Le perron de la maison vide où logeait Chatoff était ouvert, mais
quand Stavroguine en eut monté les degrés, un vestibule
complètement sombre s'offrit à lui, et il dut chercher à tâtons
l'escalier conduisant à la mezzanine. Soudain en haut s'ouvrit une
porte, et il vit briller de la lumière; Chatoff n'alla pas lui-
même au devant du visiteur, il se contenta d'ouvrir sa porte.
Lorsque Nicolas Vsévolodovitch se trouva sur le seuil, il aperçut
dans un coin le maître du logis qui l'attendait debout près d'une
table.
-- Je viens chez vous pour affaire, voulez-vous me recevoir?
demanda Stavroguine avant de pénétrer dans la chambre.
-- Entrez et asseyez-vous, répondit Chatoff, -- fermez la porte;
non, laissez, je ferai cela moi-même.
Il ferma la porte à la clef, revint près de la table et s'assit en
face de Nicolas Vsévolodovitch. Durant cette semaine il avait
maigri, et en ce moment il semblait être dans un état fiévreux.
-- Vous m'avez beaucoup tourmenté, dit-il à voix basse et sans
lever les yeux, -- je me demandais toujours pourquoi vous ne
veniez pas.
-- Vous étiez donc bien sûr que je viendrais?
-- Oui, attendez, j'ai rêvé... je rêve peut-être encore
maintenant... Attendez.
Il se leva à demi, et sur le plus haut des trois rayons qui lui
servaient de bibliothèque, il prit quelque chose, c'était un
revolver.
-- Une nuit j'ai rêvé que vous viendriez me tuer, et le lendemain
matin j'ai dépensé tout ce qui me restait d'argent pour acheter un
revolver à ce coquin de Liamchine; je voulais vendre chèrement ma
vie. Ensuite j'ai recouvré le bon sens... Je n'ai ni poudre, ni
balles; depuis ce temps l'arme est toujours restée sur ce rayon.
Attendez...
En parlant ainsi, il se disposait à ouvrir le vasistas; Nicolas
Vsévolodovitch l'en empêcha.
-- Ne le jetez pas, à quoi bon? il coûte de l'argent, et demain
les gens diront qu'on trouve des revolvers traînant sous la
fenêtre de Chatoff. Remettez-le en place; là, c'est bien, asseyez-
vous. Dites-moi, pourquoi me racontez-vous, comme un pénitent à
confesse, que vous m'avez supposé l'intention de venir vous tuer?
En ce moment même je ne viens pas me réconcilier avec vous, mais
vous parler de choses urgentes. D'abord, j'ai une explication à
vous demander, ce n'est pas à cause de ma liaison avec votre femme
que vous m'avez frappé?
-- Vous savez bien que ce n'est pas pour cela, répondit Chatoff,
les yeux toujours baissés.
-- Ni parce que vous avez cru à la stupide histoire concernant
Daria Pavlovna?
-- Non, non, assurément non! C'est une stupidité! Dès le
commencement ma soeur me l'a dit... répliqua Chatoff avec
impatience et même en frappant légèrement du pied.
-- Alors j'avais deviné et vous avez deviné aussi, poursuivit d'un
ton calme Stavroguine, -- vous ne vous êtes pas trompé: Marie
Timoféievna Lébiadkine est ma femme légitime, je l'ai épousée à
Pétersbourg il y a quatre ans et demi. C'est pour cela que vous
m'avez donné un soufflet, n'est-ce pas?
Chatoff stupéfait écoutait en silence.
-- Je l'avais deviné, mais je ne voulais pas le croire, balbutia-
t-il enfin en regardant Stavroguine d'un air étrange.
-- Et pourtant vous m'avez frappé?
Chatoff rougit et bégaya quelques mots presque incohérents:
-- C'était pour votre chute... pour votre mensonge. En m'avançant
vers vous, je n'avais pas l'intention de vous punir; au moment où
je me suis approché, je ne savais pas que je frapperais... J'ai
fait cela parce que vous avez compté pour beaucoup dans ma vie...
Je...
-- Je comprends, je comprends, épargnez les paroles. Je regrette
que vous soyez si agité; l'affaire qui m'amène est des plus
urgentes.
-- Je vous ai attendu trop longtemps, reprit Chatoff qui tremblait
de tout son corps, et il se leva à demi; -- dites votre affaire,
je parlerai aussi... après...
Il se rassit.
-- Cette affaire est d'un autre genre, commença Nicolas
Vsévolodovitch en considérant son interlocuteur avec curiosité; --
certaines circonstances m'ont forcé à choisir ce jour et cette
heure pour me rendre chez vous; je viens vous avertir que peut-
être on vous tuera.
Chatoff le regarda d'un air intrigué.
-- Je sais qu'un danger peut me menacer, dit-il posément, -- mais
vous, vous, comment pouvez-vous savoir cela?
-- Parce que, comme vous, je leur appartiens, comme vous, je fais
partie de leur société.
-- Vous... vous êtes membre de la société?
-- Je vois à vos yeux que vous attendiez tout de moi, excepté
cela, fit avec un léger sourire Nicolas Vsévolodovitch, -- mais
permettez, ainsi vous saviez déjà qu'on doit attenter à vos jours?
-- Je me refusais à le croire. Et maintenant encore, malgré vos
paroles, je ne le crois pas, pourtant... pourtant qui donc, avec
ces imbéciles-là, peut répondre de quelque chose! vociféra-t-il
furieux en frappant du poing sur la table. -- Je ne les crains
pas! J'ai rompu avec eux. Cet homme est passé quatre fois chez
moi, et il m'a dit que je le pouvais... mais, ajouta-t-il en
fixant les yeux sur Stavroguine, que savez-vous au juste?
-- Soyez tranquille, je ne vous tromperai pas, reprit assez
froidement Nicolas Vsévolodovitch, comme un homme qui accomplit
seulement un devoir. -- Vous me demandez ce que je sais? Je sais
que vous êtes entré dans cette société à l'étranger, il y a quatre
ans, avant qu'elle eût été reconstituée sur de nouvelles bases;
vous étiez alors à la veille de partir pour les États-Unis, et
nous venions, je crois, d'avoir ensemble notre dernière
conversation, celle dont il est si longuement question dans la
lettre que vous m'avez écrite d'Amérique. À propos, pardonnez-moi
de ne vous avoir pas répondu et de m'être borné...
-- À un envoi d'argent, attendez, interrompit Chatoff qui prit
vivement dans le tiroir de sa table un billet de banque couleur
d'arc-en-ciel; -- tenez, voilà les cent roubles que vous m'avez
envoyés; sans vous je serai mort là-bas. Je ne vous aurais pas
remboursé de sitôt, si votre mère ne m'était venue en aide. C'est
elle qui m'a donné ces cent roubles il y a neuf mois pour soulager
ma misère au moment où je relevais de maladie. Mais continuez, je
vous prie...
Il étouffait.
-- En Amérique, vos idées se sont modifiées, et, revenu en Suisse,
vous avez voulu vous retirer de la société. Ils ne vous ont pas
répondu, mais vous ont chargé de recevoir ici, en Russie, des
mains de quelqu'un, un matériel typographique, et de le garder
jusqu'au jour où un tiers viendrait chez vous de leur part pour en
prendre livraison. Vous avez consenti, espérant ou ayant mis pour
condition que ce serait leur dernière exigence, et qu'à l'avenir
ils vous laisseraient tranquille. Tout cela, vrai ou faux, ce
n'est pas d'eux que je le tiens, le hasard seul me l'a appris.
Mais voici une chose que, je crois, vous ignorez encore: ces
messieurs n'entendent nullement se séparer de vous.
-- C'est absurde! cria Chatoff, -- j'ai loyalement déclaré que
j'étais en désaccord avec eux sur tous les points! C'est mon
droit, le droit de la conscience et de la pensée... Je ne
souffrirai pas cela! Il n'y a pas de force qui puisse...
-- Vous savez, ne criez pas, observa très sérieusement Nicolas
Vsévolodovitch, -- ce Verkhovensky est un gaillard capable de nous
entendre en ce moment; qui sait s'il n'a pas dans votre vestibule
son oreille ou celle d'un de ses affidés? Il se peut que cet
ivrogne de Lébiadkine ait été lui-même chargé de vous surveiller,
comme peut-être vous l'aviez sous votre surveillance, n'est-ce
pas? Dites-moi plutôt ceci: est-ce que Verkhovensky s'est rendu à
vos raisons?
-- Il s'y est rendu, il a reconnu que je pouvais me retirer, que
j'en avais le droit...
-- Eh bien, alors il vous trompe. Je sais que Kiriloff lui-même,
qui est à peine des leurs, a fourni sur vous des renseignements;
ils ont beaucoup d'agents, et, parmi ceux-ci, plusieurs les
servent sans le savoir. On a toujours eu l'oeil sur vous;
Verkhovensky, notamment, est venu ici pour régler votre affaire,
et il a de pleins pouvoirs pour cela: on veut, à la première
occasion favorable, se débarrasser de vous parce que vous savez
trop de choses et que vous pouvez faire des révélations. Je vous
répète que c'est certain; permettez-moi de vous le dire, ils sont
absolument convaincus que vous êtes un espion et que, si vous ne
les avez pas encore dénoncés, vous comptez le faire. Est-ce vrai?
À cette question qui lui était adressée du ton le plus ordinaire,
Chatoff fit une grimace.
-- Quand même je serais un espion, à qui les dénoncerais-je?
répliqua-t-il avec colère, sans répondre directement. -- Non,
laissez-moi, que le diable m'emporte! s'écria-t-il, revenant
soudain à sa première idée qui, évidemment, le préoccupait cent
fois plus que la nouvelle de son propre danger: -- Vous, vous,
Stavroguine, comment avez-vous pu vous fourvoyer dans cette sotte
et effrontée compagnie de laquais? Vous êtes entré dans leur
société! Est-ce là un exploit digne de Nicolas Stavroguine?
Il prononça ces mots avec une sorte de désespoir, en frappant ses
mains l'une contre l'autre; rien, semblait-il ne pouvait lui
causer un plus cruel chagrin qu'une révélation pareille.
-- Pardon, fit Stavroguine étonné, -- mais vous avez l'air de me
considérer comme un soleil auprès duquel vous ne seriez, vous,
qu'un petit scarabée. J'ai déjà remarqué cela dans la lettre que
vous m'avez écrite d'Amérique.
-- Vous... vous savez... Ah! ne parlons plus de moi, plus du tout!
reprit vivement Chatoff. -- Si vous pouvez me donner quelque
explication en ce qui vous concerne, expliquez-vous... Répondez à
ma question! ajouta-t-il avec véhémence.
-- Volontiers. Vous me demandez comment j'ai pu me fourvoyer dans
un pareil milieu? Après la communication que je vous ai faite, je
me crois tenu de vous répondre sur ce point avec une certaine
franchise. Voyez-vous, dans le sens strict du mot, je n'appartiens
point à cette société, et je suis beaucoup plus que vous en droit
de la quitter, attendu que je n'y suis pas entré. J'ai même eu
soin de leur déclarer dès le début que je n'étais pas leur
associé, et que si je leur rendais par hasard quelque service,
c'était seulement pour tuer le temps. J'ai pris une certaine part
à la réorganisation de la société sur un plan nouveau, voilà tout.
Mais maintenant ils se sont ravisés et ont décidé à part eux qu'il
était dangereux de me rendre ma liberté; bref, je suis aussi
condamné, paraît-il.
-- Oh! les condamnations à mort ne leur coûtent rien à prononcer,
ils sont là trois hommes et demi qui ont vite fait de libeller des
sentences capitales sur des papiers revêtus de cachets. Et vous
croyez qu'ils sont capables de les mettre à exécution!
-- Il y a du vrai et du faux dans votre manière de voir répondit
Nicolas Vsévolodovitch sans se départir de son ton flegmatique et
indifférent. -- Certes, la fantaisie joue ici un grand rôle comme
dans tous les cas semblables: le groupe exagère son importance. Si
vous voulez, je dirai même qu'à mon avis il tient tout entier dans
la personne de Pierre Verkhovensky. Ce dernier est vraiment trop
bon de ne se considérer que comme l'agent de sa société. Du reste,
l'idée fondamentale n'est pas plus bête que les autres du même
genre. Ils sont en relation avec l'Internationale, ils ont réussi
à recruter des adeptes en Russie, et ils ont même trouvé une
manière assez originale... mais, bien entendu, c'est seulement
théorique. Quant à ce qu'ils veulent faire ici, le mouvement de
notre organisation russe est une chose si obscure et presque
toujours si inattendue que, chez nous, on peut en effet tout
entreprendre. Remarquez que Verkhovensky est un homme opiniâtre.
-- Cette punaise, cet ignorant, ce sot qui ne comprend rien à la
Russie! protesta avec irritation Chatoff.
-- Vous ne le connaissez pas bien. C'est vrai que tous, en
général, ils ne comprennent guère la Russie, mais sous ce rapport,
vous et moi, nous sommes à peine un peu plus intelligents qu'eux;
en outre Verkhovensky est un enthousiaste.
-- Verkhovensky un enthousiaste?
-- Oh! oui. Il y a un point où il cesse d'être un bouffon pour
devenir un... demi-fou. Je vous prie de vous rappeler une de vos
propres paroles: «Savez-vous comment un seul homme peut être
fort?» Ne riez pas, s'il vous plaît, il est très capable de
presser la détente d'un pistolet. Ils sont persuadés que je suis
aussi un mouchard. Comme ils ne savent pas mener leur affaire, ils
ont une tendance à voir partout des espions.
-- Mais vous n'avez pas peur?
-- N-non... Je n'ai pas fort peur... Mais votre cas est bien
différent du mien. Je vous ai prévenu pour que vous vous teniez
sur vos gardes. Selon moi, vous auriez tort de mépriser le danger,
sous prétexte que ce sont des imbéciles; il ne s'agit pas ici de
leur intelligence, et, du reste, leur main s'est déjà levée sur
d'autres gens que vous et moi. Mais il est onze heures et quart,
ajouta-t-il en regardant sa montre et en se levant; -- je
désirerais vous adresser une question qui n'a aucunement trait à
ce sujet.
-- Pour l'amour de Dieu! s'écria Chatoff, et il quitta
précipitamment sa place.
-- C'est-à-dire? demanda le visiteur en interrogeant des yeux le
maître du logis.
-- Faites, faites votre question, pour l'amour de Dieu, répéta
Chatoff en proie à une agitation indicible, -- mais vous me
permettrez de vous en faire une à mon tour. Je vous en supplie...
je ne puis... faites votre question.
Après un moment de silence, Stavroguine commença:
-- J'ai entendu dire que vous aviez ici une certaine influence sur
Marie Timoféievna, qu'elle vous voyait et vous écoutait
volontiers. Est-ce vrai?
-- Oui... elle m'écoutait... répondit Chatoff un peu troublé.
-- Je compte d'ici à quelques jours rendre public mon mariage avec
elle.
-- Est-ce possible? murmura Chatoff, la consternation peinte sur
le visage.
-- Dans quel sens l'entendez-vous? Cette affaire ne souffrira
aucune difficulté; les témoins du mariage sont ici. Tout cela
s'est fait à Pétersbourg dans les formes les plus régulières et
les plus légales; si la chose n'a pas été connue jusqu'à présent,
c'est uniquement parce que les deux seuls témoins du mariage,
Kiriloff et Pierre Verkhovensky, et enfin Lébiadkine lui-même
(dont j'ai maintenant la satisfaction d'être le beau-frère),
s'étaient engagés sur l'honneur à garder le silence.
-- Je ne parlais pas de cela... Vous vous exprimez avec un tel
calme... mais continuez! Écoutez, est-ce qu'on ne vous a pas forcé
à contracter ce mariage?
-- Non, personne ne m'a forcé, répondit Nicolas Vsévolodovitch que
la supposition de Chatoff fit sourire.
-- Mais elle prétend qu'elle a eu un enfant? reprit avec vivacité
Chatoff.
-- Elle prétend qu'elle a eu un enfant? Bah! Je ne le savais pas,
c'est vous qui me l'apprenez. Elle n'a pas eu d'enfant et n'a pu
en avoir. Marie Timoféievna est vierge.
-- Ah! C'est aussi ce que je pensais! Écoutez!
-- Qu'est-ce que vous avez, Chatoff?
Chatoff couvrit son visage de ses mains et se détourna, mais tout
à coup il saisit avec force Stavroguine par l'épaule.
-- Savez-vous, savez-vous, du moins, cria-t-il, -- pourquoi vous
avez fait tout cela, et pourquoi vous vous infligez maintenant une
telle punition?
-- Laissons cela... nous en parlerons plus tard, attendez un peu;
parlons de l'essentiel, de la question principale: je vous ai
attendu pendant deux ans.
-- Oui?
-- Je vous ai attendu trop longtemps, je pensais sans cesse à
vous. Vous êtes le seul homme qui puisse... Déjà je vous ai écrit
d'Amérique à ce sujet.
-- Je me souviens très bien de votre longue lettre.
-- Trop longue pour être lue entièrement? J'en conviens; six
feuilles de papier de poste. Taisez-vous, taisez-vous! Dites-moi:
pouvez-vous m'accorder encore dix minutes, mais maintenant, tout
de suite... Je vous ai attendu trop longtemps.
-- Soit, je vous accorderai une demi-heure, mais pas plus, si cela
ne vous gêne pas.
-- Et vous prendrez aussi un autre ton, répliqua avec irritation
Chatoff. -- Écoutez, j'exige quand je devrais prier... Comprenez-
vous ce que c'est qu'exiger alors qu'on devrait recourir à la
prière?
-- Je comprends que de la sorte vous vous mettez au-dessus de tous
les usages, en vue de buts plus élevés, -- répondit avec une
nuance de raillerie Nicolas Vsévolodovitch; -- Je vois aussi avec
peine que vous avez la fièvre.
-- Je vous prie de me respecter! cria Chatoff, -- j'exige votre
respect! Je le réclame non pour ma personnalité, -- je m'en moque!
-- mais pour autre chose, durant les quelques instants que durera
notre entretien... Nous sommes deux êtres qui se sont rencontrés
dans l'infini... qui se voient pour la dernière fois. Laissez ce
ton et prenez celui d'un homme! Parlez au moins une fois dans
votre vie un langage humain. Ce n'est pas pour moi, c'est pour
vous que je vous demande cela. Comprenez-vous que vous devez me
pardonner ce coup de poing qui vous a fourni l'occasion de
connaître votre immense force... Voilà encore sur vos lèvres ce
dédaigneux sourire de l'homme du monde. Oh! quand me comprendrez-
vous? Dépouillez donc le baritch[10]! Comprenez donc que j'exige
cela, je l'exige, sinon je me tais, je ne parlerai pour rien au
monde!
Son exaltation touchait aux limites du délire. Nicolas
Vsévolodovitch fronça le sourcil et devint plus sérieux.
-- Si j'ai consenti à rester encore une demi-heure chez vous alors
que le temps est si précieux pour moi, dit-il gravement, -- croyez
que j'ai l'intention de vous écouter à tout le moins avec intérêt
et... et je suis sûr d'entendre sortir de votre bouche beaucoup de
choses nouvelles.
Il s'assit sur une chaise.
-- Asseyez-vous! cria Chatoff qui lui-même prit brusquement un
siège.
-- Permettez-moi pourtant de vous rappeler, reprit Stavroguine, --
que j'avais commencé à vous parler de Marie Timoféievna, je
voulais vous adresser, à son sujet, une demande qui, pour elle du
moins, est fort importante...
-- Eh bien? fit Chatoff avec une mauvaise humeur subite; il avait
l'air d'un homme qu'on a interrompu tout à coup à l'endroit le
plus intéressant de son discours, et qui, tout en tenant ses yeux
fixés sur vous, n'a pas encore eu le temps de comprendre votre
question.
-- Vous ne m'avez pas laissé achever, répondit en souriant Nicolas
Vsévolodovitch.
-- Eh! cela ne signifie rien, plus tard! répliqua Chatoff avec un
geste méprisant, et il aborda aussitôt le thème qui pour lui était
le principal.