II

La pièce dont Pierre Stépanovitch venait d'entrouvrir la porte

était une grande antichambre de forme ovale. Alexis Egoritch s'y

trouvait avant l'arrivée du visiteur, mais celui-ci l'avait fait

sortir. Nicolas Vsévolodovitch, après avoir fermé sur lui la porte

donnant accès à la salle, attendit ce qu'on avait à lui

communiquer. Pierre Stépanovitch jeta sur lui un regard sondeur.

-- Eh bien?

-- Si vous savez déjà les choses, répondit précipitamment Pierre

Stépanovitch dont les yeux semblaient vouloir lire dans l'âme de

Stavroguine, -- je vous dirai que la faute n'est, bien entendu, à

aucun de nous, et que vous êtes moins coupable que personne,

attendu qu'il y a eu là un tel concours... une telle coïncidence

d'événements... bref, au point de vue juridique, vous êtes tout à

fait hors de cause, j'avais hâte de vous en informer.

-- Ils ont été brûlés? Assassinés?

-- Assassinés, mais pas brûlés, et c'est ce qu'il y a de vexant.

Du reste, je vous donne ma parole d'honneur que moi non plus je ne

suis pour rien dans l'affaire, quels que soient vos soupçons à mon

endroit, -- car peut-être vous me soupçonnez, hein? Voulez-vous

que je vous dise toute la vérité? Voyez-vous, cette idée s'est

bien offerte un instant à mon esprit, -- vous-même me l'aviez

suggérée, sans y attacher d'importance, il est vrai, et seulement

pour me taquiner (car vous ne me l'auriez pas suggérée

sérieusement), -- mais je n'y ai pas donné suite, et je ne

l'aurais voulu faire à aucun prix, pas même pour cent roubles, --

d'autant plus que l'intérêt était nul, pour moi, entendons-nous,

pour moi... (Tout ce discours était débité avec une volubilité

extraordinaire.) Mais voyez comme les circonstances se sont

rencontrées: j'ai de ma poche (vous entendez: de ma poche, pas un

rouble n'est venu de vous, et vous-même le savez), j'ai de ma

poche donné à l'imbécile Lébiadkine deux cent trente roubles dans

la soirée d'avant-hier, -- vous entendez, avant-hier, et non pas

hier après la matinée littéraire, notez cela: j'appelle votre

attention sur ce point parce qu'alors je ne savais pas encore

qu'Élisabeth Nikolaïevna irait chez vous; j'ai tiré cet argent de

ma propre bourse, uniquement parce qu'avant-hier vous vous étiez

distingué, la fantaisie vous était venue de révéler votre secret à

tout le monde. Allons, je ne m'immisce pas là-dedans... c'est

votre affaire... vous êtes un chevalier... j'avoue pourtant qu'un

coup de massue sur le front ne m'aurait pas étourdi davantage.

Mais comme ces tragédies m'ennuyaient fort, enfin comme tout cela

nuisait à mes plans, je me suis juré d'expédier coûte que coûte et

à votre insu les Lébiadkine à Pétersbourg, d'autant plus que le

capitaine lui-même ne demandait qu'à y aller. Seulement je me suis

trompé; j'ai donné l'argent en votre nom; est-ce ou non une

erreur? Ce n'en est peut-être pas une, hein? Écoutez maintenant,

écoutez quelle a été la conséquence de tout cela...

Dans le feu de la conversation, il se rapprocha de Stavroguine et

le saisit par le revers de la redingote (peut-être le fit-il

exprès), mais un coup violemment appliqué sur son bras l'obligea à

lâcher prise.

-- Eh bien, qu'est-ce que vous faites?... Prenez garde, vous allez

me casser le bras... Le principal ici, c'est la façon dont cela a

tourné, -- reprit Pierre Stépanovitch sans s'émouvoir aucunement

du coup qu'il avait reçu. -- Je remets l'argent dans la soirée en

stipulant que le frère et la soeur partiront le lendemain à la

première heure; je confie à ce coquin de Lipoutine le soin de les

mettre lui-même en wagon. Mais le vaurien tenait absolument à

faire en public une farce d'écolier, -- vous en avez peut-être

entendu parler? À la matinée littéraire? Écoutez donc, écoutez:

tous deux boivent ensemble et composent des vers. Lipoutine, qui

en a écrit la moitié, fait endosser un frac au capitaine, et, tout

en m'assurant qu'il l'a conduit le matin à la gare, il le tient

sous sa main dans une petite chambre du fond, pour le pousser sur

l'estrade au moment voulu. Mais l'autre s'enivre inopinément.

Alors a lieu le scandale que l'on sait. Ensuite Lébiadkine est

ramené chez lui ivre-mort, et Lipoutine lui subtilise deux cents

roubles, ne laissant que la menue monnaie dans la poche du

capitaine. Par malheur, celui-ci, le matin s'était vanté d'avoir

le gousset bien garni, et il avait eu l'imprudence d'exhiber ces

deux cents roubles dans les cabarets fréquentés par une clientèle

suspecte. Or, comme Fedka attendait justement cela et qu'il avait

entendu certains mots chez Kiriloff (vous vous rappelez ce que

vous avez dit?), il s'est décidé à profiter de l'occasion. Voilà

toute la vérité. Je suis bien aise du moins que Fedka n'ait pas

trouvé d'argent: le drôle comptait sur une recette de mille

roubles! Il s'est dépêché, et, parait-il, lui-même a eu peur de

l'incendie... Soyez-en persuadé, cet incendie a été pour moi comme

un coup de bûche que j'aurais reçu sur la tête. Non, c'est le

diable sait quoi! C'est une telle insubordination... Tenez, à vous

de qui j'attends de si grandes choses, je n'ai rien à cacher: eh

bien, oui, depuis longtemps je songeais à recourir au feu, car

cette idée est fort populaire, profondément nationale; mais je

tenais ce moyen en réserve pour l'heure critique, pour le moment

décisif où nous nous lèverons tous et... Et voilà que tout à coup,

sans ordre, de leur propre initiative, ils s'avisent de faire cela

au moment où précisément il faudrait rester coi et retenir son

souffle! Non, c'est une telle indiscipline!... en un mot, je ne

sais rien encore, on parle ici de deux ouvriers de l'usine

Chpigouline... mais si les _nôtres_ sont aussi pour quelque chose

là-dedans, si l'un d'eux a pris une part quelconque à cet

incendie, -- malheur à lui! Voyez ce que c'est que de les

abandonner un seul instant à eux-mêmes! Non, il n'y a rien à faire

avec cette fripouille démocratique et ses quinquévirats; ce qu'il

faut, c'est une volonté puissante, despotique, ayant son point

d'appui en dehors des sections et aveuglément obéie par celles-

ci... Mais en tout cas on a beau maintenant trompeter partout que

la ville a brûlé parce que Stavroguine avait besoin de l'incendie

pour se débarrasser de sa femme, au bout du compte...

-- Ah! on trompette cela partout?

-- C'est-à-dire qu'on ne le trompette pas encore, j'avoue que rien

de semblable n'est arrivé à mes oreilles, mais vous savez comment

raisonne la foule, surtout quand elle vient d'être éprouvée par un

sinistre. On a bientôt fait de mettre en circulation le bruit le

plus idiot. Au fond, du reste, vous n'avez absolument rien à

craindre. Vis-à-vis de la loi vous êtes complètement innocent,

vis-à-vis de la conscience aussi, -- vous ne vouliez pas cela,

n'est-ce pas? Vous ne le vouliez pas? Il n'y a pas de preuves, il

n'y a qu'une coïncidence... À moins que Fedka ne se rappelle les

paroles imprudentes prononcées par vous l'autre jour chez Kiriloff

(quel besoin aviez-vous de parler ainsi?), mais cela ne prouve

rien du tout, et, d'ailleurs, nous ferons taire Fedka. Je me

charge de lui couper la langue aujourd'hui même...

-- Les cadavres n'ont pas été brûlés?

-- Pas le moins du monde; cette canaille n'a rien su faire

convenablement. Mais du moins je me réjouis de vous voir si

tranquille... car, bien que ce ne soit nullement votre faute et

que vous n'ayez pas même une pensée à vous reprocher, n'importe...

Avouez pourtant que tout cela arrange admirablement vos affaires:

vous êtes, du coup, libre, veuf, en mesure d'épouser, quand vous

voudrez, une belle et riche demoiselle, qui, par surcroît de

veine, se trouve déjà dans vos mains. Voilà ce que peut faire un

pur hasard, un concours fortuit de circonstances, -- hein?

-- Vous me menacez, imbécile?

-- Allons, c'est cela, traitez-moi tout de suite d'imbécile, et

quel ton! Vous devriez être enchanté, et vous... Je suis accouru

tout exprès pour vous apprendre au plus tôt... Et pourquoi vous

menacerais-je? Je me soucie bien d'obtenir quelque chose de vous

par l'intimidation! Il me faut votre libre consentement, je ne

veux point d'une adhésion forcée. Vous êtes une lumière, un

soleil... C'est moi qui vous crains de toute mon âme, et non vous

qui me craignez! Je ne suis pas Maurice Nikolaïévitch... Figurez-

vous qu'au moment où j'arrivais ici à bride abattue, j'ai trouvé

Maurice Nikolaïévitch près de la grille de votre jardin... il a dû

passer là toute la nuit, son manteau était tout trempé! C'est

prodigieux! Comment un homme peut-il être fou à ce point là?

-- Maurice Nikolaïévitch? C'est vrai?

-- C'est l'exacte vérité. Il est devant la grille du jardin. À

trois cents pas d'ici, si je ne me trompe. J'ai passé à côté de

lui aussi rapidement que possible, mais il m'a vu. Vous ne le

saviez pas? En ce cas je suis bien aise d'avoir pensé à vous le

dire. Tenez, celui-là est plus à craindre que personne, s'il a un

revolver sur lui, et enfin la nuit, le mauvais temps, une

irritation bien légitime, -- car le voilà dans une drôle de

situation, ha, ha! Qu'est-ce qu'il fait là selon vous?

-- Il attend Élisabeth Nikolaïevna, naturellement.

-- Bah! Mais pourquoi irait-elle le retrouver? Et... par une telle

pluie... voilà un imbécile!

-- Elle va le rejoindre tout de suite.

-- Vraiment! Voilà une nouvelle! Ainsi... Mais écoutez, à présent

la position d'Élisabeth Nikolaïevna est changée du tout au tout:

que lui importe maintenant Maurice Nikolaïévitch? Rendu libre par

le veuvage, vous pouvez l'épouser dès demain, n'est-ce pas? Elle

ne le sait pas encore, -- laissez-moi faire, et dans un instant

j'aurai tout arrangé. Où est-elle? Ce qu'elle va être contente en

apprenant cela!

-- Contente?

-- Je crois bien, allons lui porter la nouvelle.

-- Et vous pensez que ces cadavres n'éveilleront chez elle aucun

soupçon? demanda Nicolas Vsévolodovitch avec un singulier

clignement d'yeux.

-- Non, certes, ils n'en éveilleront pas, répondit plaisamment

Pierre Stépanovitch, -- car au point de vue juridique... Eh!

quelle idée! Et quand même elle se douterait de quelque chose! Les

femmes glissent si facilement là-dessus, vous ne connaissez pas

encore les femmes! D'abord, maintenant c'est tout profit pour elle

de vous épouser, attendue qu'elle s'est perdue de réputation;

ensuite, je lui ai parlé du «navire» et j'ai remarqué qu'elle y

mordait, voilà de quel calibre est cette demoiselle. N'ayez pas

peur, elle enjambera ces petits cadavres avec aisance et facilité,

d'autant plus que vous êtes tout à fait, tout à fait innocent,

n'est-ce pas? Seulement elle aura soin de conserver ces petits

cadavres pour vous les servir plus tard, après un an de mariage.

Toute femme, en allant ceindre la couronne nuptiale, cherche ainsi

des armes dans le passé de son mari, mais d'ici là... qu'y aura-t-

il dans un an? Ha, ha, ha!

-- Si vous avez un drojki, conduisez-la tout de suite auprès de

Maurice Nikolaïévitch. Elle m'a déclaré tout à l'heure qu'elle ne

pouvait pas me souffrir et qu'elle allait me quitter; assurément

elle ne me permettrait pas de lui offrir une voiture.

-- Ba-ah! Est-ce que, réellement, elle veut s'en aller? D'où cela

pourrait-il venir? demanda Pierre Stépanovitch en regardant

Stavroguine d'un air stupide.

-- Elle s'est aperçue cette nuit que je ne l'aimais pas du tout...

ce que, sans doute, elle a toujours su.

-- Mais est-ce que vous ne l'aimez pas? répliqua le visiteur qui

paraissait prodigieusement étonné; -- s'il en est ainsi, pourquoi

donc hier, quand elle est entrée, l'avez-vous gardée chez vous au

lieu de la prévenir loyalement dès l'abord que vous ne l'aimiez

pas? Vous avez commis une lâcheté épouvantable; et quel rôle

ignoble je me trouve, par votre fait, avoir joué auprès d'elle!

Stavroguine eut un brusque accès d'hilarité.

-- Je ris de mon singe, se hâta-t-il d'expliquer.

-- Ah! vous avez deviné que je faisais le paillasse, reprit en

riant aussi Pierre Stépanovitch; -- c'était pour vous égayer!

Figurez-vous, au moment où vous êtes entré ici, votre visage m'a

appris que vous aviez du «malheur». Peut-être même est-ce une

déveine complète, hein? Tenez, je parie, poursuivit-il en élevant

gaiement la voix, -- que pendant toute la nuit vous êtes resté

assis à côté l'un de l'autre dans la salle, et que vous avez perdu

un temps précieux à faire assaut de noblesse... Allons, pardonnez-

moi, pardonnez-moi; cela m'est bien égal après tout: hier déjà

j'étais sûr que le dénouement serait bête. Je vous l'ai amenée à

seule fin de vous procurer un peu d'amusement, et pour vous

prouver qu'avec moi vous ne vous ennuierez pas; je suis fort utile

sous ce rapport; en général j'aime à faire plaisir aux gens. Si

maintenant vous n'avez plus besoin d'elle, ce que je présumais en

venant chez vous, eh bien...»

-- Ainsi ce n'est que pour mon amusement que vous l'avez amenée?

-- Pourquoi donc aurait-ce été?

-- Ce n'était pas pour me décider à tuer ma femme?

-- En voilà une! Mais est-ce que vous l'avez tuée? Quel homme

tragique!

--Vous l'avez tuée, cela revient au même.

-- Mais est-ce que je l'ai tuée? Je vous répète que je ne suis

absolument pour rien dans cette affaire-là. Pourtant vous

commencez à m'inquiéter...

-- Continuez, vous disiez: «Si maintenant vous n'avez plus besoin

d'elle, eh bien...»

-- Eh bien, je vous prierai de me la rendre, naturellement! Je la

marierai à Maurice Nikolaïévitch; soit dit en passant, ce n'est

nullement moi qui l'ai mis en faction devant la grille de votre

jardin, n'allez pas encore vous fourrer cela dans la tête! Voyez-

vous, j'ai peur de lui en ce moment. Vous parliez de drojki, mais

j'avais beau rouler à toute vitesse, je n'étais pas rassuré tantôt

en passant à côté de lui. «S'il était armé d'un revolver?...» me

disais-je. Heureusement que j'ai pris le mien. Le voici (il tira

de sa poche un revolver qu'il s'empressa d'y remettre aussitôt

après l'avoir montré à Stavroguine), -- je m'en suis muni à cause

de la longueur de la route... Pour ce qui est d'Élisabeth

Nikolaïevna, je vous aurai tout dit en deux mots: son petit coeur

souffre maintenant à la pensée de Maurice... du moins il doit

souffrir... et vous savez -- vraiment, elle n'est pas sans

m'inspirer quelque pitié! Je vais la colloquer à Maurice, et

aussitôt elle commencera à se souvenir de vous, à lui chanter vos

louanges, à l'insulter en face, -- tel est le coeur de la femme!

Eh bien, voilà que vous riez encore? Je suis fort heureux que vous

soyez redevenu gai. Allons la trouver. Je mettrai tout d'abord

Maurice sur le tapis. Quant à ceux... qui ont été tués... peut-

être vaut-il mieux ne pas lui en parler maintenant? Elle apprendra

toujours cela assez tôt.

-- Qu'est-ce qu'elle apprendra? Qui a été tué? Qu'avez-vous dit de

Maurice Nikolaïévitch? demanda Lisa ouvrant tout à coup la porte.

-- Ah! vous étiez aux écoutes?

-- Que venez-vous de dire au sujet de Maurice Nikolaïévitch? Il

est tué?

-- Ah! cette question prouve que vous n'avez pas bien entendu!

Tranquillisez-vous, Maurice Nikolaïévitch est vivant et en

parfaite santé, ce dont vous allez pouvoir vous assurer à

l'instant même, car il est ici, près de la grille du jardin... et

je crois qu'il a passé là toute la nuit; son manteau est tout

trempé... Quand je suis arrivé, il m'a vu.

-- Ce n'est pas vrai. Vous avez prononcé le mot «tué»... Qui est

tué? insista la jeune fille en proie à une douloureuse angoisse.

-- Il n'y a de tué que ma femme, son frère Lébiadkine et leur

servante, déclara d'un ton ferme Stavroguine.

Lisa frissonna et devint affreusement pâle.

-- C'est un étrange cas de férocité, Élisabeth Nikolaïevna, un

stupide cas de meurtre ayant eu le vol pour mobile, se hâta

d'expliquer Pierre Stépanovitch, -- un malfaiteur a profité de

l'incendie, voilà tout! Le coupable est le galérien Fedka, et il a

été aidé par la sottise de Lébiadkine, lequel avait eu le tort de

montrer son argent à tout le monde... Je me suis empressé

d'apporter cette nouvelle à Stavroguine, et elle a produit sur lui

l'effet d'un coup de foudre. Nous étions en train de nous demander

s'il fallait vous apprendre cela tout de suite, ou s'il ne valait

pas mieux remettre cette communication à plus tard.

-- Nicolas Vsévolodovitch, dit-il la vérité? articula péniblement

Lisa.

-- Non, il ne dit pas la vérité.

Pierre Stépanovitch eut un frisson.

-- Comment, je ne dis pas la vérité! vociféra-t-il, -- qu'est-ce

encore que cela?

-- Seigneur, je vais perdre la tête! s'écria Lisa.

-- Mais comprenez donc au moins qu'en ce moment il est fou! cria

de toute sa force Pierre Stépanovitch, -- cela n'a rien

d'étonnant, après tout: sa femme a été assassinée. Voyez comme il

est pâle... Il a passé toute la nuit avec vous, il ne vous a pas

quitté une minute, comment donc le soupçonner?

-- Nicolas Vsévolodovitch, parlez comme vous parleriez devant

Dieu: êtes-vous coupable, oui ou non? Je le jure, je croirai à

votre parole comme à celle de Dieu et je vous accompagnerai au

bout du monde, oh! oui, j'irai partout avec vous! Je vous suivrai

comme un chien...

-- Pourquoi donc la tourmentez-vous, tête fantastique que vous

êtes? fit Pierre Stépanovitch exaspéré. -- Élisabeth Nikolaïevna,

pilez-moi dans un mortier, je dirai encore la même chose: il n'est

pas coupable, loin de là, lui-même est tué, vous voyez bien qu'il

a le délire. On ne peut rien lui reprocher, rien, pas même une

pensée!... Le crime a été commis par des brigands qui, pour sûr,

d'ici à huit jours, seront découverts et recevront le fouet... Les

coupables ici sont le galérien Fedka et des ouvriers de l'usine

Chpigouline, toute la ville le dit, je vous répète le bruit qui

court.

-- C'est vrai? C'est vrai? questionna Lisa tremblante comme si

elle avait attendu son arrêt de mort.

-- Je ne les ai pas tués et j'étais opposé à ce crime, mais je

savais qu'on devait les assassiner et j'ai laissé faire les

assassins. Allez-vous en loin de moi, Lisa, dit Nicolas

Vsévolodovitch, et il rentra dans la salle.

La jeune fille couvrit son visage de ses mains et sortit de la

maison. Le premier mouvement de Pierre Stépanovitch fut de courir

après elle, mais, se ravisant tout à coup, il alla retrouver

Stavroguine.

-- Ainsi vous... Ainsi vous... Ainsi vous n'avez peur de rien?

hurla-t-il, l'écume aux lèvres; sa fureur était telle qu'il

pouvait à peine parler.

Debout au milieu de la salle, Nicolas Vsévolodovitch ne répondit

pas un mot. Il avait pris dans sa main gauche une touffe de ses

cheveux et souriait d'un air égaré. Pierre Stépanovitch le tira

violemment par la manche.

-- Vous vous dérobez, n'est-ce pas? Ainsi voilà ce que vous avez

en vue? Vous dénoncerez tout le monde, après quoi vous entrerez

dans un monastère ou vous irez au diable... Mais je saurai bien

vous escoffier tout de même, quoique vous ne me craigniez pas!

À la fin, Stavroguine remarqua la présence de Pierre Stépanovitch.

-- Ah! c'est vous qui faites ce bruit? observa-t-il, et, la

mémoire lui revenant soudain, il ajouta: -- Courez, courez donc!

Reconduisez-la jusque chez elle, que personne ne sache... et

qu'elle n'aille pas là-bas... voir les corps... les corps...

Mettez-la de force en voiture... Alexis Egoritch! Alexis Egoritch!

-- Attendez, ne criez pas! À présent elle est déjà dans les bras

de Maurice... Maurice ne montera pas dans votre voiture...

Attendez donc! Il s'agit bien de voiture en ce moment!

Il sortit de nouveau son revolver de sa poche; Stavroguine le

regarda sérieusement.

-- Eh bien, tuez-moi! dit-il à voix basse et d'un ton résigné.

-- Ah! diable, de quel mensonge un homme peut charger sa

conscience! reprit vivement Pierre Stépanovitch. -- Vous voulez

qu'on vous tue, n'est-ce pas? Elle aurait dû, vraiment, vous

cracher au visage!... Vous, un «navire»! Vous n'êtes qu'une

vieille barque trouée, bonne à débiter comme bois de chauffage...

Allons, que du moins la colère vous réveille! E-eh! Cela devrait

vous être égal, puisque vous-même demandez qu'on vous loge une

balle dans le front?

Stavroguine eut un sourire étrange.

-- Si vous n'étiez pas un bouffon, peut-être qu'à présent je

dirais: oui... Si seulement la chose était un tant soit peu plus

intelligente...

-- Je suis un bouffon, mais je ne veux pas que vous, la meilleure

partie de moi-même, vous en soyez un! Vous me comprenez?

Nicolas Vsévolodovitch comprit ce langage qui aurait peut-être été

incompréhensible pour tout autre. Chatoff avait été fort étonné en

entendant Stavroguine lui dire qu'il y avait de l'enthousiasme

chez Pierre Stépanovitch.

-- Pour le moment laissez-moi et allez-vous-en au diable, mais

d'ici à demain j'aurai pris une résolution. Venez demain.

-- Oui? C'est: oui?

-- Est-ce que je sais?... Allez au diable, au diable!

Et il sortit de la salle.

-- Après tout, cela vaut peut-être encore mieux, murmura à part

soi Pierre Stépanovitch en remettant son revolver dans sa poche.

Les possédés · 第 85 / 104 题