CHAPITRE IX[24]

_UNE PERQUISITION CHEZ STEPAN TROPHIMOVITCH._

Sur ces entrefaites se produisit un incident qui m'étonna, et qui

mit sens dessus dessous Stépan Trophimovitch. À huit heures du

matin, Nastasia accourut chez moi et m'apprit qu'une perquisition

avait eu lieu dans le domicile de son maître. D'abord je ne pus

rien comprendre aux paroles de la servante, sinon que des employés

étaient venus saisir des papiers, qu'un soldat en avait fait un

paquet et l'avait «emporté dans une brouette». Je me rendis

aussitôt chez Stépan Trophimovitch.

Je le trouvai dans un singulier état: il était défait et agité,

mais en même temps son visage offrait une incontestable expression

de triomphe. Sur la table, au milieu de la chambre, bouillait le

samovar à côté d'un verre de thé auquel on n'avait pas encore

touché. Stépan Trophimovitch allait d'un coin à l'autre sans se

rendre compte de ses mouvements. Il portait sa camisole rouge

accoutumée, mais, en m'apercevant, il se hâta de passer son gilet

et sa redingote, ce qu'il ne faisait jamais quand un de ses

intimes le surprenait en déshabillé. Il me serra chaleureusement

la main.

_-- Enfin un ami! _(il soupira profondément.) _Cher, _je n'ai

envoyé que chez vous, personne ne sait rien. Il faut dire à

Nastasia de fermer la porte et de ne laisser entrer personne,

excepté, bien entendu, ces gens-là... _Vous comprenez?_

Il me regarda d'un oeil inquiet, comme s'il eût attendu une

réponse. Naturellement, je m'empressai de le questionner; son

récit incohérent, souvent interrompu et rempli de détails

inutiles, m'apprit tant bien que mal qu'à sept heures du matin

était «brusquement» arrivé chez lui un employé du gouverneur...

_-- Pardon, j'ai oublié son nom. Il n'est pas du pays, _mais il

paraît que Lembke l'a amené avec lui; _quelque chose de bête et

d'allemand dans la physionomie. Il s'appelle Rosenthal._

-- N'est-ce pas Blum?

-- Blum. En effet, c'est ainsi qu'il s'est nommé. _Vous le

connaissez? Quelque chose d'hébété et de très content dans la

figure, pourtant très sévère, roide et sérieux. _Un type de

policier subalterne, _je m'y connais._ Je dormais encore, et,

figurez-vous, il a demandé à «jeter un coup d'oeil» sur mes livres

et sur mes manuscrits, _oui, je m'en souviens, il a employé ces

mots._ Il ne m'a pas arrêté, il s'est borné à saisir des livres...

_Il se tenait à distance, _et, quand il s'est mis à m'expliquer

l'objet de sa visite, il paraissait craindre que je... _enfin il

avait l'air de croire que je tomberais sur lui immédiatement, et

que je commencerais à le battre comme plâtre. Tous ces gens de bas

étage sont comme ça, _quand ils ont affaire à un homme comme il

faut. Il va de soi que j'ai tout compris aussitôt. _Voilà vingt

ans que je m'y prépare. _Je lui ai ouvert tous mes tiroirs et lui

ai remis toutes mes clefs; je les lui ai données moi-même, je lui

ai tout donné. _J'étais digne et calme._ En fait de livres, il a

pris les ouvrages de Hertzen publiés à l'étranger, un exemplaire

relié de la «Cloche», quatre copies de mon poème, _et enfin tout

ça._ Ensuite, des papiers, des lettres, _et quelques unes de mes

ébauches historiques, critiques et politiques._ Ils se sont

emparés de tout cela. Nastasia dit que le soldat a chargé sur une

brouette les objets saisis et qu'on a mis dessus la couverture du

traîneau; _oui, c'est cela, _la couverture.

C'était une hallucination. Qui pouvait y comprendre quelque chose?

De nouveau je l'accablai de questions: Blum était-il venu seul ou

avec d'autres? Au nom de qui avait-il agi? De quel droit? Comment

s'était-il permis cela? Quelles explications avait-il données?

_-- Il était seul, bien seul; _du reste, il y avait encore

quelqu'un _dans l'antichambre, oui, je m'en souviens, et puis...

_Du reste, il me semble qu'il y avait encore quelqu'un, et que

dans le vestibule se tenait un garde. Il faut demander à Nastasia;

elle sait tout cela mieux que moi. _J'étais surexcité, voyez-vous.

Il parlait, parlait... un tas de choses; _du reste, il a très peu

parlé, et c'est moi qui ai parlé tout le temps... J'ai raconté ma

vie, naturellement, à ce seul point de vue... _J'étais surexcité,

mais digne, je vous l'assure. _Cependant je crois avoir pleuré,

j'en ai peur. La brouette, ils l'ont prise chez un boutiquier,

ici, à côté.

-- Oh! Seigneur, comment tout cela a-t-il pu se faire! Mais, pour

l'amour de Dieu, soyez plus précis, Stépan Trophimovitch; voyons,

c'est un rêve, ce que vous racontez là!

_-- Cher, _je suis moi-même comme dans un rêve... _Savez-vous,

il a prononcé le nom de Téliatnikoff, _et je pense que celui-là

était aussi caché dans le vestibule. Oui, je me rappelle, il a

parlé du procureur et, je crois, de Dmitri Mitritch... _qui me

doit encore quinze roubles que je lui ai gagnées au jeu, soit dit

en passant. Enfin je n'ai pas trop compris. _Mais j'ai été plus

rusé qu'eux, et que m'importe Dmitri Mitritch? Je crois que je

l'ai instamment prié de ne pas ébruiter l'affaire, je l'ai

sollicité à plusieurs reprises, je crains même de m'être abaissé,

_comment croyez-vous? Enfin il a consenti... _Oui, je me rappelle,

c'est lui-même qui m'a demandé cela: il m'a dit qu'il valait mieux

tenir la chose secrète, parce qu'il était venu seulement pour

«jeter un coup d'oeil» _et rien de plus..._et que si l'on ne

trouvait rien, il n'y aurait rien... Si bien que nous avons tout

terminé _en amis, je suis tout à fait content._

-- Ainsi, il vous avait offert les garanties d'usage en pareil

cas, et c'est vous-même qui les avez refusées! m'écriai-je dans un

accès d'amicale indignation.

-- Oui, l'absence de garanties est préférable. Et pourquoi faire

du scandale? Jusqu'à présent, nous avons procédé _en amis, _cela

vaut mieux... Vous savez, si l'on apprend dans notre ville... _mes

ennemis... et puis à quoi bon ce procureur, ce cochon de notre

procureur, qui deux fois m'a manqué de politesse et qu'on a rossé

à plaisir l'autre année chez cette charmante et belle Nathalie

Pavlovna, quand il se cacha dans son boudoir? Et puis, mon ami,

_épargnez-moi vos observations et ne me démoralisez pas, je vous

prie, car, quand un homme est malheureux, il n'y a rien de plus

insupportable pour lui que de s'entendre dire par cent amis qu'il

a fait une sottise. Asseyez-vous pourtant, et buvez une tasse de

thé; j'avoue que je suis fort fatigué... si je me couchais pour un

moment et si je m'appliquais autour de la tête un linge trempé

dans du vinaigre, qu'en pensez-vous?

-- Vous ferez très bien, répondis-je, -- vous devriez même vous

mettre de la glace sur la tête. Vous avez les nerfs très agités,

vous êtes pâle, et vos mains tremblent. Couchez-vous, reposez-vous

un peu, vous reprendrez votre récit plus tard. Je resterai près de

vous en attendant.

Il hésitait à suivre mon conseil, mais j'insistai. Nastasia

apporta une tasse remplie de vinaigre, je mouillai un essuie-mains

et j'en entourai la tête de Stépan Trophimovitch. Ensuite Nastasia

monta sur la table et se mit en devoir d'allumer une lampe dans le

coin devant l'icône. Le fait m'étonna, car rien de semblable

n'avait jamais eu lieu dans la maison.

-- J'ai donné cet ordre tantôt, immédiatement après leur départ,

murmura Stépan Trophimovitch en me regardant d'un air fin: --

_quand on a de ces choses là dans sa chambre et qu'on vient vous

arrêter, _cela impose, et ils doivent rapporter ce qu'ils ont

vu...

Lorsqu'elle eut allumé la lampe, la servante appuya sa main droite

sur sa joue, et, debout sur le seuil, se mit à considérer son

maître d'un air attristé...

Il m'appela d'un signe près du divan sur lequel il était couché:

_-- Éloignez-là _sous un prétexte quelconque; je ne puis

souffrir cette pitié russe, _et puis ça m'embête._

Mais Nastasia se retira sans qu'il fût besoin de l'inviter à

sortir. Je remarquai qu'il avait toujours les yeux fixés sur la

porte et qu'il prêtait l'oreille au moindre bruit arrivant de

l'antichambre.

_-- Il faut être prêt, voyez-vous, _me dit-il avec un regard

significatif, -- _chaque moment... _on vient, on vous prend, et

ff...uit -- voilà un homme disparu!

-- Seigneur! Qui est-ce qui viendra? Qui est-ce qui peut vous

prendre?

_-- Voyez-vous, mon cher, _quand il est parti, je lui ai

carrément demandé ce qu'on allait faire de moi.

-- Vous auriez mieux fait de lui demander où l'on vous déportera!

répliquai-je ironiquement.

-- C'est aussi ce qui était sous-entendu dans ma question, mais il

est parti sans répondre. _Voyez-vous: _en ce qui concerne le

linge, les effets et surtout les vêtements chauds, c'est comme ils

veulent: ils peuvent vous les laisser prendre ou vous emballer

vêtu seulement d'un manteau de soldat. Mais, ajouta-t-il en

baissant tout à coup la voix et en regardant vers la porte par où

Nastasia était sortie, -- j'ai glissé secrètement trente-cinq

roubles dans la doublure de mon gilet, tenez, tâtez... Je pense

qu'ils ne me feront pas ôter mon gilet; pour la frime j'ai laissé

sept roubles dans mon porte-monnaie, et il y a là, sur la table,

de la monnaie de cuivre bien en évidence; ils croiront que c'est

là tout ce que je possède, et ils ne devineront pas que j'ai caché

de l'argent. Dieu sait où je coucherai la nuit prochaine.

Je baissai la tête devant une telle folie. Évidemment on ne

pouvait opérer ni perquisition ni saisie dans des conditions

semblables, et à coup sûr il battait la campagne. Il est vrai que

tout cela se passait avant la mise en vigueur de la législation

actuelle. Il est vrai aussi (lui-même le reconnaissait) qu'on lui

avait offert de procéder plus régulièrement; mais, «par ruse», il

avait repoussé cette proposition... Sans doute, il n'y a pas

encore bien longtemps, le gouverneur avait le droit, dans les cas

urgents, de recourir à une procédure expéditive... Mais, encore

une fois, quel cas urgent pouvait-il y avoir ici? Voilà ce qui me

confondait.

-- On aura certainement reçu un télégramme de Pétersbourg, dit

soudain Stépan Trophimovitch.

-- Un télégramme? À votre sujet? À cause de votre poème et des

ouvrages de Hertzen? Vous êtes fou: est-ce que cela peut motiver

une arrestation?

Je prononçai ces mots avec une véritable colère. Il fit la

grimace, évidemment je l'avais blessé en lui disant qu'il n'y

avait pas de raison pour l'arrêter.

-- À notre époque on peut être arrêté sans savoir pourquoi,

murmura-t-il d'un air mystérieux.

Une supposition saugrenue me vint à l'esprit.

-- Stépan Trophimovitch, parlez-moi comme à un ami, criai-je, --

comme à un véritable ami, je ne vous trahirai pas: oui ou non,

appartenez-vous à quelque société secrète?

Grande fut ma surprise en constatant l'embarras dans lequel le

jeta cette question: il n'était pas bien sûr de ne pas faire

partie d'une société secrète.

-- Cela dépend du point de vue où l'on se place, _voyez-vous..._

-- Comment, «cela dépend du point de vue»?

-- Quand on appartient de tout son coeur au progrès et... qui peut

répondre... on croit ne faire partie de rien, et, en y regardant

bien, on découvre qu'on fait partie de quelque chose.

-- Comment est-ce possible? On est d'une société secrète ou l'on

n'en est pas!

_-- Cela date de Pétersbourg, _du temps où elle et moi nous

voulions fonder là une revue. Voilà le point de départ. Alors nous

leur avons glissé dans les mains, et ils nous ont oubliés; mais

maintenant ils se souviennent. _Cher, cher, _est-ce que vous ne

savez pas? s'écria-t-il douloureusement: -- on nous rendra à notre

tour, on nous fourrera dans une kibitka, et en route pour la

Sibérie; ou bien on nous oubliera dans une casemate...

Et soudain il fondit en larmes. Portant à ses yeux son foulard

rouge, il sanglota convulsivement pendant cinq minutes. J'éprouvai

une sensation pénible. Cet homme, depuis vingt ans notre prophète,

notre oracle, notre patriarche, ce fier vétéran du libéralisme

devant qui nous nous étions toujours inclinés avec tant de

respect, voilà qu'à présent il sanglotait comme un enfant qui

craint d'être fouetté par son précepteur en punition de quelque

gaminerie. Il me faisait pitié. Nul doute qu'il ne crût à la

«kibitka» aussi fermement qu'à ma présence auprès de lui; il

s'attendait à être transporté ce matin même, dans un instant, et

tout cela à cause de son poème et des ouvrages de Hertzen! Si

touchante qu'elle fût, cette phénoménale ignorance de la réalité

pratique avait quelque chose de crispant.

À la fin il cessa de pleurer, se leva et recommença à se promener

dans la pièce en s'entretenant avec moi, mais à chaque instant il

regardait par la fenêtre et tendait l'oreille dans la direction de

l'antichambre. Nous causions à bâtons rompus. En vain je

m'évertuais à lui remonter le moral, autant eût valu jeter des

pois contre un mur. Quoi qu'il ne m'écoutât guère, il avait

pourtant un besoin extrême de m'entendre lui répéter sans cesse

des paroles rassurantes. Je voyais qu'en ce moment il ne pouvait

se passer de moi, et que pour rien au monde il ne m'aurait laissé

partir. Je prolongeai ma visite, et nous restâmes plus de deux

heures ensemble. Au cours de la conversation, il se rappela que

Blum avait emporté deux proclamations trouvées chez lui.

-- Comment, des proclamations? m'écriai-je pris d'une sotte

inquiétude: -- est-ce que vous...

-- Eh! on m'en a fait parvenir dix, répondit-il d'un ton vexé (son

langage était tantôt dépité et hautain, tantôt plaintif et humble

à l'excès), -- mais huit avaient déjà trouvé leur emploi, et Blum

n'en a saisi que deux...

La rougeur de l'indignation colora tout à coup son visage.

_-- Vous me mettez avec ces gens là? _Pouvez-vous supposer que

je sois avec ces drôles, avec ces folliculaires, avec mon fils

Pierre Stépanovitch, _avec ces esprits forts de la lâcheté?_ Ô

Dieu!

-- Bah, mais ne vous aurait-on pas confondu... Du reste, c'est

absurde, cela ne peut pas être? observai-je.

_-- Savez-vous, _éclata-t-il brusquement, -- il y a des minutes

où je sens _que je ferai là-bas quelque esclandre._ Oh! ne vous en

allez pas, ne me laissez pas seul! _Ma carrière est finie

aujourd'hui, je le sens._ Vous savez, quand je serai là, je

m'élancerai peut-être sur quelqu'un et je le mordrai, comme ce

sous-lieutenant...

Il fixa sur moi un regard étrange où se lisaient à la fois la

frayeur et le désir d'effrayer. À mesure que le temps s'écoulait

sans qu'on vît apparaître la «kibitka», son irritation grandissait

de plus en plus et devenait même de la fureur. Tout à coup un

bruit se produisit dans l'antichambre: c'était Nastasia qui, par

mégarde, avait fait tomber un portemanteau. Stépan Trophimovitch

trembla de tous ses membres et pâlit affreusement; mais, quand il

sut à quoi se réduisait le fait qui lui avait causé une telle

épouvante, peu s'en fallut qu'il ne renvoyât brutalement la

servante à la cuisine. Cinq minutes après il reprit la parole en

me regardant avec une expression de désespoir.

-- Je suis perdu! gémit-il, et il s'assit soudain à côté de moi;

_cher, _je ne crains pas la Sibérie, _oh! je vous le jure,

_ajouta-t-il les larmes aux yeux, -- c'est autre chose qui me fait

peur...

Je devinai à sa physionomie qu'une confidence d'une nature

particulièrement pénible allait s'échapper de ses lèvres.

-- Je crains la honte, fit-il à voix basse.

-- Quelle honte? Mais, au contraire, soyez persuadé, Stépan

Trophimovitch, que tout cela s'éclaircira aujourd'hui même, et que

cette affaire se terminera à votre avantage...

-- Vous êtes si sûr qu'on me pardonnera?

-- Que vient faire ici le mot «pardonner»? Quelle expression! De

quoi êtes-vous coupable pour qu'on vous pardonne? Je vous assure

que vous n'êtes coupable de rien!

_-- Qu'en savez-vous? _Toute ma vie a été..._ cher... _Ils se

rappelleront tout, et s'ils ne trouvent rien, ce sera encore pire,

ajouta-t-il brusquement.

-- Comment, encore pire?

-- Oui.

-- Je ne comprends pas.

-- Mon ami, mon ami, qu'on m'envoie en Sibérie, à Arkhangel, qu'on

me prive de mes droits civils, soit -- s'il faut périr, j'accepte

ma perte! Mais... c'est autre chose que je crains, acheva-t-il en

baissant de nouveau la voix.

-- Eh bien, quoi, quoi?

-- On me fouettera, dit-il, et il me considéra d'un air égaré.

-- Qui vous fouettera? Où? Pourquoi? répliquai-je, me demandant

avec inquiétude s'il n'avait pas perdu l'esprit.

-- Où? Eh bien, là... où cela se fait.

-- Mais où cela se fait-il?

-- Eh! _cher_, répondit-il d'une voix qui s'entendait à peine, --

une trappe s'ouvre tout à coup sous vos pieds et vous engloutit

jusqu'au milieu du corps... Tout le monde sait cela.

-- Ce sont des fables! m'écriai-je, -- se peut-il que jusqu'à

présent vous ayez cru à ces vieux contes?

Je me mis à rire.

-- Des fables! Pourtant il n'y a pas de fumée sans feu; un homme

qui a été fouetté ne va pas le raconter. Dix mille fois je me suis

représenté cela en imagination!

-- Mais vous, vous, pourquoi vous fouetterait-on? Vous n'avez rien

fait.

-- Tant pis, on verra que je n'ai rien fait, et l'on me fouettera.

-- Et vous êtes sûr qu'on vous emmènera ensuite à Pétersbourg?

-- Mon ami, j'ai déjà dit que je ne regrettais rien, _ma carrière

est finie._ Depuis l'heure où elle m'a dit adieu à Skvorechniki,

j'ai cessé de tenir à la vie... mais la honte, le déshonneur, _que

dira-t-elle, _si elle apprend cela?

Le pauvre homme fixa sur moi un regard navré. Je baissai les yeux.

-- Elle n'apprendra rien, parce qu'il ne vous arrivera rien. En

vérité, je ne vous reconnais plus, Stépan Trophimovitch, tant vous

m'étonnez ce matin.

-- Mon ami, ce n'est pas la peur. Mais en supposant même qu'on me

pardonne, qu'on me ramène ici et qu'on ne me fasse rien, -- je

n'en suis pas moins perdu. _Elle me soupçonnera toute sa vie..._

moi, moi, le poète, le penseur, l'homme qu'elle a adoré pendant

vingt-deux ans!

-- Elle n'en aura même pas l'idée.

-- Si, elle en aura l'idée, murmura-t-il avec une conviction

profonde. -- Elle et moi nous avons parlé de cela plus d'une fois

à Pétersbourg pendant le grand carême, à la veille de notre

départ, quand nous craignions tous deux... _Elle me soupçonnera

toute sa vie..._ et comment la détromper? D'ailleurs, ici, dans

cette petite ville, qui ajoutera foi à mes paroles? Tout ce que je

pourrai dire paraîtra invraisemblable... _Et puis les femmes..._

Cela lui fera plaisir. Elle sera désolée, très sincèrement

désolée, comme une véritable amie, mais au fond elle sera bien

aise... Je lui fournirai une arme contre moi pour toute la vie.

Oh! c'en est fait de mon existence! Vingt ans d'un bonheur si

complet avec elle... et voilà!

Il couvrit son visage de ses mains.

-- Stépan Trophimovitch, si vous faisiez savoir tout de suite à

Barbara Pétrovna ce qui s'est passé? conseillai-je.

Il se leva frissonnant.

-- Dieu m'en préserve! Pour rien au monde, jamais, après ce qui a

été dit au moment des adieux à Skvorechniki, jamais!

Ses yeux étincelaient.

Nous restâmes encore une heure au moins dans l'attente de quelque

chose. Il se recoucha sur le divan, ferma les yeux, et durant

vingt minutes ne dit pas un mot; je crus même qu'il s'était

endormi. Tout à coup il se souleva sur son séant, arracha la

compresse nouée autour de sa tête et courut à une glace. Ses mains

tremblaient tandis qu'il mettait sa cravate. Ensuite, d'une voix

de tonnerre, il cria à Nastasia de lui donner son paletot, son

chapeau et sa canne.

-- Je ne puis plus y tenir, prononça-t-il d'une voix saccadée, --

je ne le puis plus, je ne le puis plus!... J'y vais moi-même.

-- Où? demandai-je en me levant aussi.

-- Chez Lembke. _Cher_, je le dois, j'y suis tenu. C'est un

devoir. Je suis un citoyen, un homme, et non un petit copeau, j'ai

des droits, je veux mes droits... Pendant vingt ans je n'ai pas

réclamé mes droits, toute ma vie je les ai criminellement

oubliés... mais maintenant je les revendique. Il faut qu'il me

dise tout, tout. Il a reçu un télégramme. Qu'il ne s'avise pas de

me faire languir dans l'incertitude, qu'il me mette plutôt en état

d'arrestation, oui, qu'il m'arrête, qu'il m'arrête!

Il frappait du pied tout en proférant ces exclamations.

-- Je vous approuve, dis-je aussi tranquillement que possible,

quoique son état m'inspirât de vives inquiétudes, -- après tout,

cela vaut mieux que de rester dans une pareille angoisse, mais je

n'approuve pas votre surexcitation; voyez un peu à qui vous

ressemblez et comment vous irez là. _Il faut être digne et calme

avec Lembke. _Réellement vous êtes capable à présent de vous

précipiter sur quelqu'un et de le mordre.

-- J'irai me livrer moi-même. Je me jetterai dans la gueule du

lion.

-- Je vous accompagnerai.

-- Je n'attendais pas moins de vous, j'accepte votre sacrifice, le

sacrifice d'un véritable ami, mais jusqu'à la maison seulement, je

ne souffrirai pas que vous alliez plus loin que la porte: vous ne

devez pas, vous n'avez pas le droit de vous compromettre davantage

dans ma compagnie. _Oh! croyez-moi, je serai calme! _Je me sens en

ce moment _à la hauteur de ce qu'il y a de plus sacré..._

-- Peut-être entrerai-je avec vous dans la maison, interrompis-je.

-- Hier, leur imbécile de comité m'a fait savoir par Vysotzky que

l'on comptait sur moi et que l'on me priait de prendre part à la

fête de demain en qualité de commissaire: c'est ainsi qu'on

appelle les six jeunes gens désignés pour veiller au service des

consommations, s'occuper des dames et placer les invités; comme

marque distinctive de leurs fonctions, ils porteront sur l'épaule

gauche un noeud de rubans blancs et rouges. Mon intention était

d'abord de refuser, mais maintenant cela me fournit un prétexte

pour pénétrer dans la maison: je dirai que j'ai à parler à Julie

Mikhaïlovna... Comme cela, nous entrerons ensemble.

Il m'écouta en inclinant la tête, mais sans paraître rien

comprendre. Nous nous arrêtâmes sur le seuil.

_-- Cher, _dit-il en me montrant la lampe allumée dans le coin,

_cher_, je n'ai jamais cru à cela, mais... soit, soit! (Il se

signa.) _Allons._

-- «Au fait, cela vaut mieux», pensai-je, comme nous nous

approchions du perron, -- «l'air frais lui fera du bien, il se

calmera un peu, rentrera chez lui et se couchera...»

Mais je comptais sans mon hôte. En chemin nous arriva une aventure

qui acheva de bouleverser mon malheureux ami...

Les possédés · 第 71 / 104 题