IV

Depuis longtemps il s'était muni d'un faux passeport. Chose qu'on

aura peine à s'expliquer, cet homme aux instincts bourgeois, ce

petit tyran domestique resté fonctionnaire nonobstant son

fouriérisme, enfin ce capitaliste adonné à l'usure avait prévu de

longue date qu'il pourrait avoir besoin de ce passeport pour filer

à l'étranger, si... Il admettait la possibilité de ce _si_,

quoique, bien entendu, il l'eût toujours fait suivre mentalement

d'une ligne de points...

Mais maintenant l'énigmatique particule prenait soudain un sens

précis. Une idée désespérée, ai-je dit, était venue à Lipoutine

pendant qu'il se rendait chez Kiriloff, après s'être entendu

traiter d'imbécile par Pierre Stépanovitch: cette idée, c'était de

planter là tout et de partir pour l'étranger le lendemain à la

première heure! Celui qui, en lisant ces lignes, serait tenté de

crier à l'exagération, n'a qu'à consulter la biographie de tous

les réfugiés russes: pas un n'a émigré dans des conditions moins

fantastiques.

De retour chez lui, il commença par s'enfermer dans sa chambre,

ensuite il procéda fiévreusement à ses préparatifs de départ. Sa

principale préoccupation, c'était la somme d'argent à emporter.

Quant au voyage, il n'était pas encore fixé sur la manière dont il

l'entreprendrait, il songeait vaguement à aller prendre le train à

la seconde ou à la troisième station avant notre ville, dût-il

faire la route à pied jusque-là. Tout en roulant ces pensées dans

sa tête, il empaquetait machinalement ses effets, quand soudain il

interrompit sa besogne, poussa un profond soupir et s'étendit sur

le divan.

Il sentait tout à coup, il s'avouait clairement que sans doute il

prendrait la fuite, mais qu'il ne lui appartenait plus de décider

si ce serait _avant _ou _après _l'affaire de Chatoff; qu'il était

maintenant un corps brut, une masse inerte mue par une force

étrangère; qu'enfin, bien qu'ayant toute facilité de s'enfuir

avant le meurtre de Chatoff, il ne partirait qu'_après_. Jusqu'au

lendemain matin il resta en proie à une angoisse insupportable,

tremblant, gémissant, ne se comprenant pas lui-même. À onze

heures, lorsqu'il quitta son appartement, les gens de la maison

lui firent part d'une nouvelle qui courait déjà toute la ville: le

fameux Fedka, la terreur de la contrée, le forçat évadé que la

police recherchait en vain depuis si longtemps, avait été trouvé

assassiné le matin à sept verstes de la ville, au point de

jonction de la grande route avec le chemin conduisant à Zakharino.

Avide d'en savoir davantage, Lipoutine sortit immédiatement de

chez lui et alla aux informations; il apprit bientôt que Fedka

avait été trouvé avec la tête fracassée, et que tous les indices

donnaient à penser qu'on l'avait dévalisé; d'après les

renseignements recueillis par la police, le meurtrier devait être

un ouvrier de l'usine Chpigouline, un certain Femka qui avait pris

part conjointement avec le galérien à l'incendie de la demeure des

Lébiadkine et à l'assassinat de ceux-ci: sans doute une querelle

s'était élevée entre les deux scélérats pour le partage du

butin... Lipoutine courut au logement de Pierre Stépanovitch et

questionna les gens de service; ils lui dirent que leur maître,

rentré chez lui à une heure du matin, avait dormi fort

paisiblement jusqu'à huit heures. Certes, rien ne pouvait paraître

extraordinaire dans la mort de Fedka, c'était en quelque sorte le

dénouement naturel d'une existence de brigand. Mais, la veille,

Pierre Stépanovitch avait dit «Fedka a bu de la vodka pour la

dernière fois de sa vie»: comment ne pas rapprocher cette parole

de l'événement qui l'avait suivie de si près? Frappé d'une telle

coïncidence, Lipoutine n'hésita plus. Rentré chez lui, il poussa

du pied son sac de voyage sous son lit, et, le soir, à l'heure

fixée, il se trouva le premier à l'endroit où l'on devait se

rencontrer avec Chatoff: à la vérité, il avait toujours son

passeport dans sa poche...

Les possédés · 第 90 / 104 题