VII

Le corps penché en avant, l'index de la main droite levé en l'air

par un mouvement évidemment machinal, Chatoff dont les yeux

étincelaient commença d'une voix presque menaçante:

-- Savez-vous quel est à présent dans l'univers entier le seul

peuple «déifère», appelé à renouveler le monde et à le sauver par

le nom d'un Dieu nouveau, le seul qui possède les clefs de la vie

et de la parole nouvelle... Savez-vous quel est ce peuple et

comment il se nomme?

-- D'après la manière dont vous posez la question, je dois

forcément conclure et, je crois, le plus vite possible, que c'est

le peuple russe...

-- Et vous riez, ô quelle engeance! vociféra Chatoff.

-- Calmez-vous, je vous prie; au contraire, j'attendais

précisément quelque chose dans ce genre.

-- Vous attendiez quelque chose dans ce genre? Mais vous-même ne

connaissez-vous pas ces paroles?

-- Je les connais très bien; je ne vois que trop où vous voulez en

venir. Toute votre phrase, y compris le mot de peuple «déifère»,

n'est que la conclusion de l'entretien que nous avons eu ensemble

à l'étranger il y a plus de deux ans, un peu avant votre départ

pour l'Amérique... autant du moins que je puis m'en souvenir à

présent.

-- Cette phrase est tout entière de vous et non de moi. Ce que

vous appelez «notre» entretien n'en était pas un. Il y avait en

face l'un de l'autre un maître prononçant de graves paroles et un

disciple ressuscité d'entre les morts. J'étais ce disciple, vous

étiez le maître.

-- Mais, si je me rappelle bien, vous êtes entré dans cette

société précisément après avoir entendu mes paroles, et c'est

ensuite seulement que vous êtes allé en Amérique.

-- Oui, et je vous ai écrit d'Amérique à ce propos; je vous ai

tout raconté. Oui, je n'ai pas pu me détacher immédiatement des

convictions qui s'étaient enracinées en moi depuis mon enfance...

Il est difficile de changer de dieux. Je ne vous ai pas cru alors,

parce que je n'ai pas voulu vous croire, et je me suis enfoncé une

dernière fois dans ce cloaque... Mais la semence est restée et

elle a germé. Sérieusement, répondez-moi la vérité, vous n'avez

pas lu jusqu'au bout la lettre que je vous ai adressée d'Amérique?

Peut-être n'en avez-vous pas lu une ligne?

-- J'en ai lu trois pages, les deux premières et la dernière, de

plus j'ai jeté un rapide coup d'oeil sur le milieu. Du reste, je

me proposais toujours...

-- Eh! qu'importe? laissez-là ma lettre, qu'elle aille au diable!

répliqua Chatoff en agitant la main. -- Si vous rétractez

aujourd'hui ce que vous disiez alors du peuple, comment avez-vous

pu tenir alors ce langage?... Voilà ce qui m'oppresse maintenant.

-- Je ne vous ai pas mystifié à cette époque-là; en essayant de

vous persuader, peut-être cherchais-je plus encore à me convaincre

moi-même, répondit évasivement Stavroguine.

-- Vous ne m'avez pas mystifié! En Amérique j'ai couché durant

trois mois sur la paille, côte à côte avec un... malheureux, et

j'ai appris de lui que dans le temps même où vous implantiez les

idées de Dieu et de patrie dans mon coeur, vous empoisonniez l'âme

de cet infortuné, de ce maniaque, de Kiriloff... Vous avez

fortifié en lui l'erreur et le mensonge, vous avez exalté son

intelligence jusqu'au délire... Regardez-le maintenant, c'est

votre oeuvre... Du reste, vous l'avez vu.

-- D'abord je vous ferai remarquer que Kiriloff lui-même vient de

me dire tout à l'heure qu'il est heureux et qu'il est bon. Vous ne

vous êtes guère trompé en supposant que tout cela a eu lieu dans

un seul et même temps, mais que concluez-vous de cette

simultanéité? Je le répète, je ne me suis joué ni de vous ni de

lui.

-- Vous êtes athée maintenant?

-- Oui.

-- Et alors?

-- C'était exactement la même chose.

-- Ce n'est pas pour moi que je vous ai demandé du respect au

début de cet entretien; avec votre intelligence vous auriez pu le

comprendre, grommela Chatoff indigné.

-- Je ne me suis pas levé dès votre premier mot, je n'ai pas coupé

court à la conversation, je ne me suis pas retiré; au contraire,

je reste là, je réponds avec douceur à vos questions et... à vos

cris, par conséquent je ne vous ai pas encore manqué de respect.

Chatoff fit avec le bras un geste violent.

-- Vous rappelez-vous vos expressions: «Un athée ne peut pas être

Russe», «un athée cesse à l'instant même d'être Russe», vous en

souvenez-vous?

-- J'ai dit cela? questionna Nicolas Vsévolodovitch.

-- Vous le demandez? Vous l'avez oublié? Pourtant vous signaliez

là avec une extrême justesse un des traits les plus

caractéristiques de l'esprit russe. Il est impossible que vous

ayez oublié cela! Je vous citerai d'autres de vos paroles, -- vous

disiez aussi dans ce temps-là: «Celui qui n'est pas orthodoxe ne

peut pas être Russe.»

-- Je suppose que c'est une idée slavophile.

-- Non, les slavophiles actuels la répudient. Ils sont devenus des

gens éclairés. Mais vous alliez plus loin encore: vous croyiez que

le catholicisme romain n'était plus le christianisme. Selon vous,

Rome prêchait un Christ qui avait cédé à la troisième tentation du

diable. En déclarant au monde entier que le Christ ne peut se

passer d'un royaume terrestre, le catholicisme, disiez-vous, a par

cela même proclamé l'Antéchrist et perdu tout l'Occident. Si la

France souffre, ajoutiez-vous, la faute en est uniquement au

catholicisme, car elle a repoussé l'infect dieu de Rome sans en

chercher un nouveau. Voilà ce que vous avez pu dire alors! Je me

rappelle vos conversations.

-- Si je croyais, sans doute je répèterais encore cela

aujourd'hui; je ne mentais pas quand je tenais le langage d'un

croyant, reprit très sérieusement Nicolas Vsévolodovitch. -- Mais

je vous assure qu'il m'est fort désagréable de m'entendre rappeler

mes idées d'autrefois. Ne pourriez-vous pas cesser?

-- Si vous croyiez? vociféra Chatoff sans s'inquiéter aucunement

du désir exprimé par son interlocuteur. -- Mais ne m'avez-vous pas

dit que si l'on vous prouvait mathématiquement que la vérité est

en dehors du Christ, vous consentiriez plutôt à rester avec le

Christ qu'avec la vérité? M'avez-vous dit cela? L'avez-vous dit?

-- Permettez-moi à la fin de vous demander, répliquant Stavroguine

en élevant la voix, -- à quoi tend tout cet interrogatoire

passionné et... malveillant?

-- Cet interrogatoire n'est qu'un accident fugitif qui passera

sans laisser aucune trace dans votre souvenir.

-- Vous insistez toujours sur cette idée que nous sommes en dehors

de l'espace et du temps...

-- Taisez-vous! cria soudain Chatoff, -- je suis gauche et bête,

mais que mon nom sombre dans le ridicule! Me permettez-vous de

reproduire devant vous ce qui était alors votre principale

théorie... Oh! rien que dix lignes, la conclusion seulement.

-- Soit, si c'est seulement la conclusion...

Stavroguine voulut regarder l'heure à sa montre, mais il se

retint.

De nouveau Chatoff se pencha en avant et leva le doigt en l'air...

-- Pas une nation, commença-t-il, comme s'il eût lu dans un livre,

et en même temps il continuait à regarder son interlocuteur d'un

air menaçant, -- pas une nation ne s'est encore organisée sur les

principes de la science et de la raison; le fait ne s'est jamais

produit, sauf momentanément dans une minute de stupidité. Le

socialisme, au fond, doit être l'athéisme, car dès le premier

article de son programme, il s'annonce comme faisant abstraction

de la divinité, et il n'entend reposer que sur des bases

scientifiques et rationnelles. De tout temps la science et la

raison n'ont joué qu'un rôle secondaire dans la vie des peuples,

et il en sera ainsi jusqu'à la fin des siècles. Les nations se

forment et se meuvent en vertu d'une force maîtresse dont

l'origine est inconnue et inexplicable. Cette force est le désir

insatiable d'arriver au terme, et en même temps elle nie le terme.

C'est chez un peuple l'affirmation constante infatigable de son

existence et la négation de la mort. «L'esprit de vie», comme dit

l'Écriture, les «courants d'eau vive» dont l'Apocalypse prophétise

le dessèchement, le principe esthétique ou moral des philosophes,

la «recherche de Dieu», pour employer le mot le plus simple. Chez

chaque peuple, à chaque période de son existence, le but de tout

le mouvement national est seulement la recherche de Dieu, d'un

Dieu à lui, à qui il croie comme au seul véritable. Dieu est la

personnalité synthétique de tout un peuple, considéré depuis ses

origines jusqu'à sa fin. On n'a pas encore vu tous les peuples ou

beaucoup d'entre eux se réunir dans l'adoration commune d'un même

Dieu, toujours chacun a eu sa divinité propre. Quand les cultes

commencent à se généraliser, la destruction des nationalités est

proche. Quand les dieux perdent leur caractère indigène, ils

meurent, et avec eux les peuples. Plus une nation est forte, plus

son dieu est distinct des autres. Il ne s'est encore jamais

rencontré de peuple sans religion, c'est-à-dire sans la notion du

bien et du mal. Chaque peuple entend ces mots à sa manière. Les

idées de bien et de mal viennent-elles à être comprises de même

chez plusieurs peuples, ceux-ci meurent, et la différence même

entre le mal et le bien commence à s'effacer et à disparaître.

Jamais la raison n'a pu définir le mal et le bien, ni même les

distinguer, ne fût-ce qu'approximativement, l'un de l'autre;

toujours au contraire elle les a honteusement confondus; la

science a conclu en faveur de la force brutale. Par là surtout

s'est distinguée la demi-science, ce fléau inconnu à l'humanité

avant notre siècle et plus terrible pour elle que la mer, la

famine et la guerre. La demi-science est un despote comme on n'en

avait jamais vu jusqu'à notre temps, un despote qui a ses prêtres

et ses esclaves, un despote devant lequel tout s'incline avec un

respect idolâtrique, tout, jusqu'à la vraie science elle-même qui

lui fait bassement la cour. Voilà vos propres paroles,

Stavroguine, sauf les mots concernant la demi-science qui sont de

moi, car je ne suis moi-même que demi-science, c'est pourquoi je

la hais particulièrement. Mais vos pensées et même vos

expressions, je les ai reproduites fidèlement, sans y changer un

iota.

-- J'en doute, observa Stavroguine; -- vous avez accueilli mes

idées avec passion, et, par suite, vous les avez modifiées à votre

insu. Déjà ce seul fait que pour vous Dieu se réduit à un simple

attribut de la nationalité...

Il se mit à examiner Chatoff avec un redoublement d'attention,

frappé moins de son langage que de sa physionomie en ce moment.

-- Je rabaisse Dieu en le considérant comme un attribut de la

nationalité? cria Chatoff, -- au contraire j'élève le peuple

jusqu'à Dieu. Et quand en a-t-il été autrement? Le peuple, c'est

le corps de Dieu. Une nation ne mérite ce nom qu'aussi longtemps

qu'elle a son dieu particulier et qu'elle repousse obstinément

tous les autres; aussi longtemps qu'elle compte avec son dieu

vaincre et chasser du monde toutes les divinités étrangères. Telle

a été depuis le commencement des siècles la croyance de tous les

grands peuples, de tous ceux, du moins, qui ont marqué dans

l'histoire, de tous ceux qui ont été à la tête de l'humanité. Il

n'y a pas à aller contre un fait. Les Juifs n'ont vécu que pour

attendre le vrai Dieu, et ils ont laissé le vrai Dieu au monde.

Les Grecs ont divinisé la nature, et ils ont légué au monde leur

religion, c'est-à-dire la philosophie de l'art. Rome a divinisé le

peuple dans l'État, et elle a légué l'État aux nations modernes.

La France, dans le cours de sa longue histoire, n'a fait

qu'incarner et développer en elle l'idée de son dieu romain; si à

la fin elle a précipité dans l'abîme son dieu romain, si elle a

versé dans l'athéisme qui s'appelle actuellement chez elle le

socialisme, c'est seulement parce que, après tout, l'athéisme est

encore plus sain que le catholicisme de Rome. Si un grand peuple

ne croit pas qu'en lui seul se trouve la vérité, s'il ne se croit

pas seul appelé à ressusciter et à sauver l'univers par sa vérité,

il cesse immédiatement d'être un grand peuple pour devenir une

matière ethnographique. Jamais un peuple vraiment grand ne peut se

contenter d'un rôle secondaire dans l'humanité, un rôle même

important ne lui suffit pas, il lui faut absolument le premier. La

nation qui renonce à cette conviction renonce à l'existence. Mais

la vérité est une, par conséquent un seul peuple peut posséder le

vrai Dieu. Le seul peuple «déifère», c'est le peuple russe et...

et... se peut-il que vous me croyiez assez bête, Stavroguine, fit-

il soudain d'une voix tonnante, -- pour rabâcher simplement une

rengaine du slavophilisme moscovite?... Que m'importe votre rire

en ce moment? Qu'est-ce que cela me fait d'être absolument

incompris de vous? Oh! que je méprise vos airs dédaigneux et

moqueurs.

Il se leva brusquement, l'écume aux lèvres.

-- Au contraire, Chatoff, au contraire, reprit du ton le plus

sérieux Nicolas Vsévolodovitch qui était resté assis, -- vos

ardentes paroles ont réveillé en moi plusieurs souvenirs très

puissants. Pendant que vous parliez, je reconnaissais la

disposition d'esprit dans laquelle je me trouvais il y a deux ans,

et maintenant je ne vous dirai plus, comme tout à l'heure, que

vous avez exagéré mes idées d'alors. Il me semble même qu'elles

étaient encore plus exclusives, encore plus absolues, et je vous

assure pour la troisième fois que je désirerais vivement confirmer

d'un bout à l'autre tout ce que vous venez de dire, mais...

-- Mais il vous faut un lièvre?

-- Quo-oi?

Chatoff se rassit.

-- Je fais allusion, répondit-il avec un rire amer, -- à la phrase

ignoble que vous avez prononcée, dit-on, à Pétersbourg: «Pour

faire un civet de lièvre, il faut un lièvre; pour croire en Dieu,

il faut un dieu.»

-- À propos, permettez-moi, à mon tour, de vous adresser une

question, d'autant plus qu'à présent, me semble-t-il, j'en ai bien

le droit. Dites-moi: votre lièvre est-il pris ou court-il encore?

-- N'ayez pas l'audace de m'interroger dans de pareils termes,

exprimez-vous autrement! répliqua Chatoff tremblant de colère.

-- Soit, je vais m'exprimer autrement, poursuivit Nicolas

Vsévolodovitch en fixant un oeil sévère sur son interlocuteur; --

je voulais seulement vous demander ceci: vous-même, croyez-vous en

Dieu, oui ou non?

-- Je crois à la Russie, je crois à son orthodoxie... Je crois au

corps du Christ... Je crois qu'un nouvel avènement messianique

aura lieu en Russie... Je crois... balbutia Chatoff qui dans son

exaltation ne pouvait proférer que des paroles entrecoupées.

-- Mais en Dieu? En Dieu?

-- Je... je croirai en Dieu.

Stavroguine resta impassible. Chatoff le regarda avec une

expression de défi, ses yeux lançaient des flammes.

-- Je ne vous ai donc pas dit que je ne crois pas tout à fait!

s'écria-t-il enfin; je ne suis qu'un pauvre et ennuyeux livre,

rien de plus, pour le moment, pour le moment... Mais périsse mon

nom! Ce n'est pas de moi qu'il s'agit, c'est de vous. Moi, je suis

un homme sans talent, pas autre chose; comme tel, je ne puis

donner que mon sang; eh bien, qu'il soit versé! Je parle de vous,

je vous ai attendu ici deux ans... Voilà une demi-heure que je

danse tout nu pour vous. Vous, vous seul pourriez lever ce

drapeau!...

Il n'acheva pas; comme pris de désespoir, il s'accouda contre la

table et laissa tomber sa tête entre ses mains.

-- C'est une chose étrange, observa tout à coup Stavroguine, --

que tout le monde me presse de lever un drapeau quelconque!

D'après les paroles qu'on m'a rapportées de lui, Pierre

Stépanovitch est persuadé que je pourrais «lever le leur». Il

s'est mis dans la tête que je tiendrais avec succès chez eux le

rôle de Stenka Razine, grâce à ce qu'il appelle mes «rares

dispositions pour le crime».

-- Comment? demanda Chatoff, -- «grâce à vos rares dispositions

pour le crime»?

-- Précisément.

-- Hum! Est-il vrai que le marquis de Sade aurait pu être votre

élève? Est-il vrai que vous séduisiez et débauchiez des enfants?

Parlez, ne mentez pas, cria-t-il hors de lui, -- Nicolas

Stavroguine ne peut pas mentir devant Chatoff qui l'a frappé au

visage! Dites tout, et, si c'est vrai, je vous tuerai sur place à

l'instant même!

-- J'ai dit ces paroles, mais je n'ai pas outragé d'enfants,

déclara Nicolas Vsévolodovitch, seulement cette réponse ne vint

qu'après un trop long silence. Il était pâle, et ses yeux jetaient

des flammes.

-- Mais vous l'avez dit! poursuivit d'un ton de maître Chatoff qui

fixait toujours sur lui un regard brûlant. -- Est-il vrai que vous

assuriez ne voir aucune différence de beauté entre la farce la

plus grossièrement sensuelle et l'action la plus héroïque, fût-ce

celle de sacrifier sa vie pour l'humanité? Est-il vrai que vous

trouviez dans les deux extrémités une beauté et une jouissance

égales?

-- Il est impossible de répondre à de pareilles questions... Je

refuse de répondre, murmura Stavroguine; il aurait fort bien pu se

lever et sortir, mais il n'en fit rien.

-- Moi non plus je ne sais pas pourquoi le mal est laid et

pourquoi le bien est beau, continua Chatoff tout tremblant, --

mais je sais pourquoi le sentiment de cette différence se perd

chez les Stavroguine. Savez-vous pourquoi vous avez fait un

mariage si honteux et si lâche? Justement parce que la honte et la

stupidité de cet acte vous paraissent être du génie! Oh! vous ne

flânez pas au bord de l'abîme, vous vous y jetez hardiment la tête

la première!... Il y avait là un audacieux défi au sens commun,

c'est ce qui vous a séduit! Stavroguine épousant une mendiante

boiteuse et idiote! Quand vous avez mordu l'oreille du gouverneur,

avez-vous senti une jouissance? En avez-vous senti? Petit

aristocrate désoeuvré, en avez-vous senti?

-- Vous êtes un psychologue, -- répondit Stavroguine de plus en

plus pâle, -- quoique vous vous soyez mépris en partie sur les

causes de mon mariage... Qui, du reste, peut vous avoir donné tous

ces renseignements? ajouta-t-il avec un sourire forcé, -- serait-

ce Kiriloff? Mais il ne prenait point part...

-- Vous pâlissez?

-- Que voulez-vous donc? répliqua Nicolas Vsévolodovitch élevant

enfin la voix, -- depuis une demi-heure je subis votre knout, et

vous pourriez au moins me congédier poliment... si en effet vous

n'avez aucun motif raisonnable pour en user ainsi avec moi.

-- Aucun motif raisonnable?

-- Sans doute. À tout le moins vous deviez m'expliquer enfin votre

but. J'attendais toujours que vous le fissiez, mais au lieu de

l'explication espérée, je n'ai trouvé chez vous qu'une colère

folle. Ouvrez-moi la porte, je vous prie.

Il se leva pour sortir. Chatoff furieux s'élança sur ses pas.

-- Baisez la terre, arrosez-la de vos larmes, demandez pardon!

cria-t-il en saisissant le visiteur par l'épaule.

-- Pourtant je ne vous ai pas tué... ce matin-là... j'ai retiré

mes mains qui vous avaient déjà empoigné... fit presque

douloureusement Stavroguine en baissant les yeux.

-- Achevez, achevez! vous êtes venu m'informer du danger que je

cours, vous m'avez laissé parler, vous voulez demain rendre public

votre mariage!... Est-ce que je ne lis pas sur votre visage que

vous êtes vaincu par une nouvelle et terrible pensée?...

Stavroguine, pourquoi suis-je condamné à toujours croire en vous?

Est-ce que j'aurais pu parler ainsi à un autre? J'ai de la pudeur

et je n'ai pas craint de me mettre tout nu, parce que je parlais à

Stavroguine. Je n'ai pas eu peur de ridiculiser, en me

l'appropriant, une grande idée, parce que Stavroguine

m'entendait... Est-ce que je ne baiserai pas la trace de vos

pieds, quand vous serez parti? Je ne puis vous arracher de mon

coeur, Nicolas Stavroguine!

-- Je regrette de ne pouvoir vous aimer, Chatoff, dit froidement

Nicolas Vsévolodovitch.

-- Je sais que cela vous est impossible, vous ne mentez pas.

Écoutez, je puis remédier à tout: je vous procurerai le lièvre!

Stavroguine garda le silence.

-- Vous êtes athée, parce que vous êtes un baritch, le dernier

baritch. Vous avez perdu la distinction du bien et du mal, vous

avez cessé de connaître votre peuple... Il viendra une nouvelle

génération, sortie directement des entrailles du peuple, et vous

ne la reconnaîtrez pas, ni vous, ni les Verkhovensky, père et

fils, ni moi, car je suis aussi un baritch, quoique fils de votre

serf, le laquais Pachka... Écoutez, cherchez Dieu par le travail;

tout est là; sinon, vous disparaîtrez comme une vile pourriture;

cherchez Dieu par le travail.

-- Par quel travail?

-- Celui du moujik. Allez, abandonnez vos richesses... Ah! vous

riez, vous trouvez le moyen un peu roide?

Mais Stavroguine ne riait pas.

-- Vous supposez qu'on peut trouver Dieu par le travail et, en

particulier, le travail du moujik? demanda-t-il en réfléchissant,

comme si en effet cette idée lui eût paru valoir la peine d'être

examinée. -- À propos, continua-t-il, -- savez-vous que je ne suis

pas riche du tout, de sorte que je n'aurai rien à abandonner? J'ai

à peine le moyen d'assurer l'existence de Marie Timoféievna...

Voici encore une chose: j'étais venu vous prier de conserver, si

cela vous est possible, votre intérêt à Marie Timoféievna, attendu

que vous seul pouvez avoir une certaine influence sur son pauvre

esprit... Je dis cela à tout hasard.

Chatoff qui, d'une main, tenait une bougie agita l'autre en signe

d'impatience.

-- Bien, bien, vous parlez de Marie Timoféievna, bien, plus

tard... Écoutez, allez voir Tikhon.

-- Qui?

-- Tikhon. C'est un ancien évêque, il a du quitter ses fonctions

pour cause de maladie, et il habite ici en ville, au monastère de

Saint-Euthyme.

-- À quoi cela ressemblera-t-il?

-- Laissez-donc, c'est la chose la plus simple du monde. Allez-y,

qu'est-ce que cela vous fait?

-- C'est la première fois que j'entends parler de lui et... je

n'ai encore jamais fréquenté cette sorte de gens. Je vous

remercie, j'irai.

Chatoff éclaira le visiteur dans l'escalier et ouvrit la porte de

la rue.

-- Je ne viendrai plus chez vous, Chatoff, dit à voix basse

Stavroguine au moment où il mettait le pied dehors.

L'obscurité était toujours aussi épaisse, et la pluie n'avait rien

perdu de sa violence.

Les possédés · 第 47 / 104 题