_UNE NUIT LABORIEUSE._
I
Dans la journée, Virguinsky passa deux heures à courir chez tous
les _nôtres:_ il voulait leur dire que Chatoff ne dénoncerait
certainement pas, attendu que sa femme était revenue chez lui,
qu'un enfant lui était né, et que, «connaissant le coeur humain»,
on ne pouvait pas en ce moment le considérer comme un homme
dangereux. Mais, à son extrême regret, il trouva buisson creux
presque partout; seuls Erkel et Liamchine étaient chez eux. Le
premier fixa ses yeux clairs sur le visiteur et l'écouta en
silence. Lorsque Virguinsky lui demanda nettement s'il irait au
rendez-vous à six heures, il répondit avec le plus franc sourire
que cela ne pouvait faire aucun doute.
Liamchine était couché et paraissait très sérieusement malade; il
avait tiré la couverture sur sa tête. L'arrivée de Virguinsky
l'épouvanta; dès que celui-ci eut pris la parole, le Juif sortit
brusquement ses bras du lit et se mit à les agiter en suppliant
qu'on le laissât en repos. Néanmoins il écouta jusqu'au bout tout
ce qu'on lui dit de Chatoff, et la nouvelle que Virguinsky avait
vainement cherché à voir les _nôtres_ produisit sur lui une
impression extraordinaire. Il savait déjà (par Lipoutine) la mort
de Fedka, et il en parla avec agitation au visiteur qui, à son
tour, fut très frappé de cet événement. À la question: «Faut-il ou
non aller là?» Liamchine répondit, en remuant de nouveau les bras,
qu'il était en dehors de tout, qu'il ne savait rien, et qu'on
devait le laisser tranquille.
Virguinsky revint chez lui fort oppressé, fort inquiet; il lui en
coûtait aussi de ne pouvoir se confier à sa famille, car il avait
coutume de tout dire à sa femme, et si en ce moment une nouvelle
idée, un nouveau moyen d'arranger les choses à l'amiable ne
s'était fait jour dans son cerveau échauffé, il se serait peut-
être mis au lit comme Liamchine. Mais la pensée qui venait de
s'offrir à son esprit lui donna des forces, et même, dans son
impatience de mettre ce projet à exécution, il partit avant
l'heure pour le lieu du rendez-vous.
C'était un endroit très sombre situé à l'extrémité de l'immense
parc des Stavroguine. Plus tard je suis allé exprès le visiter;
qu'il devait paraître morne par cette humide soirée d'automne! Là
commençait un ancien bois de réserve; les énormes pins séculaires
formaient des tâches noires dans l'obscurité. Celle-ci était telle
qu'à deux pas on pouvait à peine se voir, mais Pierre Stépanovitch
et Lipoutine arrivèrent avec des lanternes; ensuite Erkel en
apporta une aussi. À une époque fort reculée et pour un motif que
j'ignore, on avait construit dans ce lieu, avec des pierres de
roche non équarries, une grotte d'un aspect assez bizarre. La
table et les petits bancs qui se trouvaient dans l'intérieur de
cette grotte étaient depuis longtemps en proie à la pourriture. À
deux cents pas à droite finissait le troisième étang du parc. Les
trois pièces d'eau se faisaient suite: entre la première qui
commençait tout près de l'habitation et la dernière qui se
terminait tout au bout du parc il y avait plus d'une verste de
distance. Il n'était pas à présumer qu'un bruit quelconque, un cri
ou même un coup de feu pût parvenir aux oreilles des quelques
personnes résidant encore dans la maison Stavroguine. Depuis le
départ de Nicolas Vsévolodovitch et celui d'Alexis Egoritch, il ne
restait plus là que cinq ou six individus, des domestiques
invalides, pour ainsi dire. En tout cas, à supposer même que ces
gens entendissent des cris, des appels désespérés, on pouvait être
presque sûr que pas un ne quitterait son poêle pour courir au
secours.
À six heures vingt, tous se trouvèrent réunis, à l'exception
d'Erkel, qui avait été chargé d'aller chercher Chatoff. Cette
fois, Pierre Stépanovitch ne se fit pas attendre; il vint
accompagné de Tolkatchenko. Ce dernier était fort soucieux; sa
résolution de parade, sa jactance effrontée avaient complètement
disparu. Il ne quittait pas Pierre Stépanovitch, à qui tout d'un
coup il s'était mis à témoigner un dévouement sans bornes: à
chaque instant il s'approchait de lui d'un air affairé et lui
parlait à voix basse, mais l'autre ne répondait pas ou grommelait
d'un ton fâché quelques mots pour se débarrasser de son
interlocuteur.
Chigaleff et Virguinsky arrivèrent plusieurs minutes avant Pierre
Stépanovitch, et, dès que celui-ci parut, ils se retirèrent un peu
à l'écart sans proférer un seul mot; ce silence était évidemment
prémédité. Verkhovensky leva sa lanterne et alla les regarder sous
le nez avec un sans façon insultant. «Ils veulent parler», pensa-
t-il.
-- Liamchine n'est pas là? demanda ensuite Pierre Stépanovitch à
Virguinsky. -- Qui est-ce qui a dit qu'il était malade?
Liamchine, qui se tenait caché derrière un arbre, se montra
soudain.
-- Présent! fit-il.
Le Juif avait revêtu un paletot d'hiver, et un plaid l'enveloppait
des pieds à la tête, en sorte que, même avec une lanterne, il
n'était pas facile de distinguer ses traits.
-- Alors il ne manque que Lipoutine?
À ces mots, Lipoutine sortit silencieusement de la grotte. Pierre
Stépanovitch leva de nouveau sa lanterne.
-- Pourquoi vous étiez-vous fourré là? Pourquoi ne sortiez-vous
pas?
-- Je suppose que nous conservons tous la liberté... de nos
mouvements, murmura Lipoutine qui, du reste, ne se rendait pas
bien compte de ce qu'il voulait dire.
-- Messieurs, commença Pierre Stépanovitch en élevant la voix, ce
qui fit sensation, car jusqu'alors tous avaient parlé bas; -- vous
comprenez bien, je pense, que l'heure des délibérations est
passée. Tout a été dit, réglé, arrêté dans la séance d'hier. Mais
peut-être, si j'en juge par les physionomies, quelqu'un de vous
désire prendre la parole; en ce cas je le prie de se dépêcher. Le
diable m'emporte, nous n'avons pas beaucoup de temps, et Erkel
peut l'amener d'un moment à l'autre...
-- Il l'amènera certainement, observa Tolkatchenko.
-- Si je ne me trompe, tout d'abord devra avoir lieu la remise de
la typographie? demanda Lipoutine sans bien savoir pourquoi il
posait cette question.
-- Eh bien, naturellement, on ne laisse pas perdre ses affaires,
répondit Pierre Stépanovitch en dirigeant un jet de lumière sur le
visage de Lipoutine. -- Mais hier il a été décidé d'un commun
accord qu'on n'emporterait pas la presse aujourd'hui. Qu'il vous
indique seulement l'endroit où il l'a enterrée; plus tard nous
l'exhumerons nous-mêmes. Je sais qu'elle est enfouie ici quelque
part, à dix pas d'un des coins de cette grotte... Mais, le diable
m'emporte, comment donc avez-vous oublié cela, Lipoutine? Il a été
convenu que vous iriez seul à sa rencontre et qu'ensuite nous
sortirions... Il est étrange que vous fassiez cette question, ou
bien est-ce que vous parlez pour ne rien dire?
La figure de Lipoutine s'assombrit, mais il ne répliqua pas. Tous
se turent. Le vent agitait les cimes des pins.
-- J'espère pourtant, messieurs, que chacun accomplira son devoir,
déclara impatiemment Pierre Stépanovitch.
-- Je sais que la femme de Chatoff est arrivée chez lui et qu'elle
vient d'avoir un enfant, dit soudain Virguinsky, dont l'émotion
était telle qu'il pouvait à peine parler. -- Connaissant le coeur
humain... on peut être sûr qu'à présent il ne dénoncera pas... car
il est heureux... En sorte que tantôt je suis allé chez tout le
monde, mais je n'ai trouvé personne... en sorte que maintenant il
n'y a peut-être plus rien à faire...
La respiration lui manquant, il dut s'arrêter.
Pierre Stépanovitch s'avança vivement vers lui.
-- Si vous, monsieur Virguinsky, vous deveniez heureux tout d'un
coup, renonceriez-vous, -- je ne dis pas à dénoncer, il ne peut
être question de cela, -- mais à accomplir un dangereux acte de
civisme dont vous auriez conçu l'idée avant d'être heureux, et que
vous considèreriez comme un devoir, comme une obligation pour
vous, quelques risques qu'il dût faire courir à votre bonheur?
-- Non, je n'y renoncerais pas! Pour rien au monde je n'y
renoncerais! répondit avec une chaleur fort maladroite Virguinsky.
-- Plutôt que d'être un lâche, vous préfèreriez redevenir
malheureux?
-- Oui, oui... Et même tout au contraire... je voudrais être un
parfait lâche... c'est-à-dire non... pas un lâche, mais au
contraire être tout à fait malheureux plutôt que lâche.
-- Eh bien, sachez que Chatoff considère cette dénonciation comme
un exploit civique, comme un acte impérieusement exigé par ses
principes, et la preuve, c'est que lui-même se met dans un assez
mauvais cas vis-à-vis du gouvernement, quoique sans doute, comme
délateur, il doive s'attendre à beaucoup d'indulgence. Un pareil
homme ne renoncera pour rien au monde à son dessein. Il n'y a pas
de bonheur qui puisse le fléchir; d'ici à vingt-quatre heures il
rentrera en lui-même, s'accablera de reproches et exécutera ce
qu'il a projeté. D'ailleurs je ne vois pas que Chatoff ait lieu
d'être si heureux parce que sa femme, après trois ans de
séparation, est venue chez lui accoucher d'un enfant dont
Stavroguine est le père.
-- Mais personne n'a vu la dénonciation, objecta d'un ton ferme
Chigaleff.
-- Je l'ai vue, moi, cria Pierre Stépanovitch, -- elle existe, et
tout cela est terriblement bête, messieurs!
-- Et moi, fit Virguinsky s'échauffant tout à coup, -- je
proteste... je proteste de toutes mes forces... Je veux... Voici
ce que je veux: quand il arrivera, je veux que nous allions tous
au-devant de lui et que nous l'interrogions: si c'est vrai, on
l'en fera repentir, et s'il donne sa parole d'honneur, on le
laissera aller. En tout cas, qu'on le juge, qu'on observe les
formes juridiques. Il ne faut pas de guet-apens.
-- Risquer l'oeuvre commune sur une parole d'honneur, c'est le
comble de la bêtise! Le diable m'emporte, que c'est bête,
messieurs, à présent! Et quel rôle vous assumez au moment du
danger!
-- Je proteste, je proteste, ne cessait de répéter Virguinsky.
-- Du moins, ne criez pas, nous n'entendrons pas le signal.
Chatoff, messieurs... (Le diable m'emporte, comme c'est bête à
présent!) Je vous ai déjà dit que Chatoff est un slavophile,
c'est-à-dire un des hommes les plus bêtes... Du reste, cela ne
signifie rien, vous êtes cause que je perds le fil de mes
idées!... Chatoff, messieurs, était un homme aigri, et comme,
après tout, il appartenait à la société, j'ai voulu jusqu'à la
dernière minute espérer qu'on pourrait utiliser ses ressentiments
dans l'intérêt de l'oeuvre commune. Je l'ai épargné, je lui ai
fait grâce, nonobstant les instructions les plus formelles... J'ai
eu pour lui cent fois plus d'indulgence qu'il n'en méritait! Mais
il a fini par dénoncer, eh bien, tant pis pour lui!... Et
maintenant essayez un peu de lâcher! Pas un de vous n'a le droit
d'abandonner l'oeuvre! Vous pouvez embrasser Chatoff, si vous
voulez, mais vous n'avez pas le droit de livrer l'oeuvre commune à
la merci d'une parole d'honneur! Ce sont les cochons et les gens
vendus au gouvernement qui agissent de la sorte!
-- Qui donc ici est vendu au gouvernement? demanda Lipoutine.
-- Vous peut-être. Vous feriez mieux de vous taire, Lipoutine,
vous ne parlez que pour parler, selon votre habitude. J'appelle
vendus, messieurs, tous ceux qui canent à l'heure du danger. Il se
trouve toujours au dernier moment un imbécile, qui saisi de
frayeur, accourt en criant: «Ah! pardonnez-moi, et je les livrerai
tous!» Mais sachez, messieurs, que maintenant il n'y a plus de
dénonciation qui puisse vous valoir votre grâce. Si même on
abaisse la peine de deux degrés, c'est toujours la Sibérie pour
chacun, sans parler d'une autre punition à laquelle vous
n'échapperez pas. Il y a un glaive plus acéré que celui du
gouvernement.
Pierre Stépanovitch était furieux et la colère lui faisait dire
beaucoup de paroles inutiles. Chigaleff s'avança hardiment vers
lui.
-- Depuis hier, j'ai réfléchi à l'affaire, commença-t-il sur un
ton froid, méthodique et assuré qui lui était habituel (la terre
se serait entr'ouverte sous ses pieds qu'il n'aurait pas, je
crois, haussé la voix d'une seule note, ni changé un iota à son
discours); après avoir réfléchi à l'affaire, je me suis convaincu
que non seulement le meurtre projeté fera perdre un temps précieux
qui pourrait être employé d'une façon plus pratique, mais encore
qu'il constitue une funeste déviation de la voie normale,
déviation qui a toujours nui considérablement à l'oeuvre et qui en
a retardé le succès de plusieurs dizaines d'années, en substituant
à l'influence des purs socialistes celle des hommes légers et des
politiciens. Mon seul but en venant ici était de protester, pour
l'édification commune, contre l'entreprise projetée, et ensuite de
refuser mon concours dans le moment présent que vous appelez, je
ne sais pourquoi, le moment de votre danger. Je me retire -- non
par crainte de ce danger, non par sympathie pour Chatoff; que je
ne veux nullement embrasser, mais uniquement parce que toute cette
affaire est d'un bout à l'autre en contradiction formelle avec mon
programme. Quant à être un délateur, un homme vendu au
gouvernement, je ne le suis pas, et vous pouvez être parfaitement
tranquilles en ce qui me concerne: je ne vous dénoncerai pas.
Il fit volte-face et s'éloigna.
-- Le diable m'emporte, il va les rencontrer et il avertira
Chatoff! s'écria Pierre Stépanovitch; en même temps il prit son
revolver et l'arma. À ce bruit, Chigaleff se retourna.
-- Vous pouvez être sûr que, si je rencontre Chatoff en chemin, je
le saluerai peut-être, mais je ne l'avertirai pas.
-- Savez-vous qu'on pourrait vous faire payer cela, monsieur
Fourier?
-- Je vous prie de remarquer que je ne suis pas Fourier. En me
confondant avec ce fade abstracteur de quintessence, vous prouvez
seulement que mon manuscrit vous est totalement inconnu, quoique
vous l'ayez eu entre les mains. Pour ce qui est de votre
vengeance, je vous dirai que vous avez eu tort d'armer votre
revolver; en ce moment cela ne peut que vous être tout à fait
nuisible. Si vous comptez réaliser votre menace demain ou après-
demain, ce sera la même chose; en me brûlant la cervelle vous ne
ferez que vous attirer des embarras inutiles; vous me tuerez, mais
tôt ou tard vous arriverez à mon système. Adieu.
Soudain on entendit siffler à deux cents pas de là, dans le parc,
du côté de l'étang. Suivant ce qui avait été convenu la veille,
Lipoutine répondit aussitôt à ce signal (ayant la bouche assez
dégarnie de dents, il avait le matin même acheté dans un bazar un
petit sifflet d'un kopek comme ceux dont les enfants se servent).
En chemin, Erkel avait prévenu Chatoff que des coups de sifflet
seraient échangés, en sorte que celui-ci ne conçut aucun soupçon.
-- Ne vous inquiétez pas, à leur approche je me rangerai sur le
côté et ils ne m'apercevront pas, dit à voix basse Chigaleff, puis
tranquillement, sans se presser, il retourna chez lui en
traversant le parc plongé dans l'obscurité.
On connaît maintenant jusqu'aux moindres détails de cet affreux
drame. Les deux arrivants trouvèrent tout près de la grotte
Lipoutine venu au-devant d'eux: sans le saluer, sans lui tendre la
main, Chatoff entra brusquement en matière.
-- Eh bien! où est donc votre bêche, fit-il d'une voix forte, --
et n'avez-vous pas une autre lanterne encore? Mais n'ayez pas
peur, nous sommes absolument seuls, et un coup de canon tiré ici
et maintenant ne serait pas entendu à Skvorechniki. Tenez, c'est
ici, voyez-vous, à cette place même.
L'endroit qu'il indiquait en frappant du pied se trouvait en effet
à dix pas d'un des coins de la grotte, du côté du bois. Au même
instant Tolkatchenko, jusqu'alors masqué par un arbre, fondit sur
lui, et Erkel lui empoigna les bras; tandis que ceux-ci le
saisissaient par derrière, Lipoutine l'assaillit par devant. En un
clin d'oeil Chatoff fut terrassé, et ses trois ennemis le tinrent
renversé contre le sol. Alors s'élança Pierre Stépanovitch, le
revolver au poing. On raconte que Chatoff eut le temps de tourner
la tête vers lui et put encore le reconnaître. Trois lanternes
éclairaient cette scène. Le malheureux poussa un cri désespéré,
mais on le fit taire aussitôt: d'une main ferme Pierre
Stépanovitch lui appliqua sur le front le canon de son revolver et
pressa la détente. Sans doute la détonation ne fut pas très forte,
car à Skvorechniki on n'entendit rien. Chigaleff ne se trouvait
encore qu'à trois cents pas de là: naturellement il entendit et le
cri de Chatoff et le coup de feu, mais, comme lui-même le déclara
plus tard, il ne se retourna pas et continua son chemin. La mort
fut presque instantanée. Seul Pierre Stépanovitch conserva la
plénitude de sa présence d'esprit, sinon de son sang-froid; il
s'accroupit sur sa victime et se mit à la fouiller; il accomplit
cette besogne précipitamment, mais sans trembler. Le défunt
n'avait pas d'argent sur lui (le porte-monnaie était resté sous
l'oreiller de Marie Ignatievna): la perquisition opérée dans ses
vêtements n'amena que la découverte de trois insignifiants
chiffons de papier: une note de comptabilité, le titre d'un livre,
enfin une vieille addition de restaurant qui datait du séjour de
Chatoff à l'étranger, et qu'il conservait depuis deux ans, Dieu
sait pourquoi. Pierre Stépanovitch fourra ces papiers dans sa
poche, puis, remarquant l'inaction de ses complices qui, groupés
autour du cadavre, le contemplaient sans rien faire, il entra en
fureur et les invectiva grossièrement. Tolkatchenko et Erkel,
rappelés à eux-mêmes, coururent chercher dans la grotte deux
pierres pesant chacune vingt livres, qu'ils y avaient déposées le
matin toutes préparées, c'est-à-dire solidement entourées de
cordes. Comme il avait été décidé d'avance qu'on jetterait le
corps dans l'étang le plus proche (le troisième), il s'agissait
maintenant d'attacher ces pierres, l'une aux pieds, l'autre au cou
du cadavre. Ce fut Pierre Stépanovitch qui se chargea de ce soin;
Tolkatchenko et Erkel se bornèrent à tenir les pierres et à les
lui passer. Tout en maugréant, Verkhovensky lia d'abord avec une
corde les pieds de la victime, ensuite il y attacha la pierre que
lui présenta Erkel. Cette opération fut assez longue, et, tant
qu'elle dura, Tolkatchenko n'eut pas même une seule fois l'idée de
déposer son fardeau à terre: respectueusement incliné, il tenait
toujours sa pierre dans ses mains afin de pouvoir la donner à la
première réquisition. Quand enfin tout fut terminé et que Pierre
Stépanovitch se releva pour observer les physionomies des
assistants, alors se produisit soudain un fait complètement
inattendu, dont l'étrangeté stupéfia presque tout le monde.
Ainsi que le lecteur l'a remarqué, seuls parmi les _nôtres,
_Tolkatchenko et Erkel avaient aidé Pierre Stépanovitch dans sa
besogne. Au moment où tous s'étaient élancés vers Chatoff,
Virguinsky avait fait comme les autres, mais il s'était abstenu de
toute agression. Quant à Liamchine, on ne l'avait vu qu'après le
coup de revolver. Ensuite, pendant les dix minutes environ que
dura le travail de Pierre Stépanovitch et de ses deux auxiliaires,
on aurait dit que les trois autres étaient devenus en partie
inconscients. Aucun trouble, aucune inquiétude ne les agitait
encore: ils ne semblaient éprouver qu'un sentiment de surprise.
Lipoutine se tenait en avant de ses compagnons, tout près du
cadavre. Debout derrière lui, Virguinsky regardait par-dessus son
épaule avec une curiosité de badaud, il se haussait même sur la
pointe des pieds pour mieux voir. Liamchine était caché derrière
Virguinsky, de temps à autre seulement il levait la tête et jetait
un coup d'oeil furtif, après quoi il se dérobait vivement. Mais
lorsque les pierres eurent été attachées et que Verkhovensky se
fut relevé, Virguinsky se mit soudain à trembler de tous ses
membres. Il frappa ses mains l'une contre l'autre et d'une voix
retentissante s'écria douloureusement:
-- Ce n'est pas cela, pas cela! Non, ce n'est pas cela du tout!
Il aurait peut-être ajouté quelque chose à cette exclamation si
tardive, mais Liamchine ne lui en laissa pas le temps: le Juif,
qui se trouvait derrière lui, le prit soudain à bras-le-corps, et,
le serrant de toutes ses forces, commença à proférer des cris
véritablement inouïs. Il y a des moments de grande frayeur, par
exemple, quand on entend tout à coup un homme crier d'une voix qui
n'est pas la sienne et qu'on n'aurait jamais pu lui soupçonner
auparavant. La voix de Liamchine n'avait rien d'humain et semblait
appartenir à une bête fauve. Tandis qu'il étreignait Virguinsky de
plus en plus fort, il ne cessait de trembler, regardant tout le
monde avec de grands yeux, ouvrant démesurément la bouche et
trépignant des pieds. Virguinsky fut tellement épouvanté que lui-
même se mit à crier comme un insensé; en même temps, avec une
colère qu'on n'aurait pas attendue d'un homme aussi doux, il
s'efforçait de se dégager en frappant et en égratignant Liamchine
autant qu'il pouvait le faire, ce dernier se trouvant derrière
lui. Erkel vint à son aide et donna au Juif une forte secousse qui
l'obligea à lâcher prise; dans son effroi Virguinsky courut se
réfugier dix pas plus loin. Mais alors Liamchine aperçut tout à
coup Verkhovensky et s'élança vers lui en criant de nouveau. Son
pied s'étant heurté contre le cadavre, il tomba sur Pierre
Stépanovitch, le saisit dans ses bras, et lui appuya sa tête sur
la poitrine avec une force contre laquelle, dans le premier
moment, ni Pierre Stépanovitch, ni Tolkatchenko, ni Lipoutine ne
purent rien. Le premier poussait des cris, vomissait des injures
et accablait de coups de poing la tête obstinément appuyée contre
sa poitrine; ayant enfin réussi à se dégager quelque peu, il prit
son revolver et le braqua sur la bouche toujours ouverte de
Liamchine; déjà Tolkatchenko, Erkel et Lipoutine avaient saisi
celui-ci par les bras, mais il continuait de crier, malgré le
revolver qui le menaçait. Il fallut pour le réduire au silence
qu'Erkel fit de son foulard une sorte de tampon et le lui fourrât
dans la bouche. Quand le Juif eut été ainsi bâillonné,
Tolkatchenko lui lia les mains avec le restant de la corde.
-- C'est fort étrange, dit Pierre Stépanovitch en considérant le
fou avec un étonnement mêlé d'inquiétude.
Sa stupéfaction était visible.
-- J'avais de lui une opinion tout autre, ajouta-t-il d'un air
songeur.
On confia pour le moment Liamchine à la garde d'Erkel. Force était
d'en finir au plus tôt avec le cadavre, car les cris avaient été
si perçants et si prolongés qu'on pouvait les avoir entendus
quelque part. Tolkatchenko et Pierre Stépanovitch, s'étant munis
de lanternes, prirent le corps par la tête; Lipoutine et
Virguinsky saisirent les pieds; puis tout le monde se mit en
marche. Les deux pierres rendaient le fardeau pesant, et la
distance à parcourir était de deux cents pas. Tolkatchenko était
le plus fort des quatre. Il proposa d'aller au pas, mais personne
ne lui répondit, et chacun marcha à sa façon. Pierre Stépanovitch,
presque plié en deux, portait sur son épaule la tête du mort, et
avec sa main gauche tenait la pierre par en bas. Comme pendant la
moitié du chemin Tolkatchenko n'avait pas pensé à l'aider dans
cette partie de sa tâche, Pierre Stépanovitch finit par éclater en
injures contre lui. Les autres porteurs gardèrent le silence, et
ce fut seulement quand on arriva au bord de l'étang que
Virguinsky, qui paraissait exténué, répéta soudain d'une voix
désolée son exclamation précédente:
-- Ce n'est pas cela, non, non, ce n'est pas cela du tout!
L'endroit où finissait cette pièce d'eau était l'un des plus
solitaires et des moins visités du parc, surtout à cette époque de
l'année. On déposa les lanternes à terre, et après avoir donné un
branle au cadavre, on le lança dans l'étang. Un bruit sourd et
prolongé se fit entendre. Pierre Stépanovitch reprit sa lanterne;
tous s'avancèrent curieusement, mais le corps, entraîné par les
deux pierres, avait déjà disparu au fond de l'eau, et ils ne
virent rien. L'affaire était terminée.
-- Messieurs, dit Pierre Stépanovitch, -- nous allons maintenant
nous séparer. Sans doute, vous devez sentir cette libre fierté qui
est inséparable de l'accomplissement d'un libre devoir. Si, par
malheur, vous êtes trop agités en ce moment pour éprouver un
sentiment semblable, à coup sûr vous l'éprouverez demain: il
serait honteux qu'il en fût autrement. Je veux bien considérer
l'indigne effarement de Liamchine comme un cas de fièvre chaude,
d'autant plus qu'il est, dit-on, réellement malade depuis ce
matin. Pour vous, Virguinsky, une minute seulement de libre
réflexion vous montrera qu'on ne pouvait, sans compromettre
l'oeuvre commune, se contenter d'une parole d'honneur, et que nous
avons fait précisément ce qu'il fallait faire. Vous verrez par la
suite que la dénonciation existait. Je consens à oublier vos
exclamations. Quant au danger, il n'y en a pas à prévoir. L'idée
de soupçonner quelqu'un d'entre nous ne viendra à personne,
surtout si vous-mêmes savez vous conduire; le principal dépend
donc de vous et de la pleine conviction dans laquelle, je
l'espère, vous vous affermirez dès demain. Si vous vous êtes
réunis en groupe, c'est, entre autres choses, pour vous infuser
réciproquement de l'énergie à un moment donné et, au besoin, pour
vous surveiller les uns les autres. Chacun de vous a une lourde
responsabilité. Vous êtes appelés à reconstruire sur de nouveaux
fondements un édifice décrépit et vermoulu; ayez toujours cela
sous les yeux pour stimuler votre vaillance. Actuellement votre
action ne doit tendre qu'à tout détruire: et l'État et sa
moralité. Nous resterons seuls, nous qui nous serons préparés
d'avance à prendre le pouvoir: nous nous adjoindrons les hommes
intelligents et nous passerons sur le ventre des imbéciles. Cela
ne doit pas vous déconcerter. Il faut refaire l'éducation de la
génération présente pour la rendre digne de la liberté. Les
Chatoff se comptent encore par milliers. Nous nous organisons pour
prendre en main la direction des esprits: ce qui est vacant, ce
qui s'offre de soi-même à nous, il serait honteux de ne pas le
saisir. Je vais de ce pas chez Kiriloff; demain matin on trouvera
sur sa table la déclaration qu'il doit écrire avant de se tuer et
par laquelle il prendra tout sur lui. Cette combinaison a pour
elle toutes les vraisemblances. D'abord, il était mal avec
Chatoff; ils ont vécu ensemble en Amérique, par suite ils ont eu
le temps de se brouiller. En second lieu, on sait que Chatoff a
changé d'opinion: on trouvera donc tout naturel que Kiriloff ait
assassiné un homme qu'il devait détester comme renégat, et par qui
il pouvait craindre d'être dénoncé. D'ailleurs tout cela sera
indiqué dans la lettre; enfin elle révèlera aussi que Fedka a logé
dans l'appartement de Kiriloff. Ainsi voilà qui écartera de vous
jusqu'au moindre soupçon, car toutes ces têtes de mouton seront
complètement déroutées. Demain, messieurs, nous ne nous verrons
pas; je dois faire un voyage -- très court, du reste, -- dans le
district. Mais après demain vous aurez de mes nouvelles. Je vous
conseillerais de passer la journée de demain chez vous. À présent
nous allons retourner à la ville en suivant des routes
différentes. Je vous prie, Tolkatchenko, de vous occuper de
Liamchine et de le ramener à son logis. Vous pouvez agir sur lui
et surtout lui remontrer qu'il sera la première victime de sa
pusillanimité. Monsieur Virguinsky, je ne veux pas plus douter de
votre parent Chigaleff que de vous-même: il ne dénoncera pas. On
doit assurément déplorer sa conduite; mais, comme il n'a pas
encore manifesté l'intention de quitter la société, il est trop
tôt pour l'enterrer. Allons, du leste, messieurs; quoique nous
ayons affaire à des têtes de mouton, la prudence ne nuit jamais...
Virguinsky partit avec Erkel. L'enseigne, après avoir remis
Liamchine entre les mains de Tolkatchenko, déclara à Pierre
Stépanovitch que l'insensé avait repris ses esprits, qu'il se
repentait, qu'il demandait pardon et ne se rappelait même pas ce
qu'il avait fait. Pierre Stépanovitch s'en alla seul et fit un
détour qui allongeait de beaucoup sa route. À mi-chemin de la
ville, il ne fut pas peu surpris de se voir rejoint par Lipoutine.
-- Pierre Stépanovitch, mais Liamchine dénoncera!
-- Non, il réfléchira et il comprendra qu'en dénonçant il se
ferait envoyer le tout premier en Sibérie. Maintenant personne ne
dénoncera, pas même vous.
-- Et vous?
-- Bien entendu, je vous ferai coffrer tous, pour peu que vous
vous avisiez de trahir, et vous le savez. Mais vous ne trahirez
pas. C'est pour me dire cela que vous avez fait deux verstes à ma
poursuite?
-- Pierre Stépanovitch, Pierre Stépanovitch, nous ne nous
reverrons peut-être jamais!
-- Où avez-vous pris cela?
-- Dites-moi seulement une chose.
-- Eh bien, quoi? Du reste, je désire que vous décampiez.
-- Une seule réponse, mais véridique: sommes-nous le seul
quinquévirat en Russie, ou y en a-t-il réellement plusieurs
centaines? J'attache à cette question la plus haute importance,
Pierre Stépanovitch.
-- Votre agitation me le prouve. Savez-vous, Lipoutine, que vous
êtes plus dangereux que Liamchine?
-- Je le sais, je le sais, mais -- une réponse, votre réponse!
-- Vous êtes un homme stupide! Voyons, qu'il n'y ait qu'un
quinquévirat ou qu'il y en ait mille, ce devrait être pour vous la
même chose à présent, me semble-t-il.
-- Alors il n'y en a qu'un! Je m'en doutais! s'écria Lipoutine. --
J'avais toujours pensé qu'en effet nous étions le seul...
Sans attendre une autre réponse, il rebroussa chemin et se perdit
bientôt dans l'obscurité.
Pierre Stépanovitch resta un moment pensif.
-- Non, personne ne dénoncera, dit-il résolument, -- mais le
groupe doit conserver son organisation et obéir, ou je les...
Quelle drogue tout de même que ces gens-là!