II

Erkel était un «petit imbécile» en ce sens qu'il se laissait

influencer par la pensée d'autrui, mais, comme agent subalterne,

comme homme d'exécution, il ne manquait pas d'intelligence, ni

même d'astuce. Fanatiquement dévoué à «l'oeuvre commune», c'est-à-

dire, au fond, à Pierre Stépanovitch, il agissait suivant les

instructions qu'il avait reçues de celui-ci à la séance où les

rôles avaient été distribués aux _nôtres_ pour le lendemain. Entre

autres recommandations, il avait été enjoint à l'enseigne de bien

observer, pendant qu'il accomplirait son mandat, dans quelle

conditions se trouvait Chatoff, et lorsque ce dernier, en causant

sur le carré, s'échappa à dire que sa femme était revenue chez

lui, Erkel, avec un machiavélisme instinctif, ne témoigna aucun

désir d'en savoir davantage, bien qu'il comprit que ce fait

contribuerait puissamment à la réussite de leur entreprise.

Ce fut, en effet, ce qui arriva: cette circonstance seule sauva

les «coquins» de la dénonciation qui les menaçait, et leur permit

de se débarrasser de leur ennemi. Le retour de Marie, en changeant

le cours des préoccupations de Chatoff, lui ôta sa sagacité et sa

prudence accoutumées. Il eut dès lors bien autre chose en tête que

l'idée de sa sécurité personnelle. Quand Erkel lui dit que Pierre

Stépanovitch partait le lendemain, il n'hésita pas à le croire;

cela d'ailleurs s'accordait si bien avec ses propres conjectures!

Rentrés dans la chambre, il s'assit dans un coin, appuya ses

coudes sur ses genoux et couvrit son visage de ses mains. D'amères

pensées le tourmentaient...

Tout à coup il releva la tête, s'approcha du lit en marchant sur

le pointe du pied et se mit à contempler sa femme: «Seigneur! Mais

demain matin elle se réveillera avec la fièvre, peut-être même

l'a-t-elle déjà! Elle aura sans doute pris un refroidissement.

Elle n'est pas habituée à cet affreux climat, et voyager dans un

compartiment de troisième classe, subir le vent, la pluie, quand

on n'a sur soi qu'un méchant burnous... Et la laisser là,

l'abandonner sans secours! Quel petit sac! qu'il est léger! Il ne

pèse pas plus de dix livres! La pauvrette, comme ses traits sont

altérés! combien elle a souffert! Elle est fière, c'est pour cela

qu'elle ne se plaint pas. Mais elle est irritable, fort irritable!

C'est la maladie qui en est cause: un ange même, s'il tombait

malade, deviendrait irascible. Que son front est sec! Il doit être

brûlant. Elle a un cercle bistré au-dessous des yeux et... et

pourtant que ce visage est beau! quelle magnifique chevelure!

quel...

Il s'arracha brusquement à cette contemplation et alla aussitôt se

rasseoir dans son coin; il était comme effrayé à la seule idée de

voir dans Marie autre chose qu'une créature malheureuse,

souffrante, ayant besoin de secours. -- Quoi! je concevrais en ce

moment des _espérances! _Oh! quel homme bas et vil je suis! pensa-

t-il, le visage caché dans ses mains, et de nouveau des rêves, des

souvenirs revinrent hanter son esprit... et puis encore des

espérances.

Il se rappela l'exclamation: «Oh! je n'en puis plus», que sa femme

avait proférée à plusieurs reprises d'une voix faible, râlante.

«Seigneur! L'abandonner maintenant, quand elle ne possède que huit

grivnas; elle m'a tendu son vieux porte-monnaie! Elle est venue

chercher du travail, -- mais qu'est-ce qu'elle entend à cela?

qu'est-ce qu'ils comprennent à la Russie? Ils n'ont pas plus de

raison que des enfants, les fantaisies créées par leur imagination

sont tout pour eux, et ils se fâchent, les pauvres gens, parce que

la Russie ne ressemble pas aux chimères dont ils rêvaient à

l'étranger. Ô malheureux, ô innocents!... Tout de même il ne fait

pas chaud ici...»

Il se souvint qu'elle s'était plainte du froid, qu'il avait promis

d'allumer le poêle. «Il y a ici du bois, on peut en aller

chercher, seulement il ne faudrait pas l'éveiller. Du reste, cela

n'est pas impossible. Mais que faire du veau? Quand elle se

lèvera, elle voudra peut-être manger... Eh bien, nous verrons plus

tard; Kiriloff ne se couchera pas de la nuit. Il faudrait la

couvrir avec quelque chose, elle dort d'un profond sommeil, mais

elle a certainement froid; ah! qu'il fait froid!»

Et, encore une fois, il s'approcha d'elle pour l'examiner; la robe

avait un peu remonté, la jambe droite était découverte jusqu'au

genou. Il se détourna par un mouvement brusque, presque effrayé;

puis il ôta le chaud paletot qu'il portait par-dessus sa vieille

redingote, et, s'efforçant de ne pas regarder, il étendit ce

vêtement sur la place nue.

Tandis qu'il faisait du feu, contemplait la dormeuse ou rêvait

dans un coin, deux ou trois heures s'écoulèrent, et ce fut pendant

ce temps que Kiriloff reçut la visite de Verkhovensky et de

Lipoutine. À la fin, Chatoff s'endormit aussi dans son coin. Il

venait à peine de fermer les yeux, quand un gémissement se fit

entendre; Marie s'était éveillée et appelait son époux. Il

s'élança vers elle, troublé comme un coupable.

-- Marie! Je m'étais endormi... Ah! quel vaurien je suis, Marie!

Elle se souleva un peu, promena un regard étonné autour de la

chambre, comme si elle n'eût pas reconnu l'endroit où elle se

trouvait, et tout à coup la colère, l'indignation s'empara d'elle:

-- J'ai occupé votre lit, je tombais de fatigue et je me suis

endormie sans le vouloir; pourquoi ne m'avez-vous pas éveillée?

Comment avez-vous osé croire que j'aie l'intention de vous être à

charge?

-- Comment aurais-je pu t'éveiller, Marie?

-- Vous le pouviez; vous le deviez! Vous n'avez pas d'autre lit

que celui-ci, et je l'ai occupé. Vous ne deviez pas me mettre dans

une fausse position. Ou bien, pensez-vous que je sois venue ici

pour recevoir vos bienfaits? Veuillez reprendre votre lit tout de

suite, je coucherai dans un coin sur des chaises.

-- Marie, il n'y a pas assez de chaises, et, d'ailleurs, je n'ai

rien à mettre dessus.

-- Eh bien, alors je coucherai par terre tout simplement. Je ne

puis pas vous priver de votre lit. Je vais coucher sur le

plancher, tout de suite, tout de suite!

Elle se leva, voulut marcher, mais soudain une douleur spasmodique

des plus violentes lui ôta toute force, toute résolution; un

gémissement profond sortit de sa poitrine, et elle retomba sur le

lit. Chatoff s'approché vivement; la jeune femme, enfonçant son

visage dans l'oreiller, saisit la main de son mari et la serra à

lui faire mal. Une minute se passa ainsi.

-- Marie, ma chère, s'il le faut, il y a ici un médecin que je

connais, le docteur Frenzel... je puis courir chez lui.

-- C'est absurde!

-- Comment, absurde? Dis-moi ce que tu as, Marie! On pourrait te

mettre un cataplasme... sur le ventre, par exemple... Je puis

faire cela sans médecin... Ou bien des sinapismes.

-- Qu'est-ce que c'est que cela? reprit-elle en relevant la tête

et en regardant son mari d'un air effrayé.

Chatoff chercha en vain le sens de cette étrange question.

-- De quoi parles-tu, Marie? À quel propos demandes-tu cela? Ô mon

Dieu, je m'y perds! Pardonne-moi, Marie, mais je ne comprends pas

du tout ce que tu veux dire.

-- Eh! laissez donc, ce n'est pas votre affaire de comprendre. Et

même cela serait fort drôle... répondit-elle avec un sourire amer.

-- Dites-moi quelque chose. Promenez-vous dans la chambre et

parlez. Ne restez pas près de moi et ne me regardez pas, je vous

en prie pour la centième fois!

Chatoff se mit à marcher dans la chambre en tenant ses yeux

baissés et en faisant tous ses efforts pour ne pas les tourner

vers sa femme.

-- Il y a ici, -- ne te fâche pas, Marie, je t'en supplie, -- il y

a ici du veau et du thé... Tu as si peu mangé tantôt...

Elle fit avec la main un geste de violente répugnance. Chatoff au

désespoir se mordit la langue.

-- Écoutez, j'ai l'intention de monter ici un atelier de reliure,

cet établissement serait fondé sur les principes relationnels de

l'association. Comme vous habitez la ville, qu'en pensez-vous? Ai-

je des chances de succès?

-- Eh! Marie, chez nous on ne lit pas; il n'y a même pas de

livres. Et il en ferait relier?

-- Qui? il:

-- Le lecteur d'ici, l'habitant de la ville en général, Marie.

-- Eh bien, alors exprimez-vous plus clairement, au lieu de dire:

_il_, on ne sait pas à qui se rapporte ce pronom. Vous ne

connaissez pas la grammaire.

-- C'est dans l'esprit de la langue, Marie, balbutia Chatoff.

-- Ah! laissez-moi tranquille avec votre esprit, vous m'ennuyez.

Pourquoi le lecteur ou l'habitant de la ville ne fera-t-il pas

relier ses livres?

-- Parce que lire un livre et le faire relier sont deux opérations

qui correspondent à deux degrés de civilisation très différents.

D'abord, il s'habitue peu à peu à lire, ce qui, bien entendu,

demande des siècles; mais il n'a aucun soin du livre, le

considérant comme un objet sans importance. Le fait de donner un

livre à relier suppose déjà le respect du livre; cela indique que

non seulement, il a pris goût à la lecture, mais encore qu'il la

tient en estime. L'Europe depuis longtemps fait relier ses livres,

la Russie n'en est pas encore là.

-- Quoique dit d'une façon pédantesque, cela, du moins, n'est pas

bête et me reporte à trois ans en arrière; vous aviez parfois

assez d'esprit il y a trois ans.

Elle prononça ces mots du même ton dédaigneux que toutes les

phrases précédentes.

-- Marie, Marie, reprit avec émotion Chatoff, -- Ô Marie! Si tu

savais tout ce qui s'est passé durant ces trois ans! J'ai entendu

dire que tu me méprisais à cause du changement survenu dans mes

opinions. Qui donc ai-je quitté? Des ennemis de la vraie vie, des

libérâtres arriérés, craignant leur propre indépendance; des

laquais de la pensée, hostiles à la personnalité et à la liberté;

des prédicateurs décrépits de la charogne et de la pourriture!

Qu'y a-t-il chez eux? La sénilité, la médiocrité dorée,

l'incapacité la plus bourgeoise et la plus plate, une égalité

envieuse, une égalité sans mérite personnel, l'égalité comme

l'entend un laquais ou comme la comprenait un Français de 93...

Mais le pire, c'est qu'ils sont tous des coquins!

-- Oui, il y a beaucoup de coquins, observa Marie d'une voix

entrecoupée et avec un accent de souffrance. Couchée un peu sur le

côté, immobile comme si elle eût craint de faire le moindre

mouvement, elle avait la tête renversée sur l'oreiller et fixait

le plafond d'un regard fatigué, mais ardent. Son visage était

pâle, ses lèvres desséchées.

-- Tu en conviens, Marie, tu en conviens! s'écria Chatoff.

Elle allait faire de la tête un signe négatif quand soudain une

nouvelle crampe la saisit. Cette fois encore elle cacha son visage

dans l'oreiller et pendant toute une minute serra, presque à la

briser, la main de son mari qui, fou de terreur, s'était élancé

vers elle.

-- Marie, Marie! Mais ce que tu as est peut-être très grave,

Marie!

-- Taisez-vous... Je ne veux pas, je ne veux pas, répliqua-t-elle

violemment, en reprenant sa position primitive; -- ne vous

permettez pas de me regarder avec cet air de compassion! Promenez-

vous dans la chambre, dites quelque chose, parlez...

Chatoff qui avait à peu près perdu la tête, commença à marmotter

je ne sais quoi.

Sa femme l'interrompit avec impatience:

-- Quelle est votre occupation ici?

-- Je tiens les livres chez un marchand. Si je voulais, Marie, je

pourrais gagner ici pas mal d'argent.

-- Tant mieux pour vous...

-- Ah! ne va rien t'imaginer, Marie, j'ai dit cela comme j'aurai

dit autre chose...

-- Et qu'est-ce que vous faites encore? Que prêchez-vous? Car il

est impossible que vous ne prêchiez pas, c'est dans votre

caractère.

-- Je prêche Dieu, Marie.

-- Sans y croire vous-même. Je n'ai jamais pu comprendre cette

idée.

-- Pour le moment laissons cela, Marie.

-- Qu'était-ce que cette Marie Timoféievna qu'on a tuée?

-- Nous parlerons aussi de cela plus tard, Marie.

-- Ne vous avisez pas de me faire de pareilles observations! Est-

ce vrai qu'on peut attribuer sa mort à la scélératesse de... de

ces gens-là?

-- Certainement, répondit Chatoff avec un grincement de dents.

Marie leva brusquement la tête et cria d'une voix douloureuse:

-- Ne me parlez plus de cela, ne m'en parlez jamais, jamais!

Et elle retomba sur le lit, en proie à de nouvelles convulsions.

Durant ce troisième accès, la souffrance arracha à la malade non

plus des gémissements, mais de véritables cris.

-- Oh! homme insupportable! Oh! homme insupportable! répétait-elle

en se tordant et en repoussant Chatoff, qui s'était penché sur

elle.

-- Marie, je ferai ce que tu m'as ordonné... je vais me promener,

parler...

-- Mais ne voyez-vous pas que ça a commencé?

-- Qu'est-ce qui a commencé, Marie?

-- Et qu'en sais-je? Est-ce que j'y connais quelque chose?... Oh!

maudite! Oh! que tout soit maudit d'avance!

-- Marie, si tu disais ce qui commence, alors je... mais, sans

cela, comment veux-tu que je comprenne?

-- Vous êtes un homme abstrait, un bavard inutile. Oh! malédiction

sur tout!

-- Marie, Marie!

Il croyait sérieusement que sa femme devenait folle.

Elle se souleva sur le lit, et tournant vers Chatoff un visage

livide de colère:

-- Mais est-ce que vous ne voyez pas, enfin, vociféra-t-elle, --

que je suis dans les douleurs de l'enfantement? Oh! qu'il soit

maudit avant de naître, cet enfant!

-- Marie! s'écria Chatoff comprenant enfin la situation, --

Marie... Mais que ne le disais-tu plus tôt? ajouta-t-il

brusquement, et, prompt comme l'éclair, il saisit sa casquette.

-- Est-ce que je savais cela en entrant ici? Serais-je venue chez

vous si je l'avais su? On m'avait dit que j'en avais encore pour

dix jours! Où allez-vous donc? Où allez-vous donc? Voulez-vous

bien ne pas sortir!

-- Je vais chercher une accoucheuse! Je vendrai le revolver;

maintenant c'est de l'argent qu'il faut avant tout.

-- Gardez-vous bien de faire venir une accoucheuse, il ne me faut

qu'une bonne femme, une vieille quelconque; j'ai huit grivnas dans

mon porte-monnaie... À la campagne les paysannes accouchent sans

le secours d'une sage-femme... Et si je crève, eh bien, ce sera

tant mieux...

-- Tu auras une bonne femme, et une vieille. Mais comment te

laisser seule, Marie?

Pourtant, s'il ne la quittait pas maintenant, elle serait privée

des soins d'une accoucheuse quand viendrait le moment critique.

Cette considération l'emporta dans l'esprit de Chatoff sur tout le

reste, et, sourd aux gémissements comme aux cris de colère de

Marie, il descendit l'escalier de toute la vitesse de ses jambes.

Les possédés · 第 92 / 104 题