CHAPITRE VII

_CHEZ LES NÔTRES._

I

Virguinsky demeurait rue de la Fourmi, dans une maison à lui, ou

plutôt à sa femme. C'était une construction en bois, à un seul

étage, où n'habitaient que l'employé et sa famille. Une quinzaine

de personnes s'étaient réunies là sous couleur de fêter le maître

du logis; mais la soirée ne ressemblait pas du tout à celles qu'on

a coutume de donner en province à l'occasion d'un anniversaire de

naissance. Dès les premiers temps de leur mariage, les époux

Virguinsky avaient décidé d'un commun accord, une fois pour

toutes, que c'était une grande sottise de recevoir en pareille

circonstance, vu qu'il n'y avait pas là de quoi se réjouir. En

quelques années ils avaient réussi à s'isoler complètement de la

société. Quoique Virguinsky ne manquât pas de moyens et fût loin

d'être ce qu'on appelle un «pauvre homme», il faisait à tout le

monde l'effet d'un original, aimant la solitude et, de plus,

parlant «avec hauteur». Quant à madame Virguinsky, son métier de

sage-femme suffisait pour la placer au plus bas degré de l'échelle

sociale, au-dessous même d'une femme de pope, nonobstant la

position que son mari occupait dans le service. Il est vrai que si

sa profession était humble, on ne pouvait en dire autant de son

caractère. Depuis sa liaison stupide et affichée effrontément (par

principe) avec un coquin comme le capitaine Lébiadkine, les plus

indulgentes de nos dames l'avaient elles-mêmes mise à l'index et

ne lui cachaient pas leur mépris. Mais tout cela était bien égal à

madame Virguinsky. Chose à noter, les dames même les plus prudes,

quand elles se trouvaient dans une position intéressante,

s'adressaient de préférence à Arina Prokhorovna (madame

Virguinsky), bien que notre ville possédât trois autres

accoucheuses. Dans tout le district, les femmes des propriétaires

ruraux la faisaient demander, tant elle était renommée pour son

habileté professionnelle. Comme elle aimait beaucoup l'argent,

elle avait fini par limiter sa clientèle aux personnes les plus

riches. Se sentant nécessaire, elle ne se gênait pas du tout, et,

dans les maisons les plus aristocratiques, elle semblait faire

exprès d'agiter les nerfs délicats de ses clientes par un grossier

oubli de toutes les convenances ou par des railleries sur les

choses saintes. Notre chirurgien-major Rosanoff racontait à ce

propos un fait curieux: un jour qu'une femme en couches invoquait

avec force gémissements le secours divin, Arina Prokhorovna avait

tout à coup lâché une grosse impiété qui, en épouvantant la

malade, avait eu pour effet d'activer puissamment sa délivrance.

Mais, quoique nihiliste, madame Virguinsky savait fort bien,

lorsque ses intérêts le lui commandaient, transiger avec les

préjugés vulgaires. Ainsi, elle ne manquait jamais d'assister au

baptême des nouveaux-nés dont elle avait facilité la venue au

monde; dans ces occasions-là, elle se coiffait avec goût et

mettait une robe de soie verte à traîne, alors qu'en tout autre

temps sa mise était extrêmement négligée. Pendant la cérémonie

religieuse, elle conservait «l'air le plus effronté», au point de

scandaliser les ministres du culte; mais, après le baptême, elle

offrait toujours du champagne, et il n'aurait pas fallu, en

prenant un verre de Cliquot, oublier les épingles de

l'accoucheuse.

La société (presque exclusivement masculine) réunie cette fois

chez Virguinsky présentait un aspect assez exceptionnel. Il n'y

avait pas de collation, et l'on ne jouait pas aux cartes. Au

milieu d'un spacieux salon dont les murs étaient garnis d'une

vieille tapisserie bleue, se trouvaient deux tables rapprochées

l'une de l'autre de façon à n'en former qu'une seule; une grande

nappe, d'ailleurs d'une propreté douteuse, couvrait ces deux

tables sur lesquelles bouillaient deux samovars; au bout étaient

placés un vaste plateau chargé de vingt-cinq verres et une

corbeille contenant du pain blanc coupé par tranches, comme cela

se pratique dans les pensionnats. Le thé était versé par la soeur

d'Arina Prokhorovna, une fille de trente ans, blonde et privée de

sourcils. Cette créature, taciturne et venimeuse, partageait les

idées nouvelles; Virguinsky lui-même, dans son ménage, avait

grand'peur d'elle. Trois dames seulement se trouvaient dans la

chambre: la maîtresse de la maison, sa soeur dont je viens de

parler, et la soeur de Virguinsky, étudiante nihiliste, tout

récemment arrivée de Pétersbourg. Arina Prokhorovna, belle femme

de vingt-sept ans, n'avait pas fait toilette pour la circonstance;

elle portait une robe de laine d'une nuance verdâtre, et le regard

hardi qu'elle promenait sur l'assistance semblait dire: «Voyez

comme je me moque de tout.» On remarquait à côté d'elle sa belle-

soeur qui n'était pas mal non plus; petite et grassouillette, avec

des joues très colorées, mademoiselle Virguinsky était encore,

pour ainsi dire, en tenue de voyage; elle avait à la main un

rouleau de papier, et ses yeux allaient sans cesse d'un visiteur à

l'autre. Ce soir-là, Virguinsky se sentait un peu souffrant;

néanmoins il avait quitté sa chambre, et maintenant il était assis

sur un fauteuil devant la table autour de laquelle tous ses

invités avaient pris place sur des chaises dans un ordre qui

faisait prévoir une séance. En attendant, on causait à haute voix

de choses indifférentes. Lorsque parurent Stavroguine et

Verkhovensky, le silence s'établit soudain.

Mais je demande la permission de donner quelques explications

préalables. Je crois que tous ces messieurs s'étaient réunis dans

l'espoir d'apprendre quelque chose de particulièrement curieux.

Ils représentaient la fine fleur du libéralisme local, et

Virguinsky les avait triés sur le volet en vue de cette «séance».

Je remarquerai encore que plusieurs d'entre eux (un très petit

nombre, du reste) n'étaient jamais allés chez lui auparavant. Sans

doute la plupart ne se rendaient pas un compte bien clair de

l'objet pour lequel on les avait convoqués. À la vérité, tous

prenaient alors Pierre Stépanovitch pour un émissaire arrivé de

l'étranger et muni de pleins pouvoirs; dès le début, cette idée

s'était enracinée dans leur esprit, et naturellement les flattait.

Mais, parmi les citoyens rassemblés en ce moment chez Virguinsky

sous prétexte de fêter l'anniversaire de sa naissance, il s'en

trouvait quelques uns à qui des ouvertures précises avaient été

faites. Pierre Stépanovitch avait réussi à créer chez nous un

«conseil des cinq» à l'instar des quinquévirats déjà organisés par

lui à Moscou, et (le fait est maintenant prouvé) parmi les

officiers de notre district. On prétend qu'il en avait aussi

institué un dans le gouvernement de Kh... Assis à la table

commune, les quinquévirs mettaient tous leurs soins à dissimuler

leur importance, en sorte que personne n'aurait pu les

reconnaître. À présent, leurs noms ne sont plus un mystère:

c'étaient d'abord Lipoutine, ensuite Virguinsky lui-même, puis

Chigaleff, le frère de madame Virguinsky, Liamchine, et enfin un

certain Tolkatchenko. Ce dernier, déjà quadragénaire, passait pour

connaître à fond le peuple, surtout les filous et les voleurs de

grand chemin, qu'il allait étudier dans les cabarets (du reste, il

ne s'y rendait pas que pour cela). Avec sa mise incorrecte, ses

bottes de roussi, ses clignements d'yeux malicieux et les phrases

populaires dont il panachait sa conversation, Tolkatchenko était

un type à part au milieu des nôtres. Une ou deux fois Liamchine

l'avait mené aux soirées de Stépan Trophimovitch, mais il n'y

avait pas produit beaucoup d'effet. On le voyait en ville de temps

à autre, surtout quand il se trouvait sans place; il était employé

de chemin de fer. Ces cinq hommes d'action avaient constitué leur

groupe, pleinement convaincus que celui-ci n'était qu'une unité

parmi des centaines et des milliers d'autres quinquévirats

semblables disséminés sur toute la surface de la Russie, et

dépendant d'un mystérieux comité central en rapport lui-même avec

la révolution européenne universelle. Malheureusement, je dois

avouer que des froissements avaient déjà commencé à se manifester

entre eux et Pierre Stépanovitch. Le fait est qu'ils l'avaient

attendu depuis le printemps, sa prochaine arrivée leur ayant été

annoncée d'abord par Tolkatchenko et ensuite par Chigaleff; vu la

haute opinion qu'ils se faisaient de lui, tous s'étaient

docilement groupés à son premier appel; mais à peine le

quinquévirat venait-il d'être organisé, que la discorde éclatait

dans son sein. Je suppose que ces messieurs regrettaient d'avoir

donné si vite leur adhésion. Bien entendu, ils avaient cédé, dans

cette circonstance, à un généreux sentiment de honte; ils avaient

craint qu'on ne les accusât plus tard d'avoir cané. Mais Pierre

Stépanovitch aurait dû apprécier leur héroïsme et les en

récompenser par quelque confidence importante. Or, loin de songer

à satisfaire la légitime curiosité de ses associés, Verkhovensky

les traitait en général avec une sévérité remarquable, et même

avec mépris. C'était vexant, on en conviendra; aussi le membre

Chigaleff poussait ses collègues à «réclamer des comptes», pas

maintenant, il est vrai, car il y avait en ce moment trop

d'étrangers chez Virguinsky.

Si je ne me trompe, les quinquévirs déjà nommés soupçonnaient

vaguement que parmi ces étrangers se trouvaient des membres

d'autres groupes inconnus d'eux et secrètement organisés dans la

ville par le même Verkhovensky; aussi tous les visiteurs

s'observaient-ils les uns les autres d'un air défiant, ce qui

donnait à la réunion une physionomie fort énigmatique et jusqu'à

un certain point romanesque. Du reste, il y avait aussi là des

gens à l'abri de tout soupçon, par exemple, un major, proche

parent de Virguinsky; cet homme parfaitement inoffensif n'avait

même pas été invité, mais il était venu de son propre mouvement

fêter le maître de la maison, en sorte qu'il avait été impossible

de ne pas le recevoir. Virguinsky savait, d'ailleurs, qu'il n'y

avait à craindre aucune délation de la part du major, car ce

dernier, tout bête qu'il était, avait toujours aimé à fréquenter

les libéraux avancés; sans sympathiser personnellement avec eux,

il les écoutait très volontiers. Bien plus, lui-même avait été

compromis: on s'était servi de lui pour répandre des ballots de

proclamations et de numéros de la _Cloche;_ il n'aurait pas osé

jeter le moindre coup d'oeil sur ces écrits, mais refuser de les

distribuer lui eût paru le comble de la lâcheté. Encore à présent

il ne manque pas en Russie de gens qui ressemblent à ce major. Les

autres visiteurs offraient le type de l'amour-propre aigri ou de

l'exaltation juvénile: c'étaient deux ou trois professeurs et un

nombre égal d'officiers. Parmi les premiers se faisait surtout

remarquer un boiteux âgé de quarante-cinq ans qui enseignait au

gymnase; cet homme était extrêmement venimeux et d'une vanité peu

commune. Dans le groupe des officiers je dois signaler un très

jeune enseigne d'artillerie sorti récemment de l'école militaire

et arrivé depuis peu dans notre ville où il ne connaissait encore

personne. Durant cette soirée il avait un crayon à la main, ne

prenait presque aucune part à la conversation, et écrivait à

chaque instant quelque chose sur son carnet. Tout le monde voyait

cela, mais on feignait de ne pas s'en apercevoir. Au nombre des

invités de Virguinsky figurait aussi le séminariste désoeuvré qui,

conjointement avec Liamchine, avait joué un si vilain tour à la

colporteuse d'évangiles; ce gros garçon, aux manières très

dégagées, montrait dans toute sa personne la conscience qu'il

avait de son mérite supérieur. À cette réunion assistait

également, je ne sais pourquoi, le fils de notre maire, jeune

homme prématurément usé par le vice, et dont le nom avait déjà été

mêlé à des aventures scandaleuses. Il ne dit pas un mot de toute

la soirée. Enfin, je ne puis passer sous silence un collégien de

dix-huit ans qui paraissait très échauffé; ce morveux, -- on

l'apprit plus tard avec stupéfaction, -- était à la tête d'un

groupe de conspirateurs recrutés parmi les _grands_ du gymnase.

Chatoff dont je n'ai pas encore parlé était assis à un coin de la

table, un peu en arrière des autres; silencieux, les yeux fixés à

terre, il refusa de prendre du thé et garda tout le temps sa

casquette à la main, comme pour montrer qu'il n'était pas venu en

visiteur, mais pour affaire, et qu'il s'en irait quand il

voudrait. Non loin de lui avait pris place Kiriloff; muet aussi,

l'ingénieur tenait son regard terne obstinément attaché sur chacun

de ceux qui prenaient la parole, et il écoutait tout sans donner

la moindre marque d'émotion ou d'étonnement. Plusieurs des

invités, qui ne l'avaient jamais vu auparavant, l'observaient à la

dérobée d'un air soucieux. Madame Virguinsky connaissait-elle

l'existence du quinquévirat? Je suppose que son mari ne lui avait

rien laissé ignorer. L'étudiante, naturellement, était étrangère à

tout cela, mais elle avait aussi sa tâche; elle comptait ne rester

chez nous qu'un jour ou deux, ensuite son intention était de se

rendre successivement dans toutes les villes universitaires pour

«prendre part aux souffrances des pauvres étudiants et susciter

chez eux l'esprit de protestation». Dans ce but, elle avait rédigé

un appel qu'elle avait fait lithographier à quelques centaines

d'exemplaires. Chose curieuse, le collégien et l'étudiante qui ne

s'étaient jamais rencontrés jusqu'alors se sentirent, à première

vue, des plus mal disposés l'un pour l'autre. Le major était

l'oncle de la jeune fille, et il ne l'avait pas vue depuis dix

ans. Quand entrèrent Stavroguine et Verkhovensky, mademoiselle

Virguinsky était rouge comme un coquelicot; elle venait d'avoir

une violente dispute avec son oncle au sujet de la question des

femmes.

Les possédés · 第 68 / 104 题