CHAPITRE III[29]

_LA FIN D'UN ROMAN._

I

Dans la grande salle de Skvorechniki (la même où avait eu lieu la

dernière entrevue de Barbara Pétrovna avec Stépan Trophimovitch),

on embrassait d'un coup d'oeil tout l'incendie. Il était plus de

cinq heures, le jour naissait; debout près de la dernière fenêtre

à droite, Lisa contemplait la rougeur mourante du ciel. La jeune

fille était seule dans la chambre. Elle avait encore la magnifique

robe vert tendre garnie de dentelles qu'elle portait la veille à

la matinée littéraire, mais ce vêtement était maintenant fripé, on

voyait qu'il avait été mis au plus vite et sans soin. Remarquant

tout à coup que son corsage n'était pas bien agrafé, Lisa rougit,

se rajusta en toute hâte et passa à son cou un mouchoir rouge que

la veille, en arrivant, elle avait jeté sur un fauteuil. Les

boucles défaites de son opulente chevelure sortaient de dessous le

mouchoir et flottaient sur l'épaule droite. Son visage était las

et soucieux, mais les yeux brillaient sous les sourcils froncés.

Elle revint près de la fenêtre et appuya son front brûlant contre

la vitre froide. La porte s'ouvrit, entra Nicolas Vsévolodovitch.

-- J'ai envoyé un exprès qui est parti à bride abattue, dit-il, --

dans dix minutes nous saurons tout; en attendant, les gens disent

que la partie du Zariétchié qui a brûlé est celle qui avoisine le

quai, à droite du pont. L'incendie s'est déclaré entre onze heures

et minuit; à présent c'est la fin.

Il ne s'approcha pas de la fenêtre et s'arrêta à trois pas

derrière la jeune fille; mais elle ne se retourna pas vers lui.

-- D'après le calendrier, on devrait voir clair depuis une heure,

et il fait presque aussi noir qu'en pleine nuit, observa-t-elle

d'un ton vexé.

-- Tous les calendriers mentent, répondit avec un sourire aimable

Nicolas Vsévolodovitch, mais, honteux d'avoir émis une observation

aussi banale, il se hâta d'ajouter: -- Il est ennuyeux de vivre

d'après le calendrier, Lisa.

Et, s'avouant avec colère qu'il venait de dire une nouvelle

platitude, il garda définitivement le silence. Lisa eut un sourire

amer.

-- Vous êtes dans une disposition d'esprit si chagrine que vous ne

trouvez même rien à me dire. Mais rassurez-vous, votre remarque ne

manquait pas d'à-propos: je vis toujours selon le calendrier,

c'est lui qui règle chacune de mes actions. Vous vous étonnez de

m'entendre parler ainsi?

Elle quitta brusquement la fenêtre et prit place sur un fauteuil.

-- Asseyez-vous aussi, je vous prie. Nous n'avons pas longtemps à

être ensemble, et je veux dire tout ce qu'il me plaît... Pourquoi

n'en feriez-vous pas autant?

Nicolas Vsévolodovitch s'assit à côté de la jeune fille et

doucement, presque craintivement, la prit par la main.

-- Que signifie ce langage, Lisa? Quelle peut en être la cause

subite? Pourquoi dire que «nous n'avons pas longtemps à être

ensemble»? Voilà déjà la seconde phrase énigmatique qui sort de ta

bouche depuis une demi-heure que tu es éveillée.

-- Vous vous mettez à compter mes phrases énigmatiques? reprit-

elle en riant. -- Mais vous rappelez-vous quel a été mon premier

mot hier, en arrivant ici? Je vous ai dit que c'était un cadavre

qui venait chez vous. Voilà ce que vous avez cru nécessaire

d'oublier. Vous l'avez oublié, ou vous n'y avez pas fait

attention.

-- Je ne m'en souviens pas, Lisa. Pourquoi un cadavre? Il faut

vivre...

-- Et c'est tout? Vous avez perdu toute votre éloquence. J'ai eu

mon heure de vie, c'est assez. Vous vous souvenez de Christophore

Ivanovitch?

-- Non, je n'ai aucun souvenir de lui, répondit Nicolas

Vsévolodovitch en fronçant le sourcil.

-- Christophore Ivanovitch, dont nous avons fait la connaissance à

Lausanne? Vous le trouviez insupportable. En ouvrant la porte, il

ne manquait jamais de dire: «Je viens pour une petite minute», et

il restait toute la journée. Je ne veux pas ressembler à

Christophore Ivanovitch et rester toute la journée.

Une impression de souffrance se manifesta sur le visage de

Stavroguine.

-- Lisa, s'écria-t-il, -- je te le jure, je t'aime maintenant plus

qu'hier quand tu es entrée chez moi!

-- Quelle étrange déclaration! Pourquoi prendre hier comme mesure

et le mettre en comparaison avec aujourd'hui?

-- Tu ne me quitteras pas, poursuivit Stavroguine avec une sorte

de désespoir, -- nous partirons ensemble, aujourd'hui même, n'est-

ce pas? N'est-ce pas?

-- Aïe! ne me serrez pas si fort le bras, vous me faites mal! Où

aller ensemble aujourd'hui même? Commencer quelque part une «vie

nouvelle»? Non, voilà déjà assez d'essais... d'ailleurs, c'est

trop long pour moi, j'en suis incapable, je ne suis pas à la

hauteur. Où j'irais volontiers, c'est à Moscou, pour y faire des

visites et en recevoir, -- tel est mon idéal, vous le savez; déjà

en Suisse, je vous ai révélé mon caractère. Comme vous êtes marié,

il nous est impossible d'aller à Moscou et d'y faire des visites;

inutile, par conséquent, de parler de cela.

-- Lisa, qu'est-ce qu'il y a donc eu hier?

-- Il y a eu ce qu'il y a eu.

-- Cela ne se peut pas! C'est cruel!

-- Qu'importe? Si c'est cruel, supportez-le.

-- Vous vous vengez sur moi de votre fantaisie d'hier... grommela

Nicolas Vsévolodovitch avec un méchant sourire. La jeune fille

rougit.

-- Quelle basse pensée!

-- Alors, pourquoi donc m'avez-vous donné... «tant de bonheur»?

Ai-je le droit de le savoir?

-- Non, interrogez-moi sans demander si vous en avez le droit;

n'ajoutez pas une sottise à la bassesse de votre supposition. Vous

n'êtes guère bien inspiré aujourd'hui. À propos, ne craignez-vous

pas aussi l'opinion publique, et n'êtes-vous pas troublé par la

pensée que ce «bonheur» vous attirera une condamnation? Oh! s'il

en est ainsi, pour l'amour de Dieu, bannissez toute inquiétude.

Vous n'êtes ici coupable de rien et n'avez de comptes à rendre à

personne. Quand j'ai ouvert votre porte hier, vous ne saviez pas

même qui allait entrer. Il n'y a eu là qu'une fantaisie de ma

part, comme vous le disiez tout à l'heure, -- rien de plus. Vous

pouvez hardiment lever les yeux et regarder tout le monde en face!

-- Tes paroles, cet enjouement factice qui dure déjà depuis une

heure, me glacent d'épouvante. Ce «bonheur» dont tu parles avec

tant d'irritation, me coûte... tout. Est-ce que je puis maintenant

te perdre? Je le jure, je t'aimais moins hier. Pourquoi donc

m'ôtes-tu tout aujourd'hui? Sais-tu ce qu'elle m'a coûté, cette

nouvelle espérance? Je l'ai payée d'une vie.

-- De la vôtre ou d'une autre?

Il tressaillit.

-- Que veux-tu dire? questionna-t-il en regardant fixement son

interlocutrice.

-- Je voulais vous demander si vous l'aviez payée de votre vie ou

de la mienne. Est-ce qu'à présent vous ne comprenez plus rien?

répliqua en rougissant la jeune fille. -- Pourquoi avez-vous fait

ce brusque mouvement? Pourquoi me regardez-vous avec cet air-là?

Vous m'effrayez. De quoi avez-vous toujours peur? Voilà déjà

longtemps que je m'en aperçois, vous avez peur, maintenant

surtout... Seigneur, que vous êtes pâle!

-- Si tu sais quelque chose, Lisa, je te jure que je ne sais

rien... ce n'est nullement _de cela_ que je parlais tout à

l'heure, en disant que j'avais payé d'une vie...

-- Je ne vous comprends pas du tout, répondit-elle avec un

tremblement dans la voix.

À la fin, un sourire lent, pensif, se montra sur les lèvres de

Nicolas Vsévolodovitch. Il s'assit sans bruit, posa ses coudes sur

ses genoux et mit son visage dans ses mains.

-- C'est un mauvais rêve et un délire... Nous parlions de deux

choses différentes.

-- Je ne sais pas du tout de quoi vous parliez... Pouviez-vous ne

pas savoir hier que je vous quitterais aujourd'hui? Le saviez-

vous, oui ou non? Ne mentez pas, le saviez-vous, oui ou non?

-- Je le savais... fit-il à voix basse.

-- Eh bien, alors, de quoi vous plaignez-vous? vous le saviez et

vous avez mis l'»instant» à profit. Quelle déception y a-t-il ici

pour vous?

-- Dis-moi toute la vérité, cria Stavroguine avec l'accent d'une

profonde souffrance: -- hier, quand tu as ouvert ma porte, savais-

tu toi-même que tu n'entrais chez moi que pour une heure?

Elle fixa sur lui un regard haineux.

-- C'est vrai que l'homme le plus sérieux peut poser les questions

les plus étonnantes. Et pourquoi tant vous inquiéter de cela? Vous

sentiriez-vous atteint dans votre amour-propre parce qu'une femme

vous a quitté la première, au lieu d'attendre que vous lui donniez

son congé? Vous savez, Nicolas Vsévolodovitch, je me suis

convaincue, entre autres choses, de votre extrême magnanimité à

mon égard, et, tenez, je ne puis pas souffrir cela chez vous.

Il se leva et fit quelques pas dans la chambre.

-- C'est bien, j'admets que cela doive finir ainsi, soit... Mais

comment tout cela a-t-il pu arriver?

-- Voilà ce qui vous intrigue! Et le plus fort, c'est que vous

êtes parfaitement édifié là-dessus, que vous comprenez la chose

mieux que personne, et que vous-même l'aviez prévue. Je suis une

demoiselle, mon coeur a fait son éducation à l'Opéra, tel a été le

point de départ, tout est venu de là...

-- Non.

-- Il n'y a rien ici qui soit de nature à froisser votre amour-

propre, et c'est l'exacte vérité. Cela a commencé par un beau

moment qui a été plus fort que moi. Avant-hier, en rentrant chez

moi après votre réponse si chevaleresque à l'insulte publique que

je vous avais faite, j'ai deviné tout de suite que si vous me

fuyiez, c'était parce que vous étiez marié, et nullement parce que

vous me méprisiez, chose dont j'avais surtout peur en ma qualité

de jeune fille mondaine. J'ai compris qu'en m'évitant vous me

protégiez contre ma propre imprudence. Vous voyez comme j'apprécie

votre grandeur d'âme. Alors est arrivé Pierre Stépanovitch, qui

m'a tout expliqué. Il m'a révélé que vous étiez agité par une

grande idée devant laquelle nous n'étions, lui et moi, absolument

rien, mais que néanmoins j'étais un obstacle sur votre chemin. Il

m'a dit qu'il était votre associé dans cette entreprise et m'a

instamment priée de me joindre à vous deux; son langage était tout

à fait fantastique, il citait des vers d'une chanson russe où il

est question d'un navire aux rames d'érable. Je l'ai complimenté

sur son imagination poétique, et il a pris mes paroles pour des

propos sans conséquence. Mais sachant depuis longtemps que mes

résolutions ne durent pas plus d'une minute, je me suis décidée

tout de suite. Eh bien, voilà tout, ces explications suffisent,

n'est-ce pas? Je vous en prie, restons-en là; autrement, qui sait?

nous nous fâcherions encore. N'ayez peur de personne, je prends

tout sur moi. Je suis mauvaise, capricieuse, j'ai été séduite par

un navire d'opéra, je suis une demoiselle... Et, vous savez, je

croyais toujours que vous m'aimiez éperdument. Toute sotte que je

suis, ne me méprisez pas et ne riez pas de cette petite larme que

j'ai laissée couler tout à l'heure. J'aime énormément à pleurer,

je m'apitoie volontiers sur moi. Allons, assez, assez. Je ne suis

capable de rien, ni vous non plus; chacun de nous a son pied de

nez, que ce soit notre consolation. Au moins l'amour-propre est

sauf.

-- C'est un mensonge et un délire! s'écria Nicolas Vsévolodovitch

qui marchait à grands pas dans la chambre en se tordant les mains.

-- Lisa, pauvre Lisa, qu'as-tu fait?

-- Je me suis brûlée à la chandelle, rien de plus. Tiens, on

dirait que vous pleurez aussi? Soyez plus convenable, moins

sensible...

-- Pourquoi, pourquoi es-tu venue chez moi?

-- Mais ne comprendrez-vous pas enfin dans quelle situation

comique vous vous placez aux yeux du monde par de pareilles

questions?

-- Pourquoi t'es-tu si monstrueusement, si bêtement perdue? Que

faire maintenant?

-- Et c'est là Stavroguine, le «buveur de sang Stavroguine», comme

vous appelle une dame d'ici qui est amoureuse de vous! Écoutez, je

vous l'ai déjà dit: j'ai mis ma vie dans une heure et je suis

tranquille. Faites de même... ou plutôt, non, pour vous c'est

inutile; vous aurez encore tant d'»heures» et de «moments»

divers...

-- Autant que toi; je t'en donne ma parole d'honneur la plus

sacrée, pas une heure de plus que toi!

Il continuait à se promener dans la chambre sans voir les regards

pénétrants que Lisa attachait sur lui. Dans les yeux de la jeune

fille brilla soudain comme un rayon d'espérance, mais il

s'éteignit au même instant.

-- Si tu savais le prix de mon _impossible_ sincérité en ce

moment, Lisa, si seulement je pouvais te révéler...

-- Révéler? Vous voulez me révéler quelque chose? Dieu me préserve

de vos révélations! interrompit-elle avec une sorte d'effroi.

Il s'arrêta et attendit inquiet.

-- Je dois vous l'avouer, en Suisse déjà je m'étais persuadée que

vous aviez je ne sais quoi d'horrible sur la conscience: un

mélange de boue et de sang, et... et en même temps quelque chose

de profondément ridicule. Si je ne me suis pas trompée, gardez-

vous de me faire votre confession, elle n'exciterait que ma risée.

Toute votre vie je me moquerais de vous... Ah! vous pâlissez

encore? Allons, c'est fini, je vais partir.

Et elle se leva soudain en faisant un geste de mépris.

-- Tourmente-moi, supplicie-moi, assouvis sur moi ta colère! cria

Nicolas Vsévolodovitch désespéré. -- Tu en as pleinement le droit!

Je savais que je ne t'aimais pas, et je t'ai perdue. Oui, «j'ai

mis l'instant à profit»; j'ai eu un espoir... il y a déjà

longtemps... un dernier espoir... Je n'ai pas pu tenir contre la

lumière qui a illuminé mon coeur quand hier tu es entrée chez moi

spontanément, seule, la première. J'ai cru tout à coup... peut-

être même que je crois encore maintenant.

-- Une si noble franchise mérite d'être payée de retour: je ne

veux pas être une soeur de charité pour vous. Il se peut qu'après

tout je me fasse garde-malade, si je n'ai pas l'heureuse chance de

mourir aujourd'hui; mais lors même que je me vouerais au service

des infirmes, ce n'est pas à vous que je donnerais mes soins,

quoique, sans doute, vous valiez bien un manchot ou un cul-de-

jatte quelconque. Je me suis toujours figuré que vous m'emmèneriez

dans quelque endroit habité par une gigantesque araignée de la

grandeur d'un homme et méchante en proportion de sa taille; nous

passerions là toute notre vie à regarder cette bête en tremblant,

et c'est ainsi que nous filerions ensemble le parfait amour.

Adressez-vous à Dachenka; celle-là vous suivra où vous voudrez.

-- Ne pouviez-vous pas vous dispenser de prononcer son nom dans la

circonstance présente?

-- Pauvre chienne! Faites-lui mes compliments. Sait-elle qu'en

Suisse déjà vous vous l'étiez réservée comme un en cas pour votre

vieillesse? Quelle prévoyance! quel esprit pratique! Ah! qui est

là?

Au fond de la salle la porte s'était entrebâillée, laissant voir

une tête qui disparut presque au même instant.

-- C'est toi, Alexis Egoritch? demanda Stavroguine.

-- Non, ce n'est que moi, répondit Pierre Stépanovitch passant de

nouveau sa tête et la moitié de son corps par l'ouverture de la

porte. -- Bonjour, Élisabeth Nikolaïevna; en tout cas, bon matin.

Je savais bien que je vous trouverai tous les deux dans cette

salle. Je ne viens que pour un instant, Nicolas Vsévolodovitch, --

il faut, à tout prix, que je vous dise deux mots... c'est

absolument nécessaire... deux petits mots, pas davantage!

Stavroguine se dirigea vers la porte, mais, après avoir fait trois

pas, il revint vers Lisa.

-- Si tout à l'heure tu entends quelque chose, Lisa, sache-le: je

suis coupable!

Elle frissonna et le regarda d'un air effrayé, mais il sortit au

plus vite.

Les possédés · 第 84 / 104 题