CHAPITRE IV

_DERNIÈRE RÉSOLUTION._

I

Durant cette matinée, beaucoup de personnes virent Pierre

Stépanovitch; elles racontèrent plus tard qu'elles avaient

remarqué chez lui une animation extraordinaire. À deux heures de

l'après-midi, il se rendit chez Gaganoff, qui était arrivé la

veille de la campagne. Une nombreuse société se trouvait réunie

dans cette maison, et, bien entendu, chacun disait son mot sur les

derniers événements. Pierre Stépanovitch tint le dé de la

conversation et se fit écouter. Chez nous on l'avait toujours

considéré comme «un étudiant bavard et un peu fêlé», mais cette

fois le sujet qu'il traitait était intéressant, car il parlait de

Julie Mikhaïlovna. Ayant été le confident intime de la

gouvernante, il donna sur elle force détails très nouveaux et très

inattendus; comme par inadvertance, il révéla plusieurs propos

piquants qu'elle avait tenus sur des personnalités connues de

toute la ville. L'attitude du narrateur, pendant qu'il commettait

ces indiscrétions, était celle d'un homme exempt de malice, mais

obligé par son honnêteté d'éclaircir tout à coup une foule de

malentendus, et en même temps si naïf, si maladroit, qu'il ne sait

ni par où commencer, ni par où finir. Toujours sans avoir l'air de

le faire exprès, il glissa dans la conversation que Julie

Mikhaïlovna connaissait parfaitement le secret de Stavroguine et

qu'elle avait mené tout l'intrigue. Il avait été, lui, Pierre

Stépanovitch, mystifié par la gouvernante, car lui-même était

amoureux de cette malheureuse Lisa, et pourtant on s'y était pris

de telle sorte qu'il avait _presque_ conduit la jeune fille chez

Stavroguine. «Oui, oui, vous pouvez rire, messieurs», acheva-t-il,

«mais si seulement j'avais su, si j'avais su comment cela

finirait!» On l'interrogea avec la plus vive curiosité au sujet de

Stavroguine: il répondit carrément que, selon lui, la tragique

aventure de Lébiadkine était un pur accident provoqué par

l'imprudence de Lébiadkine lui-même, qui avait eu le tort de

montrer son argent. Il donna à cet égard des explications très

satisfaisantes. Un des auditeurs lui fit observer qu'il avait

assez mauvaise grâce à venir maintenant débiner Julie Mikhaïlovna,

après avoir mangé et bu, si pas couché, dans sa maison. Mais

Pierre Stépanovitch trouva aussitôt une réplique victorieuse:

-- Si j'ai mangé et bu chez elle, ce n'est pas parce que j'étais

sans argent, et ce n'est pas ma faute si elle m'invitait à dîner.

Permettez-moi d'apprécier moi-même dans quelle mesure j'en dois

être reconnaissant.

En général, l'impression produite par ces paroles lui fut

favorable: «Sans doute ce garçon-là est un écervelé», se disait-

on, «mais est-ce qu'il en peut si Julie Mikhaïlovna a fait des

sottises? Au contraire, il a toujours cherché à la retenir...»

Vers deux heures, le bruit se répandit soudain que Stavroguine,

dont on parlait tant, était parti à l'improviste pour Pétersbourg

par le train de midi. Cette nouvelle fit sensation; plusieurs

froncèrent le sourcil. À ce qu'on raconte, Pierre Stépanovitch fut

si consterné qu'il changea de visage; sa stupeur se traduisit même

par une exclamation étrange: «Mais qui donc a pu le laisser

partir?» Il quitta immédiatement la demeure de Gaganoff. Pourtant,

on le vit encore dans deux ou trois maisons.

À la chute du jour, il trouva moyen de pénétrer jusqu'à Julie

Mikhaïlovna, non sans difficulté toutefois, car elle ne voulait

pas le recevoir. Je n'eus connaissance du fait que trois semaines

plus tard; Julie Mikhaïlovna me l'apprit elle-même, à la veille de

partir pour Pétersbourg. Elle n'entra dans aucun détail et se

borna à me dire en frissonnant qu'il «l'avait alors étonnée au-

delà de toute mesure». Je suppose qu'il la menaça simplement de la

présenter comme sa complice, au cas où elle s'aviserait de

«parler». Pierre Stépanovitch était obligé d'effrayer la

gouvernante pour assurer l'exécution de ses projets, que,

naturellement, elle ignorait, et ce fut seulement cinq jours après

qu'elle comprit pourquoi il avait tant douté de son silence, et

tant craint de sa part quelque nouvel élan d'indignation...

Entre sept et huit heures du soir, alors que déjà il faisait très

sombre, les _nôtres_ se réunirent au grand complet, c'est-à-dire

tous les cinq, chez l'enseigne Erkel qui demeurait au bout de la

ville, dans une petite maison borgne de la rue Saint-Thomas.

Pierre Stépanovitch lui-même leur avait donné rendez-vous en cet

endroit, mais il fut fort inexact, et l'on dut attendre pendant

une heure. L'enseigne Erkel était cet officier qui, à la soirée

chez Virguinsky, avait tout le temps fait mine de prendre des

notes sur un agenda. Arrivé depuis peu dans notre ville, il vivait

très retiré, logeant dans une impasse chez deux soeurs, deux

vieilles bourgeoises, et il devait bientôt partir; en se

réunissant chez lui on ne risquait pas d'attirer l'attention. Ce

garçon étrange se distinguait par une taciturnité remarquable. Il

pouvait passer dix soirées consécutives au milieu d'une société

bruyante et entendre les conversations les plus extraordinaires,

sans proférer lui-même un seul mot: dans ces occasions, il se

contentait d'écouter de toutes ses oreilles, en fixant ses yeux

enfantins sur ceux qui parlaient. Sa figure était agréable et

paraissait même indiquer de l'intelligence. Il n'appartenait pas

au quinquévirat; les nôtres supposaient qu'il avait reçu d'un

certain endroit des instructions spéciales et qu'il était purement

un homme d'exécution. On sait maintenant qu'il n'avait

d'instruction d'aucune sorte, et c'est tout au plus si lui-même se

rendait bien compte de sa position. Il n'était que le séide

fanatique de Pierre Stépanovitch, dont il avait fait la

connaissance peu de temps auparavant. S'il avait rencontré quelque

monstre prématurément perverti, et que celui-ci lui eût demandé,

comme un service à rendre à la cause sociale, d'organiser une

bande de brigands et d'assassiner le premier moujik venu, Erkel se

fût exécuté sans désemparer. Il avait quelque part une mère malade

à qui il envoyait la moitié de sa maigre solde, -- et comme, sans

doute, la pauvre femme embrassait cette petite tête blonde, comme

elle tremblait, comme elle priait pour sa conservation!

Une grande agitation régnait parmi les nôtres. Les événements de

la nuit précédente les avaient stupéfiés, et ils se sentaient

inquiets. À quelles conséquences inattendues avait abouti le

scandale systématiquement organisé par eux, mais qui, dans leur

pensée, ne devait pas dépasser les proportions d'un simple boucan!

L'incendie du Zariétchié, l'assassinat des Lébiadkine, le meurtre

de Lisa, c'étaient là autant de surprises qu'ils n'avaient pas

prévues dans leur programme. Ils accusaient hautement de

despotisme et de dissimulation la main qui les avait fait mouvoir.

Bref, en attendant Pierre Stépanovitch, tous s'excitaient

mutuellement à réclamer de lui une explication catégorique; si

cette fois encore ils ne pouvaient l'obtenir, eh bien, ils se

dissoudraient, sauf à remplacer le quinquévirat par une nouvelle

société secrète, fondée, celle-ci, sur des principes égalitaires

et démocratiques. Lipoutine, Chigaleff et l'homme versé dans la

connaissance du peuple se montraient surtout partisans de cette

idée; Liamchine, silencieux, semblait approuver tacitement.

Virguinsky hésitait; sur sa proposition, on convint d'entendre

d'abord Pierre Stépanovitch; mais celui-ci n'apparaissait toujours

pas, et ce sans gêne contribuait encore à irriter les esprits.

Erkel servait ses hôtes sans proférer une parole; pour plus de

sûreté, l'enseigne était allé lui-même chercher le thé chez ses

logeuses au lieu de le faire monter par la servante.

Pierre Stépanovitch n'arriva qu'à huit heures et demie. D'un pas

rapide il s'avança vers la table ronde qui faisait face au divan

sur lequel la compagnie avait pris place; il garda à la main son

bonnet fourré et refusa le thé qu'on lui offrit. Sa physionomie

était courroucée, dure et hautaine. Sans doute, il lui avait suffi

de jeter les yeux sur les nôtres pour deviner la révolte qui

grondait au fond de leurs âmes.

-- Avant que j'ouvre la bouche, dites ce que vous avez sur le

coeur, commença-t-il en regardant autour de lui avec un sourire

fielleux.

Lipoutine prit la parole au nom de tous, et, d'une voix tremblante

de colère, il déclara que «si l'on continuait ainsi, on se

briserait le front». Oh! ils ne redoutaient nullement cette

éventualité, ils étaient même tout prêts à l'affronter, mais

seulement pour l'oeuvre commune (mouvement et approbation). En

conséquence, on devait être franc avec eux et leur dire toujours

d'avance où on les conduisait, «autrement, qu'arriverait-il?»

(Nouveau mouvement, quelques sons gutturaux.) Une pareille manière

de procéder était pour eux aussi humiliante que dangereuse... «Ce

n'est pas du tout que nous ayons peur, acheva l'orateur, -- mais

si un seul agit et fait manoeuvrer les autres comme de simples

pions, les erreurs d'un seul causeront la perte de tous.» (Cris:

Oui, oui! Assentiment général.)

-- Le diable m'emporte, qu'est-ce qu'il vous faut donc?

-- Et quel rapport les petites intrigues de monsieur Stavroguine

ont-elles avec l'oeuvre commune? répliqua violemment Lipoutine. --

Qu'il appartienne d'une façon occulte au centre, si tant est que

ce centre fantastique existe réellement, c'est possible, mais nous

ne voulons pas savoir cela. Le fait est qu'un assassinat a été

commis et que l'éveil est donné à la police; en suivant le fil on

arrivera jusqu'à notre groupe.

-- Vous vous perdrez avec Stavroguine, et nous nous perdrons avec

vous, ajouta l'homme qui connaissait le peuple.

-- Et sans aucune utilité pour l'oeuvre commune, observa

tristement Virguinsky.

-- Quelle absurdité! L'assassinat est un pur accident, Fedka a tué

pour voler.

-- Hum! Pourtant il y a là une coïncidence étrange, remarqua

aigrement Lipoutine.

-- Eh bien, si vous voulez que je vous le dise, c'est par votre

propre fait que cela est arrivé.

-- Comment, par notre fait?

-- D'abord vous, Lipoutine, avez vous-même pris part à cette

intrigue, ensuite et surtout on vous avait ordonné d'expédier

Lébiadkine à Pétersbourg, et l'on vous avait remis de l'argent à

cet effet; or, qu'avez-vous fait? Si vous vous étiez acquitté de

votre tâche, cela n'aurait pas eu lieu.

-- Mais n'avez-vous pas vous-même émis l'idée qu'il serait bon de

laisser Lébiadkine lire ses vers?

-- Une idée n'est pas un ordre. L'ordre, c'était de le faire

partir.

-- L'ordre! Voilà un mot assez étrange... Au contraire, s'il n'est

pas parti, c'est précisément en vertu d'un contrordre que vous

avez donné.

-- Vous vous êtes trompé et vous avez fait une sottise en même

temps qu'un acte d'indiscipline. Quant au meurtre, c'est l'oeuvre

de Fedka, et il a agi seul, dans un but de pillage. Vous avez

entendu raconter des histoires et vous les avez crues. La peur

vous a pris. Stavroguine n'est pas si bête, et la preuve, c'est

qu'il est parti à midi, après avoir vu le vice-gouverneur; si les

bruits qui courent avaient le moindre fondement, on ne l'aurait

pas laissé partir en plein jour pour la capitale.

-- Mais nous sommes loin d'affirmer que monsieur Stavroguine

personnellement ait assassiné, reprit d'un ton caustique

Lipoutine, -- il a pu même ignorer la chose, tout comme moi; vous

savez fort bien vous-même que je n'étais au courant de rien,

quoique je me sois fourré là dedans comme un mouton dans la

marmite.

-- Qui donc accusez-vous? demanda Pierre Stépanovitch en le

regardant d'un air sombre.

-- Ceux qui ont besoin de brûler les villes.

-- Le pire, c'est que vous vous esquivez par la tangente. Du

reste, voulez-vous lire ceci et le montrer aux autres? C'est

seulement pour votre édification.

Il tira de sa poche la lettre anonyme que Lébiadkine avait écrite

à Lembke et la tendit à Lipoutine. Celui-ci la lut avec un

étonnement visible, et, pensif, la donna à son voisin; la lettre

eut bientôt fait le tour de la société.

-- Est-ce, en effet, l'écriture de Lébiadkine? questionna

Chigaleff.

-- Oui, c'est son écriture, déclarèrent Lipoutine et Tolkatchenko

(celui qui connaissait le peuple).

-- J'ai seulement voulu vous édifier, voyant combien vous étiez

sensible au sort de Lébiadkine, répéta Pierre Stépanovitch; --

ainsi, messieurs, continua-t-il après avoir repris la lettre, --

un Fedka, sans s'en douter, nous débarrasse d'un homme dangereux.

Voilà ce que fait parfois le hasard! N'est-ce pas que c'est

instructif?

Les membres échangèrent entre eux un rapide regard.

-- Et maintenant, messieurs, c'est à mon tour de vous interroger,

poursuivit avec dignité Pierre Stépanovitch. -- Puis-je savoir

pourquoi vous avez cru devoir brûler la ville sans y être

autorisés?

-- Comment? Quoi? C'est nous, nous qui avons brûlé la ville? Voilà

une idée de fou! s'écrièrent les interpellés.

-- Je comprends que vous ayez voulu vous amuser, continua sans

s'émouvoir Pierre Stépanovitch, -- mais il ne s'agit pas, dans

l'espèce, des petits scandales qui ont égayé la fête de Julie

Mikhaïlovna. Je vous ai convoqués ici pour vous révéler la gravité

du danger que vous avez si bêtement attiré sur vous et qui menace

bien autre chose encore que vos personnes.

Virguinsky, resté jusqu'alors silencieux, prit la parole d'un ton

presque indigné:

-- Permettez, nous avions, nous, l'intention de vous déclarer

qu'une mesure si grave et en même temps si étrange, prise en

dehors des membres, est le fait d'un despotisme qui ne tient aucun

compte de nos droits.

-- Ainsi vous niez? Eh bien, moi, j'affirme que c'est vous, vous

seuls, qui avez brûlé la ville. Messieurs, ne mentez pas, j'ai des

renseignements précis. Par votre indiscipline vous avez mis en

danger l'oeuvre commune elle-même. Vous n'êtes qu'une des mailles

d'un réseau immense, et vous devez obéir aveuglément au centre.

Cependant trois d'entre vous, sans avoir reçu les moindres

instructions à cet égard, ont poussé les ouvriers de l'usine à

mettre le feu, et l'incendie a eu lieu.

-- Quels sont ces trois? Nommez-les!

-- Avant-hier, entre trois et quatre heures, vous, Tolkatchenko,

vous avez tenu des propos incendiaires à Fomka Zavialoff au

_Myosotis._

L'homme qui connaissait le peuple bondit d'étonnement:

-- Allons donc, je lui ai à peine dit un mot, et encore sans

intention, je n'attachais à cela aucune importance; il avait été

fouetté le matin, voilà pourquoi je lui ai parlé ainsi; du reste,

je l'ai quitté tout de suite, il était trop ivre. Si vous ne

m'aviez pas rappelé la chose, je ne m'en serais pas souvenu. Ce

n'est pas un simple mot qui a pu occasionner l'incendie.

-- Vous ressemblez à un homme qui s'étonnerait en voyant une

petite étincelle provoquer l'explosion d'une poudrière.

-- Fomka et moi, nous étions dans un coin, et je lui ai parlé tout

bas dans le tuyau de l'oreille; comment avez-vous pu savoir ce que

je lui ai dit? s'avisa brusquement de demander Tolkatchenko.

-- J'étais là, sous la table. Soyez tranquilles, messieurs, je

n'ignore aucune de vos actions. Vous souriez malignement, monsieur

Lipoutine? Mais je sais, par exemple, qu'il y a trois jours, dans

votre chambre à coucher, au moment de vous mettre au lit, vous

avez arraché les cheveux à votre femme.

Lipoutine resta bouche béante et pâlit.

(On sut plus tard comment ce détail était arrivé à la connaissance

de Pierre Stépanovitch: il le tenait d'Agafia, la servante de

Lipoutine, qu'il avait embauchée comme espionne.)

Chigaleff se leva soudain.

-- Puis-je constater un fait? demanda-t-il.

-- Constatez.

Chigaleff se rassit.

-- Si j'ai bien compris, et il était impossible de ne pas

comprendre, commença-t-il, -- vous-même nous avez fait à plusieurs

reprises un tableau éloquent, -- quoique trop théorique, -- de la

Russie enserrée dans un filet aux mailles innombrables. Chacune

des sections, recrutant des prosélytes et se ramifiant à l'infini,

a pour tâche de miner sans cesse par une propagande systématique

le prestige de l'autorité locale; elle doit semer le trouble dans

les esprits, mettre le cynisme à la mode, faire naître des

scandales, propager la négation de toutes les croyances, éveiller

la soif des améliorations, enfin, si besoin est, recourir à

l'incendie, comme à un procédé éminemment national, pour qu'au

moment voulu le désespoir s'empare des populations. Je me suis

efforcé de vous citer textuellement: reconnaissez-vous vos paroles

dans cet exposé? Est-ce bien là le programme d'action que vous

nous avez communiqué, comme fondé de pouvoirs d'un comité central,

du reste complètement inconnu de nous jusqu'à présent et presque

fantastique à nos yeux?

-- C'est exact, seulement vous êtes bien long.

-- Chacun a le droit de parler comme il veut. En nous donnant à

croire que les mailles du réseau qui couvre la Russie se comptent

déjà par centaines, et en nous faisant espérer que si chacun

s'acquitte avec succès de sa tâche, toute la Russie à l'époque

fixée, lorsque le signal sera donné...

-- Ah! le diable m'emporte, vous nous faites perdre un temps

précieux! interrompit Pierre Stépanovitch en s'agitant sur son

fauteuil.

-- Soit, j'abrège et je me borne, pour finir, à une question: nous

avons déjà vu des scandales, nous avons vu le mécontentement des

populations, nous avons assisté à la chute de l'administration

provinciale et nous y avons aidé, enfin nous avons été témoins

d'un incendie. De quoi donc vous plaignez-vous? N'est-ce pas votre

programme. Que pouvez-vous nous reprocher?

-- Votre indiscipline! répliqua avec colère Pierre Stépanovitch. -

- Tant que je suis ici, vous ne pouvez pas agir sans ma

permission. Assez. Une dénonciation est imminente, et demain peut-

être ou même cette nuit on vous arrêtera. Voilà ce que j'avais à

vous dire. Tenez cette nouvelle pour sûre.

Ces mots causèrent une stupeur générale.

-- On vous arrêtera non seulement comme instigateurs de

l'incendie, mais encore comme membres d'une société secrète. Le

dénonciateur connaît toute notre mystérieuse organisation. Voilà

le résultat de vos incartades!

-- C'est assurément Stavroguine! cria Lipoutine.

-- Comment... pourquoi Stavroguine? reprit Pierre Stépanovitch

qui, dans le premier moment, parut troublé. -- Eh! diable, c'est

Chatoff! ajouta-t-il se remettant aussitôt. -- Maintenant, je

crois, vous savez tous que, dans son temps, Chatoff a pris part à

notre oeuvre. Je dois vous le déclarer, en le faisant espionner

par des gens qu'il ne soupçonne pas, j'ai appris non sans surprise

que le secret du réseau n'en était plus un pour lui et... en un

mot, qu'il savait tout. Pour se faire pardonner son passé, il va

dénoncer tous ses anciens camarades. Jusqu'à présent il hésitait

encore, aussi je l'épargnais. Maintenant, par cet incendie, vous

avez levé ses derniers scrupules, il est très impressionné et il

n'hésitera plus. Demain donc nous serons arrêtés et comme

incendiaires et comme criminels politiques.

-- Est-ce sûr? Comment Chatoff sait-il?

Les membres étaient en proie à une agitation indescriptible.

-- Tout est parfaitement sûr. Je n'ai pas le droit de vous révéler

mes sources d'information, mais voici ce que je puis faire pour

vous provisoirement: par l'intermédiaire d'une tierce personne je

puis agir sur Chatoff à son insu et l'amener à retarder de vingt-

quatre heures sa dénonciation, de vingt-quatre heures seulement.

Il m'est impossible d'obtenir un plus long sursis. Vous n'avez

donc rien à craindre jusqu'à après-demain.

Tous gardèrent le silence.

-- Il faut l'expédier au diable, à la fin! cria le premier

Tolkatchenko.

-- C'est ce qu'on aurait dû faire depuis longtemps! ajouta avec

colère Liamchine en frappant du poing sur la table.

-- Mais comment s'y prendre? murmura Lipoutine.

En réponse à cette question, Pierre Stépanovitch se hâta d'exposer

son plan: sous prétexte de prendre livraison de l'imprimerie

clandestine qui se trouvait entre les mains de Chatoff, on

attirerait ce dernier demain à la tombée de la nuit dans l'endroit

solitaire où le matériel typographique était enfoui et -- «là on

lui ferait son affaire». Le jeune homme donna tous les

éclaircissements nécessaires et renseigna ses auditeurs sur la

position équivoque que Chatoff avait prise vis-à-vis de la société

centrale. Ces détails étant déjà connus du lecteur, je n'y reviens

plus.

-- Oui, observa avec hésitation Lipoutine, -- mais après ce qui

vient de se passer... une nouvelle aventure du même genre donnera

l'éveil à l'opinion publique.

-- Sans doute, reconnut Pierre Stépanovitch, -- mais les mesures

sont prises en conséquence. Il y a un moyen d'écarter tout

soupçon.

Alors il raconta comme quoi Kiriloff décidé à se brûler la

cervelle avait promis de remettre l'exécution de son dessein au

moment qui lui serait fixé; avant de mourir, l'ingénieur devait

écrire une lettre qu'on lui dicterait et où il s'avouerait

coupable de tout.

-- Sa ferme résolution de se donner la mort, -- résolution

philosophique, mais selon moi insensée, -- est arrivée à _leur_

connaissance, poursuivit Pierre Stépanovitch. -- _Là _on ne laisse

rien perdre, tout est utilisé pour l'oeuvre commune. Prévoyant la

possibilité de mettre à profit le suicide de Kiriloff, et

convaincu que son projet est tout à fait sérieux, _ils _lui ont

offert de l'argent pour revenir en Russie (il tenait absolument,

je ne sais pourquoi, à mourir dans son pays), ils lui ont confié

une mission qu'il s'est chargé de remplir (et il l'a remplie);

enfin, comme je vous l'ai dit, ils lui ont fait promettre de ne se

tuer que quand on le jugerait opportun. Il a pris tous les

engagements qu'on lui a demandés. Notez qu'il appartient dans une

certaine mesure à notre société et qu'il désire être utile; je ne

puis être plus explicite. Demain, _après Chatoff, _je lui dicterai

une lettre dans laquelle il se déclarera l'auteur du meurtre. Ce

sera très vraisemblable: ils ont été amis et sont allés ensemble

en Amérique, là ils se sont brouillés, tout cela sera expliqué

dans la lettre... et... suivant la tournure que prendront les

circonstances, on pourra encore dicter à Kiriloff quelque autre

chose, par exemple au sujet des proclamations ou même de

l'incendie. Du reste, j'y penserai. Soyez tranquilles, c'est un

homme sans préjugés; il signera tout ce qu'on voudra.

Des marques d'incrédulité accueillirent ce récit qui paraissait

fantastique. Du reste, tous avaient plus ou moins entendu parler

de Kiriloff, et Lipoutine le connaissait un peu personnellement.

-- Il changera d'idée tout d'un coup et il ne voudra plus, dit

Chigaleff; -- au bout du compte, c'est un fou; par conséquent il

n'y a pas à faire fond sur ses résolutions.

-- Ne vous inquiétez pas, messieurs, il voudra, répondit Pierre

Stépanovitch. -- D'après nos conventions, je dois le prévenir la

veille, c'est-à-dire aujourd'hui même. J'invite Lipoutine à venir

immédiatement chez lui avec moi, et, au retour, messieurs, il

pourra vous certifier la vérité de mes paroles. Du reste, ajouta-

t-il avec une irritation soudaine, comme s'il eût brusquement

senti qu'il faisait à de pareilles gens beaucoup trop d'honneur en

s'évertuant ainsi à les convaincre, -- du reste, agissez comme il

vous plaira. Si vous ne vous décidez pas, notre association est

dissoute, -- mais seulement par le fait de votre désobéissance et

de votre trahison. Alors nous devons nous séparer à partir de ce

moment. Sachez toutefois qu'en ce cas, sans parler des

conséquences désagréables que peut avoir pour vous la dénonciation

de Chatoff, vous vous attirerez un autre petit désagrément au

sujet duquel on s'est nettement expliqué lors de la création du

groupe. Quant à moi, messieurs, je ne vous crains guère... Ne

croyez pas que ma cause soit tellement liée à la vôtre... Du

reste, tout cela est indifférent.

-- Non, nous sommes décidés, déclara Liamchine.

-- Il n'y a pas d'autre parti à prendre, murmura Tolkatchenko, --

et si Lipoutine nous donne toutes les assurances désirables en ce

qui concerne Kiriloff, alors...

-- Je suis d'un avis contraire; je proteste de toutes les forces

de mon âme contre une décision si sanguinaire! dit Virguinsky en

se levant.

-- Mais? questionna Pierre Stépanovitch.

-- Comment, _mais?_

-- Vous avez dit _mais_... et j'attends.

-- Je ne croyais pas avoir prononcé ce mot... J'ai seulement voulu

dire que si l'on était décidé, eh bien...

-- Eh bien?

Virguinsky n'acheva pas sa phrase.

-- On peut, je crois, négliger le soin de sa sécurité personnelle,

observa soudain Erkel, -- mais j'estime que cette négligence n'est

plus permise, lorsqu'elle risque de compromettre l'oeuvre

commune...

Il se troubla et rougit. Nonobstant les réflexions qui occupaient

l'esprit de chacun, tous regardèrent l'enseigne avec surprise,

tant ils s'attendaient peu à le voir donner aussi son avis.

-- Je suis pour l'oeuvre commune, fit brusquement Virguinsky.

Tous les membres se levèrent. Pierre Stépanovitch fit connaître

l'endroit où le matériel typographique était enfoui, il distribua

les rôles entre ses affidés, et, accompagné de Lipoutine, se

rendit chez Kiriloff.

Les possédés · 第 87 / 104 题