CHAPITRE V

_LA VOYAGEUSE._

I

Le malheur de Lisa et la mort de Marie Timoféievna terrifièrent

Chatoff. J'ai déjà dit que je l'avais rencontré ce matin-là; il me

parut bouleversé. Entre autres choses, il m'apprit que la veille,

à neuf heures du soir (c'est-à-dire trois heures avant

l'incendie), il s'était rendu chez Marie Timoféievna. Il alla dans

la matinée visiter les cadavres, mais, d'après ce que je puis

savoir, il ne fit part de ses soupçons à personne. Cependant, vers

la fin de la journée, une violente tempête éclata dans son âme

et... et je crois pouvoir l'affirmer, à la tombée de la nuit il y

eut un moment où il voulut se lever, se rendre à la police et

révéler tout. Ce qu'était ce _tout_, -- lui-même ne le savait.

Naturellement cette démarche n'eût eu d'autre résultat que de le

faire arrêter comme conspirateur. Il n'avait aucune preuve contre

ceux à qui il imputait les crimes récemment commis, il n'avait que

de vagues conjectures qui, pour lui seul, équivalaient à une

certitude. Mais, ainsi qu'il le disait lui-même, il était prêt à

se perdre pourvu qu'il pût «écraser les coquins». En prévoyant

chez Chatoff cette explosion de colère, Pierre Stépanovitch avait

donc deviné juste, et il n'ignorait pas qu'il risquait gros à

différer d'un jour l'exécution de son terrible dessein. Sans

doute, en cette circonstance comme toujours, il obéit aux

inspirations de sa présomptueuse confiance en soi et de son mépris

pour toutes ces «petites gens», notamment pour Chatoff dont, à

l'étranger déjà, il raillait l'»idiotisme pleurnicheur». Un homme

aussi dénué de malice paraissait évidemment à Pierre Stépanovitch

un adversaire fort peu redoutable. Et pourtant, si les «coquins»

échappèrent à une dénonciation, ils ne le durent qu'à un incident

tout à fait inattendu...

Entre sept et huit heures du soir (au moment même où les «nôtres»

réunis chez Erkel attendaient avec colère l'arrivée de Pierre

Stépanovitch), Chatoff, souffrant d'une migraine accompagnée de

légers frissons, était couché sur son lit au milieu de

l'obscurité; aucune bougie n'éclairait sa chambre. Il ne savait à

quoi se décider, et cette irrésolution était pour lui un cruel

supplice. Peu à peu il s'endormit, et durant son court sommeil il

eut une sorte de cauchemar: il lui semblait qu'il était garrotté

sur son lit, incapable de mouvoir un membre; sur ces entrefaites,

un bruit terrible faisait trembler toute la maison: des coups

violents étaient frappés contre le mur, contre la grand'porte; on

cognait aussi chez Chatoff et chez Kiriloff; en même temps le

dormeur s'entendait appeler avec un accent plaintif par une voix

lointaine qui lui était connue, mais dont le son l'affectait

douloureusement. Il s'éveilla en sursaut, se souleva un peu sur

son lit, et s'aperçut avec étonnement que l'on continuait de

cogner à la grand'porte; sans être à beaucoup près aussi forts

qu'ils le lui avaient paru en rêve, les coups étaient fréquents et

obstinés; en bas, sous la porte cochère, retentissait toujours la

voix étrange et «douloureuse»; à la vérité, elle n'était pas du

tout plaintive, mais au contraire impatiente et irritée; par

intervalles se faisait entendre une autre voix plus contenue et

plus ordinaire. Chatoff sauta à bas de son lit, alla ouvrir le

vasistas et passa sa tête en dehors.

-- Qui est là? cria-t-il, littéralement glacé d'effroi.

-- Si vous êtes Chatoff, fit-on d'en bas, -- veuillez répondre

franchement et honnêtement: consentez-vous, oui ou non, à me

recevoir chez vous?

La voix était ferme, coupante; il la reconnut!

-- Marie!... C'est toi?

-- Oui, c'est moi, Marie Chatoff, et je vous assure que je ne puis

garder mon cocher une minute de plus.

-- Tout de suite... le temps d'allumer une bougie... put à peine

articuler Chatoff, qui se hâta de chercher des allumettes. Comme

il arrive le plus souvent en pareil cas, il n'en trouva point et

laissa choir par terre le chandelier avec la bougie. En bas

retentirent de nouveaux cris d'impatience. Il abandonna tout,

descendit l'escalier quatre à quatre et courut ouvrir la porte.

-- Faites-moi le plaisir de tenir cela un instant, pendant que je

réglerai avec cette brute, dit madame Marie Chatoff à son mari en

lui tendant un sac à main assez léger; c'était un de ces articles

de peu de valeur qu'on fabrique à Dresde avec de la toile à

voiles.

-- J'ose vous assurer que vous demandez plus qu'il ne vous est dû,

poursuivit-elle avec véhémence en s'adressant au cocher. -- Si

depuis une heure vous me promenez dans les sales rues d'ici, c'est

votre faute, parce que vous ne saviez pas trouver cette sotte rue

et cette stupide maison. Prenez vos trente kopeks et soyez sûr que

vous n'aurez pas davantage.

-- Eh! madame, tu m'as toi-même indiqué la rue de l'Ascension,

tandis que tu voulais aller rue de l'Épiphanie. Le péréoulok de

l'Ascension, c'est fort loin d'ici; cette course-là a éreinté mon

cheval.

-- Ascension, Épiphanie, -- toutes ces sottes dénominations

doivent vous être plus familières qu'à moi, vu que vous êtes de la

ville. D'ailleurs, vous n'êtes pas juste: j'ai commencé par vous

dire de me conduire à la maison Philippoff, et vous m'avez assuré

que vous connaissiez cette maison. En tout cas, vous pourrez

demain m'appeler devant le juge de paix, mais maintenant je vous

prie de me laisser en repos.

-- Tenez, voilà encore cinq kopeks! intervint Chatoff, qui se hâta

de prendre un piatak dans sa poche et le donna au cocher.

-- Ne vous avisez pas de faire cela, je vous prie! protesta la

voyageuse, mais l'automédon fouetta son cheval, et Chatoff,

prenant sa femme par la main, l'introduisit dans la maison.

-- Vite, Marie, vite... tout cela ne signifie rien et -- comme tu

es trempée! Prends garde, il y a ici un escalier, -- quel dommage

qu'on ne voit pas clair! -- l'escalier est roide, tiens-toi à la

rampe, tiens-toi bien; voilà ma chambrette. Excuse-moi, je n'ai

pas de feu... Tout de suite!

Il ramassa le chandelier, mais cette fois encore les allumettes

furent longues à trouver. Silencieuse et immobile, madame Chatoff

attendait debout au milieu de la chambre.

-- Grâce à Dieu, enfin! s'écria-t-il joyeusement quand il eut

allumé la bougie. Marie Chatoff parcourut le local d'un rapide

regard.

-- J'avais bien entendu dire que vous viviez dans un taudis,

pourtant je ne m'attendais pas à vous trouver ainsi logé, observa-

t-elle d'un air de dégoût, et elle s'avança vers le lit.

-- Oh! je n'en puis plus! poursuivit la jeune femme en se laissant

tomber avec accablement sur la dure couche de Chatoff. --

Débarrassez-vous de ce sac, je vous prie, et prenez une chaise. Du

reste, faites comme vous voulez. Je suis venue vous demander un

asile provisoire, en attendant que je me sois procuré du travail,

parce que je ne connais rien ici et que je n'ai pas d'argent.

Mais, si je vous gêne, veuillez, s'il vous plaît, le déclarer tout

de suite, comme c'est même votre devoir de le faire, si vous êtes

un honnête homme. J'ai quelques objets que je puis vendre demain,

cela me permettra de me loger en garni quelque part; vous aurez la

bonté de me conduire dans un hôtel... Oh! mais que je suis

fatiguée!

Chatoff était tout tremblant.

-- Tu n'as pas besoin d'aller à l'hôtel, Marie! Pourquoi? À quoi

bon? supplia-t-il les mains jointes.

-- Eh bien, si l'on peut se passer d'aller à l'hôtel, il faut

pourtant expliquer la situation. Vous vous rappelez, Chatoff, que

nous avons vécu maritalement ensemble à Genève pendant un peu plus

de quinze jours; voilà trois ans que nous nous sommes séparés, à

l'amiable du reste. Mais ne croyez pas que je sois revenue pour

recommencer les sottises d'autrefois. Mon seul but est de chercher

du travail, et si je me suis rendue directement dans cette ville,

c'est parce que cela m'était égal. Ce n'est nullement le repentir

qui me ramène auprès de vous, je vous prie de ne pas vous fourrer

cette bêtise là dans la tête.

-- Oh! Marie! C'est inutile, tout à fait inutile! murmura Chatoff.

Que voulait-il dire par ces mots?

-- Eh bien, puisqu'il en est ainsi, puisque vous êtes assez

développé pour comprendre cela, je me permettrai d'ajouter que si

maintenant je m'adresse tout d'abord à vous, si je viens vous

demander l'hospitalité, c'est en partie parce que je ne vous ai

jamais considéré comme un drôle; loin de là, j'ai toujours pensé

que vous valiez peut-être beaucoup mieux qu'un tas de...

coquins!...

Ses yeux étincelèrent. Sans doute elle avait eu grandement à se

plaindre de certains «coquins».

-- Et veuillez être persuadé qu'en parlant de votre bonté je ne me

moque nullement de vous. Je dis les choses carrément, sans y

mettre d'éloquence; d'ailleurs, je ne puis pas souffrir les

phrases. Mais tout cela est absurde. Je vous ai toujours supposé

assez d'esprit pour ne pas trouver mauvais... Oh! assez, je n'en

puis plus!

Et elle le regarda longuement, d'un air las. Debout à cinq pas

d'elle, Chatoff l'avait écoutée timidement, mais il était comme

rajeuni, son visage rayonnait d'un éclat inaccoutumé. Cet homme

fort, rude, toujours hérissé, sentait son âme s'ouvrir tout à coup

à la tendresse. En lui vibrait une corde nouvelle. Trois années de

séparation n'avaient rien arraché de son coeur. Et peut-être

chaque jour durant ces trois ans il avait rêvé à elle, à la chère

créature qui lui avait dit autrefois: «Je t'aime.» Tel que j'ai

connu Chatoff, je ne crois pas me tromper en affirmant que

s'entendre adresser par une femme une parole d'amour devait lui

paraître une impossibilité. Chaste et pudique jusqu'à la

sauvagerie, il se considérait comme un jeu de la nature, détestait

sa figure et son caractère, se faisait l'effet d'un de ces

monstres que l'on promène dans les foires. En conséquence de tout

cela, il n'estimait rien à l'égal de l'honnêteté, poussait

jusqu'au fanatisme l'attachement à ses convictions, se montrait

sombre, fier, irascible et peu communicatif. Mais voilà que cette

créature unique qui pendant deux semaines l'avait aimé (il le crut

toute sa vie!), -- cet être dont il était loin d'ignorer les

fautes et que néanmoins il avait toujours placé infiniment au-

dessus de lui, cette femme à qui il pouvait _tout_ pardonner (que

dis-je? il lui semblait que lui-même avait tous les torts vis-à-

vis d'elle), cette Marie Chatoff rentrait soudain chez lui, dans

sa maison... c'était presque impossible à comprendre! Il n'en

revenait pas; un tel événement lui paraissait si heureux qu'il

n'osait y croire et que, le prenant pour un rêve, il avait peur de

s'éveiller. Mais, lorsqu'elle le regarda avec cette expression de

lassitude, il devina aussitôt que la bien-aimée créature

souffrait, qu'elle était offensée peut-être. Le coeur défaillant,

il se mit à l'examiner. Quoique le visage fatigué de Marie Chatoff

eût depuis longtemps perdu la fraîcheur de la première jeunesse,

elle était encore fort bien de sa personne, -- son mari la trouva

aussi belle qu'autrefois. C'était une femme de vingt-cinq ans,

d'une complexion assez robuste et d'une taille au-dessus de la

moyenne (elle était plus grande que Chatoff); son opulente

chevelure châtain foncé faisait ressortir la pâleur de son visage

ovale; ses grands yeux sombres brillaient maintenant d'un éclat

fiévreux. Mais cet intrépidité étourdie, naïve et ingénue que son

époux lui avait connue jadis était remplacée à présent par une

irritabilité morose; désenchantée de tout, elle affectait une

sorte de cynisme qui lui pesait à elle-même parce qu'elle n'en

avait pas encore l'habitude. Ce qui surtout se remarquait en elle,

c'était un état maladif. Chatoff en fut frappé. Malgré la crainte

qu'il éprouvait en présence de sa femme, il se rapprocha

brusquement d'elle et lui saisit les deux mains:

-- Marie... tu sais... tu es peut-être très fatiguée, pour l'amour

de Dieu ne te fâche pas... si tu consentais, par exemple, à

prendre du thé, hein? Le thé fortifie, hein? Si tu consentais!...

-- Pourquoi demander si je consens? Cela va sans dire; vous êtes

aussi enfant que jamais. Si vous pouvez me donner du thé, donnez-

m'en. Que c'est petit chez vous! Comme il fait froid ici!

-- Oh! je vais tout de suite chercher du bois, j'en ai!... reprit

Chatoff fort affairé; -- du bois... c'est-à-dire, mais... du

reste, il va aussi y avoir du thé tout de suite, ajouta-t-il avec

un geste indiquant une résolution désespérée, et il prit vivement

sa casquette.

-- Où allez-vous donc? Ainsi vous n'avez pas de thé chez vous?

-- Il y en aura, il y en aura, il y en aura, tout va être prêt

tout de suite... je...

Il prit son revolver sur le rayon.

-- Je vais à l'instant vendre ce revolver... ou le mettre en

gage...

-- Quelles bêtises, et comme ce sera long! Tenez, voilà mon porte-

monnaie, puisque vous n'avez rien chez vous; il y a là huit

grivnas, je crois; c'est tout ce que j'ai. On dirait qu'on est ici

dans une maison de fous.

-- C'est inutile, je n'ai pas besoin de ton argent, je reviens

tout de suite, dans une seconde; je puis même me dispenser de

vendre le revolver...

Et il courut tout droit chez Kiriloff. Cette visite eut lieu deux

heures avant celle de Pierre Stépanovitch et de Lipoutine que j'ai

racontée plus haut. Quoique habitant la même maison, Chatoff et

Kiriloff ne se voyaient pas; quand ils se rencontraient dans la

cour, ils n'échangeaient ni une parole ni même un salut: ils

avaient trop longtemps couché ensemble en Amérique.

-- Kiriloff, vous avez toujours du thé; y a-t-il chez vous du thé

et un samovar?

L'ingénieur se promenait de long en large dans sa chambre, comme

il avait l'habitude de le faire chaque nuit; il s'arrêta soudain

et regarda fixement Chatoff, sans du reste témoigner trop de

surprise.

-- Il y a du thé, du sucre et un samovar. Mais vous n'avez pas

besoin de samovar, le thé est chaud. Mettez-vous à table et buvez.

-- Kiriloff, nous avons vécu ensemble en Amérique... Ma femme est

arrivée chez moi... Je... Donnez-moi du thé... il faut un samovar.

-- Si c'est pour votre femme, il faut un samovar. Mais le samovar

après. J'en ai deux. Maintenant prenez la théière qui est sur la

table. Le thé chaud, le plus chaud. Prenez du sucre, tout le

sucre. Du pain... Beaucoup de pain; tout. Il y a du veau. Un

rouble d'argent.

-- Donne, ami, je te le rendrai demain! Ah! Kiriloff!

-- C'est votre femme qui était en Suisse? C'est bien. Et vous avez

bien fait aussi d'accourir chez moi.

-- Kiriloff! s'écria Chatoff qui tenait la théière sous son bras

tandis qu'il avait dans les mains le pain et le sucre, --

Kiriloff! si... si vous pouviez renoncer à vos épouvantables

fantaisies et vous défaire de votre athéisme... oh! quel homme

vous seriez, Kiriloff!

-- On voit que vous aimez votre femme après la Suisse. C'est bien

de l'aimer après la Suisse. Quand il faudra du thé, venez encore.

Venez toute la nuit, je ne me coucherai pas. Il y aura un samovar.

Tenez, prenez ce rouble. Allez auprès de votre femme, je resterai

et je penserai à vous et à votre femme.

Marie Chatoff parut fort contente en voyant le thé arriver si

vite, et elle se jeta avidement sur ce breuvage, mais on n'eut pas

besoin d'aller chercher le samovar: la voyageuse ne but qu'une

demi-tasse et ne mangea qu'un tout petit morceau de pain. Elle

repoussa le veau avec un dégoût mêlé de colère.

-- Tu es malade, Marie; tout cela est chez toi l'effet de la

maladie... observa timidement Chatoff, qui, d'un air craintif,

s'empressait autour d'elle.

-- Certainement je suis malade. Asseyez-vous, je vous prie. Où

avez-vous pris ce thé, si vous n'en aviez pas?

Il dit quelques mots de Kiriloff. Elle avait déjà entendu parler

de lui.

-- Je sais que c'est un fou; de grâce, assez là-dessus; les

imbéciles ne sont pas une rareté, n'est-ce pas? Ainsi vous avez

été en Amérique? Je l'ai entendu dire, vous avez écrit.

-- Oui, je... j'ai écrit à Paris.

-- Assez, parlons d'autre chose, s'il vous plaît. Vous appartenez

à l'opinion slavophile?

-- Je... ce n'est pas que je... Faute de pouvoir être Russe, je

suis devenu slavophile, répondit Chatoff avec le sourire forcé de

l'homme qui plaisante à contre-temps et sans en avoir envie.

-- Ah! vous n'êtes pas Russe?

-- Non, je ne suis pas Russe.

-- Eh bien, tout cela, ce sont des bêtises. Pour la dernière fois,

asseyez-vous. Pourquoi vous trémoussez-vous toujours ainsi? Vous

pensez que j'ai le délire? Peut-être bien. Vous n'êtes que deux,

dites-vous, dans la maison?

-- Oui... Au rez-de-chaussée...

-- Et, pour l'intelligence, les deux font la paire. Qu'est-ce

qu'il y a au rez-de-chaussée? Vous avez dit: au rez-de-chaussée...

-- Non, rien.

-- Quoi, rien? Je veux savoir.

-- Je voulais dire seulement qu'autrefois les Lébiadkine

demeuraient au rez-de-chaussée...

Marie Chatoff fit un brusque mouvement.

-- Celle qu'on a assassinée la nuit dernière? J'ai entendu parler

de cela. C'est la première nouvelle que j'ai apprise en arrivant

ici. Il y a eu un incendie chez vous?

Chatoff se leva soudain.

-- Oui, Marie, oui, et je commets peut-être une infamie

épouvantable en ce moment où je pardonne à des infâmes...

Il marchait à grands pas dans la chambre en levant les bras en

l'air et en donnant les signes d'une violente agitation.

Mais Marie ne comprenait pas du tout ce qui se passait en lui.

Elle était distraite pendant qu'il parlait; elle questionnait et

n'écoutait pas les réponses.

-- On en fait de belles chez vous. Oh! quelles gredineries

partout! Quel monde de vauriens! Mais asseyez-vous donc enfin, oh!

que vous m'agacez! répliqua la jeune femme qui, vaincue par la

fatigue, laissa tomber sa tête sur l'oreiller.

-- Marie, je t'obéis... Tu te coucherais peut-être volontiers,

Marie?

Elle ne répondit pas, et, à bout de forces, ferma ses paupières.

Son visage pâle ressemblait à celui d'une morte. Elle s'endormit

presque instantanément. Chatoff promena ses yeux autour de lui,

raviva la flamme de la bougie, et, après avoir jeté encore une

fois un regard inquiet sur sa femme, après avoir joins ses mains

devant elle, il sortit tout doucement de la chambre. Quand il fut

sur le palier, il se fourra dans un coin, où il resta pendant dix

minutes sans bouger, sans faire le moindre bruit. Tout à coup des

pas légers et discrets retentirent dans l'escalier. Quelqu'un

montait. Chatoff se rappela qu'il avait oublié de fermer la porte

de la maison.

-- Qui est là? demanda-t-il à voix basse.

Le visiteur ne répondit pas et continua de monter sans se presser.

Arrivé sur le carré, il s'arrêta; l'obscurité ne permettait pas de

distinguer ses traits.

-- Ivan Chatoff? fit-il mystérieusement.

Le maître du logis se nomma, mais en même temps il étendit le bras

pour écarter l'inconnu; ce dernier lui saisit la main, et Chatoff

frissonna comme au contact d'un reptile.

-- Restez ici, murmura-t-il rapidement, -- n'entrez pas, je ne

puis vous recevoir maintenant. Ma femme est revenue chez moi. Je

vais chercher de la lumière.

Quand il reparut avec la bougie, il aperçut devant lui un officier

tout jeune dont il ignorait le nom, mais qu'il se souvenait

d'avoir rencontré quelque part.

Le visiteur se fit connaître:

-- Erkel. Vous m'avez vu chez Virguinsky.

-- Je me rappelle; vous étiez assis et vous écriviez, reprit

Chatoff; ce disant, il s'avança vers le jeune homme, puis, avec

une fureur subite, mais toujours sans élever la voix, il

poursuivit: -- Écoutez, vous m'avez fait tout à l'heure un signe

de reconnaissance quand vous m'avez pris la main. Mais sachez que

je crache sur tous ces signes! Je les repousse... je n'en veux

pas... je puis à l'instant vous jeter en bas de l'escalier, savez-

vous cela?

-- Non, je n'en sais rien et j'ignore complètement pourquoi vous

êtes si fâché, répondit l'enseigne dont le ton calme ne témoignait

d'aucune irritation. -- Je suis seulement chargé d'une commission

pour vous, et j'ai voulu m'en acquitter sans perdre de temps. Vous

avez entre les mains une presse qui ne vous appartient pas et dont

vous êtes tenu de rendre compte, ainsi que vous le savez vous-

même. Suivant l'ordre que j'ai reçu, je dois vous demander de la

remettre à Lipoutine demain à sept heures précises du soir. En

outre, il m'est enjoint de vous déclarer qu'à l'avenir on

n'exigera plus rien de vous.

-- Rien?

-- Absolument rien. Votre demande a été prise en considération, et

désormais vous ne faites plus partie de la société. J'ai été

positivement chargé de vous l'apprendre.

-- Qui vous a chargé de cela?

-- Ceux qui m'ont révélé le signe de reconnaissance.

-- Vous arrivez de l'étranger?

-- Cela... cela, je crois, doit vous être indifférent.

-- Eh! diable! Mais pourquoi n'êtes-vous pas venu plus tôt, si

l'on vous a donné cet ordre?

-- Je me conformais à certaines instructions et je n'étais pas

seul.

-- Je comprends, je comprends que vous n'étiez pas seul. Eh...

diable! Mais pourquoi Lipoutine n'est-il pas venu lui-même?

-- Ainsi, je viendrai vous prendre demain à six heures précises du

soir, et nous irons là à pied. Il n'y aura que nous trois.

-- Verkhovensky y sera?

-- Non, il n'y sera pas. Verkhovensky part d'ici demain à onze

heures du matin.

-- Je m'en doutais, fit Chatoff d'une voix sourde et irritée; --

il s'est sauvé, le misérable! ajouta-t-il en frappant du poing sur

sa cuisse.

Des pensées tumultueuses l'agitaient. Erkel le regardait fixement

et attendait sa réponse en silence.

-- Comment donc ferez-vous? Une presse n'est pas un objet si

facile à emporter.

-- Il ne sera pas nécessaire de la prendre. Vous nous indiquerez

seulement l'endroit, et nous nous bornerons à nous assurer qu'elle

s'y trouve en effet. Nous savons où elle est enterrée, sans

connaître exactement la place. Vous ne l'avez révélée à personne

encore?

Les yeux de Chatoff se fixèrent sur l'enseigne.

-- Comment un blanc-bec comme vous s'est-il aussi fourré là

dedans? Eh! mais il leur en faut aussi de pareils? Allons,

retirez-vous! E-eh! Ce coquin-là vous a tous trompés et a pris la

fuite.

Erkel considérait son interlocuteur avec un calme imperturbable,

mais il ne paraissait pas comprendre.

-- Verkhovensky s'est enfui, Verkhovensky! poursuivit Chatoff en

grinçant des dents.

-- Mais non, il est encore ici, il n'est pas parti. C'est

seulement demain qu'il s'en va, observa Erkel d'un ton doux et

persuasif. -- Je tenais tout particulièrement à ce qu'il se

trouvât là comme témoin; mes instructions l'exigeaient (il parlait

avec l'abandon d'un jouvenceau sans expérience). Mais il a refusé,

sous prétexte qu'il devait partir, et le fait est qu'il est très

pressé de s'en aller.

Le regard de Chatoff se porta de nouveau avec une expression de

pitié sur le visage du nigaud, puis soudain il agita le bras comme

pour chasser ce sentiment.

-- Bien, j'irai, déclara-t-il brusquement, -- et maintenant

décampez!

-- Je passerai donc chez vous à six heures précises, répondit

Erkel, qui, après un salut poli, se retira tranquillement.

-- Petit imbécile! ne put s'empêcher de lui crier Chatoff du haut

de l'escalier.

-- Quoi? demanda l'enseigne, déjà arrivé en bas.

-- Rien, allez-vous-en.

-- Je croyais que vous aviez dit quelque chose.

Les possédés · 第 91 / 104 题