteur

de vaisseaux_, s’étant trouvé là, et ayant voulu se mêler de la

conversation, m’a paru si impertinent, que je l’ai envoyé promener

d’abord, en présence du préfet, et qu’ensuite je me suis oublié jusqu’à

le menacer...

--Quoi! tu l’as menacé devant le préfet maritime?

--Et en face de vingt ou trente brosseurs, d’habits galonnés, accourus

au bruit qu’avait déjà fait cette scène... Que veux-tu? Je ne me

connaissais plus, et mon indignation a été plus forte que le courage

qu’il m’aurait fallu pour supporter tant d’insolence.

--Eh bien il ne manquait plus que celle-là!... Et qu’a fait l’officier

insulté?

--Il a crié, braillé comme à l’ordinaire!... On a ordonné aux

officiers-majors et à la garde de la préfecture maritime de me saisir...

Mais doucement! Avec mon poignard je me suis frayé aisément une route

entre tous ces arrêteurs, et sans être obligé, fort heureusement encore,

de me servir de la pointe d’une arme que je réservais pour une meilleure

occasion... A présent, me voilà, et j’attends...

--Non, il faut fuir, et prévenir, pendant qu’il en est temps encore, le

danger trop certain qui te menace!...

--Fuir! et pourquoi? Pour éviter d’être jugé comme l’a été le

commandant! Mais tu n’y songes donc pas! Ce serait le plus grand honneur

que ces gens-là pussent me faire! Ils l’ont absous d’avoir abandonné un

vaisseau, et moi ils me condamneraient pour avoir sauvé ce même

vaisseau! Car ce serait pour avoir eu, comme ils le disent,

_l’insubordination_ de sauver _l’Indomptable_, abandonné par un officier

supérieur, que les juges au moins me puniraient, me frapperaient, me

feraient fusiller peut-être! Oh non, non, la perspective est trop belle,

pour que je quitte ainsi la partie. Je veux résister à l’injustice, à

l’ignominie de leur conduite; je veux me venger d’eux enfin: l’occasion

est belle, et j’attends qu’ils osent me sacrifier!

L’effervescence qui s’était emparée graduellement des idées de mon

pauvre ami, pendant cet entretien si animé, devint telle, que pour me

prouver que je perdrais toutes mes peines à essayer de vaincre la

résolution qu’il avait prise d’attendre son arrestation, il défit son

habit et se jeta sur son lit.

Bientôt, en continuant de causer avec lui, je crus remarquer non plus de

l’exaltation seulement dans ses pensées, mais du désordre dans ses

paroles. Alarmé de la gravité des symptômes que cet état nouveau

semblait me révéler, je passai la nuit près de lui avec quelques autres

de mes amis. Le lendemain l’ancien médecin en chef de _l’Indomptable_

vint le voir: il le trouva dans le délire et ordonna qu’il fût

transporté de suite à l’hôpital de la marine... Nous nous disposions à

faire placer notre pauvre camarade sur un cadre pour l’accompagner

jusqu’à l’hospice, lorsque un brigadier et deux gendarmes de la marine

se présentèrent pour s’emparer de lui et le conduire à _l’Amiral_, par

ordre du major-général...[1]

[1] Voir pour ce mot _Amiral_ la note à la fin de l’ouvrage.

--Allez rapporter à l’officier supérieur qui a obtenu l’ordre de faire

arrêter M. Mathias, qu’il est trop tard, cria un de mes confrères aux

gendarmes; vous pourrez même ajouter que vous nous avez vus conduire à

l’hôpital l’aspirant qui a été assez malheureux pour n’avoir pas été

coupé en deux par un boulet anglais!

Les gendarmes déconcertés nous laissent enlever le cadre du malade que

nous suivons vers l’hospice, comme on suit le cercueil d’un ami que l’on

a embrassé pour la dernière fois; et tous les habitans de Rochefort, en

voyant passer devant eux ce simple et triste cortége, nous demandaient

avec curiosité: «Quel est le jeune homme que l’on transporte ainsi à

l’hôpital?» Et nous à chaque pas, nous leur répondions avec dédain:

«C’est le jeune homme qui a commis le crime de sauver _l’Indomptable_.

Vous le connaissez bien, vous qui vouliez, il y a quelques jours, le

porter en triomphe dans vos murs.»

XII.

L’HOPITAL MILITAIRE. FUITE.

Que dans l’âge des passions égoïstes et de l’ambition, un homme souffre,

languisse et meure de la soif insatiable de la fortune et des honneurs,

ce n’est là subir qu’une de ces fatales destinées réservées à

l’infirmité de notre espèce.

Qu’à cette déplorable époque de la vie où, désabusé des erreurs de la

jeunesse et éclairé sur la valeur réelle de toutes les choses d’ici-bas,

on se dépouille de l’existence comme d’un habit usé par les ans et par

le frottement de la société, il n’y a dans ce dégoût de l’homme pour la

terre rien qui puisse choquer profondément les cœurs désenchantés, dont

le malheur est d’avoir trop vécu. Mais qu’un enfant, élevé dans les

habitudes sévères qui ont hâté le développement de ses bouillantes

facultés, se sente dévoré, à l’âge des illusions, d’une de ces maladies

morales qui ne devraient attaquer que l’âge mûr, et qu’il meure frappé

par l’injustice des hommes ou miné par l’ambition des dignités, voilà ce

qui a droit d’affliger éternellement notre triste humanité, et voilà le

spectacle désespérant que n’offrait que trop souvent le délire des

jeunes hommes lancés avec toutes leurs passions précoces dans la rude

carrière du service militaire.

Combien n’ai-je pas vu de mes amis adolescens, hommes avant le temps,

ambitieux avant le terme marqué pour l’ambition, terminer dans les

langueurs d’un marasme moral, ou par un suicide plus affreux encore que

ce marasme, une existence que l’injustice leur avait appris à ne pas

supporter! Quelle histoire lugubre on ferait de toutes les malheureuses

passions qui ont coûté la vie à tant de jeunes hommes!

Un petit appartement, situé à l’extrémité d’une des salles de l’immense

hôpital de Rochefort, reçut notre camarade, presque inanimé; et bientôt,

autour du lit dans lequel on nous dit de le déposer, nous vîmes accourir

les médecins de la marine. Après avoir gravement examiné l’état du jeune

malade, le docteur en chef reconnut dans l’affection subite qui s’était

déclarée chez lui, les symptômes caractéristiques d’une fièvre

cérébrale. Le traitement le plus énergique fut de suite ordonné; et, à

l’empressement avec lequel tous les soins possibles se trouvèrent

prodigués à notre pauvre ami, nous pûmes juger de l’intérêt général

qu’inspirait sa douloureuse situation. Le médecin en chef, en sortant de

la chambre de Mathias, manifesta du reste assez clairement le sentiment

que lui faisait éprouver tant d’espérance et de courage, sacrifié à une

trop indigne et trop puérile jalousie.--«La maladie de ce jeune homme,

dit-il, n’a pu être produite que par une cause morale qui n’a que trop

favorisé l’irritabilité naturelle de ses organes. Mais tout n’est

heureusement pas encore désespéré, et nous tâcherons de conserver à la

marine un sujet dont le mérite pourra un jour peut-être s’élever au

dessus de tous les obstacles qu’il a déjà rencontrés sur sa route.»

Nous remerciâmes le vénérable médecin en des termes qui parurent le

toucher fort vivement; car, en nous quittant, il nous serra la main à

tous, et ce mouvement de sensibilité fut d’autant plus remarqué, que le

docteur, nous dit-on, se livrait plus rarement à des démonstrations de

ce genre.

Nous passâmes trois jours et trois nuits au chevet de notre malade,

toujours livré à la plus cruelle agitation et au plus violent délire.

Dans ses momens de transport, ses lèvres tremblantes et altérées ne

s’ouvraient que pour exprimer le désordre de ses idées ou l’exaltation

de sa tête tourmentée par les rêves les plus affreux... A peine

pouvions-nous saisir quelque suite dans les mots qui s’exhalaient, avec

son haleine brûlante, de sa bouche convulsive... _Feu! feu!_

s’écriait-il sans cesse... _Feu sur ces lâches!... oh! les lâches!...

L’Indomptable!... Juliette!... oh! si Juliette savait... Non, non, il y

aura trop de sang!... car il vous en faut, n’est-ce pas?... Vous êtes

juges, dites-vous? Eh bien! faites fusiller Juliette par décret

impérial. Ah! ma pauvre amie, si tu savais combien je souffre là; oui,

là... Ils m’ont fendu la tête d’un coup de hache, les brigands!... Et tu

danses, tu chantes, toi, Juliette! La tra la la! tra la!... Feu! feu,

dessus! tiens bon; ne les laisse pas fuir: c’est un brûlot... Juliette,

sauve-toi! laisse-moi tout seul. Moi! Moi!... Gare! te dis-je. Ils

veulent mettre le feu à ton beau bonnet des dimanches... Tiens, mets

vite mes bottes; prends mon chapeau d’uniforme et sauve-toi, plus vite

que cela, fille de ma vie, princesse de mon amour, reine de tous mes

sentimens!... O mon Dieu! que je souffre!..._

Et à toutes ces sombres folies produites par le délire de notre pauvre

camarade, et à toutes ces fantasques saillies de son imagination

bouleversée, nous pleurions, nous, enfans comme lui, au pied de son lit

de douleur; nous pleurions de ces mots bizarres et ridicules qui, dans

toute autre situation, auraient tant excité la gaîté naturelle de notre

âge!

Dans les hôpitaux militaires, il existe de ces pieuses et saintes filles

qui, après avoir fait à Dieu le sacrifice d’elles-mêmes, s’immolent

encore une fois, pour prodiguer aux malades ce que les soins d’une femme

ont de plus délicat et de plus touchant, et pour offrir au premier

malheureux venu, ce baume que le monde dédaignerait de verser sur les

plaies repoussantes de la triste humanité. Là, où la pitié des autres

hommes s’arrête par égoïsme ou par indifférence, la céleste mission de

ces chastes filles commence... C’est dans leurs bras qu’expire le

moribond délaissé; c’est à leur voix angélique que l’espoir renaît dans

le sein presqu’inanimé d’où la vie semblait avoir fui... Le blessé, le

phtisique, sur lesquels l’art des médecins s’est épuisé en efforts

impuissans, deviennent leurs malades à elles, dès que tout au monde les

a abandonnés. Ce sont elles qui étudient les caprices de la souffrance

pour les satisfaire, qui flattent le délire de la douleur pour en

adoucir la poignante amertume; ce sont elles qui offrent l’appui de

leurs bras infatigables, aux premiers pas du convalescent dont leur

dévouement a ranimé l’existence; et quand tout espoir s’est éteint dans

le cœur expirant du pauvre matelot ou du jeune soldat, ce sont elles

encore qui reçoivent le dernier soupir de l’infortuné, pour l’offrir au

ciel, avec la prière fervente qu’elles élèvent vers Dieu, au nom de

celui que leur tendre zèle accompagne encore au-delà du tombeau.

Un de ces anges d’humanité ne put voir, sans être profondément émue,

l’intérêt que nous inspirait l’état presque désespéré de Mathias. La

sœur Minime, affectée, malgré l’éclat de sa beauté et de sa jeunesse, au

service de la salle des officiers, était parvenue sans peine à

commander, par ses nobles vertus, le respect qu’à son âge toutes les

autres sœurs n’auraient pas obtenu peut-être au même degré de tous leurs

malades. Bienveillante sans familiarité, réservée sans mystique

pruderie, elle remplissait ses devoirs les plus pénibles avec une

convenance et une bonté qui donnaient à ses soins les plus simples un

charme inexprimable. Pendant tout le temps que nous passâmes auprès de

notre ami, elle voulut partager nos veilles et nos fatigues; et, lorsque

nous perdions tout espoir, c’était elle qui nous ranimait, en nous

assurant avec cette confiance qu’elle puisait dans l’habitude d’observer

les malades, que notre camarade ne mourrait pas...

Un vieux prêtre, dont plus tard nous eûmes occasion d’apprécier le

dévouement et l’obligeance, désira aussi s’associer aux soins que tout

le monde, dans l’hospice, prodiguait à l’aspirant de _l’Indomptable_,

non pour lui offrir des secours spirituels que le pauvre jeune homme

était trop peu en état de recevoir, mais pour nous donner des avis dont

bientôt nous devions profiter...

La force physique du jeune malade, secondée par l’efficacité d’un

traitement héroïque, triompha de la gravité du mal. Mathias, au bout de

soixante-douze heures de souffrances inouïes et de délire continu,

recouvra l’usage de ses sens et de sa raison... En renaissant pour ainsi

dire à la vie, il ne se montra nullement étonné de nous retrouver auprès

de lui. Il lui sembla que nous n’avions fait que ce qu’il aurait fait

lui-même pour chacun de nous; et sa main affaiblie, en pressant la

nôtre, nous dit tout ce qu’il avait à nous dire... Peu de jours

suffirent ensuite pour le conduire vers une convalescence que nous

attendions avec la plus vive impatience; car il nous semblait, sans trop

pouvoir encore nous expliquer le motif de nos vagues appréhensions, que

notre collègue ne serait en sûreté que lorsqu’il aurait réussi à quitter

l’hôpital de Rochefort.

Nos craintes instinctives n’étaient, hélas! que trop bien fondées.

Un matin, notre bon curé, ainsi que nous l’appelions, arrive tout

essoufflé. Il paraissait nous porter une grande nouvelle sur sa ronde et

large figure. Il rassemble à la hâte son conseil d’amis: la sœur Minime

était présente.--Vous ne savez pas! nous dit-il avec mystère; je viens

d’apprendre que l’ordre d’arrêter notre convalescent est donné, et que

cet ordre doit être exécuté dès que M. Mathias voudra sortir...

--Serait-il possible! nous écriâmes-nous.

--Tout ce qui est rigoureux est possible avec votre discipline militaire

qui ne pardonne jamais, nous répond le vénérable ecclésiastique.

--Mais que faire, monsieur le curé, dans cette inconcevable situation!

--Aller au devant des projets de ces misérables, dit Mathias, et me

livrer à eux, à peine échappé aux angoisses de la mort: ce sera plus

beau!

--Ce serait une folie, m’empressai-je de lui répondre. Il faut, au

contraire, leur échapper...

--Et comment encore? me demandent mes autres amis. Les portes de

l’hospice sont si sévèrement gardées et toutes les issues si bien

surveillées...

Nous nous perdions en vaines recherches sur le moyen de soustraire notre

camarade au nouveau danger qui le menaçait. La sœur Minime n’avait

encore rien dit. Elle attendait, avec ce tact si fin et si sûr qu’ont

toutes les femmes, que nous eussions chacun exprimé notre avis pour dire

le sien; et, lorsque nous en fûmes arrivés à repousser toutes les idées

que notre imagination nous avait d’abord suggérées, la bonne sœur se

contenta de regarder le vieil abbé en lui disant:--Quelques jeunes

prêtres entrent à l’hospice et en sortent sans éveiller aucun soupçon;

et, à votre place, monsieur l’abbé, il me semble que j’aurais déjà

trouvé le moyen d’épargner peut-être un acte de rigueur à la cruelle

justice des hommes. Notre devoir, à nous, c’est de nous sacrifier sans

cesse pour la conservation des autres... On pourra condamner ici-bas

notre charité... mais notre justification est ailleurs...

--Je vous comprends à merveille, ma sœur, reprend vivement le vieillard;

mais comment voulez-vous que je m’expose?...

--Je ne veux rien, monsieur l’abbé... Je souhaite seulement que le ciel

vous inspire, et je prie Dieu que l’infortuné que nous avons arraché à

la mort, ne soit pas sitôt abandonné par la divine providence.

Sœur Minime nous quitta en prononçant ces derniers mots, qui semblaient

avoir jeté un trouble indéfinissable dans l’esprit de notre vieux

pasteur... Nous lui parlons sans qu’il nous réponde; nous implorons son

assistance sans que nous puissions deviner s’il nous écoute et s’il nous

comprend. A la fin le brave homme, échappant, comme par l’effet d’une

explosion d’idées, à la stupeur dans laquelle nous l’avons cru plongé,

nous dit avec résolution et mystère:--Ce soir, vous aurez de mes

nouvelles... Et il nous laissa tout interdits de sa confidence et fort

incertains sur le projet qu’il paraissait avoir si long-temps médité.

Jamais prêtre ne fut plus fidèle à sa parole que notre respectable curé.

Le soir il nous arriva, dans la chambre du convalescent, plus volumineux

que nous ne l’avions encore vu. Un jeune abbé l’accompagnait... Après

avoir fermé en dedans la porte du cabinet, il tira de dessous sa robe

une soutane, un petit chapeau et une ceinture noire.

En deux mots il nous eut bientôt instruits de son dessein, et indiqué à

Mathias ce qui lui restait à faire.--Allons, mon brave jeune homme,

dit-il à notre ami, faisons vite notre toilette de voyage... Je viens

vous conférer tous les ordres en une minute. Monsieur l’abbé, que vous

voyez, et qui a eu la bonté de m’accompagner dans notre expédition,

restera ici pendant que vous passerez, sous son nom, les portes qu’il

vient de franchir... Mais, jurez-moi bien que, sous le respectable habit

que vous allez endosser pour un moment, il ne se passera rien contre la

pureté de mœurs dont ce costume est l’indice et le symbole...

Le travestissement parut original à Mathias; et il ne fallait rien moins

qu’un expédient aussi bizarre pour l’engager à renoncer à la résolution

qu’il avait prise de ne pas fuir. Il promit au bon curé tout ce qu’il

voulut, en cachant son frac d’aspirant sous la soutane officieuse, et en

nouant la ceinture noire à franges sur le ceinturon de son poignard.

--C’est fort bien tout cela, lui dit le curé dès que ce changement de

costume fut opéré. Vous faites maintenant un fort joli prêtre; mais,

qu’allez-vous devenir une fois que vous aurez laissé derrière vous les

portes de l’hospice?

--Ma foi, nous n’en savons rien encore, répondit Mathias; mais le ciel,

qui doit veiller sur ceux qui sont devenus siens, nous assistera

probablement; et, ma foi, je m’abandonne à lui avec la plus entière

confiance.

--Enfans que vous êtes, répondit le vieux prêtre; il faut donc encore

penser pour vous à toutes les choses de ce bas monde? Tenez, prenez

cette lettre de recommandation, et lisez-moi cette adresse:

«A monsieur le capitaine Moulson, commandant le corsaire américain _le

Solanger_, en rade de l’île d’Aix.»

--Quoi! monsieur le curé, ce capitaine de corsaire porte votre nom?

--Mais il me semble qu’on le porterait à moins: c’est un de mes

cousins-germains. Vous voyez qu’il est bon d’avoir des amis partout.

--Et des amis comme vous surtout.

--Vous vous présenterez à Moulson, à qui j’ai déjà écrit un mot de notre

affaire. Il vous recevra bien, parce qu’il sait déjà que vous êtes un

brave garçon, et qu’il aime tous ceux qui lui ressemblent. Vous ferez la

course avec lui, ou vous débarquerez aux États-Unis d’Amérique, comme il

vous plaira; et si, dans votre carrière, il vous tombe un grain de

bonheur à bord, rappelez-vous au moment de _l’embellie_, votre vieux

curé de Rochefort: c’est tout ce qu’il vous demande, ce pauvre homme...

Ah! c’est-à-dire non: il vous demande encore que vous l’embrassiez une

fois pour lui, et une autre fois pour la sœur Minime, qui l’a chargé de

procuration...

Tous nous sautâmes au cou de notre obligeant ami. Mais qui êtes-vous

donc? lui demandions-nous en l’étouffant de nos caresses.

--Qui je suis, mes bons amis! nous répondit-il en nous poussant vers la

porte et en pleurant de joie et d’attendrissement; un ancien corsaire,

comme vous le serez peut-être un jour;... un vieux pécheur converti qui

veille, avec une âme de père, sur tous les jeunes pécheurs comme vous...

Allons, partez en double, et que le bon Dieu vous pilote!... Adieu,

adieu! bon voyage, et défiez-vous de la marée qui porte au vent. Adieu!

XIII.

LE CAPITAINE MOULSON ET LE CORSAIRE _LE SOLANGER_.

Caché sous le costume d’emprunt qui recouvre son frac, et sous le

tricorne abbatial qui ombrage sa figure encore pâle et souffrante,

Mathias s’avance vers les portes de l’hospice. Le concierge, trompé par

le déguisement qui favorise la fuite de l’aspirant, ouvre, en causant

nonchalamment avec l’officier de garde, la grille qui nous sépare encore

de l’espace que nous brûlons de parcourir en liberté. L’officier, en me

voyant suivre, à la distance de quelques pas, le jeune abbé qui vient de

sortir, me regarde sous le nez pour s’assurer de l’identité de ma

personne, et ne pas s’exposer à laisser s’évader le malade que l’on a

signalé à sa rigoureuse surveillance. Satisfait du résultat de son

investigation, le chef du poste rentre au corps-de-garde, et moi je

m’élance, sans perdre de temps, sur les traces de mon heureux fugitif.

Tous deux, en nous voyant réunis, hors de toute atteinte et sans avoir

éveillé encore le moindre soupçon, nous nous embrassons comme deux

prisonniers qui viennent de briser leurs fers; et puis, nous voilà

courant les champs, au milieu de la nuit, et laissant derrière nous

l’hospice de Rochefort, dont la masse immobile va bientôt se perdre dans

les ténèbres qui nous environnent, en nous cachant enfin à tous les

yeux.

Ce ne fut qu’après avoir marché jusqu’à l’épuisement de ses forces que

Mathias me demanda où nous allions.

--Mais nous allons vers _Fouras_, lui répondis-je.

--Et, une fois rendus là, que ferons-nous?

--Nous nous embarquerons dans un bateau qui, moyennant quelques francs,

ne demandera pas mieux que nous conduire sur la rade de l’île d’Aix, à

bord du corsaire _le Solanger_. Est-ce que ce n’est pas là ce que nous

avons de mieux à faire?

--C’est ma foi vrai! s’écria Mathias. J’ai la tête encore si faible, que

j’avais presque oublié notre plan de campagne. Mais sais-tu bien que ce

qui nous arrive est au moins fort plaisant, à présent que j’y réfléchis?

Qui m’aurait jamais dit qu’un jour je serais réduit à fuir, caché sous

l’habit d’un prêtre, _l’hôpital inhospitalier_ de Rochefort, et cela

pour avoir sauvé un vaisseau de ligne, et cela pour m’être permis, moi,

dernier échelon de la hiérarchie navale, de vouloir corriger l’insolence

d’un officier supérieur de la marine! Étrange destinée que la mienne et

que la nôtre! Te rappelles-tu le vieux major-général de Brest, qui

voulait nous envoyer à la gloire, pour nous arracher à la prétendue

corruption de la vie que nous menions auprès de Juliette? Quelle gloire,

mon ami, il nous a fait trouver, ce brave homme, et de quel prix on paie

quelquefois l’honneur de servir sa majesté l’empereur et roi!

--Ah bah! il n’est plus question de tout cela maintenant. Et le but que

nous devons nous proposer, c’est d’arriver avant le jour à Fouras.

--Oui, tout cela est bien facile à dire... Arriver avant le jour! mais

c’est la force qui me manque un peu.

--Eh bien, je te porterai quand tu seras au bout de la provision de

vigueur qui t’est nécessaire pour arriver à bon port.

--Et puis, c’est aussi cette diable de soutane, qui contrarie à tout

moment mes fonctions ambulatoires. A chaque pas, elle s’engage dans mes

jambes, qui déjà ont assez de peine à me porter. Vois plutôt, tiens.

--Et pourquoi ne la quittes-tu pas, ta soutane?

--La quitter, et jeter sitôt le froc aux orties! Non pas, s’il vous

plaît. Lisette... L’aventure est trop piquante pour ne pas pousser la

farce jusqu’au bout. Un aspirant courant les champs, sous la défroque

d’un abbé, pour aller se réfugier à bord d’un corsaire! Je ne donnerais

pas ma part de folie dans cette escapade grotesque, pour un galion

d’Espagne chargé de lingots d’or. Allons, voyons: attrape à jouer des

fourchettes, à présent que me voilà un peu reposé des fatigues de la

première étape. En avant! monsieur l’aspirant de première classe, en

avant! L’abbé Mathias se fera un vrai plaisir de vous suivre et de

naviguer dans vos eaux.

Les deux ou trois lieues que nous avions à faire pour réaliser notre

projet d’embarquement, sont parcourues tant bien que mal. Nous arrivons,

avec l’aube naissante, sur la côte de Fouras. Quelques pêcheurs, encore

à moitié endormis, préparent négligemment leurs bateaux pour quitter le

tranquille rivage et aller chercher au large leur fortune de chaque

jour. La brise venait de la mer, mais elle était faible et douce, et ne

pouvait empêcher les barques de s’éloigner. J’aborde un des patrons avec

l’air d’aisance que je cherche à me donner...

--Allez-vous du côté de l’île d’Aix? demandai-je à ce bourru.

--Nous irons ou nous n’irons pas: c’est suivant comme ça nous fera

plaisir.

--Vous n’êtes guère poli, mon brave homme, avec des gens qui font

pourtant le même métier que vous!

--Et à quoi ça servirait-il donc de prendre des mitaines pour parler à

un aspirant? Pourquoi venez-vous me demander si j’irons ou si je n’irons

pas? Est-ce que ça se dit, ça?

--Mais ça se dit quand on a des raisons pour vous demander si vous allez

à l’île d’Aix ou si vous n’y allez pas!

--Et queux raisons encore avez-vous?

--Si vous m’aviez donné le temps de m’expliquer, je vous aurais dit que

nous cherchions une embarcation pour nous rendre en rade.

--En rade avec monsieur le curé?

--Pourquoi pas?

--Un curé dans une barque de pêche! belle chance que nous aurions là!

Vous ne savez donc pas encore ce que la calotte porte de malheur à la

ligne? Je suis bien sûr que si nous embarquions ce passager-là, il n’y

aurait pas un _piloneau_ à crocher au bout de nos avançons, de toute la

journée.

--Eh bien! on vous paiera votre pêche, et la journée, par conséquent, ne

sera pas perdue pour vous.

--Et combien est-ce que vous nous larguerez pour le fret de cette

cargaison de cathédrale?

--Combien nous prendrez-vous pour le voyage? C’est à vous de larguer le

premier vos amarres.

--Vingt-cinq francs.

--Dix francs.

--Vingt francs: pas à moins; et que la malédiction du bon Dieu ne tombe

pas sur le bateau! v’là tout ce que je demande.

--Vingt francs pour si peu de chemin?

--Et donneriez-vous bien un sou par chaque coup d’aviron qu’il nous

faudra hâler, premier que de crocher l’île d’Aix?

--Allons, voici quinze francs, et qu’il n’en soit plus parlé.

--Je prends toujours. Mais, si les trois garçons qui ont part dans la

barque ne veulent pas se charger de monsieur l’aumônier, je vous avertis

qu’il n’y aura rien de fait. Je _vas_ d’abord conter mon _bagout_ aux

autres.

Au bout de quelques minutes de délibération, le patron revint vers nous

pour nous annoncer que nous pouvions nous embarquer dans le bateau, et

que ses co-associés consentaient à nous _trinquebaler_ à l’île d’Aix.

Le trajet fut long et pénible; car, pendant deux heures il nous fallut

ramer contre le vent et la marée. Le patron de la barque placé à la

barre, profitant de la liberté d’esprit que lui laissait la manière dont

nous naviguions, se prit à nous accabler de questions, auxquelles, dans

toute autre circonstance, nous nous serions fait un devoir de ne pas

répondre. Mais, pour ménager la susceptibilité des quatre malotrus à qui

nous avions encore affaire, nous prîmes le parti de ne pas trop mal

accueillir leurs continuelles importunités.

--Sans être trop curieux, nous demanda le maître-pêcheur, pourrait-on

savoir ce que va faire à l’île d’Aix M. le curé?

--Ce n’est pas à l’île d’Aix, je vous l’ai déjà dit, que se rend M.

l’abbé; c’est à bord du corsaire américain _le Solanger_!

--Et pour qui faire encore, un ex-clésiastique à bord d’un corsaire?

Pour leur-z-y dire la messe à ce tas de rénégats?

--Non pas la messe! mais pour confesser un des officiers américains qui

a réclamé, au lit de mort, les soins spirituels de monsieur.

--C’est donc pas tous des _inchrétiens_ que ces corsairiens de la

Neuve-York?

--Pas plus _inchrétiens_ que vous, et parmi eux il se trouve même de

très-fidèles et de très-bons catholiques.

--Catholiques, catholiques; ça vous plaît-z-à dire! C’est pas

l’embarras, je me suis laissé conter que c’était en partie des Français

qu’il y avait à bord de ce grand coquin de forban; et des écumeurs de

mer, ça peut bien être des catholiques apostoliques et romains tout

aussi bien comme nous!... Allons, avant un coup, mes garçons, nous ne

sommes plus qu’à deux encâblures de l’Américain, et M. le curé, à ce

qu’il m’a dit, a une double ration de sacré-chien à vous payer une fois

rendus à bord, sous sa vareuse d’église (sa soutane).

En nous voyant nager pour nous rendre à leur bord, les gens de

l’équipage du _Solanger_ se groupèrent le long des bastingages du

corsaire pour examiner avec curiosité le personnage qui leur arrivait

sous l’accoutrement d’un prêtre... Jamais pareil uniforme ne s’était

montré à leurs yeux, et leur surprise redoubla encore, lorsque mon ami,

saisissant les porte-haubans de tribord, ne fit qu’une seule enjambée

pour sauter avec la légéreté d’un gabier, sur le pont du navire...

Le capitaine Moulson se promenait en cet instant sur le gaillard

d’arrière, et ce ne fut qu’après avoir reçu le très-humble salut de

Mathias, qu’il sembla sortir de la préoccupation à laquelle il

paraissait livré, en faisant gravement les quinze ou vingt pas compris

entre le grand mât et le couronnement de son brick.

--A quelle circonstance dois-je l’honneur de votre visite, messieurs,

nous demanda d’abord le capitaine?

--A une circonstance fort singulière, répondit mon ami, et cette lettre

de votre respectable cousin va vous l’expliquer.

Le capitaine lut précipitamment le petit mot que le curé de l’hôpital

nous avait donné pour lui, et puis tendant cordialement la main à

Mathias, il s’écria:

--Quoi c’est vous qui avez ramené _l’Indomptable_ à terre?

--Hélas oui! mon capitaine, et vous voyez que je n’en suis pas plus fier

pour cela.

--Et pourquoi cette friperie de prêtre sur vos épaules?

--Cette friperie m’a servi à brûler la politesse aux braves gens qui,

pour prix de ma conduite, avaient pris tous les moyens nécessaires pour

me faire arrêter à la sortie de l’hospice.

--Et qu’a-t-on fait au commandant de _l’Indomptable_, pour avoir exposé

son vaisseau à tomber dans les griffes des Anglais?

--On l’a acquitté.

--Et vous, on veut vous mettre la patte sur le collet, pour avoir fait

ce qu’il aurait dû faire lui-même! Ah ça! ils sont donc fous en France à

présent!

--Mon Dieu non; ils ne sont que stupides, envieux et méchans, et c’est à

vous que je viens demander un refuge contre les bontés dont il leur a

plu de m’accabler.

--Ce n’est pas de refus, jeune homme, ce n’est, ma foi, pas de refus;

vous êtes un bon garçon, et moi j’aime les lurons taillés sur votre

gabarit. On a voulu vous donner la chasse, à ce que m’écrit mon cafard

de cousin, mais nous sommes là pour un coup, nous autres. En montant sur

le pont du _Solanger_, vous avez mis le pied sur la terre américaine, et

ce que le bon Dieu ou le hasard vient de faire pour vous, le diable ne

vous l’ôtera pas, je vous en donne ma parole. Qu’il vous suffise de

savoir, pour être tranquille, que ce pavillon-là, voyez-vous, qui flotte

sur l’arrière de mon brick, couvre et garantit la marchandise... Vous

naviguerez avec nous, et si je ne vous pousse pas rondement dans la

partie de la course, vous pourrez dire que c’est qu’il n’y aura plus

d’eau à boire sur mer... Quel est ce monsieur qui vous accompagne?

--C’est un aspirant de mes amis à qui je dois le bonheur de me voir

libre.

--Veut-il courir aussi bon bord avec vous?

--Merci, capitaine, pour le moment du moins. J’ai des raisons qui me

retiennent encore dans la marine militaire.

--Tant pis, car à mon bord, il y en a pour tout le monde. Mais si le

cœur ne vous en dit pas, vous n’en mangerez pas, voilà tout, et la part

sera plus forte pour les autres goulus... Ah ça! dites donc, père

Mathias, car c’est votre nom, n’est-ce pas? si vous voulez me faire

plaisir, vous vous dégréerez en double de cet uniforme de prêtre, qui

commence à faire rire trop nos gens. Tenez, les voilà tous, les gueux, à

crier déjà qu’il y a un corbeau à bord, et ces gaillards-là, voyez-vous,

sont si superstitieux...

--Qu’à cela ne tienne, capitaine; le désarmement, allez, ne sera pas

long, et pour commencer je me dépouille de ma robe et de mon rabat, à

moins cependant qu’il n’y ait quelqu’un à confesser de ses péchés à

votre bord...

--En douceur, en douceur, M. l’abbé... Tenez, donnez-moi toutes ces

guenilles au mousse qui va aller les amarrer, comme un paquet pour

effrayer les oiseaux, à la paume du mât de misaine... Cela sera plus

farce que de les envoyer par dessus le bord, et j’ai dans l’idée que ce

cotillon de prêtre nous portera bonheur, dans notre prochaine croisière.

Avec des gens du caractère du capitaine Moulson et de ses officiers, il

n’était pas difficile de faire prompte connaissance et d’aller vite en

amitié. Quelques heures après son introduction à bord du corsaire,

Mathias se trouva installé au milieu de l’état-major et de l’équipage,

comme si toute sa vie il avait couru la fortune avec d’aussi nobles

compagnons. Pour moi, enchanté de la réception qu’on venait de faire à

mon ami, je passai la nuit à bord du _Solanger_, entre le punch que le

maître d’hôtel faisait ruisseler sur les tables de la grande chambre, et

les chansons joyeuses, dont nos aimables convives assaisonnaient leurs

copieuses libations...

Quand le jour vint mêler ses premiers rayons à la lueur des flambeaux

pâlissans qui avaient éclairé la longue orgie de la nuit, on parla

d’appareiller; car la brise s’était faite pendant le temps que nous

avions consacré à toutes nos bachiques folies... Le capitaine Moulson,

habitué à mener de front et avec une égale ardeur ses plaisirs et ses

devoirs, la bamboche et le service, ne fit qu’un saut, de la table de la

grande chambre sur son banc de quart, et sa redoutable voix alla

réveiller son belliqueux équipage, encore endormi sur le pont où chaque

officier avait déjà pris son poste...

Le corsaire _le Solanger_, manœuvré par ses deux cents vaillans

matelots, eut bientôt livré ses vastes huniers au souffle des vents qui

semblaient demander à l’entraîner loin du port, où il n’avait fait qu’un

trop long séjour... L’instant arriva de quitter l’ami que je venais de

confier à la fortune, sous l’empire de laquelle allait s’aventurer le

corsaire... Mathias, qui, jusque-là, avait conservé toute la gaîté de

son caractère, perdit presque l’usage de la parole en me pressant dans

ses bras; et, les larmes aux yeux, le malheureux ne sut que me dire,

d’une voix faible et entrecoupée:--Tu vas revoir Juliette... tu

l’embrasseras pour moi... et tu lui diras...

--Je lui dirai que tu l’aimes encore...

--O toujours! toujours!... Adieu pour toi! adieu pour elle!

Assis seul, jusqu’au soir, sur un des sauvages rochers de l’île d’Aix,

j’attendis, pour abandonner le rivage, que la nuit eût caché aux bornes

de l’horizon, le point aérien que formait encore, en s’éloignant avec la

brise frémissante, la voile presque imperceptible du _Solanger_... Et

quand ce point eut disparu pour jamais à mes yeux mouillés de larmes, je

prêtai l’oreille aux vagues gémissantes qui venaient se replier sur la

grève solitaire; et il me sembla que ces vagues, sur lesquelles le

corsaire avait passé en bondissant, murmuraient encore les mots d’adieu

que mon ami leur avait peut-être confiés pour moi!

XIV.

UNE CONQUÊTE D’ASPIRANT DE MARINE.

L’heureuse évasion de mon ami, qui venait en quelque sorte d’arracher à

la sévérité de la discipline, une proie sur laquelle les autorités

maritimes avaient peut-être compté, eut à Rochefort trop de

retentissement pour qu’on ignorât long-temps la part que j’avais prise à

la fuite de Mathias. La triste rigueur qu’on s’était proposé de déployer

contre lui, menaça de s’étendre jusque sur moi, qui, en quelque sorte,

devais être responsable d’une faute que l’on ne pouvait plus faire

expier à celui que l’on appelait le vrai coupable; et, pour échapper à

ce reste de persécution et de haine, je pris le parti de m’éloigner

d’une ville où l’on ne pardonnait ni aux belles actions ni au dévouement

de l’amitié.

Muni d’une autorisation que le préfet maritime ne m’accorda que comme

une faveur signalée, je retournai à Brest, d’où, quelques mois plus tôt,

nous étions tous partis, moi et mes jeunes camarades, si pleins

d’espérances, d’ardeur et d’illusions trompeuses.

Le lendemain de mon arrivée dans cette ville, après avoir joui du

plaisir de revoir ma famille et mes amis, je crus n’avoir rien de mieux

à faire que d’aller au spectacle, pour assister à une cabale d’aspirans

qui, ce soir-là, devait éclater contre un acteur que je ne connaissais

pas, mais que je me proposais de siffler avec toute l’ardeur que mes

jeunes frères d’armes paraissaient vouloir déployer contre lui.

Le temps des cabales de spectacle est aujourd’hui passé dans les ports

de mer. Mais, grand Dieu! qu’à l’époque vers laquelle je reporte encore

mes souvenirs, les aspirans de marine se montraient quelquefois

redoutables dans les luttes du public contre les troupes dramatiques de

la province! Aucun moyen de triompher de la résistance des acteurs, ne

répugnait à l’entêtement de ces âmes damnées, aguerries déjà contre des

tempêtes bien autrement terribles encore que celles qui se déchaînaient

sous les combles d’une salle de théâtre! Une scène prise à l’abordage au

milieu du vacarme: des coulisses renversées sur les musiciens de

l’orchestre épouvanté; des œufs gâtés tombant comme grêle sur la tête

des spectateurs en fuite; un lustre et des quinquets brisés sur les

banquettes lacérées du parterre; des oiseaux de nuit long-temps tenus en

réserve dans des boîtes infernales, et lancés tout à coup dans l’espace,

qu’ils remplissaient du bruit de leur vol sinistre; des épées nues enfin

se croisant quelquefois, au sein de ce désordre affreux, avec les

baïonnettes de la garde appelée pour rétablir la tranquillité, tout cela

n’était qu’un jeu pour ces jeunes diables à la figure encore imberbe et

à la physionomie si naïve et si douce. Oh! que les cabales aujourd’hui

sont mesquines et froides auprès de ces cabales d’autrefois, si chaudes

et si impétueuses! Et l’on nous dit encore que le siècle s’est formé et

que les mauvaises habitudes seules ont dégénéré!

A mon entrée dans la salle de spectacle de Brest, le vacarme projeté

était commencé. En ma qualité de nouvel arrivé, je crus qu’il était de

mon honneur de me signaler plus que les cabaleurs sédentaires, et de

faire brillamment mes premières armes. Je ne risquai que trop, hélas! de

me faire distinguer dans cette mémorable soirée. De toutes les femmes

que l’approche de l’orage avait épouvantées, une seule était restée dans

les loges grillées des secondes galeries; et, malgré l’ardeur avec

laquelle je donnais l’exemple du tapage à mes autres camarades, je

remarquai qu’au plus fort de la mêlée, la lorgnette de l’intrépide

spectatrice n’avait pas cessé d’être dirigée sur moi. Quelque fat, à ma

place, n’eût pas manqué d’attribuer au mouvement du plus tendre intérêt,

l’attention avec laquelle la dame de la loge l’aurait observé. Mais moi,

plus occupé encore de mes fonctions présentes que de vains projets de

conquête, je pensai tout modestement ne devoir qu’à l’excès du zèle que

j’avais déployé, la faveur d’être remarqué par l’inconnue, plus que ne

l’avaient été les autres héros du scandale de la soirée.

Une nuée d’officiers-majors, qui m’avaient observé avec autant

d’attention que la belle, mais avec des dispositions moins

bienveillantes peut-être, m’entourèrent bientôt, pour me conduire

probablement du sein de mon triomphe à bord du vaisseau amiral, lieu

ordinaire réservé au châtiment des peccadilles des jeunes officiers de

marine. Je devinai heureusement assez à temps les intentions hostiles

des limiers du major-général, pour opérer rapidement la retraite que me

prescrivait la prudence; et, du pas le plus agile, j’abandonnai, au

moment le plus critique, le théâtre d’une victoire que la police

maritime ne m’aurait disputée qu’avec un succès trop certain.

Je franchis, en un clin d’œil et à la faveur de l’obscurité, les portes

du théâtre, encore entourées de troupes. Quelqu’un suit mes traces, et

je redouble de vitesse, m’imaginant avoir à mes trousses un

officier-major au moins... Une voix m’appelle par mon nom. J’écoute:

c’est une voix de femme, et je m’arrête...--Trouvez-vous demain, à cinq

heures du matin, rue de la Filerie, numéro 11, maison de madame

Delatour, dentiste, me dit une personne que je crois reconnaître pour

une une vieille dame. Je veux répondre, mais l’officieuse ménagère a

déjà disparu dans la foule qu’elle a regagnée, en laissant seulement à

mes oreilles le son de ces mots que je me répète avec étonnement:

_Trouvez-vous demain, à cinq heures du matin, rue de la Filerie, numéro

11, chez madame Delatour, dentiste._

A dix-huit ans, avec de l’éducation et quelque esprit, on a tout ce

qu’il faut pour se croire destiné à devenir un homme à bonnes fortunes.

Mais, grand Dieu! qu’il en coûte quelquefois, aux débuts de la carrière

de Lovelace, pour attendre, avec une certaine philosophie, l’heure d’un

rendez-vous avec une femme que l’on ne connaît pas! Je sortis après

avoir entendu les mots que la vieille venait de me dire si

précipitamment, persuadé que de toute la nuit il me serait impossible de

fermer l’œil; et, pour mettre autant que possible le temps de l’attente

à profit, je courus dans la rue de la Filerie, avec l’intention de

guetter au passage la belle avec laquelle je m’attendais le lendemain à

avoir le plus délicieux tête-à-tête. Je ne vis rien, si ce n’est le

numéro de la maison qu’on m’avait indiquée, et aussi l’enseigne de la

dentiste, qui occupait le rez-de-chaussée. Il me vint bien à l’idée,

faute d’indices plus satisfaisans, de prendre des informations dans le

voisinage sur le compte des locataires qui habitaient le logis; mais la

crainte de commencer par une indiscrétion dangereuse une aventure qui

s’annonçait pour moi sous l’apparence du plus piquant mystère, me fit

bientôt renoncer à mon projet d’enquête, et je pris le parti d’attendre,

en me promenant et en me repromenant dans les quartiers silencieux de la

ville, l’heure encore si éloignée du bonheur qui me procurait déjà les

plus voluptueuses rêveries.

Que de femmes, pendant ce temps, passèrent dans mon imagination si

tendrement excitée par le vague espoir que l’avertissement de la veille

avait jeté dans mon cœur et dans ma jeune tête! Nul doute, me disais-je

avec complaisance, que la dame à laquelle j’ai plu, ne soit celle qui,

pendant la cabale, m’a lorgné si obstinément... Mais quelle peut être

cette belle inconnue? Quelque femme de la petite vertu? Oh non! elle

occupait une des loges louées à l’année; sa mise m’a paru de la dernière

élégance, et la maison qu’elle habite offre une certaine apparence de

luxe... Et si c’était plutôt quelque femme de bon ton qui se fût éprise

de moi en me voyant faire plus de vacarme que tous les autres

ensemble... On dit que les femmes de la société ont un faible

très-prononcé pour les mauvais sujets; et ma foi, à ce titre, il se

pourrait bien que ma conduite au spectacle eût séduit, par l’éclat même

du scandale, quelqu’une des beautés qui font l’ornement des salons de

nos autorités... Pardieu, il serait plaisant qu’une circonstance qui

devait me conduire, en bonne conscience, tout droit au vaisseau amiral,

me procurât une de ces aventures exquises pour lesquelles j’ai toujours

eu un goût si déterminé et jusqu’à présent si stérile... Et Juliette,

cette pauvre Juliette, que j’avais tant promis à mon ami Mathias de voir

pour lui et pour moi à mon arrivée à Brest! Malheureux que je suis! je

n’y ai encore pas plus songé qu’à l’an quarante... Je n’ai pas même

pensé à m’informer de ce qu’elle peut être devenue et quel sort il a plu

à la Providence de lui réserver après notre brusque départ... Elle gémit

peut-être, la pauvre créature, en implorant, dans sa détresse, le

souvenir de ses anciens amis, comme un talisman contre la séduction dont

elle a été probablement environnée, sans expérience, sans protection,

sans défense; et, tandis qu’avec tant de facilité je pourrais trouver

encore en elle une maîtresse, une amie, et je soupire après le moment de

faire une infidélité à la seule femme que je devrais chercher parmi

toutes les femmes...

Les Aspirans de marine, volume 2 · 第 1 / 6 段