II

Sans presque dire bonjour à personne, Verkhovensky alla s'asseoir

fort négligemment au haut bout de la table. Un insolent dédain se

lisait sur son visage. Stavroguine s'inclina poliment. On

n'attendait qu'eux; néanmoins, comme si une consigne avait été

donnée dans ce sens, tout le monde feignait de remarquer à peine

leur arrivée. Dès que Nicolas Vsévolodovitch se fut assis, la

maîtresse de la maison s'adressa à lui d'un ton sévère:

-- Stavroguine, voulez-vous du thé?

-- Oui répondit-il.

-- Du thé à Stavroguine, ordonna madame Virguinsky. -- Et vous,

est-ce que vous en voulez? (Ces derniers mots étaient adressés à

Verkhovensky.)

-- Sans doute; qui est-ce qui demande cela à ses invités? Mais

donnez aussi de la crème, ce qu'on sert chez vous sous le nom de

thé est toujours quelque chose de si infect; et un jour de fête

encore...

-- Comment, vous aussi vous admettez les fêtes? fit en riant

l'étudiante; -- on parlait de cela tout à l'heure.

-- Vieillerie! grommela le collégien à l'autre bout de la table.

-- Qu'est-ce qui est une vieillerie? Fouler aux pieds les

préjugés, fussent-ils les plus innocents, n'est pas une

vieillerie; au contraire, il faut le dire à notre honte, c'est

jusqu'à présent une nouveauté, déclara aussitôt la jeune fille

qui, en parlant, gesticulait avec véhémence. -- D'ailleurs, il n'y

a pas de préjugés innocents, ajouta-t-elle d'un ton aigre.

-- J'ai seulement voulu dire, répliqua avec agitation le

collégien, -- que, quoique les préjugés soient sans doute des

vieilleries et qu'il faille les extirper, cependant, en ce qui

concerne les anniversaires de naissance, la stupidité de ces fêtes

est trop universellement reconnue pour perdre un temps précieux et

déjà sans cela perdu par tout le monde, en sorte qu'on pourrait

employer son esprit à traiter un sujet plus urgent...

-- Vous n'en finissez plus, on ne comprend rien, cria l'étudiante.

-- Il me semble que chacun a le droit de prendre la parole, et si

je désire exprimer mon opinion, comme tout autre...

-- Personne ne vous conteste le droit de prendre la parole,

interrompit sèchement la maîtresse de la maison, -- on vous invite

seulement à ne pas mâchonner, attendu que personne ne peut vous

comprendre.

-- Pourtant permettez-moi de vous faire observer que vous me

témoignez peu d'estime; si je n'ai pas pu achever ma pensée, ce

n'est pas parce que je n'ai pas d'idées, mais plutôt parce que

j'en ai trop... balbutia le pauvre jeune homme qui pataugeait de

plus en plus.

-- Si vous ne savez pas parler, eh bien, taisez-vous, lui envoya

l'étudiante.

À ces mots, le collégien se leva soudain, comme mû par un ressort.

-- Je voulais seulement dire, vociféra-t-il rouge de honte et sans

oser regarder autour de lui, -- que si vous êtes tant pressée de

montrer votre esprit, c'est tout bonnement parce que

M. Stavroguine vient d'arriver -- voilà!

-- Votre idée est ignoble et immorale, elle prouve combien vous

êtes peu développé. Je vous prie de ne plus m'adresser la parole,

repartit violemment la jeune fille.

-- Stavroguine, commença la maîtresse de la maison, -- avant votre

arrivée, cet officier (elle montra le major, son parent) parlait

ici des droits de la famille. Sans doute, je ne vous ennuierai pas

avec une sottise si vieille et depuis longtemps percée à jour.

Mais, pourtant, où a-t-on pu prendre les droits et les devoirs de

la famille, entendus dans le sens que le préjugé courant donne à

ces mots? Voilà la question. Quel est votre avis?

-- Comment, où l'on a pu les prendre? demanda Nicolas

Vsévolodovitch.

-- Nous savons, par exemple, que le préjugé de Dieu est venu du

tonnerre et de l'éclair, s'empressa d'ajouter l'étudiante en

dardant ses yeux sur Stavroguine; -- personne n'ignore que les

premiers hommes, effrayés par la foudre, ont divinisé l'ennemi

invisible devant qui ils sentaient leur faiblesse. Mais d'où est

né le préjugé de la famille? D'où a pu provenir la famille elle-

même?

-- Ce n'est pas tout à fait la même chose..., voulut faire

observer madame Virguinsky.

-- Je suppose que la réponse à une telle question serait

indécente, dit Stavroguine.

-- Allons donc! protesta l'étudiante.

Dans le groupe des professeurs éclatèrent des rires auxquels

firent écho, à l'autre bout de la table, Liamchine et le

collégien; le major pouffait.

-- Vous devriez écrire des vaudevilles, remarqua la maîtresse de

la maison en s'adressant à Stavroguine.

-- Cette réponse ne vous fait guère honneur; je ne sais comment on

vous appelle, déclara l'étudiante positivement indignée.

-- Mais, toi, ne saute pas comme cela! cria le major à sa nièce, -

- tu es une demoiselle, tu devrais avoir un maintien modeste, et

l'on dirait que tu es assise sur une aiguille.

-- Veuillez vous taire et ne pas m'interpeller avec cette

familiarité, épargnez-moi vos ignobles comparaisons. Je vous vois

pour la première fois, et ne veux pas savoir si vous êtes mon

parent.

-- Mais, voyons, je suis ton oncle; je t'ai portée dans mes bras

quand tu n'étais encore qu'un enfant à la mamelle!

-- Et quand même vous m'auriez portée dans vos bras, voilà-t-il

pas une affaire! Je ne vous l'avais pas demandé; si donc vous

l'avez fait, monsieur l'officier impoli, c'est que cela vous

plaisait. Et permettez-moi de vous faire observer que vous ne

devez pas me tutoyer, si ce n'est par civisme; autrement je vous

le défends une fois pour toutes.

Le major frappa du poing sur la table.

-- Voilà comme elles sont toutes! dit-il à Stavroguine assis en

face de lui. -- Non, permettez, j'aime le libéralisme et les idées

modernes, je goûte fort les propos intelligents, mais, entendons-

nous, ils ne me plaisent que dans la bouche des hommes, et le

libéralisme en jupons fait mon supplice! Ne te tortille donc pas

ainsi! cria-t-il à la jeune fille qui se démenait sur sa chaise. -

- Non, je demande aussi la parole, je suis offensé.

-- Vous ne faites que gêner les autres, et vous-même vous ne savez

rien dire, bougonna la maîtresse de la maison.

-- Si, je vais m'expliquer, reprit en s'échauffant le major. -- Je

m'adresse à vous, monsieur Stavroguine, parce que vous venez

d'arriver, quoique je n'aie pas l'honneur de vous connaître. Sans

les hommes, elles ne peuvent rien, -- voilà mon opinion. Toute

leur question des femmes n'est qu'un emprunt qu'elles nous ont

fait; je vous l'assure, c'est nous autres qui la leur avons

inventée et qui nous sommes bêtement mis cette pierre au cou. Si

je remercie Dieu d'une chose, c'est d'être resté célibataire! Pas

le plus petit grain d'originalité; elles ne sont même pas capables

de créer une façon de robe, il faut que les hommes inventent des

patrons pour elles! Tenez, celle-ci, je l'ai portée dans mes bras,

j'ai dansé la mazurka avec elle quand elle avait dix ans;

aujourd'hui elle arrive de Pétersbourg, naturellement je cours

l'embrasser, et quelle est la seconde parole qu'elle me dit? «Dieu

n'existe pas!» Si encore ç'avait été la troisième; mais non, c'est

la seconde, la langue lui démangeait! Allons, lui dis-je, j'admets

que les hommes intelligents ne croient pas, cela peut tenir à leur

intelligence; mais toi, tête vide, qu'est-ce que tu comprends à la

question de l'existence de Dieu? Tu répètes ce qu'un étudiant t'a

seriné; s'il t'avait dit d'allumer des lampes devant les icônes,

tu en allumerais.

-- Vous mentez toujours, vous êtes un fort méchant homme, et tout

à l'heure je vous ai péremptoirement démontré votre insolvabilité,

répondit l'étudiante d'un ton dédaigneux, comme si elle trouvait

au-dessous d'elle d'entrer dans de longues explications avec un

pareil interlocuteur. -- Tantôt je vous ai dit notamment qu'au

catéchisme on nous avait à tous enseigné ceci: «Si tu honores ton

père et tes parents, tu vivras longtemps, et la richesse te sera

donnée.» C'est dans les dix commandements. Si Dieu a cru

nécessaire de promettre à l'amour filial une récompense, alors

votre Dieu est immoral. Voilà dans quels termes je me suis

exprimée tantôt, et ce n'a pas été ma seconde parole; c'est vous

qui, en parlant de vos droits, m'avez amenée à vous tenir ce

langage. À qui la faute si vous êtes bouché et si vous ne

comprenez pas encore? Cela vous vexe, et vous vous fâchez, --

Voilà le mot de toute votre génération.

-- Sotte! proféra le major.

-- Vous, vous êtes un imbécile.

-- C'est cela, injurie-moi!

-- Mais permettez, Kapiton Maximovitch, vous m'avez dit vous-même

que vous ne croyez pas en Dieu, cria du bout de la table

Lipoutine.

-- Qu'importe que j'aie dit cela? moi, c'est autre chose! Peut-

être même que je crois, seulement ma foi n'est pas entière. Mais,

quoique je ne croie pas tout à fait, je ne dis pas qu'il faille

fusiller Dieu. Déjà, quand je servais dans les hussards, cette

question me préoccupait fort. Pour tous les poètes il est admis

que le hussard est un buveur et un noceur. En ce qui me concerne,

je n'ai peut-être pas fait mentir la légende; mais, le croirez-

vous? je me relevais la nuit et j'allais m'agenouiller devant un

icône, demandant à Dieu avec force signes de croix qu'il voulût

bien m'envoyer la foi, tant j'étais, dès cette époque, tourmenté

par la question de savoir si, oui ou non, Dieu existe. Le matin

venu, sans doute, vous avez des distractions, et les sentiments

religieux s'évanouissent; en général, j'ai remarqué que la foi est

toujours plus faible pendant la journée.

Pierre Stépanovitch bâillait à se décrocher la mâchoire.

-- Est-ce qu'on ne va pas jouer aux cartes? demanda-t-il à madame

Virguinsky.

-- Je m'associe entièrement à votre question! déclara l'étudiante

qui était devenue pourpre d'indignation en entendant les paroles

du major.

-- On perd un temps précieux à écouter des conversations stupides,

observa la maîtresse de la maison, et elle regarda sévèrement son

mari.

-- Je me proposais, dit mademoiselle Virguinsky, -- de signaler à

la réunion les souffrances et les protestations des étudiants;

mais, comme le temps se passe en conversations immorales...

-- Rien n'est moral, ni immoral! interrompit avec impatience le

collégien.

-- Je savais cela, monsieur le gymnasiste, longtemps avant qu'on

vous l'ait enseigné.

-- Et moi, j'affirme, répliqua l'adolescent irrité, -- que vous

êtes un enfant venu de la capitale pour nous éclairer tous, alors

que nous en savons autant que vous. Depuis Biélinsky, nul n'ignore

en Russie l'immoralité du précepte: «Honore ton père et ta mère»,

que, par parenthèses, vous avez cité en l'estropiant.

-- Est-ce que cela ne finira pas? dit résolument Arina Prokhorovna

à son mari.

Comme maîtresse de maison, elle rougissait de ces conversations

insignifiantes, d'autant plus qu'elle remarquait des sourires et

même des marques de stupéfaction parmi les invités qui n'étaient

pas des visiteurs habituels.

Virguinsky éleva soudain la voix:

-- Messieurs, si quelqu'un a une communication à faire ou désire

traiter un sujet se rattachant plus directement à l'oeuvre

commune, je l'invite à commencer sans retard.

-- Je prendrai la liberté de faire une question, dit d'une voix

douce le professeur boiteux, qui jusqu'alors n'avait pas prononcé

un mot et s'était distingué par sa bonne tenue: -- je désirerais

savoir si nous sommes ici en séance, ou si nous ne formons qu'une

réunion de simples mortels venus en visite. Je demande cela plutôt

pour l'ordre, et afin de ne pas rester dans l'incertitude.

Cette «malicieuse» question produisit son effet; tous se

regardèrent les uns les autres, chacun paraissant attendre une

réponse de son voisin; puis, brusquement, comme par un mot

d'ordre, tous les yeux se fixèrent sur Verkhovensky et sur

Stavroguine.

-- Je propose simplement de voter sur la question de savoir si

nous sommes, oui ou non, en séance, déclara madame Virguinsky.

-- J'adhère complètement à la proposition, dit Lipoutine, --

quoiqu'elle soit un peu indéterminée.

-- Moi aussi, moi aussi, entendit-on de divers côtés.

-- Il me semble en effet que ce sera plus régulier, approuva à son

tour Virguinsky.

-- Ainsi aux voix! reprit Arina Prokhorovna. -- Liamchine, mettez-

vous au piano, je vous prie; cela ne vous empêchera pas de voter

au moment du scrutin.

-- Encore! cria Liamchine; -- j'ai déjà fait assez de tapage comme

cela.

-- Je vous en prie instamment, jouez; vous ne voulez donc pas être

utile à l'oeuvre commune?

-- Mais je vous assure, Arina Prokhorovna, que personne n'est aux

écoutes. C'est seulement une idée que vous avez. D'ailleurs, les

fenêtres sont hautes, et lors même que quelqu'un chercherait à

nous entendre, cela lui serait impossible.

-- Nous ne nous entendons pas nous-mêmes, grommela un des

visiteurs.

-- Et moi, je vous dis que les précautions sont toujours bonnes.

Pour le cas où il y aurait des espions, expliqua-t-elle à

Verkhovensky, -- il faut que nous ayons l'air d'être en fête et

que la musique s'entende de la rue.

-- Eh, diable! murmura Liamchine avec colère, puis il s'assit

devant le piano, et commença à jouer une valse en frappant sur les

touches comme s'il eût voulu les briser.

-- J'invite ceux qui désirent qu'il y ait séance à lever la main

droite, proposa madame Virguinsky.

Les uns firent le mouvement indiqué, les autres s'en abstinrent.

Il y en eut qui, ayant levé la main, la baissèrent aussitôt après;

plusieurs qui l'avaient baissée la relevèrent ensuite.

-- Oh! diable! Je n'ai rien compris! cria un officier.

-- Moi non plus, ajouta un autre.

-- Si, moi, je comprends, fit un troisième; -- si c'est _oui, _on

lève la main.

-- Mais qu'est-ce que signifie _oui?_

-- Cela signifie la séance.

-- Non, cela signifie qu'on n'en veut pas.

-- J'ai voté la séance, cria le collégien à madame Virguinsky.

-- Alors, pourquoi n'avez-vous pas levé la main?

-- Je vous ai regardée tout le temps, vous n'avez pas levé la

main, je vous ai imitée.

-- Que c'est bête! C'est moi qui ai fait la proposition, par

conséquent je ne pouvais pas lever la main. Messieurs, je propose

de recommencer l'épreuve inversement: que ceux qui veulent une

séance restent immobiles, et que ceux qui n'en veulent pas lèvent

la main droite.

-- Qui est-ce qui ne veut pas? demanda le collégien.

-- Vous le faites exprès, n'est-ce pas? répliqua avec irritation

madame Virguinsky.

-- Non, permettez, qui est-ce qui veut et qui est-ce qui ne veut

pas? Il faut préciser cela un peu mieux, firent deux ou trois

voix.

-- Celui qui ne veut pas ne veut pas.

-- Eh! oui, mais qu'est-ce qu'il faut faire si l'on ne veut pas?

Doit-on lever la main ou ne pas la lever? cria un officier.

-- Eh! nous n'avons pas encore l'habitude du régime parlementaire!

observa le major.

-- Monsieur Liamchine, ne faites pas tant de bruit, s'il vous

plaît, on ne s'entend pas ici, dit le professeur boiteux.

Liamchine quitta brusquement le piano.

-- En vérité, Arina Prokhorovna, il n'y a aucun espion aux

écoutes, et je ne veux plus jouer! C'est comme visiteur et non

comme pianiste que je suis venu chez vous!

-- Messieurs, proposa Virguinsky, -- répondez tous verbalement:

sommes-nous, oui ou non, en séance?

-- En séance, en séance! cria-t-on de toutes parts.

-- En ce cas, il est inutile de voter, cela suffit. N'est-ce pas

votre avis, messieurs? Faut-il encore procéder à un vote?

-- Non, non, c'est inutile, on a compris!

-- Peut-être quelqu'un est-il contre la séance?

-- Non, non, nous la voulons tous!

-- Mais qu'est-ce que c'est qu'une séance? cria un des assistants.

Il n'obtint pas de réponse.

-- Il faut nommer un président, firent un grand nombre de voix.

-- Le maître de la maison, naturellement, le maître de la maison!

Élu par acclamation, Virguinsky prit la parole:

-- Messieurs, puisqu'il en est ainsi, je renouvelle ma proposition

primitive: si quelqu'un a une communication à faire ou désire

traiter un sujet se rapportant plus directement à l'oeuvre

commune, qu'il commence sans perdre de temps.

Silence général. Tous les regards se portèrent de nouveau sur

Stavroguine et Pierre Stépanovitch.

-- Verkhovensky, vous n'avez rien à déclarer? demanda carrément

Arina Prokhorovna.

L'interpellé s'étira sur sa chaise.

-- Absolument rien, répondit-il en bâillant. -- Du reste, je

désirerais un verre de cognac.

-- Et vous, Stavroguine?

-- Je vous remercie, je ne boirai pas.

-- Je vous demande si vous désirez parler, et non si vous voulez

du cognac.

-- Parler? Sur quoi? Non, je n'y tiens pas.

-- On va vous apporter du cognac, répondit madame Virguinsky à

Pierre Stépanovitch.

L'étudiante se leva. Depuis longtemps on voyait qu'elle attendait

avec impatience le moment de placer un discours.

-- Je suis venue faire connaître les souffrances des malheureux

étudiants et les efforts tentés partout pour éveiller en eux

l'esprit de protestation...

Force fut à mademoiselle Virguinsky d'en rester là, car à l'autre

bout de la salle surgit un concurrent qui attira aussitôt

l'attention générale. Sombre et morne comme toujours, Chigaleff,

l'homme aux longues oreilles, se leva lentement, et, d'un air

chagrin, posa sur la table un gros cahier tout couvert d'une

écriture extrêmement fine. Il ne se rassit point et garda le

silence. Plusieurs jetaient des regards inquiets sur le volumineux

manuscrit; au contraire, Lipoutine, Virguinsky et le professeur

boiteux paraissaient éprouver une certaine satisfaction.

-- Je demande la parole, fit d'une voix mélancolique, mais ferme,

Chigaleff.

-- Vous l'avez, répondit Virguinsky.

L'orateur s'assit, se recueillit pendant une demi-minute et

commença gravement:

-- Messieurs...

-- Voilà le cognac! dit d'un ton méprisant la demoiselle sans

sourcils qui avait servi le thé; en même temps, elle plaçait

devant Pierre Stépanovitch un carafon de cognac et un verre à

liqueur qu'elle avait apportés sans plateau ni assiette, se

contentant de les tenir à la main.

L'orateur interrompu attendit silencieux et digne.

-- Cela ne fait rien, continuez, je n'écoute pas, cria

Verkhovensky en se versant un verre de cognac.

-- Messieurs, reprit Chigaleff, -- en m'adressant à votre

attention, et, comme vous le verrez plus loin, en sollicitant le

secours de vos lumières sur un point d'une importance majeure, je

dois commencer par une préface...

-- Arina Prokhorovna, n'avez-vous pas des ciseaux? demanda à

brûle-pourpoint Pierre Stépanovitch.

Madame Virguinsky le regarda avec de grands yeux.

-- Pourquoi vous faut-il des ciseaux? voulu-t-elle savoir.

-- J'ai oublié de me couper les ongles, voilà trois jours que je

me propose de le faire, répondit-il tranquillement, les yeux fixés

sur ses ongles longs et sales.

Arina Prokhorovna rougit de colère, mais mademoiselle Virguinsky

parut goûter ce langage.

-- Je crois en avoir vu tout à l'heure sur la fenêtre, dit-elle;

ensuite, quittant sa place, elle alla chercher les ciseaux et les

apporta à Verkhovensky. Sans même accorder un regard à la jeune

fille, il les prit et commença à se couper les ongles.

Arina Prokhorovna comprit que c'était du réalisme en action, et

elle eut honte de sa susceptibilité. Les assistants se regardèrent

en silence. Quant au professeur boiteux, il observait Pierre

Stépanovitch avec des yeux où se lisaient la malveillance et

l'envie. Chigaleff poursuivit son discours:

-- Après avoir consacré mon activité à étudier la question de

savoir comment doit être organisée la société qui remplacera celle

d'aujourd'hui, je me suis convaincu que tous les créateurs de

systèmes sociaux, depuis les temps les plus reculés jusqu'à la

présente année 187., ont été des rêveurs, des songe-creux, des

niais, des esprits en contradiction avec eux-mêmes, ne comprenant

absolument rien ni aux sciences naturelles, ni à cet étrange

animal qu'on appelle l'homme. Platon, Rousseau, Fourier sont des

colonnes d'aluminium; leurs théories peuvent être bonnes pour des

moineaux, mais non pour la société humaine. Or, comme il est

nécessaire d'être fixé sur la future forme sociale, maintenant

surtout que tous nous sommes enfin décidés à passer de la

spéculation à l'action, je propose mon propre système concernant

l'organisation du monde. Le voici. (Ce disant, il frappa avec un

doigt sur son cahier). J'aurais voulu le présenter à la réunion

sous une forme aussi succincte que possible; mais je vois que,

loin de comporter des abréviations, mon livre exige encore une

multitude d'éclaircissements oraux; c'est pourquoi l'exposé

demandera au moins dix soirées, d'après le nombre de chapitres que

renferme l'ouvrage. (Des rires se firent entendre.) De plus,

j'avertis que mon système n'est pas achevé. (Nouveaux rires.). Je

me suis embarrassé dans mes propres données, et ma conclusion est

en contradiction directe avec mes prémisses. Partant de la liberté

illimitée, j'aboutis au despotisme illimité. J'ajoute pourtant

qu'aucune solution du problème social ne peut exister en dehors de

la mienne.

L'hilarité redoubla, mais les auditeurs qui riaient étaient

surtout les plus jeunes et, pour ainsi dire, les profanes. Arina

Prokhorovna, Lipoutine et le professeur boiteux laissaient voir

sur leurs visages une certaine colère.

-- Si vous-même n'avez pas su coordonner votre système, et si vous

êtes arrivé au désespoir, qu'est-ce que nous y ferons? se hasarda

à observer un des militaires.

Chigaleff se tourna brusquement vers l'interrupteur.

-- Vous avez raison, monsieur l'officier, d'autant plus raison que

vous parlez de désespoir. Oui, je suis arrivé au désespoir.

Néanmoins, je défie qui que ce soit de remplacer ma solution par

aucune autre: on aura beau chercher, on ne trouvera rien. C'est

pourquoi, sans perdre de temps, j'invite toute la société à

émettre son avis, lorsqu'elle aura écouté durant dix soirées la

lecture de mon livre. Si les membres refusent de m'entendre, nous

nous séparerons tout de suite, -- les hommes pour aller à leur

bureau, les femmes pour retourner à leur cuisine, car, du moment

que l'on repousse mon système, il faut renoncer à découvrir une

autre issue, il n'en existe pas!

L'auditoire commençait à devenir tumultueux: «Qu'est-ce que c'est

que cet homme-là? Un fou, sans doute?» se demandait-on à haute

voix.

-- En résumé, il ne s'agit que du désespoir de Chigaleff, conclut

Liamchine, -- toute la question est celle-ci: le désespoir de

Chigaleff est-il ou non fondé?

-- Le désespoir de Chigaleff est une question personnelle, déclara

le collégien.

-- Je propose de mettre aux voix la question de savoir jusqu'à

quel point le désespoir de Chigaleff intéresse l'oeuvre commune;

le scrutin décidera en même temps si c'est, ou non, la peine de

l'entendre, opina un loustic dans le groupe des officiers.

-- Il y a ici autre chose, messieurs, intervint le boiteux; un

sourire équivoque errait sur ses lèvres, en sorte qu'on ne pouvait

pas trop savoir s'il plaisantait ou s'il parlait sérieusement. --

Ces lazzis sont déplacés ici. M. Chigaleff a étudié trop

consciencieusement son sujet et, de plus, il est trop modeste. Je

connais son livre. Ce qu'il propose comme solution finale de la

question, c'est le partage de l'espèce humaine en deux groupes

inégaux. Un dixième seulement de l'humanité possèdera les droits

de la personnalité et exercera une autorité illimitée sur les neuf

autres dixièmes. Ceux-ci perdront leur personnalité, deviendront

comme un troupeau; astreints à l'obéissance passive, ils seront

ramenés à l'innocence première, et, pour ainsi dire, au paradis

primitif, où, du reste, ils devront travailler. Les mesures

proposées par l'auteur pour supprimer le libre arbitre chez les

neuf dixièmes de l'humanité et transformer cette dernière en

troupeau par de nouvelles méthodes d'éducation, -- ces mesures

sont très remarquables, fondées sur les données des sciences

naturelles, et parfaitement logiques. On peut ne pas admettre

certaines conclusions, mais il est difficile de contester

l'intelligence et le savoir de l'écrivain. C'est dommage que les

circonstances ne nous permettent pas de lui accorder les dix

soirées qu'il demande, sans cela nous pourrions entendre beaucoup

de choses curieuses.

Madame Virguinsky s'adressa au boiteux d'un ton qui trahissait une

certaine inquiétude:

-- Parlez-vous sérieusement? Est-il possible que cet homme, ne

sachant que faire des neuf dixièmes de l'humanité, les réduise en

esclavage? Depuis longtemps je le soupçonnais.

-- C'est de votre frère que vous parlez ainsi? demanda le boiteux.

-- La parenté? Vous moquez-vous de moi, oui ou non?

-- D'ailleurs, travailler pour des aristocrates et leur obéir

comme à des dieux, c'est une lâcheté! observa l'étudiante irritée.

-- Ce que je propose n'est point une lâcheté, j'offre en

perspective le paradis, un paradis terrestre, et il ne peut pas y

en avoir un autre sur la terre, répliqua d'un ton d'autorité

Chigaleff.

-- Moi, cria Liamchine, -- si je ne savais que faire des neuf

dixièmes de l'humanité, au lieu de leur ouvrir le paradis, je les

ferais sauter en l'air, et je ne laisserais subsister que le petit

groupe des hommes éclairés, qui ensuite se mettraient à vivre

selon la science.

-- Il n'y a qu'un bouffon qui puisse parler ainsi! fit l'étudiante

pourpre d'indignation.

-- C'est un bouffon, mais il est utile, lui dit tout bas madame

Virguinsky.

Chigaleff se tourna vers Liamchine.

-- Ce serait peut-être la meilleure solution du problème!

répondit-il avec chaleur; -- sans doute, vous ne savez pas vous-

même, monsieur le joyeux personnage, combien ce que vous venez de

dire est profond. Mais comme votre idée est presque irréalisable,

il faut se borner au paradis terrestre, puisqu'on a appelé cela

ainsi.

-- Voilà passablement d'absurdités! laissa, comme par mégarde,

échapper Verkhovensky. Du reste, il ne leva pas les yeux et

continua, de l'air le plus indifférent, à se couper les ongles.

Le boiteux semblait n'avoir attendu que ces mots pour _empoigner_

Pierre Stépanovitch.

-- Pourquoi donc sont-ce des absurdités? demanda-t-il aussitôt. --

M. Chigaleff est jusqu'à un certain point un fanatique de

philanthropie; mais rappelez-vous que dans Fourier, dans Cabet

surtout, et jusque dans Proudhon lui-même, on trouve quantité de

propositions tyranniques et fantaisistes au plus haut degré.

M. Chigaleff résout la question d'une façon peut-être beaucoup

plus raisonnable qu'ils ne le font. Je vous assure qu'en lisant

son livre il est presque impossible de ne pas admettre certaines

choses. Il s'est peut-être moins éloigné de la réalité qu'aucun de

ses prédécesseurs, et son paradis terrestre est presque le vrai,

celui-là même dont l'humanité regrette la perte, si toutefois il a

jamais existé.

-- Allons, je savais bien que j'allais m'ennuyer ici, murmura

Pierre Stépanovitch.

-- Permettez, reprit le boiteux en s'échauffant de plus en plus, -

- les entretiens et les considérations sur la future organisation

sociale sont presque un besoin naturel pour tous les hommes

réfléchis de notre époque. Hertzen ne s'est occupé que de cela

toute sa vie. Biélinsky, je le tiens de bonne source, passait des

soirées entières à discuter avec ses amis les détails les plus

minces, les plus terre-à-terre, pourrait-on dire, du futur ordre

des choses.

-- Il y a même des gens qui en deviennent fous, observa

brusquement le major.

-- Après tout, on arrive peut-être encore mieux à un résultat

quelconque par ces conversations que par un majestueux silence du

dictateur, glapit Lipoutine osant enfin ouvrir le feu.

-- Le mot d'absurdité ne s'appliquait pas, dans ma pensée, à

Chigaleff, dit en levant à peine les yeux Pierre Stépanovitch. --

Voyez-vous, messieurs, continua-t-il négligemment, -- à mon avis,

tous ces livres, les Fourier, les Cabet, tous ces «droits au

travail», le _Chigalévisme, _ce ne sont que des romans comme on

peut en écrire des centaines de mille. C'est un passe-temps

esthétique. Je comprends que vous vous ennuyiez dans ce méchant

petit trou, et que, pour vous distraire, vous vous précipitiez sur

le papier noirci.

-- Permettez, répliqua le boiteux en s'agitant sur sa chaise, --

quoique nous ne soyons que de pauvres provinciaux, nous savons

pourtant que jusqu'à présent il ne s'est rien produit de si

nouveau dans le monde que nous ayons beaucoup à nous plaindre de

ne l'avoir pas vu. Voici que de petites feuilles clandestines

imprimées à l'étranger nous invitent à former des groupes ayant

pour seul programme la destruction universelle, sous prétexte que

tous les remèdes sont impuissants à guérir le monde, et que le

plus sûr moyen de franchir le fossé, c'est d'abattre carrément

cent millions de têtes. Assurément l'idée est belle, mais elle est

pour le moins aussi incompatible avec la réalité que le

«chigavélisme» dont vous parliez tout à l'heure en termes si

méprisants.

-- Eh bien, mais je ne suis pas venu ici pour discuter, lâcha

immédiatement Verkhovensky, et, sans paraître avoir conscience de

l'effet que cette parole imprudente pouvait produire, il approcha

de lui la bougie afin d'y voir plus clair.

-- C'est dommage, grand dommage que vous ne soyez pas venu pour

discuter, et il est très fâcheux aussi que vous soyez en ce moment

si occupé de votre toilette.

-- Que vous importe ma toilette?

Lipoutine vint de nouveau à la rescousse du boiteux:

-- Abattre cent millions de têtes n'est pas moins difficile que de

réformer le monde par la propagande; peut-être même est-ce plus

difficile encore, surtout en Russie.

-- C'est sur la Russie que l'on compte à présent, déclara un des

officiers.

-- Nous avons aussi entendu dire que l'on comptait sur elle,

répondit le professeur. -- Nous savons qu'un doigt mystérieux a

désigné notre belle patrie comme le pays le plus propice à

l'accomplissement de la grande oeuvre. Seulement voici une chose:

si je travaille à résoudre graduellement la question sociale,

cette tâche me rapporte quelques avantages personnels; j'ai le

plaisir de bavarder, et je reçois du gouvernement un tchin en

récompense de mes efforts pour le bien public. Mais si je me

rallie à la solution rapide, à celle qui réclame cent millions de

têtes, qu'est-ce que j'y gagne personnellement? Dès que vous vous

mettez à faire de la propagande, on vous coupe la langue.

-- À vous on la coupera certainement, dit Verkhovensky.

-- Vous voyez. Or, comme, en supposant les conditions les plus

favorables, un pareil massacre ne sera pas achevé avant cinquante

ans, n'en mettons que trente si vous voulez (vu que ces gens-là ne

sont pas des moutons et ne se laisseront pas égorger sans

résistance), ne vaudrait-il pas mieux prendre toutes ses affaires

et se transporter dans quelque île de l'océan Pacifique pour y

finir tranquillement ses jours? Croyez-le, ajouta-t-il en frappant

du doigt sur la table, -- par une telle propagande vous ne ferez

que provoquer l'émigration, rien de plus!

Le boiteux prononça ces derniers mots d'un air triomphant. C'était

une des fortes têtes de la province. Lipoutine souriait

malicieusement, Virguinsky avait écouté avec une certaine

tristesse; tous les autres, surtout les dames et les officiers,

avaient suivi très attentivement la discussion. Chacun comprenait

que l'homme aux cent millions de têtes était collé au mur, et l'on

se demandait ce qui allait résulter de là.

-- Au fait, vous avez raison, répondit d'un ton plus indifférent

que jamais, et même avec une apparence d'ennui, Pierre

Stépanovitch. -- L'émigration est une bonne idée. Pourtant, si,

malgré tous les désavantages évidents que vous prévoyez, l'oeuvre

commune recrute de jour en jour un plus grand nombre de champions,

elle pourra se passer de votre concours. Ici, batuchka, c'est une

religion nouvelle qui se substitue à l'ancienne, voilà pourquoi

les recrues sont si nombreuses, et ce fait a une grande

importance. Émigrez. Vous savez, je vous conseillerais de vous

retirer à Dresde plutôt que dans une île de l'océan Pacifique.

D'abord, c'est une ville qui n'a jamais vu aucune épidémie, et, en

votre qualité d'homme éclairé, vous avez certainement peur de la

mort; en second lieu, Dresde n'étant pas loin de la frontière

russe, on peut recevoir plus vite les revenus envoyés de la chère

patrie; troisièmement, il y a là ce qu'on appelle des trésors

artistiques, et vous êtes un esthéticien, un ancien professeur de

littérature, si je ne me trompe; enfin le paysage environnant est

une Suisse en miniature qui vous fournira des inspirations

poétiques, car vous devez faire des vers. En un mot, cette

résidence vous offrira tous les avantages réunis.

Un mouvement se produisit dans l'assistance, surtout parmi les

officiers. Un moment encore, et tout le monde aurait parlé à la

fois. Mais, sous l'influence de l'irritation, le boiteux donna

tête baissée dans le traquenard qui lui était tendu:

-- Non, dit-il, -- peut-être n'abandonnons-nous pas encore

l'oeuvre commune, il faut comprendre cela...

-- Comment, est-ce que vous entreriez dans la section, si je vous

le proposais? répliqua soudain Verkhovensky, et il posa les

ciseaux sur la table.

Tous eurent comme un frisson. L'homme énigmatique se démasquait

trop brusquement, il n'avait même pas hésité à prononcer le mot de

«section».

Le professeur essaya de s'échapper par la tangente.

-- Chacun se sent honnête homme, répondit-il, -- et reste attaché

à l'oeuvre commune, mais...

-- Non, il ne s'agit pas de _mais_, interrompit d'un ton tranchant

Pierre Stépanovitch: -- je déclare, messieurs, que j'ai besoin

d'une réponse franche. Je comprends trop qu'étant venu ici et vous

ayant moi-même rassemblés, je vous dois des explications (nouvelle

surprise pour l'auditoire), mais je ne puis en donner aucune avant

de savoir à quel parti vous vous êtes arrêtés. Laissant de côté

les conversations, -- car voilà trente ans qu'on bavarde, et il

est inutile de bavarder encore pendant trente années, -- je vous

demande ce qui vous agrée le plus: êtes-vous partisans de la

méthode lente qui consiste à écrire des romans sociaux et à régler

sur le papier à mille ans de distance les destinées de l'humanité,

alors que dans l'intervalle, le despotisme avalera les bons

morceaux qui passeront à portée de votre bouche et que vous

laisserez échapper? Ou bien préférez-vous la solution prompte qui,

n'importe comment, mettra enfin l'humanité à même de s'organiser

socialement non pas sur le papier, mais en réalité? On fait

beaucoup de bruit à propos des «cent millions de têtes»; ce n'est

peut-être qu'une métaphore, mais pourquoi reculer devant ce

programme si, en s'attardant aux rêveries des barbouilleurs de

papier, on permet au despotisme de dévorer durant quelques cent

ans non pas cent millions de têtes, mais cinq cents millions?

Remarquez encore qu'un malade incurable ne peut être guéri,

quelques remèdes qu'on lui prescrive sur le papier; au contraire,

si nous n'agissons pas tout de suite, la contagion nous atteindra

nous-mêmes, elle empoisonnera toutes les forces fraîches sur

lesquelles on peut encore compter à présent, et enfin c'en sera

fait de nous tous. Je reconnais qu'il est extrêmement agréable de

pérorer avec éloquence sur le libéralisme, et qu'en agissant on

s'expose à recevoir des horions... Du reste, je ne sais pas

parler, je suis venu ici parce que j'ai des communications à

faire; en conséquence, je prie l'honorable société, non pas de

voter, mais de déclarer franchement et simplement ce qu'elle

préfère: marcher dans le marais avec la lenteur de la tortue, ou

le traverser à toute vapeur.

-- Je suis positivement d'avis qu'on le traverse à toute vapeur!

cria le collégien dans un transport d'enthousiasme.

-- Moi aussi, opina Liamchine.

-- Naturellement le choix ne peut être douteux, murmura un

officier; un autre en dit autant, puis un troisième. L'assemblée,

dans son ensemble, était surtout frappée de ce fait que

Verkhovensky avait promis des «communications».

-- Messieurs, je vois que presque tous se décident dans le sens

des proclamations, dit-il en parcourant des yeux la société.

-- Tous, tous! crièrent la plupart des assistants.

-- J'avoue que je suis plutôt partisan d'une solution humaine,

déclara le major, -- mais comme l'unanimité est acquise à

l'opinion contraire, je me range à l'avis de tous.

Pierre Stépanovitch s'adressa au boiteux:

-- Alors, vous non plus, vous ne faites pas d'opposition?

-- Ce n'est pas que je... balbutia en rougissant l'interpellé, --

mais si j'adhère maintenant à l'opinion qui a rallié tous les

suffrages, c'est uniquement pour ne pas rompre...

-- Voilà comme vous êtes tous! Des gens qui discuteraient

volontiers six mois durant pour faire de l'éloquence libérale, et

qui, en fin de compte, votent avec tout le monde! Messieurs,

réfléchissez pourtant, est-il vrai que vous soyez tous prêts?

(Prêts à quoi? la question était vague, mais terriblement

captieuse.)

-- Sans doute, tous...

Du reste, tout en répondant de la sorte, les assistants ne

laissaient pas de se regarder les uns les autres.

-- Mais peut-être qu'après vous m'en voudrez d'avoir obtenu si

vite votre consentement? C'est presque toujours ainsi que les

choses se passent avec vous.

L'assemblée était fort émue, et des courants divers commençaient à

s'y dessiner. Le boiteux livra un nouvel assaut à Verkhovensky.

-- Permettez-moi, cependant, de vous faire observer que les

réponses à de semblables questions sont conditionnelles. En

admettant même que nous ayons donné notre adhésion, remarquez

pourtant qu'une question posée d'une façon si étrange...

-- Comment, d'une façon étrange?

-- Oui, ce n'est pas ainsi qu'on pose de pareilles questions.

-- Alors, apprenez-moi, s'il vous plaît, comment on les pose.

Mais, vous savez, j'étais sûr que vous vous rebifferiez en

premier.

-- Vous avez tiré de nous une réponse attestant que nous sommes

prêts à une action immédiate. Mais, pour en user ainsi, quels

droits aviez-vous? Quels pleins pouvoirs vous autorisaient à poser

de telles questions?

-- Vous auriez dû demander cela plus tôt. Pourquoi donc avez-vous

répondu? Vous avez consenti, et maintenant vous vous ravisez.

-- La franchise étourdie avec laquelle vous avez posé votre

principale question me donne à penser que vous n'avez ni droits,

ni pleins pouvoirs, et que vous avez simplement satisfait une

curiosité personnelle.

-- Mais qu'est-ce qui vous fait dire cela? Pourquoi parlez-vous

ainsi? répliqua Pierre Stépanovitch, qui, semblait-il, commençait

à être fort inquiet.

-- C'est que, quand on pratique des affiliations, quelles qu'elles

soient, on fait cela du moins en tête-à-tête et non dans une

société de vingt personnes inconnues les unes aux autres! lâcha

tout net le professeur. Emporté par la colère, il mettait les

pieds dans le plat. Verkhovensky, l'inquiétude peinte sur le

visage, se retourna vivement vers l'assistance:

-- Messieurs, je considère comme un devoir de déclarer à tous que

ce sont là des sottises, et que notre conversation a dépassé la

mesure. Je n'ai encore affilié absolument personne, et nul n'a le

droit de dire que je pratique des affiliations, nous avons

simplement exprimé des opinions. Est-ce vrai? Mais, n'importe,

vous m'alarmez, ajouta-t-il en s'adressant au boiteux: -- je ne

pensais pas qu'ici le tête-à-tête fût nécessaire pour causer de

choses si innocentes, à vrai dire. Ou bien craignez-vous une

dénonciation? Se peut-il que parmi nous il y ait en ce moment un

mouchard?

Une agitation extraordinaire suivit ces paroles; tout le monde se

mit à parler en même temps.

-- Messieurs, s'il en est ainsi, poursuivit Pierre Stépanovitch, -

- je me suis plus compromis qu'aucun autre; par conséquent, je

vous prie de répondre à une question, si vous le voulez bien,

s'entend. Vous êtes parfaitement libres.

-- Quelle question? quelle question? cria-t-on de toutes parts.

-- Une question après laquelle on saura si nous devons rester

ensemble ou prendre silencieusement nos chapkas et aller chacun de

son côté.

-- La question, la question?

-- Si l'un de vous avait connaissance d'un assassinat politique

projeté, irait-il le dénoncer, prévoyant toutes les conséquences,

ou bien resterait-il chez lui à attendre les événements? Sur ce

point les manières de voir peuvent être différentes. La réponse à

la question dira clairement si nous devons nous séparer ou rester

ensemble, et pas seulement durant cette soirée. Permettez-moi de

m'adresser d'abord à vous, dit-il au boiteux.

-- Pourquoi d'abord à moi?

-- Parce que c'est vous qui avez donné lieu à l'incident. Je vous

en prie, ne biaisez pas, ici les faux-fuyants seraient inutiles.

Mais, du reste, ce sera comme vous voudrez; vous êtes parfaitement

libre.

-- Pardonnez-moi, mais une semblable question est offensante.

-- Permettez, ne pourriez-vous pas répondre un peu plus nettement?

-- Je n'ai jamais servi dans la police secrète, dit le boiteux,

cherchant toujours à éviter une réponse directe.

-- Soyez plus précis, je vous prie, ne me faites pas attendre.

Le boiteux fut si exaspéré qu'il cessa de répondre. Silencieux, il

regardait avec colère par-dessous ses lunettes le visage de

l'inquisiteur.

-- Un oui ou un non? Dénonceriez-vous ou ne dénonceriez-vous pas?

cria Verkhovensky.

-- Naturellement je ne dénoncerais pas! cria deux fois plus fort

le boiteux.

-- Et personne ne dénoncera, sans doute, personne! firent

plusieurs voix.

-- Permettez-moi de vous interroger, monsieur le major,

dénonceriez-vous ou ne dénonceriez-vous pas? poursuivit Pierre

Stépanovitch. -- Et, remarquez, c'est exprès que je m'adresse à

vous.

-- Je ne dénoncerais pas.

-- Mais si vous saviez qu'un autre, un simple mortel, fût sur le

point d'être volé et assassiné par un malfaiteur, vous

préviendriez la police, vous dénonceriez?

-- Sans doute, parce qu'ici ce serait un crime de droit commun,

tandis que dans l'autre cas, il s'agirait d'une dénonciation

politique. Je n'ai jamais été employé dans la police secrète.

-- Et personne ici ne l'a jamais été, déclarèrent nombre de voix.

-- Inutile de questionner, tous répondront de même. Il n'y a pas

ici de délateurs!

-- Pourquoi ce monsieur se lève-t-il? cria l'étudiante.

-- C'est Chatoff. Pourquoi vous êtes-vous levé, Chatoff? demanda

madame Virguinsky.

Chatoff s'était levé en effet, il tenait sa chapka à la main et

regardait Verkhovensky. On aurait dit qu'il voulait lui parler,

mais qu'il hésitait. Son visage était pâle et irrité. Il se

contint toutefois, et, sans proférer un mot, se dirigea vers la

porte.

-- Cela ne sera pas avantageux pour vous, Chatoff! lui cria Pierre

Stépanovitch.

Chatoff s'arrêta un instant sur le seuil:

-- En revanche, un lâche et un espion comme toi en fera son

profit! vociféra-t-il en réponse à cette menace obscure, après

quoi il sortit.

Ce furent de nouveaux cris et des exclamations.

-- L'épreuve est faite!

-- Elle n'était pas inutile!

-- N'est-elle pas venue trop tard?

-- Qui est-ce qui l'a invité? -- Qui est-ce qui l'a laissé entrer?

-- Qui est-il? -- Qu'est-ce que ce Chatoff? -- Dénoncera-t-il ou

ne dénoncera-t-il pas?

On n'entendait que des questions de ce genre.

-- S'il était un dénonciateur, il aurait caché son jeu au lieu de

s'en aller, comme il l'a fait, en lançant un jet de salive,

observa quelqu'un.

-- Voilà aussi Stavroguine qui se lève. Stavroguine n'a pas

répondu non plus à la question, cria l'étudiante.

Effectivement, Stavroguine s'était levé, et aussi Kiriloff, qui se

trouvait à l'autre bout de la table.

-- Permettez, monsieur Stavroguine, dit d'un ton roide Arina

Prokhorovna, -- tous ici nous avons répondu à la question, tandis

que vous vous en allez sans rien dire?

-- Je ne vois pas la nécessité de répondre à la question qui vous

intéresse, murmura Nicolas Vsévolodovitch.

-- Mais nous nous sommes compromis, et vous pas, crièrent quelques

uns.

-- Et que m'importe que vous vous soyez compromis? répliqua

Stavroguine en riant, mais ses yeux étincelaient.

-- Comment, que vous importe? Comment, que vous importe?

s'exclama-t-on autour de lui. Plusieurs se levèrent

précipitamment.

-- Permettez, messieurs, permettez, dit très haut le boiteux, --

M. Verkhovensky n'a pas répondu non plus à la question, il s'est

contenté de la poser.

Cette remarque produisit un effet extraordinaire. Tout le monde se

regarda. Stavroguine éclata de rire au nez du boiteux et sortit,

Kiriloff le suivit. Verkhovensky s'élança sur leurs pas et les

rejoignit dans l'antichambre.

-- Que faites-vous de moi? balbutia-t-il en saisissant la main de

Nicolas Vsévolodovitch qu'il serra de toutes ses forces.

Stavroguine ne répondit pas et dégagea sa main.

-- Allez tout de suite chez Kiriloff, j'irai vous y retrouver...

Il le faut pour moi, il le faut!

-- Pour moi ce n'est pas nécessaire, répliqua Stavroguine.

-- Stavroguine y sera, décida Kiriloff. -- Stavroguine, cela est

nécessaire pour vous. Je vous le prouverai quand vous serez chez

moi.

Ils sortirent.

Les possédés · 第 69 / 104 题