Erkel était un «petit imbécile» en ce sens qu'il se laissait
influencer par la pensée d'autrui, mais, comme agent subalterne,
comme homme d'exécution, il ne manquait pas d'intelligence, ni
même d'astuce. Fanatiquement dévoué à «l'oeuvre commune», c'est-à-
dire, au fond, à Pierre Stépanovitch, il agissait suivant les
instructions qu'il avait reçues de celui-ci à la séance où les
rôles avaient été distribués aux _nôtres_ pour le lendemain. Entre
autres recommandations, il avait été enjoint à l'enseigne de bien
observer, pendant qu'il accomplirait son mandat, dans quelle
conditions se trouvait Chatoff, et lorsque ce dernier, en causant
sur le carré, s'échappa à dire que sa femme était revenue chez
lui, Erkel, avec un machiavélisme instinctif, ne témoigna aucun
désir d'en savoir davantage, bien qu'il comprit que ce fait
contribuerait puissamment à la réussite de leur entreprise.
Ce fut, en effet, ce qui arriva: cette circonstance seule sauva
les «coquins» de la dénonciation qui les menaçait, et leur permit
de se débarrasser de leur ennemi. Le retour de Marie, en changeant
le cours des préoccupations de Chatoff, lui ôta sa sagacité et sa
prudence accoutumées. Il eut dès lors bien autre chose en tête que
l'idée de sa sécurité personnelle. Quand Erkel lui dit que Pierre
Stépanovitch partait le lendemain, il n'hésita pas à le croire;
cela d'ailleurs s'accordait si bien avec ses propres conjectures!
Rentrés dans la chambre, il s'assit dans un coin, appuya ses
coudes sur ses genoux et couvrit son visage de ses mains. D'amères
pensées le tourmentaient...
Tout à coup il releva la tête, s'approcha du lit en marchant sur
le pointe du pied et se mit à contempler sa femme: «Seigneur! Mais
demain matin elle se réveillera avec la fièvre, peut-être même
l'a-t-elle déjà! Elle aura sans doute pris un refroidissement.
Elle n'est pas habituée à cet affreux climat, et voyager dans un
compartiment de troisième classe, subir le vent, la pluie, quand
on n'a sur soi qu'un méchant burnous... Et la laisser là,
l'abandonner sans secours! Quel petit sac! qu'il est léger! Il ne
pèse pas plus de dix livres! La pauvrette, comme ses traits sont
altérés! combien elle a souffert! Elle est fière, c'est pour cela
qu'elle ne se plaint pas. Mais elle est irritable, fort irritable!
C'est la maladie qui en est cause: un ange même, s'il tombait
malade, deviendrait irascible. Que son front est sec! Il doit être
brûlant. Elle a un cercle bistré au-dessous des yeux et... et
pourtant que ce visage est beau! quelle magnifique chevelure!
quel...
Il s'arracha brusquement à cette contemplation et alla aussitôt se
rasseoir dans son coin; il était comme effrayé à la seule idée de
voir dans Marie autre chose qu'une créature malheureuse,
souffrante, ayant besoin de secours. -- Quoi! je concevrais en ce
moment des _espérances! _Oh! quel homme bas et vil je suis! pensa-
t-il, le visage caché dans ses mains, et de nouveau des rêves, des
souvenirs revinrent hanter son esprit... et puis encore des
espérances.
Il se rappela l'exclamation: «Oh! je n'en puis plus», que sa femme
avait proférée à plusieurs reprises d'une voix faible, râlante.
«Seigneur! L'abandonner maintenant, quand elle ne possède que huit
grivnas; elle m'a tendu son vieux porte-monnaie! Elle est venue
chercher du travail, -- mais qu'est-ce qu'elle entend à cela?
qu'est-ce qu'ils comprennent à la Russie? Ils n'ont pas plus de
raison que des enfants, les fantaisies créées par leur imagination
sont tout pour eux, et ils se fâchent, les pauvres gens, parce que
la Russie ne ressemble pas aux chimères dont ils rêvaient à
l'étranger. Ô malheureux, ô innocents!... Tout de même il ne fait
pas chaud ici...»
Il se souvint qu'elle s'était plainte du froid, qu'il avait promis
d'allumer le poêle. «Il y a ici du bois, on peut en aller
chercher, seulement il ne faudrait pas l'éveiller. Du reste, cela
n'est pas impossible. Mais que faire du veau? Quand elle se
lèvera, elle voudra peut-être manger... Eh bien, nous verrons plus
tard; Kiriloff ne se couchera pas de la nuit. Il faudrait la
couvrir avec quelque chose, elle dort d'un profond sommeil, mais
elle a certainement froid; ah! qu'il fait froid!»
Et, encore une fois, il s'approcha d'elle pour l'examiner; la robe
avait un peu remonté, la jambe droite était découverte jusqu'au
genou. Il se détourna par un mouvement brusque, presque effrayé;
puis il ôta le chaud paletot qu'il portait par-dessus sa vieille
redingote, et, s'efforçant de ne pas regarder, il étendit ce
vêtement sur la place nue.
Tandis qu'il faisait du feu, contemplait la dormeuse ou rêvait
dans un coin, deux ou trois heures s'écoulèrent, et ce fut pendant
ce temps que Kiriloff reçut la visite de Verkhovensky et de
Lipoutine. À la fin, Chatoff s'endormit aussi dans son coin. Il
venait à peine de fermer les yeux, quand un gémissement se fit
entendre; Marie s'était éveillée et appelait son époux. Il
s'élança vers elle, troublé comme un coupable.
-- Marie! Je m'étais endormi... Ah! quel vaurien je suis, Marie!
Elle se souleva un peu, promena un regard étonné autour de la
chambre, comme si elle n'eût pas reconnu l'endroit où elle se
trouvait, et tout à coup la colère, l'indignation s'empara d'elle:
-- J'ai occupé votre lit, je tombais de fatigue et je me suis
endormie sans le vouloir; pourquoi ne m'avez-vous pas éveillée?
Comment avez-vous osé croire que j'aie l'intention de vous être à
charge?
-- Comment aurais-je pu t'éveiller, Marie?
-- Vous le pouviez; vous le deviez! Vous n'avez pas d'autre lit
que celui-ci, et je l'ai occupé. Vous ne deviez pas me mettre dans
une fausse position. Ou bien, pensez-vous que je sois venue ici
pour recevoir vos bienfaits? Veuillez reprendre votre lit tout de
suite, je coucherai dans un coin sur des chaises.
-- Marie, il n'y a pas assez de chaises, et, d'ailleurs, je n'ai
rien à mettre dessus.
-- Eh bien, alors je coucherai par terre tout simplement. Je ne
puis pas vous priver de votre lit. Je vais coucher sur le
plancher, tout de suite, tout de suite!
Elle se leva, voulut marcher, mais soudain une douleur spasmodique
des plus violentes lui ôta toute force, toute résolution; un
gémissement profond sortit de sa poitrine, et elle retomba sur le
lit. Chatoff s'approché vivement; la jeune femme, enfonçant son
visage dans l'oreiller, saisit la main de son mari et la serra à
lui faire mal. Une minute se passa ainsi.
-- Marie, ma chère, s'il le faut, il y a ici un médecin que je
connais, le docteur Frenzel... je puis courir chez lui.
-- C'est absurde!
-- Comment, absurde? Dis-moi ce que tu as, Marie! On pourrait te
mettre un cataplasme... sur le ventre, par exemple... Je puis
faire cela sans médecin... Ou bien des sinapismes.
-- Qu'est-ce que c'est que cela? reprit-elle en relevant la tête
et en regardant son mari d'un air effrayé.
Chatoff chercha en vain le sens de cette étrange question.
-- De quoi parles-tu, Marie? À quel propos demandes-tu cela? Ô mon
Dieu, je m'y perds! Pardonne-moi, Marie, mais je ne comprends pas
du tout ce que tu veux dire.
-- Eh! laissez donc, ce n'est pas votre affaire de comprendre. Et
même cela serait fort drôle... répondit-elle avec un sourire amer.
-- Dites-moi quelque chose. Promenez-vous dans la chambre et
parlez. Ne restez pas près de moi et ne me regardez pas, je vous
en prie pour la centième fois!
Chatoff se mit à marcher dans la chambre en tenant ses yeux
baissés et en faisant tous ses efforts pour ne pas les tourner
vers sa femme.
-- Il y a ici, -- ne te fâche pas, Marie, je t'en supplie, -- il y
a ici du veau et du thé... Tu as si peu mangé tantôt...
Elle fit avec la main un geste de violente répugnance. Chatoff au
désespoir se mordit la langue.
-- Écoutez, j'ai l'intention de monter ici un atelier de reliure,
cet établissement serait fondé sur les principes relationnels de
l'association. Comme vous habitez la ville, qu'en pensez-vous? Ai-
je des chances de succès?
-- Eh! Marie, chez nous on ne lit pas; il n'y a même pas de
livres. Et il en ferait relier?
-- Qui? il:
-- Le lecteur d'ici, l'habitant de la ville en général, Marie.
-- Eh bien, alors exprimez-vous plus clairement, au lieu de dire:
_il_, on ne sait pas à qui se rapporte ce pronom. Vous ne
connaissez pas la grammaire.
-- C'est dans l'esprit de la langue, Marie, balbutia Chatoff.
-- Ah! laissez-moi tranquille avec votre esprit, vous m'ennuyez.
Pourquoi le lecteur ou l'habitant de la ville ne fera-t-il pas
relier ses livres?
-- Parce que lire un livre et le faire relier sont deux opérations
qui correspondent à deux degrés de civilisation très différents.
D'abord, il s'habitue peu à peu à lire, ce qui, bien entendu,
demande des siècles; mais il n'a aucun soin du livre, le
considérant comme un objet sans importance. Le fait de donner un
livre à relier suppose déjà le respect du livre; cela indique que
non seulement, il a pris goût à la lecture, mais encore qu'il la
tient en estime. L'Europe depuis longtemps fait relier ses livres,
la Russie n'en est pas encore là.
-- Quoique dit d'une façon pédantesque, cela, du moins, n'est pas
bête et me reporte à trois ans en arrière; vous aviez parfois
assez d'esprit il y a trois ans.
Elle prononça ces mots du même ton dédaigneux que toutes les
phrases précédentes.
-- Marie, Marie, reprit avec émotion Chatoff, -- Ô Marie! Si tu
savais tout ce qui s'est passé durant ces trois ans! J'ai entendu
dire que tu me méprisais à cause du changement survenu dans mes
opinions. Qui donc ai-je quitté? Des ennemis de la vraie vie, des
libérâtres arriérés, craignant leur propre indépendance; des
laquais de la pensée, hostiles à la personnalité et à la liberté;
des prédicateurs décrépits de la charogne et de la pourriture!
Qu'y a-t-il chez eux? La sénilité, la médiocrité dorée,
l'incapacité la plus bourgeoise et la plus plate, une égalité
envieuse, une égalité sans mérite personnel, l'égalité comme
l'entend un laquais ou comme la comprenait un Français de 93...
Mais le pire, c'est qu'ils sont tous des coquins!
-- Oui, il y a beaucoup de coquins, observa Marie d'une voix
entrecoupée et avec un accent de souffrance. Couchée un peu sur le
côté, immobile comme si elle eût craint de faire le moindre
mouvement, elle avait la tête renversée sur l'oreiller et fixait
le plafond d'un regard fatigué, mais ardent. Son visage était
pâle, ses lèvres desséchées.
-- Tu en conviens, Marie, tu en conviens! s'écria Chatoff.
Elle allait faire de la tête un signe négatif quand soudain une
nouvelle crampe la saisit. Cette fois encore elle cacha son visage
dans l'oreiller et pendant toute une minute serra, presque à la
briser, la main de son mari qui, fou de terreur, s'était élancé
vers elle.
-- Marie, Marie! Mais ce que tu as est peut-être très grave,
Marie!
-- Taisez-vous... Je ne veux pas, je ne veux pas, répliqua-t-elle
violemment, en reprenant sa position primitive; -- ne vous
permettez pas de me regarder avec cet air de compassion! Promenez-
vous dans la chambre, dites quelque chose, parlez...
Chatoff qui avait à peu près perdu la tête, commença à marmotter
je ne sais quoi.
Sa femme l'interrompit avec impatience:
-- Quelle est votre occupation ici?
-- Je tiens les livres chez un marchand. Si je voulais, Marie, je
pourrais gagner ici pas mal d'argent.
-- Tant mieux pour vous...
-- Ah! ne va rien t'imaginer, Marie, j'ai dit cela comme j'aurai
dit autre chose...
-- Et qu'est-ce que vous faites encore? Que prêchez-vous? Car il
est impossible que vous ne prêchiez pas, c'est dans votre
caractère.
-- Je prêche Dieu, Marie.
-- Sans y croire vous-même. Je n'ai jamais pu comprendre cette
idée.
-- Pour le moment laissons cela, Marie.
-- Qu'était-ce que cette Marie Timoféievna qu'on a tuée?
-- Nous parlerons aussi de cela plus tard, Marie.
-- Ne vous avisez pas de me faire de pareilles observations! Est-
ce vrai qu'on peut attribuer sa mort à la scélératesse de... de
ces gens-là?
-- Certainement, répondit Chatoff avec un grincement de dents.
Marie leva brusquement la tête et cria d'une voix douloureuse:
-- Ne me parlez plus de cela, ne m'en parlez jamais, jamais!
Et elle retomba sur le lit, en proie à de nouvelles convulsions.
Durant ce troisième accès, la souffrance arracha à la malade non
plus des gémissements, mais de véritables cris.
-- Oh! homme insupportable! Oh! homme insupportable! répétait-elle
en se tordant et en repoussant Chatoff, qui s'était penché sur
elle.
-- Marie, je ferai ce que tu m'as ordonné... je vais me promener,
parler...
-- Mais ne voyez-vous pas que ça a commencé?
-- Qu'est-ce qui a commencé, Marie?
-- Et qu'en sais-je? Est-ce que j'y connais quelque chose?... Oh!
maudite! Oh! que tout soit maudit d'avance!
-- Marie, si tu disais ce qui commence, alors je... mais, sans
cela, comment veux-tu que je comprenne?
-- Vous êtes un homme abstrait, un bavard inutile. Oh! malédiction
sur tout!
-- Marie, Marie!
Il croyait sérieusement que sa femme devenait folle.
Elle se souleva sur le lit, et tournant vers Chatoff un visage
livide de colère:
-- Mais est-ce que vous ne voyez pas, enfin, vociféra-t-elle, --
que je suis dans les douleurs de l'enfantement? Oh! qu'il soit
maudit avant de naître, cet enfant!
-- Marie! s'écria Chatoff comprenant enfin la situation, --
Marie... Mais que ne le disais-tu plus tôt? ajouta-t-il
brusquement, et, prompt comme l'éclair, il saisit sa casquette.
-- Est-ce que je savais cela en entrant ici? Serais-je venue chez
vous si je l'avais su? On m'avait dit que j'en avais encore pour
dix jours! Où allez-vous donc? Où allez-vous donc? Voulez-vous
bien ne pas sortir!
-- Je vais chercher une accoucheuse! Je vendrai le revolver;
maintenant c'est de l'argent qu'il faut avant tout.
-- Gardez-vous bien de faire venir une accoucheuse, il ne me faut
qu'une bonne femme, une vieille quelconque; j'ai huit grivnas dans
mon porte-monnaie... À la campagne les paysannes accouchent sans
le secours d'une sage-femme... Et si je crève, eh bien, ce sera
tant mieux...
-- Tu auras une bonne femme, et une vieille. Mais comment te
laisser seule, Marie?
Pourtant, s'il ne la quittait pas maintenant, elle serait privée
des soins d'une accoucheuse quand viendrait le moment critique.
Cette considération l'emporta dans l'esprit de Chatoff sur tout le
reste, et, sourd aux gémissements comme aux cris de colère de
Marie, il descendit l'escalier de toute la vitesse de ses jambes.