CHAPITRE VIII

_LE TZAREVITCH IVAN._

Le premier mouvement de Pierre Stépanovitch fut de retourner à la

«séance» pour y rétablir l'ordre, mais, jugeant que cela n'en

valait pas la peine, il planta là tout, et, deux minutes après, il

volait sur les traces de ceux qui venaient de partir. En chemin il

se rappela un péréoulok qui abrégeait de beaucoup sa route;

enfonçant dans la boue jusqu'aux genoux, il prit cette petite rue

et arriva à la maison Philippoff au moment même où Stavroguine et

Kiriloff pénétraient sous la grand'porte.

-- Vous êtes déjà ici? observa l'ingénieur; -- c'est bien. Entrez.

-- Comment donc disiez-vous que vous viviez seul? demanda

Stavroguine qui, en passant dans le vestibule, avait remarqué un

samovar en train de bouillir.

-- Vous verrez tout à l'heure avec qui je vis, murmura Kiriloff, -

- entrez.

-- Dès qu'ils furent dans la chambre, Verkhovensky tira de sa

poche la lettre anonyme qu'il avait emportée tantôt de chez

Lembke, et la mit sous les yeux de Stavroguine. Tous trois

s'assirent. Nicolas Vsévolodovitch lut silencieusement la lettre.

-- Eh bien? demanda-t-il.

-- Ce que ce gredin écrit, il le fera, expliqua Pierre

Stépanovitch. -- Puisqu'il est dans votre dépendance, apprenez-lui

comment il doit se comporter. Je vous assure que demain peut-être

il ira chez Lembke.

-- Eh bien, qu'il y aille.

-- Comment, qu'il y aille? Il ne faut pas tolérer cela, surtout si

l'on peut l'empêcher.

-- Vous vous trompez, il ne dépend pas de moi. D'ailleurs, cela

m'est égal; moi, il ne me menace nullement, c'est vous seul qui

êtes visé dans sa lettre.

-- Vous l'êtes aussi.

-- Je ne crois pas.

-- Mais d'autres peuvent ne pas vous épargner, est-ce que vous ne

comprenez pas cela? Écoutez, Stavroguine, c'est seulement jouer

sur les mots. Est-il possible que vous regardiez à la dépense?

-- Est-ce qu'il faut de l'argent?

-- Assurément, deux mille roubles ou, au minimum, quinze cents.

Donnez-les moi demain ou même aujourd'hui, et demain soir je vous

l'expédie à Pétersbourg; du reste, il a envie d'y aller. Si vous

voulez, il partira avec Marie Timoféievna, notez cela.

Pierre Stépanovitch était fort troublé, il ne surveillait plus son

langage, et des paroles inconsidérées lui échappaient. Stavroguine

l'observait avec étonnement.

-- Je n'ai pas de raison pour éloigner Marie Timoféievna.

-- Peut-être même ne voulez-vous pas qu'elle s'en aille? dit avec

un sourire ironique Pierre Stépanovitch.

-- Peut-être que je ne le veux pas.

Verkhovensky perdit patience et se fâcha.

-- En un mot, donnerez-vous l'argent ou ne le donnerez-vous pas?

demanda-t-il en élevant la voix comme s'il eût parlé à un

subordonné. Nicolas Vsévolodovitch le regarda sérieusement.

-- Je ne le donnerai pas.

-- Eh! Stavroguine! Vous savez quelque chose, ou vous avez déjà

donné de l'argent! Vous... vous amusez!

Le visage de Pierre Stépanovitch s'altéra, les coins de sa bouche

s'agitèrent, et tout à coup il partit d'un grand éclat de rire qui

n'avait aucune raison d'être.

-- Vous avez reçu de votre père de l'argent pour votre domaine,

observa avec calme Nicolas Vsévolodovitch. -- Maman vous a versé

six ou huit mille roubles pour Stépan Trophimovitch. Eh bien,

payez ces quinze cents roubles de votre poche. Je ne veux plus

payer pour les autres, j'ai déjà assez déboursé comme cela, c'est

ennuyeux à la fin... acheva-t-il en souriant lui-même de ses

paroles.

-- Ah! vous commencez à plaisanter...

Stavroguine se leva, Verkhovensky se dressa d'un bond et

machinalement se plaça devant la porte comme s'il eût voulu en

défendre l'approche. Nicolas Vsévolodovitch faisait déjà un geste

pour l'écarter, quand soudain il s'arrêta.

-- Je ne vous cèderai pas Chatoff, dit-il.

Pierre Stépanovitch frissonna; ils se regardèrent l'un l'autre.

-- Je vous ai dit tantôt pourquoi vous avez besoin du sang de

Chatoff, poursuivit Stavroguine dont les yeux lançaient des

flammes. -- C'est le ciment avec lequel vous voulez rendre

indissoluble l'union de vos groupes. Tout à l'heure vous vous y

êtes fort bien pris pour expulser Chatoff: vous saviez

parfaitement qu'il se refuserait à dire: «Je ne dénoncerai pas»,

et qu'il ne s'abaisserait point à mentir devant nous. Mais moi,

pour quel objet vous suis-je nécessaire maintenant? Depuis mon

retour de l'étranger, je n'ai pas cessé d'être en butte à vos

obsessions. Les explications que jusqu'à présent vous m'avez

données de votre conduite sont de pures extravagances. En ce

moment vous insistez pour que je donne quinze cents roubles à

Lébiadkine, afin de fournir à Fedka l'occasion de l'assassiner. Je

le sais, vous supposez que je veux en même temps me débarrasser de

ma femme. En me liant par une solidarité criminelle, vous espérez

prendre de l'empire sur moi, n'est-ce pas? Vous comptez me

dominer? Pourquoi y tenez-vous? À quoi, diable, vous suis-je bon?

Regardez-moi bien une fois pour toutes: est-ce que je suis votre

homme? Laissez-moi en repos.

-- Fedka lui-même est allé vous trouver? articula avec effort

Pierre Stépanovitch.

-- Oui, je l'ai vu; son prix est aussi quinze cents roubles...

Mais, tenez, il va lui-même le confirmer, il est là... dit en

tendant le bras Nicolas Vsévolodovitch.

Pierre Stépanovitch se retourna vivement. Sur le seuil émergeait

de l'obscurité une nouvelle figure, celle de Fedka. Le vagabond

était vêtu d'une demi-pelisse, mais sans chapka, comme un homme

qui est chez lui; un large rire découvrait ses dents blanches et

bien rangées; ses yeux noirs à reflet jaune furetaient dans la

chambre et observaient les «messieurs». Il y avait quelque chose

qu'il ne comprenait pas; évidemment Kiriloff était allé le

chercher tout à l'heure; Fedka l'interrogeait du regard et restait

debout sur le seuil qu'il semblait ne pouvoir se résoudre à

franchir.

-- Sans doute il ne se trouve pas ici par hasard: vous vouliez

qu'il nous entendît débattre notre marché, ou même qu'il me vît

vous remettre l'argent, n'est-ce pas? demanda Stavroguine, et,

sans attendre la réponse, il sortit. En proie à une sorte de

folie, Verkhovensky se mit à sa poursuite et le rejoignit sous la

porte cochère.

-- Halte! Pas un pas! cria-t-il en lui saisissant le coude.

Stavroguine essaya de se dégager par une brusque saccade, mais il

n'y réussit point. La rage s'empara de lui: avec sa main gauche il

empoigna Pierre Stépanovitch par les cheveux, le lança de toute sa

force contre le sol et s'éloigna. Mais il n'avait pas fait trente

pas que son persécuteur le rattrapait de nouveau.

-- Réconcilions-nous, réconcilions-nous, murmura Pierre

Stépanovitch d'une voix tremblante.

Nicolas Vsévolodovitch haussa les épaules, mais il continua de

marcher sans retourner la tête.

-- Écoutez, demain je vous amènerai Élisabeth Nikolaïevna, voulez-

vous? Non? Pourquoi donc ne répondez-vous pas? Parlez, ce que vous

voudrez, je le ferai. Écoutez: je vous accorderai la grâce de

Chatoff, voulez-vous?

-- C'est donc vrai que vous avez résolu de l'assassiner? s'écria

Nicolas Vsévolodovitch.

-- Eh bien, que vous importe Chatoff? De quel intérêt est-il pour

vous? répliqua Verkhovensky d'une voix étranglée; il était hors de

lui, et, probablement sans le remarquer, avait saisi Stavroguine

par le coude. -- Écoutez, je vous le cèderai, réconcilions-nous.

Votre compte est fort chargé, mais... réconcilions-nous!

Nicolas Vsévolodovitch le regarda enfin et resta stupéfait.

Combien Pierre Stépanovitch différait maintenant de ce qu'il avait

toujours été, de ce qu'il était tout à l'heure encore dans

l'appartement de Kiriloff! Non seulement son visage n'était plus

le même, mais sa voix aussi avait changé; il priait, implorait. Il

ressemblait à un homme qui vient de se voir enlever le bien le

plus précieux et qui n'a pas encore eu le temps de reprendre ses

esprits.

-- Mais qu'avez-vous? cria Stavroguine.

Pierre Stépanovitch ne répondit point, et continua à le suivre en

fixant sur lui son regard suppliant, mais en même temps

inflexible.

-- Réconcilions-nous! répéta-t-il de nouveau à voix basse. --

Écoutez, j'ai, comme Fedka, un couteau dans ma botte, mais je veux

me réconcilier avec vous.

-- Mais pourquoi vous accrochez-vous ainsi à moi, à la fin,

diable? vociféra Nicolas Vsévolodovitch aussi surpris qu'irrité. -

- Il y a là quelque secret, n'est-ce pas? Vous avez trouvé en moi

un talisman?

-- Écoutez, nous susciterons des troubles, murmura rapidement et

presque comme dans un délire Pierre Stépanovitch. -- Vous ne

croyez pas que nous en provoquions? Nous produirons une commotion

qui fera trembler jusque dans ses fondements tout l'ordre de

choses. Karmazinoff a raison de dire qu'on ne peut s'appuyer sur

rien. Karmazinoff est fort intelligent. Que j'aie en Russie

seulement dix sections comme celle-ci, et je suis insaisissable.

-- Ces sections seront toujours composées d'imbéciles comme ceux-

ci, ne put s'empêcher d'observer Stavroguine.

-- Oh! soyez vous-même un peu plus bête, Stavroguine! Vous savez,

vous n'êtes pas tellement intelligent qu'il faille vous souhaiter

cela; vous avez peur, vous ne croyez pas, les dimensions vous

effrayent. Et pourquoi sont-ils des imbéciles? Ils ne le sont pas

tant qu'il vous plait de le dire; à présent chacun pense d'après

autrui, les esprits individuels sont infiniment rares. Virguinsky

est un homme très pur, dix fois plus pur que les gens comme nous.

Lipoutine est un coquin, mais je sais par où le prendre. Il n'y a

pas de coquin qui n'ait son côté faible. Liamchine seul n'en a

point; en revanche, il est à ma discrétion. Encore quelques

groupes pareils, et je suis en mesure de me procurer partout des

passeports et de l'argent; c'est toujours cela. Et des places de

sûreté qui me rendront imprenable. Brûlé ici, je me réfugie là.

Nous susciterons des troubles... Croyez-vous, vraiment, que ce ne

soit pas assez de nous deux?

-- Prenez Chigaleff, et laissez-moi tranquille...

-- Chigaleff est un homme de génie! Savez-vous que c'est un génie

dans le genre de Fourier, mais plus hardi, plus fort que Fourier?

Je m'occuperai de lui. Il a inventé l'»égalité»!

Pierre Stépanovitch avait la fièvre et délirait; quelque chose

d'extraordinaire se passait en lui; Stavroguine le regarda encore

une fois. Tous deux marchaient sans s'arrêter.

-- Il y a du bon dans son manuscrit, poursuivit Verkhovensky, --

il y a l'espionnage. Dans son système, chaque membre de la société

a l'oeil sur autrui, et la délation est un devoir. Chacun

appartient à tous, et tous à chacun. Tous sont esclaves et égaux

dans l'esclavage. La calomnie et l'assassinat dans les cas

extrêmes, mais surtout l'égalité. D'abord abaisser le niveau de la

culture des sciences et des talents. Un niveau scientifique élevé

n'est accessible qu'aux intelligences supérieures, et il ne faut

pas d'intelligences supérieures! Les hommes doués de hautes

facultés se sont toujours emparés du pouvoir, et ont été des

despotes. Ils ne peuvent pas ne pas être des despotes, et ils ont

toujours fait plus de mal que de bien; on les expulse ou on les

livre au supplice. Couper la langue à Cicéron, crever les yeux à

Copernic, lapider Shakespeare, voilà le chigalévisme! Des esclaves

doivent être égaux; sans despotisme il n'y a encore eu ni liberté

ni égalité, mais dans un troupeau doit régner l'égalité, et voilà

le chigalévisme! Ha, ha, ha! vous trouvez cela drôle? Je suis pour

le chigalévisme!

Stavroguine hâtait le pas, voulant rentrer chez lui au plus tôt.

«Si cet homme est ivre, où donc a-t-il pu s'enivrer?» se

demandait-il; «serait-ce l'effet du cognac qu'il a bu chez

Virguinsky?»

-- Écoutez, Stavroguine: aplanir les montagnes est une idée belle,

et non ridicule. Je suis pour Chigaleff! À bas l'instruction et la

science! Il y en a assez comme cela pour un millier d'années; mais

il faut organiser l'obéissance, c'est la seule chose qui fasse

défaut dans le monde. La soif de l'étude est une soif

aristocratique. Avec la famille ou l'auteur apparaît le désir de

la propriété. Nous tuerons ce désir: nous favoriserons

l'ivrognerie, les cancans, la délation; nous propagerons une

débauche sans précédents, nous étoufferons les génies dans leur

berceau. Réduction de tout au même dénominateur, égalité complète.

«Nous avons appris un métier et nous sommes d'honnêtes gens, il ne

nous faut rien d'autre», voilà la réponse qu'ont faites

dernièrement les ouvriers anglais. Le nécessaire seul est

nécessaire, telle sera désormais la devise du globe terrestre.

Mais il faut aussi des convulsions; nous pourvoirons à cela, nous

autres gouvernants. Les esclaves doivent avoir des chefs.

Obéissance complète, impersonnalité complète, mais, une fois tous

les trente ans, Chigaleff donnera le signal des convulsions, et

tous se mettront subitement à se manger les uns les autres,

jusqu'à un certain point toutefois, à seule fin de ne pas

s'ennuyer. L'ennui est une sensation aristocratique; dans le

chigalévisme il n'y aura pas de désirs. Nous nous réserverons le

désir et la souffrance, les esclaves auront le chigalévisme.

-- Vous vous exceptez? laissa échapper malgré lui Nicolas

Vsévolodovitch.

-- Et vous aussi. Savez-vous, j'avais pensé à livrer le monde au

pape. Qu'il sorte pieds nus de son palais, qu'il se montre à la

populace en disant: «Voilà à quoi l'on m'a réduit!» et tout, même

l'armée, se prosternera à ses genoux. Le pape en haut, nous autour

de lui, et au-dessous de nous le chigalévisme. Il suffit que

l'Internationale s'entende avec le pape, et il en sera ainsi.

Quant au vieux, il consentira tout de suite; c'est la seule issue

qui lui reste ouverte. Vous vous rappellerez mes paroles, ha, ha,

ah! C'est bête? Dites, est-ce bête, oui ou non?

-- Assez, grommela avec colère Stavroguine.

-- Assez! écoutez, j'ai lâché le pape! Au diable le chigalévisme!

Au diable le pape! Ce qui doit nous occuper, c'est le mal du jour,

et non le chigalévisme, car ce système est un article de

bijouterie, un idéal réalisable seulement dans l'avenir. Chigaleff

est un joaillier et il est bête comme tout philanthrope. Il faut

faire le gros ouvrage, et Chigaleff le méprise. Écoutez: à

l'Occident il y aura le pape, et ici, chez nous, il y aura vous!

-- Laissez-moi, homme ivre! murmura Stavroguine, et il pressa le

pas.

-- Stavroguine, vous êtes beau! s'écria avec une sorte

d'exaltation Pierre Stépanovitch, -- savez-vous que vous êtes

beau? Ce qu'il y a surtout d'exquis en vous, c'est que parfois

vous l'oubliez. Oh! je vous ai bien étudié! Souvent je vous

observe du coin de l'oeil, à la dérobée! Il y a même en vous de la

bonhomie. J'aime la beauté. Je suis nihiliste, mais j'aime la

beauté. Est-ce que les nihilistes ne l'aiment pas? Ce qu'ils

n'aiment pas, c'est seulement les idoles; eh bien, moi, j'aime les

idoles; vous êtes la mienne! Vous n'offensez personne, et vous

êtes universellement détesté; vous considérez tous les hommes

comme vos égaux, et tous ont peur de vous; c'est bien. Personne

n'ira vous frapper sur l'épaule. Vous êtes un terrible

aristocrate, et, quand il vient à la démocratie, l'aristocrate est

un charmeur! Il vous est également indifférent de sacrifier votre

vie et celle d'autrui. Vous êtes précisément l'homme qu'il faut.

C'est de vous que j'ai besoin. En dehors de vous je ne connais

personne. Vous êtes un chef, un soleil; moi, je ne suis à côté de

vous qu'un ver de terre...

Tout à coup il baisa la main de Nicolas Vsévolodovitch. Ce dernier

sentit un froid lui passer dans le dos; effrayé, il retira

vivement sa main. Les deux hommes s'arrêtèrent.

-- Insensé! fit à voix basse Stavroguine.

-- Je délire peut-être, reprit aussitôt Verkhovensky, -- oui, je

bats peut-être la campagne, mais j'ai imaginé de faire le premier

pas. C'est une idée que Chigaleff n'aurait jamais eue. Il ne

manque pas de Chigaleffs! Mais un homme, un seul homme en Russie

s'est avisé de faire le premier pas, et il sait comment s'y

prendre. Cet homme, c'est moi. Pourquoi me regardez-vous? Vous

m'êtes indispensable; sans vous, je suis un zéro, une mouche, je

suis une idée dans un flacon, un Colomb sans Amérique.

Stavroguine regardait fixement les yeux égarés de son

interlocuteur.

-- Écoutez, nous commencerons par fomenter le désordre, poursuivit

avec une volubilité extraordinaire Pierre Stépanovitch, qui, à

chaque instant, prenait Nicolas Vsévolodovitch par la manche

gauche de son vêtement. -- Je vous l'ai déjà dit: nous pénètrerons

dans le peuple même. Savez-vous que déjà maintenant nous sommes

terriblement forts? Les nôtres ne sont pas seulement ceux qui

égorgent, qui incendient, qui font des coups classiques ou qui

mordent. Ceux-là ne sont qu'un embarras. Je ne comprends rien sans

discipline. Moi, je suis un coquin et non un socialiste, ha, ha!

Écoutez, je les ai tous comptés. Le précepteur qui se moque avec

les enfants de leur dieu et de leur berceau, est des nôtres.

L'avocat qui défend un assassin bien élevé en prouvant qu'il était

plus instruit que ses victimes et que, pour se procurer de

l'argent, il ne pouvait pas ne pas tuer, est des nôtres. Les

écoliers qui, pour éprouver une sensation, tuent un paysan, sont

des nôtres. Les jurés qui acquittent systématiquement tous les

criminels sont des nôtres. Le procureur qui, au tribunal, tremble

de ne pas se montrer assez libéral, est des nôtres. Parmi les

administrateurs, parmi les gens de lettres un très grand nombre

sont des nôtres, et ils ne le savent pas eux-mêmes! D'un côté,

l'obéissance des écoliers et des imbéciles a atteint son apogée;

chez les professeurs la vésicule biliaire a crevé; partout une

vanité démesurée, un appétit bestial, inouï... Savez-vous combien

nous devrons rien qu'aux théories en vogue? Quand j'ai quitté la

Russie, la thèse de Littré qui assimile le crime à une folie

faisait fureur; je reviens, et déjà le crime n'est plus une folie,

c'est le bon sens même, presque un devoir, à tout le moins une

noble protestation. «Eh bien, comment un homme éclairé

n'assassinerait-il pas, s'il a besoin d'argent?» Mais ce n'est

rien encore. Le dieu russe a cédé la place à la boisson. Le peuple

est ivre, les mères sont ivres, les enfants sont ivres, les

églises sont désertes, et, dans les tribunaux, on n'entend que ces

mots: «Deux cents verges, ou bien paye un védro[21].» Oh! laissez

croître cette génération! Il est fâcheux que nous ne puissions pas

attendre, ils seraient encore plus ivres! Ah! quel dommage qu'il

n'y ait pas de prolétaires! Mais il y en aura, il y en aura, le

moment approche...

-- C'est dommage aussi que nous soyons devenus stupides, murmura

Stavroguine, et il se remit en marche.

-- Écoutez, j'ai vu moi-même un enfant de six ans qui ramenait au

logis sa mère ivre, et elle l'accablait de grossières injures.

Vous pensez si cela m'a fait plaisir? Quand nous serons les

maîtres, eh bien, nous les guérirons... si besoin est, nous les

relèguerons pour quarante ans dans une Thébaïde... Mais maintenant

la débauche est nécessaire pendant une ou deux générations, -- une

débauche inouïe, ignoble, sale, voilà ce qu'il faut! Pourquoi

riez-vous? Je ne suis pas en contradiction avec moi-même, mais

seulement avec les philanthropes et le chigalévisme. Je suis un

coquin, et non un socialiste. Ha, ha, ha! C'est seulement dommage

que le temps nous manque. J'ai promis à Karmazinoff de commencer

en mai et d'avoir fini pour la fête de l'Intercession. C'est

bientôt? Ha, ha! Savez-vous ce que je vais vous dire, Stavroguine?

jusqu'à présent le peuple russe, malgré la grossièreté de son

vocabulaire injurieux, n'a pas connu le cynisme. Savez-vous que le

serf se respectait plus que Karmazinoff ne se respecte? Battu, il

restait fidèle à ses dieux, et Karmazinoff a abandonné les siens.

-- Eh bien, Verkhovensky, c'est la première fois que je vous

entends, et votre langage me confond, dit Nicolas Vsévolodovitch;

-- ainsi, réellement, vous n'êtes pas un socialiste, mais un

politicien quelconque... un ambitieux?

-- Un coquin, un coquin. Vous désirez savoir qui je suis? Je vais

vous le dire, c'est à cela que je voulais arriver. Ce n'est pas

pour rien que je vous ai baisé la main. Mais il faut que le peuple

croie que nous seuls avons conscience de notre but, tandis que le

gouvernement «agite seulement une massue dans les ténèbres et

frappe sur les siens». Eh! si nous avions le temps! Le malheur,

c'est que nous sommes pressés. Nous prêcherons la destruction...

cette idée est si séduisante! Nous appellerons l'incendie à notre

aide... Nous mettrons en circulation des légendes... Ces

«sections» de rogneux auront ici leur utilité. Dès qu'il y aura un

coup de pistolet à tirer, je vous trouverai dans ces mêmes

«sections» des hommes de bonne volonté qui même me remercieront de

les avoir désignés pour cet honneur. Eh bien, le désordre

commencera! Ce sera un bouleversement comme le monde n'en a pas

encore vu... La Russie se couvrira de ténèbres, la terre pleurera

ses anciens dieux... Eh bien, alors nous lancerons... qui?

-- Qui?

-- Le tzarévitch Ivan.

-- Qui?

-- Le tzarévitch Ivan; vous, vous!

Stavroguine réfléchit une minute.

-- Un imposteur? demanda-t-il tout à coup en regardant avec un

profond étonnement Pierre Stépanovitch. -- Eh! ainsi voilà enfin

votre plan!

-- Nous dirons qu'il «se cache», susurra d'une voix tendre

Verkhovensky dont l'aspect était, en effet, celui d'un homme ivre.

-- Comprenez-vous la puissance de ces trois mots: «il se cache»?

Mais il apparaîtra, il apparaîtra. Nous créerons une légende qui

dégotera celle des Skoptzi[22]. Il existe, mais personne ne l'a vu.

Oh! quelle légende on peut répandre! Et, surtout, ce sera

l'avènement d'une force nouvelle dont on a besoin, après laquelle

on soupire. Qu'y a-t-il dans le socialisme? Il a ruiné les

anciennes forces, mais il ne les a pas remplacées. Ici il y aura

une force, une force inouïe même! Il nous suffit d'un levier pour

soulever la terre. Tout se soulèvera!

-- Ainsi c'est sérieusement que vous comptiez sur moi? fit

Stavroguine avec un méchant sourire.

-- Pourquoi cette amère dérision? Ne m'effrayez pas. En ce moment

je suis comme un enfant, c'est assez d'un pareil sourire pour me

causer une frayeur mortelle. Écoutez, je ne vous montrerai à

personne: il faut que vous soyez invisible. Il existe mais

personne ne l'a vu, il se cache. Vous savez, vous pourrez vous

montrer, je suppose, à un individu sur cent mille. «On l'a vu, on

l'a vu», se répétera-t-on dans tout le pays. Ils ont bien vu «de

leurs propres yeux» Ivan Philippovitch[23], le dieu Sabaoth, enlevé

au ciel dans un char. Et vous, vous n'êtes pas Ivan Philippovitch,

vous êtes un beau jeune homme, fier comme un dieu, ne cherchant

rien pour lui, paré de l'auréole du sacrifice, «se cachant».

L'essentiel, c'est la légende! Vous les fascinerez, un regard de

vous fera leur conquête. Il apporte une vérité nouvelle et «il se

cache». Nous rendrons deux ou trois jugements de Salomon dont le

bruit se répandra partout. Avec des sections et des quinquévirats,

pas besoin de journaux! Si, sur dix mille demandes, nous donnons

satisfaction à une seule, tout le monde viendra nous solliciter.

Dans chaque canton, chaque moujik saura qu'il y a quelque part un

endroit écarté où les suppliques sont bien accueillies. Et la

terre saluera l'avènement de la «nouvelle loi», de la «justice

nouvelle», et la mer se soulèvera, et la baraque s'écroulera, et

alors nous aviserons au moyen d'élever un édifice de pierre, -- le

premier! c'est _nous_ qui le construirons, _nous, _nous seuls!

-- Frénésie! dit Stavroguine.

-- Pourquoi, pourquoi ne voulez-vous pas? Vous avez peur? C'est

parce que vous ne craignez rien que j'ai jeté les yeux sur vous.

Mon idée vous paraît absurde, n'est-ce pas? Mais, pour le moment,

je suis encore un Colomb sans Amérique: est-ce qu'on trouvait

Colomb raisonnable avant que le succès lui eût donné raison?

Nicolas Vsévolodovitch ne répondit pas. Arrivés à la maison

Stavroguine, les deux hommes s'arrêtèrent devant le perron.

-- Écoutez, fit Verkhovensky en se penchant à l'oreille de Nicolas

Vsévolodovitch: -- je vous servirai sans argent: demain j'en

finirai avec Marie Timoféievna... sans argent, et demain aussi je

vous amènerai Lisa. Voulez-vous Lisa, demain?

Stavroguine sourit: «Est-ce que réellement il serait devenu fou?»

pensa-t-il.

Les portes du perron s'ouvrirent.

-- Stavroguine, notre Amérique? dit Verkhovensky en saisissant une

dernière fois la main de Nicolas Vsévolodovitch.

-- À quoi bon? répliqua sévèrement celui-ci.

-- Vous n'y tenez pas, je m'en doutais! cria Pierre Stépanovitch

dans un violent transport de colère. -- Vous mentez, aristocrate

vicieux, je ne vous crois pas, vous avez un appétit de loup!...

Comprenez donc que votre compte est maintenant trop chargé et que

je ne puis vous lâcher! Vous n'avez pas votre pareil sur la terre!

Je vous ai inventé à l'étranger; c'est en vous considérant que

j'ai songé à ce rôle pour vous. Si je ne vous avais pas vu, rien

ne me serait venu à l'esprit!...

Nicolas Vsévolodovitch monta l'escalier sans répondre.

-- Stavroguine! lui cria Verkhovensky, -- je vous donne un jour...

deux... allons, trois; mais je ne puis vous accorder un plus long

délai, il me faut votre réponse d'ici à trois jours!

Les possédés · 第 70 / 104 题