À six heures moins dix, Pierre Stépanovitch et Erkel se
promenaient sur le quai de la gare bordé en ce moment par une
assez longue suite de wagons. Verkhovensky allait partir, et Erkel
était venu lui dire adieu. Le voyageur avait fait enregistrer ses
bagages et choisi son coin dans un compartiment de seconde classe
où il avait déposé son sac. La sonnette avait déjà retenti une
fois, on attendait le second coup. Pierre Stépanovitch regardait
ostensiblement de côté et d'autre, observant les individus qui
montaient dans le train. Presque tous lui étaient inconnus; il
n'eut à saluer que deux personnes: un marchand qu'il connaissait
vaguement et un jeune prêtre de campagne qui retournait à sa
paroisse. Dans ces dernières minutes, Erkel aurait voulu
évidemment s'entretenir avec son ami de quelque objet important,
bien que peut-être lui-même ne sût pas au juste de quoi; mais il
n'osait pas entrer en matière. Il lui semblait toujours que Pierre
Stépanovitch avait hâte d'être débarrassé de lui et attendait avec
impatience le second coup de sonnette.
-- Vous regardez bien hardiment tout le monde, observa-t-il d'une
voix un peu timide et comme en manière d'avis.
-- Pourquoi pas? Je n'ai pas encore lieu de me cacher, il est trop
tôt. Ne vous inquiétez pas. Tout ce que je crains, c'est que le
diable n'envoie ici Lipoutine; s'il se doute de quelque chose,
nous allons le voir accourir.
-- Pierre Stépanovitch, il n'y a pas à compter sur eux, n'hésita
point à faire remarquer Erkel.
-- Sur Lipoutine?
-- Sur personne, Pierre Stépanovitch.
-- Quelle niaiserie! À présent ils sont tous liés par ce qui s'est
fait hier. Pas un ne trahira. Qui donc va au-devant d'une perte
certaine, à moins d'avoir perdu la tête?
-- Pierre Stépanovitch, mais c'est qu'ils perdront la tête.
Cette crainte était déjà venue évidemment à l'esprit de Pierre
Stépanovitch lui-même, de là son mécontentement lorsqu'il en
retrouva l'expression dans la bouche de l'enseigne.
-- Est-ce que vous auriez peur aussi, Erkel? J'ai plus de
confiance en vous qu'en aucun d'eux. Je vois maintenant ce que
chacun vaut. Transmettez-leur tout de vive voix aujourd'hui même,
je les remets entre vos mains. Passez chez eux dans la matinée.
Quant à mon instruction écrite, vous la leur lirez demain ou
après-demain, vous les réunirez pour leur en donner connaissance
lorsqu'ils seront devenus capables de l'entendre... mais soyez sûr
que vous n'aurez pas à attendre plus tard que demain, car la
frayeur les rendra obéissants comme la cire... Surtout, vous, ne
vous laissez pas abattre.
-- Ah! Pierre Stépanovitch, vous feriez mieux de ne pas vous en
aller!
-- Mais je ne pars que pour quelques jours, mon absence sera très
courte.
-- Et quand même vous iriez à Pétersbourg! répliqua Erkel d'un ton
mesuré mais ferme. -- Est-ce que je ne sais pas que vous agissez
exclusivement dans l'intérêt de l'oeuvre commune?
-- Je n'attendais pas moins de vous, Erkel. Si vous avez deviné
que je vais à Pétersbourg, vous avez dû comprendre aussi que je ne
pouvais le leur dire hier; dans un pareil moment ils auraient été
épouvantés d'apprendre que j'allais me rendre si loin. Vous avez
vu vous-même dans quel état ils se trouvaient. Mais vous comprenez
que des motifs de la plus haute importance, que l'intérêt même de
l'oeuvre commune nécessitent mon départ, et qu'il n'est nullement
une fuite, comme pourrait le supposer un Lipoutine.
-- Pierre Stépanovitch, mais, voyons, lors même que vous iriez à
l'étranger, je le comprendrais; je trouve parfaitement juste que
vous mettiez votre personne en sûreté, attendu que vous êtes tout,
et que nous ne sommes rien. Je comprends très bien cela, Pierre
Stépanovitch.
En parlant ainsi, le pauvre garçon était si ému que sa voix
tremblait.
-- Je vous remercie, Erkel... Aïe, vous avez oublié que j'ai mal
au doigt. (Erkel venait de serrer avec une chaleur maladroite la
main de Pierre Stépanovitch; le doigt mordu était proprement
entouré d'un morceau de taffetas noir.) -- Mais je vous le répète
encore une fois, je ne vais à Pétersbourg que pour prendre le
vent, peut-être même n'y resterai-je que vingt-quatre heures. De
retour ici, j'irai, pour la forme, demeurer dans la maison de
campagne de Gaganoff. S'ils se croient menacés d'un danger
quelconque, je serai le premier à venir le partager avec eux. Dans
le cas où, par impossible, mon séjour à Pétersbourg devrait se
prolonger au-delà de mes prévisions, je vous en informerais tout
de suite... par la voie que vous savez, et vous leur en donneriez
avis.
Le second coup de sonnette se fit entendre.
-- Ah! le train va partir dans cinq minutes. Vous savez, je ne
voudrais pas que le groupe formé ici vint à se dissoudre. Je n'ai
pas peur, ne vous inquiétez pas de moi: le réseau est déjà
suffisamment étendu, une maille de plus ou de moins n'est pas une
affaire, mais on n'en a jamais trop. Du reste, je ne crains rien
pour vous, quoique je vous laisse presque seul avec ces monstres:
soyez tranquille, ils ne dénonceront pas, ils n'oseront pas... A-
ah! vous partez aussi aujourd'hui? cria-t-il soudain du ton le
plus gai à un tout jeune homme qui s'approchait pour lui dire
bonjour: -- je ne savais pas que vous preniez aussi l'express. Où
allez-vous? Vous retournez chez votre maman?
La maman en question était une dame fort riche, qui possédait des
propriétés dans un gouvernement voisin; le jeune homme, parent
éloigné de Julie Mikhaïlovna, venait de passer environ quinze
jours dans notre ville.
-- Non, je vais un peu plus loin, à R... C'est un voyage de huit
heures. Et vous, vous allez à Pétersbourg? fit en riant le jeune
homme.
-- Qu'est-ce qui vous fait supposer que je vais à Pétersbourg?
demanda de plus en plus gaiement Pierre Stépanovitch.
Le jeune homme leva en signe de menace le petit doigt de sa main
finement gantée.
-- Eh bien! oui, vous avez deviné juste, répondit d'un ton
confidentiel Pierre Stépanovitch, -- j'emporte des lettres de
Julie Mikhaïlovna et je suis chargé d'aller voir là-bas trois ou
quatre personnages, vous savez qui; pour dire la vérité, je les
enverrais volontiers au diable. Fichue commission!
-- Mais, dites-moi, de quoi a-t-elle donc peur? reprit le jeune
homme en baissant aussi la voix: -- je n'ai même pas été reçu hier
par elle; à mon avis, elle n'a pas à être inquiète pour son mari;
au contraire, il s'est si bien montré lors de l'incendie, on peut
même dire qu'il a risqué sa vie.
Pierre Stépanovitch se mit à rire.
-- Eh! il s'agit bien de cela! Vous n'y êtes pas! Voyez-vous, elle
craint qu'on n'ait déjà écrit d'ici... Je veux parler de certains
messieurs... En un mot, c'est surtout Stavroguine; c'est-à-dire le
prince K... Eh! il y a ici toute une histoire; en route je vous
raconterai peut-être quelque chose -- autant, du moins, que les
lois de la chevalerie le permettent... C'est mon parent,
l'enseigne Erkel, qui habite dans le district...
Le jeune homme accorda à peine un regard à Erkel, il se contenta
de porter la main à son chapeau sans se découvrir; l'enseigne
s'inclina.
-- Mais vous savez, Verkhovensky, huit heures à passer en wagon,
c'est terrible. Nous avons là, dans notre compartiment de
première, Bérestoff, un colonel fort drôle, mon voisin de
campagne; il a épousé une demoiselle Garine, et, vous savez, c'est
un homme comme il faut. Il a même des idées. Il n'est resté que
quarante-huit heures ici. C'est un amateur enragé du whist; si
nous organisions une petite partie, hein? J'ai déjà trouvé le
quatrième -- Pripoukhloff, un marchant de T..., barbu comme il
sied à un homme de sa condition. C'est un millionnaire, j'entends
un vrai millionnaire... Je vous ferai faire sa connaissance, il
est très intéressant, ce sac d'écus, nous rirons.
-- J'aime beaucoup à jouer au whist en voyage, mais j'ai pris un
billet de seconde.
-- Eh! qu'est-ce que cela fait? Montez donc avec nous. Je vais
tout de suite faire changer votre billet. Le chef du train n'a
rien à me refuser. Qu'est-ce que vous avez? Un sac? Un plaid?
-- Allons-y gaiement!
Pierre Stépanovitch prit son sac, son plaid, un livre, et se
transporta aussitôt en première classe. Erkel l'aida à installer
ses affaires dans le compartiment.
La sonnette se fit entendre pour la troisième fois.
-- Eh bien, Erkel, dit Pierre Stépanovitch tendant la main à
l'enseigne par la portière du wagon, -- vous voyez, je vais jouer
avec eux.
-- Mais à quoi bon me donner des explications, Pierre
Stépanovitch? Je comprends, je comprends tout, Pierre
Stépanovitch.
-- Allons, au plaisir... dit celui-ci.
Il se détourna brusquement, car le jeune homme l'appelait pour le
présenter à leurs compagnons de route. Et Erkel ne vit plus son
Pierre Stépanovitch!
L'enseigne retourna chez lui fort triste. Certes l'idée ne pouvait
lui venir que Pierre Stépanovitch fût un lâcheur, mais... mais il
lui avait si vite tourné le dos dès que ce jeune élégant l'avait
appelé et... il aurait pu lui dire autre chose que ce «au
plaisir...» ou... ou du moins lui serrer la main un peu plus fort.
Autre chose aussi commençait à déchirer le pauvre coeur d'Erkel,
et, sans qu'il le comprît encore lui-même, l'événement de la
soirée précédente n'était pas étranger à cette souffrance.