II

Il passa d'abord chez lui et, méthodiquement, sans se presser, fit

sa malle. Un train express partait le lendemain à six heures du

matin. C'était un essai que faisait depuis peu l'administration du

chemin de fer, et elle n'organisait encore ce train matinal qu'une

fois par semaine. Quoique Pierre Stépanovitch eût dit aux _nôtres_

qu'il allait se rendre pour quelque temps dans le district, tout

autres étaient ses intentions, comme l'événement le montra. Ses

préparatifs de départ terminés, il régla sa logeuse déjà prévenue

par lui, prit un fiacre et se fit conduire chez Erkel qui

demeurait dans le voisinage de la gare. Ensuite, vers une heure du

matin, il alla chez Kiriloff, dans le domicile de qui il

s'introduisit de la même façon clandestine que lors de sa

précédente visite.

Pierre Stépanovitch était de très mauvaise humeur. Sans parler

d'autres contrariétés qui lui étaient extrêmement sensibles (il

n'avait encore rien pu apprendre concernant Stavroguine), dans le

courant de la journée, paraît-il -- car je ne puis rien affirmer

positivement -- il avait été secrètement avisé qu'un danger

prochain le menaçait. (D'où avait-il reçu cette communication? Il

est probable que c'était de Pétersbourg.) Aujourd'hui sans doute

il circule dans notre ville une foule de légendes au sujet de ce

temps-là; mais si quelqu'un possède des données certaines, ce ne

peut être que l'autorité judiciaire. Mon opinion personnelle est

que Pierre Stépanovitch pouvait avoir entrepris quelque chose

ailleurs encore que chez nous, et que, par suite, des

avertissements ont pu lui venir de là. Je suis même persuadé, quoi

qu'en ai dit Lipoutine dans son désespoir, qu'indépendamment du

quinquévirat organisé chez nous, il existait deux ou trois autres

groupes créés par l'agitateur, par exemple dans les capitales; si

ce n'étaient pas des quinquévirats proprement dits, cela devait y

ressembler. Trois jours après le départ de Pierre Stépanovitch,

l'ordre de l'arrêter immédiatement fut envoyé de Pétersbourg aux

autorités de notre ville. Cette mesure avait-elle été prise à

raison des faits survenus chez nous ou bien pour d'autres causes?

Je l'ignore. Quoi qu'il en soit, il n'en fallut pas plus pour

mettre le comble à la terreur presque superstitieuse qui pesait

sur tous les esprits depuis qu'un nouveau crime, le mystérieux

assassinat de l'étudiant Chatoff, était venu s'ajouter à tant

d'autres encore inexpliqués. Mais l'ordre arriva trop tard: Pierre

Stépanovitch se trouvait déjà à Pétersbourg; il y vécut quelque

temps sous un faux nom, et, à la première occasion favorable, fila

à l'étranger... Du reste, n'anticipons pas.

Il semblait irrité lorsqu'il entra chez Kiriloff. On aurait dit

qu'en outre du principal objet de sa visite, il avait un besoin de

vengeance à satisfaire. L'ingénieur parut bien aise de le voir;

évidemment il l'attendait depuis fort longtemps et avec une

impatience pénible. Son visage était plus pâle que de coutume, le

regard de ses yeux noirs avait une fixité lourde. Assis sur un

coin du divan, il ne bougea pas de sa place à l'apparition du

visiteur.

-- Je pensais que vous ne viendriez pas, articula-t-il pesamment.

Pierre Stépanovitch alla se camper devant lui et l'observa

attentivement avant de prononcer un seul mot.

-- Alors c'est que tout va bien et que nous persistons dans notre

dessein; à la bonne heure, vous êtes un brave! répondit-il avec un

sourire protecteur et par conséquent outrageant. -- Allons,

qu'est-ce que cela fait? ajouta-t-il d'un ton enjoué, -- si je

suis en retard, vous n'avez pas à vous en plaindre: je vous ai

fait cadeau de trois heures.

-- Je n'entends pas tenir ces heures de votre générosité, et tu ne

peux pas m'en faire cadeau... imbécile!

-- Comment? reprit Pierre Stépanovitch tremblant de colère, mais

il se contint aussitôt, -- voilà de la susceptibilité! Eh! mais

nous sommes fâchés? poursuivit-il avec une froide arrogance, --

dans un pareil moment il faudrait plutôt du calme. Ce que vous

avez de mieux à faire maintenant, c'est de voir en vous un Colomb

et de me considérer comme une souris dont les faits et gestes ne

peuvent vous offenser. Je vous l'ai recommandé hier.

-- Je ne veux pas te considérer comme une souris.

-- Est-ce un compliment? Du reste, le thé même est froid, -- c'est

donc que tout est sens dessus dessous. Non, il y a ici quelque

chose d'inquiétant. Bah! Mais qu'est-ce que j'aperçois là sur la

fenêtre, sur une assiette? (Il s'approcha de la fenêtre.) O-oh!

une poule au riz!... Mais pourquoi n'a-t-elle pas été entamée?

Ainsi nous nous sommes trouvés dans une disposition d'esprit telle

que même une poule...

-- J'ai mangé, et ce n'est pas votre affaire; taisez-vous!

-- Oh! sans doute, et d'ailleurs cela n'a pas d'importance. Je me

trompe, cela en a pour moi en ce moment: figurez-vous que j'ai à

peine dîné; si donc, comme je le suppose, cette poule vous est

inutile à présent... hein?

-- Mangez, si vous pouvez.

-- Je vous remercie; ensuite je vous demanderai du thé.

Il s'assit aussitôt à l'autre bout du divan, en face de la table,

et se mit à manger avec un appétit extraordinaire, mais en même

temps il ne perdait pas de vue sa victime. Kiriloff ne cessait de

le regarder avec une expression de haine et de dégoût; il semblait

ne pouvoir détacher ses yeux du visage de Pierre Stépanovitch.

-- Pourtant, il faut parler de notre affaire, dit brusquement

celui-ci, sans interrompre son repas. -- Ainsi nous persistons

dans notre résolution, hein? Et le petit papier?

-- J'ai décidé cette nuit que cela m'était égal. J'écrirai. Au

sujet des proclamations?

-- Oui, il faudra aussi parler des proclamations. Du reste, je

dicterai. Cela vous est égal. Se peut-il que dans un pareil moment

vous vous inquiétiez du contenu de cette lettre?

-- Ce n'est pas ton affaire.

-- Sans doute, cela ne me regarde pas. Du reste, quelques lignes

suffiront: vous écrirez que conjointement avec Chatoff vous avez

répandu des proclamations, et que, à cet effet, vous vous serviez

notamment de Fedka, lequel avait trouvé un refuge chez vous. Ce

dernier point, celui qui concerne Fedka et son séjour dans votre

logis, est très important, le plus important même. Voyez, je suis

on ne peut plus franc avec vous.

-- Chatoff? Pourquoi Chatoff? Pour rien au monde je ne parlerai de

Chatoff.

-- Vous voilà encore! Qu'est-ce que cela vous fait? Vous ne pouvez

plus lui nuire.

-- Sa femme est revenue chez lui. Elle s'est éveillée et a envoyé

chez moi pour savoir où il est.

-- Elle vous a fait demander où il est? Hum! voilà qui ne vaut

rien. Elle est dans le cas d'envoyer de nouveau; personne ne doit

savoir que je suis ici...

L'inquiétude s'était emparée de Pierre Stépanovitch.

-- Elle ne le saura pas, elle s'est rendormie; Arina Prokhorovna,

la sage-femme, est chez elle.

-- Et... elle n'entendra pas, je pense? Vous savez, il faudrait

fermer en bas.

-- Elle n'entendra rien. Et, si Chatoff vient, je vous cacherai

dans l'autre chambre.

-- Chatoff ne viendra pas; vous écrirez qu'à cause de sa trahison

et de sa dénonciation, vous avez eu une querelle avec lui... ce

soir... et que vous êtes l'auteur de sa mort.

-- Il est mort! s'écria Kiriloff bondissant de surprise.

-- Aujourd'hui, vers huit heures du soir, ou plutôt hier, car il

est maintenant une heure du matin.

-- C'est toi qui l'as tué!... Hier déjà je prévoyais cela!

-- Comme c'était difficile à prévoir! Tenez, c'est avec ce

revolver (il sortit l'arme de sa poche comme pour la montrer, mais

il ne l'y remit plus et continua à la tenir dans sa main droite).

Vous êtes étrange pourtant, Kiriloff, vous saviez bien vous-même

qu'il fallait en finir ainsi avec cet homme stupide. Qu'y avait-il

donc à prévoir là? Je vous ai plus d'une fois mis les points sur

les i. Chatoff se préparait à dénoncer, j'avais l'oeil sur lui, on

ne pouvait pas le laisser faire. Vous étiez aussi chargé de le

surveiller, vous me l'avez dit vous-même, il y a trois semaines...

-- Tais-toi! Tu l'as assassiné, parce qu'à Genève il t'a craché au

visage!

-- Et pour cela, et pour autre chose encore. Pour bien autre

chose; du reste, sans aucune animosité. Pourquoi donc sauter en

l'air? Pourquoi ces grimaces? O-oh! Ainsi, voilà comme nous

sommes!...

Il se leva brusquement et se couvrit avec son revolver. Le fait

est que Kiriloff avait tout à coup saisi le sien chargé depuis le

matin et posé sur l'appui de la fenêtre. Pierre Stépanovitch se

mit en position et braqua son arme sur Kiriloff. Celui-ci eut un

sourire haineux.

-- Avoue, lâche, que tu as pris ton revolver parce que tu croyais

que j'allais te brûler la cervelle... Mais je ne te tuerai pas...

quoique... quoique...

Et de nouveau il fit mine de coucher en joue Pierre Stépanovitch;

se figurer qu'il allait tirer sur son ennemi était un plaisir

auquel il semblait n'avoir pas la force de renoncer. Toujours en

position, Pierre Stépanovitch attendit jusqu'au dernier moment,

sans presser la détente de son revolver, malgré le risque qu'il

courait de recevoir lui-même auparavant une balle dans le front:

de la part d'un «maniaque» on pouvait tout craindre. Mais à la fin

le «maniaque» haletant, tremblant, hors d'état de proférer une

parole, laissa retomber son bras.

À son tour, Pierre Stépanovitch abaissa son arme.

-- Vous vous êtes un peu amusé, en voilà assez, dit-il. -- Je

savais bien que c'était un jeu; seulement, il n'était pas sans

danger pour vous: j'aurais pu presser la détente.

Là-dessus, il se rassit assez tranquillement et, d'une main un peu

tremblante, il est vrai, se versa du thé. Kiriloff, après avoir

déposé son revolver sur la table, commença à se promener de long

en large.

-- Je n'écrirai pas que j'ai tué Chatoff, et... à présent je

n'écrirai rien. Il n'y aura pas de papier!

-- Il n'y en aura pas?

-- Non!

-- Quelle lâcheté et quelle bêtise! s'écria Pierre Stépanovitch

blême de colère. -- D'ailleurs, je le pressentais. Sachez que vous

ne me surprenez pas. Comme vous voudrez, pourtant. Si je pouvais

employer la force, je l'emploierais. Mais vous êtes un drôle,

poursuivit-il avec une fureur croissante. -- Jadis, vous nous avez

demandé de l'argent, vous nous avez fait toutes sortes de

promesses... seulement, je ne m'en irai pas d'ici sans avoir

obtenu un résultat quelconque, je verrai du moins comment vous

vous ferez sauter la cervelle.

-- Je veux que tu sortes tout de suite, dit Kiriloff allant se

placer résolument vis-à-vis du visiteur.

-- Non, je ne sortirai pas, répondit ce dernier qui saisit de

nouveau son revolver, -- maintenant peut-être, par colère et par

poltronnerie, vous voulez différer l'accomplissement de votre

projet, et demain vous irez nous dénoncer pour vous procurer

encore un peu d'argent, car cette délation vous sera payée. Le

diable m'emporte, les petites gens comme vous sont capables de

tout! Seulement, soyez tranquille, j'ai tout prévu: si vous canez,

si vous n'exécutez pas immédiatement votre résolution, je ne m'en

irai pas d'ici sans vous avoir troué le crâne avec ce revolver,

comme je l'ai fait au misérable Chatoff, que le diable vous

écorche!

-- Tu veux donc à toute force voir aussi mon sang?

-- Ce n'est pas par haine, comprenez-le bien; personnellement, je

n'y tiens pas. Je veux seulement sauvegarder notre oeuvre. On ne

peut pas compter sur l'homme, vous le voyez vous-même. Votre idée

de vous donner la mort est une fantaisie à laquelle je ne

comprends rien. Ce n'est pas moi qui vous l'ai fourrée dans la

tête, vous aviez déjà formé ce projet avant d'entrer en rapport

avec moi et, quand vous en avez parlé pour la première fois, ce

n'est pas à moi, mais à nos coreligionnaires politiques réfugiés à

l'étranger. Remarquez en outre qu'aucun d'eux n'a rien fait pour

provoquer de votre part une semblable confidence; aucun d'eux même

ne vous connaissait. C'est vous-même qui, de votre propre

mouvement, êtes allé leur faire part de la chose. Eh bien, que

faire, si, prenant en considération votre offre spontanée, on a

alors fondé là-dessus, avec votre consentement, -- notez ce point!

-- un certain plan d'action qu'il n'y a plus moyen maintenant de

modifier? La position que vous avez prise vis-à-vis de nous vous a

mis en mesure d'apprendre beaucoup de nos secrets. Si vous vous

dédisez, et que demain vous alliez nous dénoncer, il nous en

cuira, qu'en pensez-vous? Non, vous vous êtes engagé, vous avez

donné votre parole, vous avez reçu de l'argent. Il vous est

impossible de nier cela...

Pierre Stépanovitch parlait avec beaucoup de véhémence, mais

depuis longtemps déjà Kiriloff ne l'écoutait plus. Il était devenu

rêveur et marchait à grands pas dans la chambre.

-- Je plains Chatoff, dit-il en s'arrêtant de nouveau en face de

Pierre Stépanovitch.

-- Eh bien, moi aussi, je le plains, est-il possible que...

-- Tais-toi, infâme! hurla l'ingénieur avec un geste dont la

terrible signification n'était pas douteuse, -- je vais te tuer!

Pierre Stépanovitch recula par un mouvement brusque en même temps

qu'il avançait le bras pour se protéger.

-- Allons, allons, j'ai menti, j'en conviens, je ne le plains pas

du tout; allons, assez donc, assez!

Kiriloff se calma soudain et reprit sa promenade dans la chambre.

-- Je ne remettrai pas à plus tard; c'est maintenant même que je

veux me donner la mort: tous les hommes sont des coquins!

-- Eh bien! voilà, c'est une idée: sans doute tous les hommes sont

des coquins, et comme il répugne à un honnête homme de vivre dans

un pareil milieu, alors...

-- Imbécile, je suis un coquin comme toi, comme tout le monde, et

non un honnête homme. Il n'y a d'honnêtes gens nulle part.

-- Enfin il s'en est douté? Est-il possible, Kiriloff, qu'avec

votre esprit vous ayez attendu si longtemps pour comprendre que

tous les hommes sont les mêmes, que les différences qui les

distinguent tiennent non au plus ou moins d'honnêteté, mais

seulement au plus ou moins d'intelligence, et que si tous sont des

coquins (ce qui, du reste, ne signifie rien), il est impossible,

par conséquent, de n'être pas soi-même un coquin?

-- Ah! mais est-ce que tu ne plaisantes pas? demanda Kiriloff en

regardant son interlocuteur avec une certaine surprise. -- Tu

t'échauffes, tu as l'air de parler sérieusement... Se peut-il que

des gens comme toi aient des convictions?

-- Kiriloff, je n'ai jamais pu comprendre pourquoi vous voulez

vous tuer. Je sais seulement que c'est par principe... par suite

d'une conviction très arrêtée. Mais si vous éprouvez le besoin,

pour ainsi dire, de vous épancher, je suis à votre disposition...

Seulement il ne faut pas oublier que le temps passe...

-- Quelle heure est-il?

-- Juste deux heures, répondit Pierre Stépanovitch après avoir

regardé sa montre, et il alluma une cigarette.

«On peut encore s'entendre, je crois», pensait-il à part soi.

-- Je n'ai rien à te dire, grommela Kiriloff.

-- Je me rappelle qu'une fois vous m'avez expliqué quelque chose à

propos de Dieu; deux fois même. Si vous voulez vous brûler la

cervelle, vous deviendrez dieu, c'est cela, je crois?

-- Oui, je deviendrai dieu.

Pierre Stépanovitch ne sourit même pas; il attendait un

éclaircissement. Kiriloff fixa sur lui un regard fin.

-- Vous êtes un fourbe et un intrigant politique, votre but en

m'attirant sur le terrain de la philosophie est de dissiper ma

colère, d'amener une réconciliation entre nous et d'obtenir de

moi, quand je mourrai, une lettre attestant que j'ai tué Chatoff.

-- Eh bien, mettons que j'aie cette pensée canaille, répondit

Pierre Stépanovitch avec une bonhomie qui ne semblait guère

feinte, -- qu'est-ce que tout cela peut vous faire à vos derniers

moments, Kiriloff? Voyons, pourquoi nous disputons-nous, dites-le

moi, je vous prie? Chacun de nous est ce qu'il est: eh bien,

après? De plus, nous sommes tous deux...

-- Des vauriens.

-- Oui, soit, des vauriens. Vous savez que ce ne sont là que des

mots.

-- Toute ma vie j'ai voulu que ce ne fussent pas seulement des

mots. C'est pour cela que j'ai vécu. Et maintenant encore je

désire chaque jour que ce ne soient pas des mots.

-- Eh bien, quoi? chacun cherche à être le mieux possible. Le

poisson... je veux dire que chacun cherche le confort à sa façon;

voilà tout. C'est archiconnu depuis longtemps.

-- Le confort, dis-tu?

-- Allons, ce n'est pas la peine de discuter sur les mots.

-- Non, tu as bien dit; va pour le confort. Dieu est nécessaire et

par conséquent doit exister.

-- Allons, très bien.

-- Mais je sais qu'il n'existe pas et ne peut exister.

-- C'est encore plus vrai.

-- Comment ne comprends-tu pas qu'avec ces deux idées-là il est

impossible à l'homme de continuer à vivre?

-- Il doit se brûler la cervelle, n'est-ce pas?

-- Comment ne comprends-tu pas que c'est là une raison suffisante

pour se tuer? Tu ne comprends pas que parmi des milliers de

millions d'hommes il puisse s'en rencontrer un seul qui ne veuille

pas, qui soit incapable de supporter cela?

-- Tout ce que je comprends, c'est que vous hésitez, me semble-t-

il... C'est ignoble.

Kiriloff ne parut pas avoir entendu ces mots.

-- L'idée a aussi dévoré Stavroguine, observa-t-il d'un air morne

en marchant dans la chambre.

Pierre Stépanovitch dressa l'oreille.

-- Comment? Quelle idée? Il vous a lui-même dit quelque chose?

-- Non, mais je l'ai deviné. Si Stavroguine croit, il ne croit pas

qu'il croie. S'il ne croit pas, il ne croit pas qu'il ne croie

pas.

-- Il y a autre chose encore chez Stavroguine, quelque chose d'un

peu plus intelligent que cela... bougonna Pierre Stépanovitch

inquiet du tour qu'avait pris la conversation et de la pâleur de

Kiriloff.

«Le diable m'emporte, il ne se tuera pas», songeait-il, «je

l'avais toujours pressenti; c'est une extravagance cérébrale et

rien de plus; quelles fripouilles que ces gens-là!»

-- Tu es le dernier qui sers avec moi: je désire que nous ne nous

séparions pas en mauvais termes, fit Kiriloff avec une sensibilité

soudaine.

Pierre Stépanovitch ne répondit pas tout de suite. «Le diable

m'emporte, qu'est-ce encore que cela?» se dit-il.

-- Croyez, Kiriloff, que je n'ai rien contre vous comme homme

privé, et que toujours...

-- Tu es un vaurien et un esprit faux. Mais je suis tel que toi et

je me tuerai, tandis que toi, tu continueras à vivre.

-- Vous voulez dire que j'ai trop peu de coeur pour me donner la

mort?

Était-il avantageux ou nuisible de continuer dans un pareil moment

une conversation semblable? Pierre Stépanovitch n'avait pas encore

pu décider cette question, et il avait résolu de «s'en remettre

aux circonstances». Mais le ton de supériorité pris par Kiriloff

et le mépris nullement dissimulé avec lequel l'ingénieur ne

cessait de lui parler l'irritaient maintenant plus encore qu'au

début de leur entretien. Peut-être un homme qui n'avait plus

qu'une heure à vivre (ainsi en jugeait, malgré tout, Pierre

Stépanovitch) lui apparaissait-il déjà comme un demi cadavre dont

il était impossible de tolérer plus longtemps les impertinences.

-- À ce qu'il me semble, vous prétendez m'écraser de votre

supériorité parce que vous allez vous tuer?

Kiriloff n'entendit pas cette observation.

-- Ce qui m'a toujours étonné, c'est que tous les hommes

consentent à vivre.

-- Hum, soit, c'est une idée, mais...

-- Singe, tu acquiesces à mes paroles pour m'amadouer. Tais-toi,

tu ne comprendras rien. Si Dieu n'existe pas, je suis dieu.

-- Vous m'avez déjà dit cela, mais je n'ai jamais pu le

comprendre: pourquoi êtes-vous dieu?

-- Si Dieu existe, tout dépend de lui, et je ne puis rien en

dehors de sa volonté. S'il n'existe pas, tout dépend de moi, et je

suis tenu d'affirmer mon indépendance.

-- Votre indépendance? Et pourquoi êtes-vous tenu de l'affirmer?

-- Parce que je suis devenu entièrement libre. Se peut-il que, sur

toute l'étendue de la planète, personne, après avoir supprimé Dieu

et acquis la certitude de son indépendance, n'ose se montrer

indépendant dans le sens le plus complet du mot? C'est comme si un

pauvre, ayant fait un héritage, n'osait s'approcher du sac et

craignait d'être trop faible pour l'emporter. Je veux manifester

mon indépendance. Dussé-je être le seul, je le ferai.

-- Eh bien, faites-le.

-- Je suis tenu de me brûler la cervelle, parce que c'est en me

tuant que j'affirmerai mon indépendance de la façon la plus

complète.

-- Mais vous ne serez pas le premier qui se sera tué; bien des

gens se sont suicidés.

-- Ils avaient des raisons. Mais d'hommes qui se soient tués sans

aucun motif et uniquement pour attester leur indépendance, il n'y

en a pas encore eu: je serai le premier.

«Il ne se tuera pas», pensa de nouveau Pierre Stépanovitch.

-- Savez-vous une chose? observa-t-il d'un ton agacé, -- à votre

place, pour manifester mon indépendance, je tuerais un autre que

moi. Vous pourriez de la sorte vous rendre utile. Je vous

indiquerai quelqu'un, si vous n'avez pas peur. Alors, soit, ne

vous brûlez pas la cervelle aujourd'hui. Il y a moyen de

s'arranger.

-- Tuer un autre, ce serait manifester mon indépendance sous la

forme la plus basse, et tu es là tout entier. Je ne te ressemble

pas: je veux atteindre le point culminant de l'indépendance et je

me tuerai.

«Il a trouvé ça tout seul», grommela avec colère Pierre

Stépanovitch.

-- Je suis tenu d'affirmer mon incrédulité, poursuivit Kiriloff en

marchant à grands pas dans la chambre. -- À mes yeux, il n'y a pas

de plus haute idée que la négation de Dieu. J'ai pour moi

l'histoire de l'humanité. L'homme n'a fait qu'inventer Dieu, pour

vivre sans se tuer: voilà le résumé de l'histoire universelle

jusqu'à ce moment. Le premier, dans l'histoire du monde, j'ai

repoussé la fiction de l'existence de Dieu. Qu'on le sache une

fois pour toutes.

«Il ne se tuera pas», se dit Pierre Stépanovitch angoissé.

-- Qui est-ce qui saura cela? demanda-t-il avec une nuance

d'ironie. -- Il n'y a ici que vous et moi; peut-être voulez-vous

parler de Lipoutine?

-- Tous le sauront. Il n'y a pas de secret qui ne se découvre.

_Celui-là _l'a dit.

Et, dans un transport fébrile, il montra l'image du Sauveur,

devant laquelle brûlait une lampe. Pierre Stépanovitch se fâcha

pour tout de bon.

-- Vous croyez donc toujours en Lui, et vous avez allumé une

lampe; «à tout hasard», sans doute?

L'ingénieur ne répondit pas.

-- Savez-vous que, selon moi, vous croyez encore plus qu'un pope?

-- En qui? En _Lui? _Écoute, dit en s'arrêtant Kiriloff dont les

yeux immobiles regardaient devant lui avec une expression

extatique. -- Écoute une grande idée: il y a eu un jour où trois

croix se sont dressées au milieu de la terre. L'un des crucifiés

avait une telle foi qu'il dit à l'autre: «Tu seras aujourd'hui

avec moi dans le paradis.» La journée finit, tous deux moururent,

et ils ne trouvèrent ni paradis, ni résurrection. La prophétie ne

se réalisa pas. Écoute: cet homme était le plus grand de toute la

terre, elle lui doit ce qui la fait vivre. La planète tout

entière, avec tout ce qui la couvre, -- sans cet homme, -- n'est

que folie. Ni avant, ni après lui, son pareil ne s'est jamais

rencontré, et cela même tient du prodige. Oui, c'est un miracle

que l'existence unique de cet homme dans la suite des siècles.

S'il en est ainsi, si les lois de la nature n'ont même pas épargné

_Celui-là_, si elles n'ont pas même eu pitié de leur chef-

d'oeuvre, mais l'ont fait vivre lui aussi au milieu du mensonge et

mourir pour un mensonge, c'est donc que la planète est un mensonge

et repose sur un mensonge, sur une sotte dérision. Par conséquent

les lois de la nature sont elles-mêmes une imposture et une farce

diabolique. Pourquoi donc vivre, réponds, si tu es un homme?

-- C'est un autre point de vue. Il me semble que vous confondez

ici deux causes différentes, et c'est très fâcheux. Mais

permettez, eh bien, mais si vous êtes dieu? Si vous êtes détrompé,

vous avez compris que toute l'erreur est dans la croyance à

l'ancien dieu.

-- Enfin tu as compris! s'écria Kiriloff enthousiasmé. -- On peut

donc comprendre, si même un homme comme toi a compris! Tu

comprends maintenant que le salut pour l'humanité consiste à lui

prouver cette pensée. Qui la prouvera? Moi! Je ne comprends pas

comment jusqu'à présent l'athée a pu savoir qu'il n'y a point de

Dieu et ne pas se tuer tout de suite! Sentir que Dieu n'existe

pas, et ne pas sentir du même coup qu'on est soi-même devenu dieu,

c'est une absurdité, autrement on ne manquerait pas de se tuer. Si

tu sens cela, tu es un tzar, et, loin de te tuer, tu vivras au

comble de la gloire. Mais celui-là seul, qui est le premier, doit

absolument se tuer; sans cela, qui donc commencera et le prouvera?

C'est moi qui me tuerai absolument, pour commencer et prouver. Je

ne suis encore dieu que par force et je suis malheureux, car je

suis _obligé_ d'affirmer ma liberté. Tous sont malheureux parce

que tous ont peur d'affirmer leur liberté. Si l'homme jusqu'à

présent a été si malheureux et si pauvre, c'est parce qu'il

n'osait pas se montrer libre dans la plus haute acception du mot,

et qu'il se contentait d'une insubordination d'écolier. Je suis

terriblement malheureux, car j'ai terriblement peur. La crainte

est la malédiction de l'homme... Mais je manifesterai mon

indépendance, je suis tenu de croire que je ne crois pas. Je

commencerai, je finirai, et j'ouvrirai la porte. Et je sauverai.

Cela seul sauvera tous les hommes et transformera physiquement la

génération suivante; car, autant que j'en puis juger, sous sa

forme physique actuelle il est impossible à l'homme de se passer

de l'ancien dieu. J'ai cherché pendant trois ans l'attribut de ma

divinité et je l'ai trouvé: l'attribut de ma divinité, c'est

l'indépendance! C'est tout ce par quoi je puis montrer au plus

haut degré mon insubordination, ma nouvelle et terrible liberté.

Car elle est terrible. Je me tuerai pour affirmer mon

insubordination, ma nouvelle et terrible liberté.

Son visage était d'une pâleur étrange, et son regard avait une

fixité impossible à supporter. Il semblait être dans un accès de

fièvre chaude. Pierre Stépanovitch crut qu'il allait s'abattre sur

le parquet.

Dans cet état d'exaltation, Kiriloff prit soudain la résolution la

plus inattendue.

-- Donne une plume! cria-t-il; -- dicte, je signerai tout.

J'écrirai même que j'ai tué Chatoff. Dicte pendant que cela

m'amuse. Je ne crains pas les pensées d'esclaves arrogants! Tu

verras toi-même que tout le mystère se découvrira! Et tu seras

écrasé... Je crois! Je crois!

Pierre Stépanovitch, qui tremblait pour le succès de son

entreprise, saisit l'occasion aux cheveux; quittant aussitôt sa

place, il alla chercher de l'encre et du papier, puis se mit à

dicter:

«Je soussigné, Alexis Kiriloff, déclare...»

-- Attends! Je ne veux pas! À qui est-ce que je déclare?

Une sorte de frisson fiévreux agitait les membres de Kiriloff. Il

était absorbé tout entier par cette déclaration et par une idée

subite qui, au moment de l'écrire, venait de s'offrir à lui:

c'était comme une issue vers laquelle s'élançait, pour un instant

du moins, son esprit harassé.

-- À qui est-ce que je déclare? Je veux savoir à qui!

-- À personne, à tout le monde, au premier qui lira cela. À quoi

bon préciser? À l'univers entier!

--À l'univers entier? Bravo! Et qu'il n'y ait pas de repentir. Je

ne veux pas faire amende honorable; je ne veux pas m'adresser à

l'autorité!

-- Mais non, non, il ne s'agit pas de cela, au diable l'autorité!

Eh bien, écrivez donc, si votre résolution est sérieuse!...

répliqua vivement Pierre Stépanovitch impatienté.

-- Arrête! Je veux dessiner d'abord une tête qui leur tire la

langue.

-- Eh! quelle niaiserie! Pas besoin de dessin, on peut exprimer

tout cela rien que par le ton.

-- Par le ton? C'est bien. Oui, par le ton, par le ton! Dicte par

le ton!

«Je soussigné, Alexis Kiriloff, -- commença d'une voix ferme et

impérieuse Pierre Stépanovitch; en même temps, penché sur l'épaule

de l'ingénieur, il suivait des yeux chaque lettre que celui-ci

traçait d'une main frémissante, -- je soussigné, Alexis Kiriloff,

déclare qu'aujourd'hui, -- octobre, entre sept et huit heures du

soir, j'ai assassiné dans le parc l'étudiant Chatoff comme traître

et auteur d'une dénonciation au sujet des proclamations et de

Fedka, lequel a logé pendant dix jours chez nous, dans la maison

Philippoff. Moi-même aujourd'hui je me brûle la cervelle, non que

je me repente ou que j'aie peur de vous, mais parce que, déjà à

l'étranger, j'avais formé le dessein de mettre fin à mes jours.»

-- Rien que cela? s'écria Kiriloff étonné, indigné même.

-- Pas un mot de plus! répondit Pierre Stépanovitch, et il voulut

lui arracher le document.

-- Attends! reprit l'ingénieur, appuyant avec force sa main sur le

papier. -- Attends! c'est absurde! Je veux dire avec qui j'ai tué.

Pourquoi Fedka? Et l'incendie? Je veux tout, et j'ai envie de les

insulter encore par le ton, par le ton!

-- C'est assez, Kiriloff, je vous assure que cela suffit! dit

d'une voix presque suppliante Pierre Stépanovitch tremblant que

l'ingénieur ne déchirât le papier: -- pour qu'ils ajoutent foi à

la déclaration, elle doit être conçue en termes aussi vagues et

aussi obscurs que possible. Il ne faut montrer qu'un petit coin de

la vérité, juste assez pour mettre leur imagination en campagne.

Ils se tromperont toujours mieux eux-mêmes que nous ne pourrions

les tromper, et, naturellement, ils croiront plus à leurs erreurs

qu'à nos mensonges. C'est pourquoi ceci est on ne peut mieux, on

ne peut mieux! Donnez! Il n'y a rien à ajouter, c'est admirable

ainsi; donnez, donnez!

Il fit une nouvelle tentative pour prendre le papier. Kiriloff

écoutait en écarquillant ses yeux; il avait l'air d'un homme qui

tend tous les ressorts de son esprit, mais qui n'est plus en état

de comprendre.

-- Eh! diable! fit avec une irritation soudaine Pierre

Stépanovitch, -- mais il n'a pas encore signé! Qu'est-ce que vous

avez à me regarder ainsi? Signez!

-- Je veux les injurier... grommela Kiriloff, pourtant il prit la

plume et signa.

-- Mettez au-dessous: Vive la République! cela suffira.

-- Bravo! s'écria l'ingénieur enthousiasmé. -- Vive la République

démocratique, sociale et universelle, ou la mort!... Non, non, pas

cela. -- Liberté, égalité, fraternité, ou la mort! Voilà, c'est

mieux, c'est mieux.

Et il écrivit joyeusement cette devise au-dessous de sa signature.

-- Assez, assez, ne cessait de répéter Pierre Stépanovitch.

-- Attends, encore quelque chose... Tu sais, je vais signer une

seconde fois, en français: «de Kiriloff, gentilhomme russe et

citoyen du monde» Ha, ha, ha! Non, non, non, attends! poursuivit-

il quand son hilarité se fut calmée, -- j'ai trouvé mieux que

cela, _eurêka:_ «Gentilhomme séminariste russe et citoyen du monde

civilisé!» Voilà qui vaut mieux que tout le reste...

Puis, quittant tout à coup le divan sur lequel il était assis, il

courut prendre son revolver sur la fenêtre et s'élança dans la

chambre voisine où il s'enferma. Pierre Stépanovitch, les yeux

fixés sur la porte de cette pièce, resta songeur pendant une

minute.

«Dans l'instant présent il peut se tuer, mais s'il se met à

penser, c'est fini, il ne se tuera pas.»

En attendant, il prit un siège et examina le papier. Cette lecture

faite à tête reposée le confirma dans l'idée que la rédaction du

document était très satisfaisante:

-- «Qu'est-ce qu'il faut pour le moment? Il faut les dérouter, les

lancer sur une fausse piste. Le parc? Il n'y en a pas dans la

ville; ils finiront par se douter qu'il s'agit du parc de

Skvorechniki, mais il se passera du temps avant qu'ils arrivent à

cette conclusion. Les recherches prendront aussi du temps. Voilà

qu'ils découvrent le cadavre: c'est la preuve que la déclaration

ne mentait pas. Mais si elle est vraie pour Chatoff, elle doit

l'être aussi pour Fedka. Et qu'est-ce que Fedka? Fedka, c'est

l'incendie, c'est l'assassinat des Lébiadkine; donc, tout est

sorti d'ici, de la maison Philippoff, et ils ne s'étaient aperçus

de rien, tout leur avait échappé -- voilà qui va leur donner le

vertige! Ils ne penseront même pas aux _nôtres;_ ils ne verront

que Chatoff, Kiriloff, Fedka et Lébiadkine. Et pourquoi tous ces

gens là se sont-ils tués les uns les autres? -- encore une petite

question que je leur dédie. Eh! diable, mais on n'entend pas de

détonation!...»

Tout en lisant, tout en admirant la beauté de son travail

littéraire, il ne cessait d'écouter, en proie à des transes

cruelles, et -- tout à coup la colère s'empara de lui. Dévoré

d'inquiétude, il regarda l'heure à sa montre: il se faisait tard;

dix minutes s'étaient écoulées depuis que Kiriloff avait quitté la

chambre... Il prit la bougie et se dirigea vers la porte de la

pièce où l'ingénieur s'était enfermé. Au moment où il s'en

approchait, l'idée lui vint que la bougie tirait à sa fin, que

dans vingt minutes elle serait entièrement consumée, et qu'il n'y

en avait pas d'autre. Il colla tout doucement son oreille à la

serrure et ne perçut pas le moindre bruit. Tout à coup il ouvrit

la porte et haussa un peu la bougie: quelqu'un s'élança vers lui

en poussant une sorte de rugissement. Il claqua la porte de toute

sa force et se remit aux écoutes, mais il n'entendit plus rien --

de nouveau régnait un silence de mort.

Il resta longtemps dans cette position, ne sachant à quoi se

résoudre et tenant toujours le chandelier à la main. La porte

n'avait été ouverte que durant une seconde, aussi n'avait-il

presque rien vu; pourtant le visage de Kiriloff qui se tenait

debout au fond de la chambre, près de la fenêtre, et la fureur de

bête fauve avec laquelle ce dernier avait bondi vers lui, -- cela,

Pierre Stépanovitch avait pu le remarquer. Un frisson le saisit,

il déposa en toute hâte la bougie sur la table, prépara son

revolver, et, marchant sur la pointe des pieds, alla vivement se

poster dans le coin opposé, de façon à n'être pas surpris par

Kiriloff, mais au contraire à le prévenir, si celui-ci, animé de

sentiments hostiles, faisait brusquement irruption dans la

chambre.

Quant au suicide, Pierre Stépanovitch à présent n'y croyait plus

du tout! «Il était au milieu de la chambre et réfléchissait»,

pensait-il. «D'ailleurs, cette pièce sombre, terrible... il a

poussé un cri féroce et s'est précipité vers moi -- cela peut

s'expliquer de deux manières: ou bien je l'ai dérangé au moment où

il allait presser la détente, ou... ou bien il était en train de

se demander comment il me tuerait. Oui, c'est cela, voilà à quoi

il songeait. Il sait que je ne m'en irai pas d'ici avant de lui

avoir fait son affaire, si lui-même n'a pas le courage de se

brûler la cervelle, -- donc, pour ne pas être tué par moi, il faut

qu'il me tue auparavant... Et le silence qui règne toujours là!

C'est même effrayant: il ouvrira tout d'un coup la porte... Ce

qu'il y a de dégoûtant, c'est qu'il croit en Dieu plus qu'un

pope... Jamais de la vie il ne se suicidera!... Il y a beaucoup de

ces esprits-là maintenant. Fripouille! Ah! diable, la bougie, la

bougie! dans un quart d'heure elle sera entièrement consumée... Il

faut en finir; coûte que coûte, il faut en finir... Eh bien, à

présent je peux le tuer... Avec ce papier, on ne me soupçonnera

jamais de l'avoir assassiné: je pourrai disposer convenablement le

cadavre, l'étendre sur le parquet, lui mettre dans la main un

revolver déchargé; tout le monde croira qu'il s'est lui-même...

Ah! diable, comment donc le tuer? Quand j'ouvrirai la porte, il

s'élancera encore et me tirera dessus avant que j'aie pu faire

usage de mon arme. Eh, diable, il me manquera, cela va s'en dire!»

Sa situation était atroce, car il ne pouvait se résoudre à prendre

un parti dont l'urgence, l'inéluctable nécessité s'imposait à son

esprit. À la fin pourtant il saisit la bougie et de nouveau

s'approcha de la porte, le revolver au poing. Sa main gauche se

posa sur le bouton de la serrure; cette main tenait le chandelier;

le bouton rendit un son aigre. «Il va tirer!» pensa Pierre

Stépanovitch. Il poussa la porte d'un violent coup de pied, leva

la bougie et tendit son revolver devant lui; mais ni détonation,

ni cri... Il n'y avait personne dans la chambre.

Il frissonna. La pièce ne communiquait avec aucune autre, toute

évasion était impossible. Il haussa davantage la bougie et regarda

attentivement: personne. «Kiriloff!» fit-il, d'abord à demi-voix,

puis plus haut; cet appel resta sans réponse.

«Est-ce qu'il se serait sauvé par la fenêtre?»

Le fait est qu'un vasistas était ouvert. «C'est absurde, il n'a

pas pu s'esquiver par là.» Il traversa toute la chambre, alla

jusqu'à la fenêtre: «Non, c'est impossible.» Il se retourna

brusquement, et un spectacle inattendu le fit tressaillir.

Contre le mur opposé aux fenêtres, à droite de la porte, il y

avait une armoire. À droite de cette armoire, dans l'angle qu'elle

formait avec le mur se tenait debout Kiriloff, et son attitude

était des plus étranges: roide, immobile, il avait les mains sur

la couture du pantalon, la tête un peu relevée, la nuque collée au

mur; on aurait dit qu'il voulait s'effacer, se dissimuler tout

entier dans ce coin. D'après tous les indices, il se cachait, mais

il n'était guère possible de s'en assurer. Se trouvant un peu sur

le côté, Pierre Stépanovitch ne pouvait distinguer nettement que

les parties saillantes de la figure. Il hésitait encore à

s'approcher pour mieux examiner l'ingénieur et découvrir le mot de

cette énigme. Son coeur battait avec force... Tout à coup à la

stupeur succéda chez lui une véritable rage: il s'arracha de sa

place, se mit à crier et courut furieux vers l'effrayante vision.

Mais quand il fut arrivé auprès d'elle, il s'arrêta plus terrifié

encore que tout à l'heure. Une circonstance surtout l'épouvantait:

il avait crié, il s'était élancé ivre de colère vers Kiriloff, et,

malgré cela, ce dernier n'avait pas bougé, n'avait pas remué un

seul membre, -- une figure de cire n'aurait pas gardé une

immobilité plus complète. La tête était d'une pâleur

invraisemblable, les yeux noirs regardaient fixement un point dans

l'espace. Baissant et relevant tour à tour la bougie, Pierre

Stépanovitch promena la lumière sur le visage tout entier; soudain

il s'aperçut que Kiriloff, tout en regardant devant lui, le voyait

du coin de l'oeil, peut-être même l'observait. Alors l'idée lui

vint d'approcher la flamme de la frimousse du «coquin» et de le

brûler pour voir ce qu'il ferait. Tout à coup il lui sembla que le

menton de Kiriloff s'agitait et qu'un sourire moqueur glissait sur

ses lèvres, comme si l'ingénieur avait deviné la pensée de son

ennemi. Tremblant, ne se connaissant plus, celui-ci empoigna avec

force l'épaule de Kiriloff.

La scène suivante fut si affreuse et se passa si rapidement

qu'elle ne laissa qu'un souvenir confus et incertain dans l'esprit

de Pierre Stépanovitch. Il n'avait pas plus tôt touché Kiriloff

que l'ingénieur, se baissant par un mouvement brusque, lui

appliqua sur les mains un coup de tête qui l'obligea à lâcher la

bougie. Le chandelier tomba avec bruit sur le parquet, et la

lumière s'éteignit. Au même instant un cri terrible fut poussé par

Pierre Stépanovitch qui sentait une atroce douleur au petit doigt

de sa main gauche. Hors de lui, il se servit de son revolver comme

d'une massue et de toute sa force en asséna trois coups sur la

tête de Kiriloff qui s'était serré contre lui et lui mordait le

doigt. Voilà tout ce que put se rappeler plus tard le héros de

cette aventure. À la fin, il dégagea son doigt et s'enfuit comme

un perdu en cherchant à tâtons son chemin dans l'obscurité. Tandis

qu'il se sauvait, de la chambre arrivaient à ses oreilles des cris

effrayants:

-- Tout de suite, tout de suite, tout de suite, tout de suite!...

Dix fois cette exclamation retentit, mais Pierre Stépanovitch

courait toujours, et il était déjà dans le vestibule quand éclata

une détonation formidable. Alors il s'arrêta, réfléchit pendant

cinq minutes, puis rentra dans l'appartement. Il fallait en

premier lieu se procurer de la lumière. Retrouver le chandelier

n'était pas le difficile, il n'y avait qu'à chercher par terre, à

droite de l'armoire; mais avec quoi rallumer le bout de bougie? Un

vague souvenir s'offrit tout à coup à l'esprit de Pierre

Stépanovitch: il se rappela que la veille, lorsqu'il s'était

précipité dans la cuisine pour s'expliquer avec Fedka, il lui

semblait avoir aperçu une grosse boîte d'allumettes chimiques

placée sur une tablette dans un coin. S'orientant de son mieux à

travers les ténèbres, il finit par trouver l'escalier qui

conduisait à la cuisine. Sa mémoire ne l'avait pas trompé: la

boîte d'allumettes était juste à l'endroit où il croyait l'avoir

vue la veille; elle n'avait pas encore été entamée, il la

découvrit en tâtonnant. Sans prendre le temps de s'éclairer, il

remonta en toute hâte. Quand il fut de nouveau près de l'armoire,

à la place même où il avait frappé Kiriloff avec son revolver pour

lui faire lâcher prise, alors seulement il se rappela son doigt

mordu, et au même instant il y sentit une douleur presque

intolérable. Serrant les dents, il ralluma tant bien que mal le

bout de bougie, le remit dans le chandelier et promena ses regards

autour de lui: près du vasistas ouvert, les pieds tournés vers le

coin droit de la chambre, gisait le cadavre de Kiriloff.

L'ingénieur s'était tiré un coup de revolver dans la tempe droite,

la balle avait traversé le crâne, et elle était sortie au-dessus

de la tempe gauche. Ça et là on voyait des éclaboussures de sang

et de cervelle. L'arme était restée dans la main du suicidé. La

mort avait dû être instantanée. Quand il eût tout examiné avec le

plus grand soin, Pierre Stépanovitch sortit sur la pointe des

pieds, ferma la porte et, de retour dans la première pièce, déposa

la bougie sur la table. Après réflexion, il se dit qu'elle ne

pouvait causer d'incendie, et il se décida à ne pas la souffler.

Une dernière fois il jeta les yeux sur la déclaration du défunt,

et un sourire machinal lui vient aux lèvres. Ensuite, marchant

toujours sur la pointe des pieds, il quitta l'appartement et se

glissa hors de la maison par l'issue dérobée.

Les possédés · 第 97 / 104 题