Le projet de dénonciation prêté à Chatoff ne faisait doute pour
aucun des nôtres, mais ils croyaient non moins fermement que
Pierre Stépanovitch jouait avec eux comme avec des pions. De plus,
ils savaient que le lendemain ils se trouveraient tous à l'endroit
convenu et que le sort de Chatoff était décidé. Ils se sentaient
pris comme des mouches dans la toile d'une énorme araignée, et
leur irritation n'avait d'égale que leur frayeur.
Pierre Stépanovitch s'était incontestablement donné des torts
envers eux. Si, du moins, par égard pour des scrupules délicats,
il avait quelque peu gazé l'entreprise à laquelle il les conviait,
s'il la leur avait représentée comme un acte de civisme à la
Brutus! Mais non, il s'était tout bonnement adressé au grossier
sentiment de la peur, il les avait fait trembler pour leur peau,
ce qui était fort impoli. Sans doute, il n'y a pas d'autre
principe que la lutte pour l'existence, tout le monde sait cela,
cependant...
Mais il s'agissait bien pour Pierre Stépanovitch de dorer la
pilule aux nôtres! Lui-même était déraillé. La fuite de
Stavroguine lui avait porté un coup terrible. Il avait menti en
disant qu'avant de quitter notre ville Nicolas Vsévolodovitch
avait vu le vice-gouverneur; en réalité, le jeune homme était
parti sans voir personne, pas même sa mère, et l'on pouvait à bon
endroit s'étonner qu'il n'eût pas été inquiété. (Plus tard les
autorités furent mises en demeure de s'expliquer sur ce point.)
Pendant toute la journée, Pierre Stépanovitch était allé aux
renseignements, mais sans succès, et jamais il n'avait été aussi
alarmé. Pouvait-il ainsi tout d'un coup faire son deuil de
Stavroguine? Voilà pourquoi il lui était impossible d'être fort
aimable avec les nôtres. D'ailleurs, ils lui liaient les mains:
son désir était de se mettre au plus tôt à la poursuite de
Stavroguine, et Chatoff le retenait. Il fallait, à tout hasard,
cimenter l'union des cinq de façon à la rendre indissoluble. «Ce
serait absurde de les lâcher, ils peuvent être utiles.» Tel devait
être, si je ne me trompe, son raisonnement.
Quant à Chatoff, il le tenait positivement pour un délateur. Ce
qu'il avait dit aux nôtres de la dénonciation était un mensonge:
jamais il ne l'avait vue, et jamais il n'en avait entendu parler,
mais il croyait à son existence comme il croyait que deux et deux
font quatre. Il lui semblait que les événements qui venaient de
s'accomplir, -- la mort de Lisa, la mort de Marie Timoféievna, --
mettraient nécessairement fin aux dernières hésitations de l'ex-
révolutionnaire. Qui sait? peut-être certaines donnés
l'autorisaient à penser de la sorte. De plus, on n'ignore pas
qu'il détestait personnellement Chatoff. Ils avaient eu autrefois
ensemble une violente altercation, et Pierre Stépanovitch ne
pardonnait jamais une injure. Je suis même persuadé que ce fut là
son motif déterminant.
Chez nous, les trottoirs, qu'ils soient en briques ou en planches,
sont fort étroits. Pierre Stépanovitch marchait au milieu du
trottoir et l'occupait tout entier, sans faire la moindre
attention à Lipoutine, qui, faute de pouvoir trouver place à ses
côtés, était obligé, ou de lui emboîter le pas, ou de trotter sur
le pavé boueux. Soudain Pierre Stépanovitch se rappela que, peu
auparavant, il avait ainsi pataugé dans la boue, tandis que
Stavroguine, comme lui-même maintenant, cheminait au milieu du
trottoir et en occupait toute la largeur. Au souvenir de cette
scène, la colère faillit l'étrangler.
Lipoutine, lui aussi, étouffait de rage en se voyant traiter si
cavalièrement. Passe encore si Pierre Stépanovitch s'était
contenté d'être incivil avec les autres sectionnaires, mais en
user ainsi avec lui! Il _en savait_ plus que tous ses collègues,
il était plus intimement associé à l'affaire qu'aucun d'eux, et
jusqu'à ce moment il y avait participé d'une façon constante,
quoique indirecte. Oh! il n'ignorait pas que maintenant même
Pierre Stépanovitch pouvait le perdre; mais depuis longtemps il le
détestait, moins encore comme un homme dangereux que comme un
insolent personnage. À présent qu'il fallait se résoudre à une
pareille chose, il était plus irrité que tous les autres pris
ensemble. Hélas! il savait que «comme un esclave» il serait demain
le premier au rendez-vous, que même il y amènerait les autres, et
si, avant cette fatale journée, il avait pu, d'une façon
quelconque, faire périr Pierre Stépanovitch, -- sans se perdre
lui-même, bien entendu, -- il l'aurait certainement tué.
Absorbé dans ses réflexions, il se taisait et suivait timidement
son bourreau. Ce dernier semblait avoir oublié sa présence; de
temps à autre seulement il le poussait du coude avec le sans gêne
le plus grossier. Dans la plus belle rue de la ville, Pierre
Stépanovitch interrompit brusquement sa marche et entra dans un
restaurant.
--Où allez-vous donc? demanda vivement Lipoutine; -- mais c'est un
traktir.
-- Je veux manger un beefsteak.
-- Vous n'y pensez pas! cet établissement est toujours plein de
monde.
-- Eh bien, qu'est-ce que cela fait?
-- Mais... cela va nous mettre en retard. Il est déjà dix heures.
-- Où nous allons, on n'arrive jamais trop tard.
-- Mais c'est moi qui serai en retard. Ils m'attendent, je dois
retourner auprès d'eux après cette visite.
-- Qu'importe? Pourquoi retourner auprès d'eux? Ce sera une bêtise
de votre part. Avec l'embarras que vous m'avez donné, je n'ai pas
dîné aujourd'hui. Mais, chez Kiriloff, plus tard on se présente,
mieux cela vaut.
Pierre Stépanovitch se fit servir dans un cabinet particulier.
Lipoutine, toujours fâché, s'assit sur un fauteuil un peu à
l'écart et regarda manger son compagnon. Plus d'une demi-heure se
passa ainsi. Pierre Stépanovitch ne se pressait pas et dînait de
bon appétit; il sonna pour demander une autre moutarde, ensuite il
se fit apporter de la bière, et toujours sans dire un seul mot à
son acolyte. Il était fort préoccupé, mais chez lui les soucis de
l'homme politique ne faisaient aucun tort aux jouissances du
gastronome. Lipoutine finit par le haïr au point de ne plus
pouvoir détacher de lui ses regards. C'était quelque chose comme
un accès nerveux. Il comptait toutes les bouchées de beefsteak que
Pierre Stépanovitch mangeait, il s'irritait en le voyant ouvrir la
bouche, mâcher la viande et l'humecter de salive, il en vint à
prendre en haine le beefsteak lui-même. À la fin, une sorte de
brouillard se répandit sur ses yeux, la tête commençait à lui
tourner, des sensations de chaleur brûlante et de froid glacial
parcouraient alternativement son dos.
-- Puisque vous ne faites rien, lisez cela, dit soudain Pierre
Stépanovitch en lui jetant une petite feuille de papier.
Lipoutine s'approcha de la lumière et se mit en devoir de
déchiffrer ce papier qui était couvert d'une écriture horriblement
fine, avec des ratures à chaque ligne. Quand il en eut achevé la
lecture, Pierre Stépanovitch régla son addition et sortit. Sur le
trottoir, Lipoutine voulut lui rendre le papier.
-- Gardez-le; je vous dirai ensuite pourquoi. Eh bien, qu'est-ce
que vous en pensez?
Lipoutine trembla de tout son corps.
-- À mon avis... une pareille proclamation... n'est qu'une
absurdité ridicule.
Sa colère ne pouvait plus se contenir.
-- Si nous nous décidons à répandre de pareils écrits, poursuivit-
il tout frémissant, -- nous nous ferons mépriser: on dira que nous
sommes des sots et que nous n'entendons rien à l'affaire.
-- Hum! Ce n'est pas mon avis, dit Pierre Stépanovitch, qui
marchait à grands pas sur le trottoir.
-- Moi, c'est le mien; est-il possible que ce soit vous-même qui
ayez rédigé cela?
-- Ce n'est pas votre affaire.
-- Je pense aussi que les vers de la _Personnalité éclairée _sont
les plus mauvais que l'on puisse lire, et que jamais ils n'ont pu
être écrits par Hertzen.
-- Vous ne savez pas ce que vous dites; ces vers-là sont fort
bons.
-- Par exemple, il y a encore une chose qui m'étonne, reprit
Lipoutine, qui s'essoufflait à suivre Pierre Stépanovitch, --
c'est qu'on nous propose de travailler à la destruction
universelle. En Europe, il est naturel de désirer un effondrement
général, parce que là le prolétariat existe, mais ici nous ne
sommes que des amateurs et, à mon avis, nous ne faisons que de la
poussière.
-- Je vous croyais fouriériste.
-- Il n'y a rien de pareil dans Fourier.
-- Je sais qu'il ne s'y trouve que des sottises.
-- Non, il n'y a pas de sottises dans Fourier... Excusez-moi, je
ne puis pas croire à un soulèvement pour le mois de mai.
Lipoutine avait si chaud qu'il dut déboutonner son vêtement.
-- Allons, assez, dit Pierre Stépanovitch avec un sang-froid
terrible. -- Maintenant, pour ne pas l'oublier, vous aurez à
composer et à imprimer de vos propres mains cette proclamation.
Nous allons déterrer la typographie de Chatoff, et demain vous la
recevrez. Vous composerez la feuille le plus promptement possible,
vous en tirerez autant d'exemplaires que vous pourrez, et ensuite
vous les répandrez pendant tout l'hiver. Les moyens vous seront
indiqués. Il faut un très grand nombre d'exemplaires, parce qu'on
vous en demandera de différents côtés.
-- Non, pardonnez-moi, je ne puis pas me charger d'une telle... je
refuse.
-- Il faudra pourtant bien que vous vous en chargiez.
-- J'agis en vertu des instructions du comité central, et vous
devez obéir.
-- Eh bien, j'estime que nos centres organisés à l'étranger ont
oublié la réalité russe et rompu tout lien avec la patrie, voilà
pourquoi ils ne font qu'extravaguer... Je crois même que les
quelques centaines de sections, censément éparpillées sur toute la
surface de la Russie, se réduisent en définitive à une seule: la
nôtre, et que le prétendu réseau est un mythe, répliqua Lipoutine,
suffoqué de colère.
-- Votre conduite n'en est que plus vile si vous vous êtes mis au
service d'une oeuvre à laquelle vous ne croyez pas... maintenant
encore, vous courez derrière moi comme un chien couchant.
-- Non, je ne cours pas. Nous avons pleinement le droit de nous
retirer et de fonder une nouvelle société.
-- Imbécile! fit soudain d'une voix tonnante Pierre Stépanovitch
en lançant un regard foudroyant à son interlocuteur.
Pendant quelque temps, tous deux s'arrêtèrent en face l'un de
l'autre. Pierre Stépanovitch tourna sur ses talons et se remit en
marche avec une assurance imperturbable.
Une idée traversa comme un éclair le cerveau de Lipoutine: «Je
vais rebrousser chemin, c'est le moment ou jamais de prendre cette
détermination.» Il fit dix pas en songeant à cela, mais, au
onzième, une idée nouvelle, désespérée, surgit dans son esprit: il
ne revint pas en arrière.
Avant d'arriver à la maison Philippoff, ils prirent un péréoulok
ou, pour mieux dire, une étroite ruelle qui longeait le mur de
l'immeuble. À l'angle le plus sombre de la clôture, Pierre
Stépanovitch détacha une planche: une ouverture se forma, par
laquelle il se glissa aussitôt. Cette manière de s'introduire dans
la maison étonna Lipoutine, néanmoins il imita l'exemple de son
compagnon; ensuite, ils bouchèrent l'ouverture en remettant la
planche à son ancienne place. C'était par cette entrée secrète que
Fedka avait pénétré chez Kiriloff.
-- Chatoff ne doit pas savoir que nous sommes ici, murmura d'un
ton sévère Pierre Stépanovitch à l'oreille de Lipoutine.