Le corps penché en avant, l'index de la main droite levé en l'air
par un mouvement évidemment machinal, Chatoff dont les yeux
étincelaient commença d'une voix presque menaçante:
-- Savez-vous quel est à présent dans l'univers entier le seul
peuple «déifère», appelé à renouveler le monde et à le sauver par
le nom d'un Dieu nouveau, le seul qui possède les clefs de la vie
et de la parole nouvelle... Savez-vous quel est ce peuple et
comment il se nomme?
-- D'après la manière dont vous posez la question, je dois
forcément conclure et, je crois, le plus vite possible, que c'est
le peuple russe...
-- Et vous riez, ô quelle engeance! vociféra Chatoff.
-- Calmez-vous, je vous prie; au contraire, j'attendais
précisément quelque chose dans ce genre.
-- Vous attendiez quelque chose dans ce genre? Mais vous-même ne
connaissez-vous pas ces paroles?
-- Je les connais très bien; je ne vois que trop où vous voulez en
venir. Toute votre phrase, y compris le mot de peuple «déifère»,
n'est que la conclusion de l'entretien que nous avons eu ensemble
à l'étranger il y a plus de deux ans, un peu avant votre départ
pour l'Amérique... autant du moins que je puis m'en souvenir à
présent.
-- Cette phrase est tout entière de vous et non de moi. Ce que
vous appelez «notre» entretien n'en était pas un. Il y avait en
face l'un de l'autre un maître prononçant de graves paroles et un
disciple ressuscité d'entre les morts. J'étais ce disciple, vous
étiez le maître.
-- Mais, si je me rappelle bien, vous êtes entré dans cette
société précisément après avoir entendu mes paroles, et c'est
ensuite seulement que vous êtes allé en Amérique.
-- Oui, et je vous ai écrit d'Amérique à ce propos; je vous ai
tout raconté. Oui, je n'ai pas pu me détacher immédiatement des
convictions qui s'étaient enracinées en moi depuis mon enfance...
Il est difficile de changer de dieux. Je ne vous ai pas cru alors,
parce que je n'ai pas voulu vous croire, et je me suis enfoncé une
dernière fois dans ce cloaque... Mais la semence est restée et
elle a germé. Sérieusement, répondez-moi la vérité, vous n'avez
pas lu jusqu'au bout la lettre que je vous ai adressée d'Amérique?
Peut-être n'en avez-vous pas lu une ligne?
-- J'en ai lu trois pages, les deux premières et la dernière, de
plus j'ai jeté un rapide coup d'oeil sur le milieu. Du reste, je
me proposais toujours...
-- Eh! qu'importe? laissez-là ma lettre, qu'elle aille au diable!
répliqua Chatoff en agitant la main. -- Si vous rétractez
aujourd'hui ce que vous disiez alors du peuple, comment avez-vous
pu tenir alors ce langage?... Voilà ce qui m'oppresse maintenant.
-- Je ne vous ai pas mystifié à cette époque-là; en essayant de
vous persuader, peut-être cherchais-je plus encore à me convaincre
moi-même, répondit évasivement Stavroguine.
-- Vous ne m'avez pas mystifié! En Amérique j'ai couché durant
trois mois sur la paille, côte à côte avec un... malheureux, et
j'ai appris de lui que dans le temps même où vous implantiez les
idées de Dieu et de patrie dans mon coeur, vous empoisonniez l'âme
de cet infortuné, de ce maniaque, de Kiriloff... Vous avez
fortifié en lui l'erreur et le mensonge, vous avez exalté son
intelligence jusqu'au délire... Regardez-le maintenant, c'est
votre oeuvre... Du reste, vous l'avez vu.
-- D'abord je vous ferai remarquer que Kiriloff lui-même vient de
me dire tout à l'heure qu'il est heureux et qu'il est bon. Vous ne
vous êtes guère trompé en supposant que tout cela a eu lieu dans
un seul et même temps, mais que concluez-vous de cette
simultanéité? Je le répète, je ne me suis joué ni de vous ni de
lui.
-- Vous êtes athée maintenant?
-- Oui.
-- Et alors?
-- C'était exactement la même chose.
-- Ce n'est pas pour moi que je vous ai demandé du respect au
début de cet entretien; avec votre intelligence vous auriez pu le
comprendre, grommela Chatoff indigné.
-- Je ne me suis pas levé dès votre premier mot, je n'ai pas coupé
court à la conversation, je ne me suis pas retiré; au contraire,
je reste là, je réponds avec douceur à vos questions et... à vos
cris, par conséquent je ne vous ai pas encore manqué de respect.
Chatoff fit avec le bras un geste violent.
-- Vous rappelez-vous vos expressions: «Un athée ne peut pas être
Russe», «un athée cesse à l'instant même d'être Russe», vous en
souvenez-vous?
-- J'ai dit cela? questionna Nicolas Vsévolodovitch.
-- Vous le demandez? Vous l'avez oublié? Pourtant vous signaliez
là avec une extrême justesse un des traits les plus
caractéristiques de l'esprit russe. Il est impossible que vous
ayez oublié cela! Je vous citerai d'autres de vos paroles, -- vous
disiez aussi dans ce temps-là: «Celui qui n'est pas orthodoxe ne
peut pas être Russe.»
-- Je suppose que c'est une idée slavophile.
-- Non, les slavophiles actuels la répudient. Ils sont devenus des
gens éclairés. Mais vous alliez plus loin encore: vous croyiez que
le catholicisme romain n'était plus le christianisme. Selon vous,
Rome prêchait un Christ qui avait cédé à la troisième tentation du
diable. En déclarant au monde entier que le Christ ne peut se
passer d'un royaume terrestre, le catholicisme, disiez-vous, a par
cela même proclamé l'Antéchrist et perdu tout l'Occident. Si la
France souffre, ajoutiez-vous, la faute en est uniquement au
catholicisme, car elle a repoussé l'infect dieu de Rome sans en
chercher un nouveau. Voilà ce que vous avez pu dire alors! Je me
rappelle vos conversations.
-- Si je croyais, sans doute je répèterais encore cela
aujourd'hui; je ne mentais pas quand je tenais le langage d'un
croyant, reprit très sérieusement Nicolas Vsévolodovitch. -- Mais
je vous assure qu'il m'est fort désagréable de m'entendre rappeler
mes idées d'autrefois. Ne pourriez-vous pas cesser?
-- Si vous croyiez? vociféra Chatoff sans s'inquiéter aucunement
du désir exprimé par son interlocuteur. -- Mais ne m'avez-vous pas
dit que si l'on vous prouvait mathématiquement que la vérité est
en dehors du Christ, vous consentiriez plutôt à rester avec le
Christ qu'avec la vérité? M'avez-vous dit cela? L'avez-vous dit?
-- Permettez-moi à la fin de vous demander, répliquant Stavroguine
en élevant la voix, -- à quoi tend tout cet interrogatoire
passionné et... malveillant?
-- Cet interrogatoire n'est qu'un accident fugitif qui passera
sans laisser aucune trace dans votre souvenir.
-- Vous insistez toujours sur cette idée que nous sommes en dehors
de l'espace et du temps...
-- Taisez-vous! cria soudain Chatoff, -- je suis gauche et bête,
mais que mon nom sombre dans le ridicule! Me permettez-vous de
reproduire devant vous ce qui était alors votre principale
théorie... Oh! rien que dix lignes, la conclusion seulement.
-- Soit, si c'est seulement la conclusion...
Stavroguine voulut regarder l'heure à sa montre, mais il se
retint.
De nouveau Chatoff se pencha en avant et leva le doigt en l'air...
-- Pas une nation, commença-t-il, comme s'il eût lu dans un livre,
et en même temps il continuait à regarder son interlocuteur d'un
air menaçant, -- pas une nation ne s'est encore organisée sur les
principes de la science et de la raison; le fait ne s'est jamais
produit, sauf momentanément dans une minute de stupidité. Le
socialisme, au fond, doit être l'athéisme, car dès le premier
article de son programme, il s'annonce comme faisant abstraction
de la divinité, et il n'entend reposer que sur des bases
scientifiques et rationnelles. De tout temps la science et la
raison n'ont joué qu'un rôle secondaire dans la vie des peuples,
et il en sera ainsi jusqu'à la fin des siècles. Les nations se
forment et se meuvent en vertu d'une force maîtresse dont
l'origine est inconnue et inexplicable. Cette force est le désir
insatiable d'arriver au terme, et en même temps elle nie le terme.
C'est chez un peuple l'affirmation constante infatigable de son
existence et la négation de la mort. «L'esprit de vie», comme dit
l'Écriture, les «courants d'eau vive» dont l'Apocalypse prophétise
le dessèchement, le principe esthétique ou moral des philosophes,
la «recherche de Dieu», pour employer le mot le plus simple. Chez
chaque peuple, à chaque période de son existence, le but de tout
le mouvement national est seulement la recherche de Dieu, d'un
Dieu à lui, à qui il croie comme au seul véritable. Dieu est la
personnalité synthétique de tout un peuple, considéré depuis ses
origines jusqu'à sa fin. On n'a pas encore vu tous les peuples ou
beaucoup d'entre eux se réunir dans l'adoration commune d'un même
Dieu, toujours chacun a eu sa divinité propre. Quand les cultes
commencent à se généraliser, la destruction des nationalités est
proche. Quand les dieux perdent leur caractère indigène, ils
meurent, et avec eux les peuples. Plus une nation est forte, plus
son dieu est distinct des autres. Il ne s'est encore jamais
rencontré de peuple sans religion, c'est-à-dire sans la notion du
bien et du mal. Chaque peuple entend ces mots à sa manière. Les
idées de bien et de mal viennent-elles à être comprises de même
chez plusieurs peuples, ceux-ci meurent, et la différence même
entre le mal et le bien commence à s'effacer et à disparaître.
Jamais la raison n'a pu définir le mal et le bien, ni même les
distinguer, ne fût-ce qu'approximativement, l'un de l'autre;
toujours au contraire elle les a honteusement confondus; la
science a conclu en faveur de la force brutale. Par là surtout
s'est distinguée la demi-science, ce fléau inconnu à l'humanité
avant notre siècle et plus terrible pour elle que la mer, la
famine et la guerre. La demi-science est un despote comme on n'en
avait jamais vu jusqu'à notre temps, un despote qui a ses prêtres
et ses esclaves, un despote devant lequel tout s'incline avec un
respect idolâtrique, tout, jusqu'à la vraie science elle-même qui
lui fait bassement la cour. Voilà vos propres paroles,
Stavroguine, sauf les mots concernant la demi-science qui sont de
moi, car je ne suis moi-même que demi-science, c'est pourquoi je
la hais particulièrement. Mais vos pensées et même vos
expressions, je les ai reproduites fidèlement, sans y changer un
iota.
-- J'en doute, observa Stavroguine; -- vous avez accueilli mes
idées avec passion, et, par suite, vous les avez modifiées à votre
insu. Déjà ce seul fait que pour vous Dieu se réduit à un simple
attribut de la nationalité...
Il se mit à examiner Chatoff avec un redoublement d'attention,
frappé moins de son langage que de sa physionomie en ce moment.
-- Je rabaisse Dieu en le considérant comme un attribut de la
nationalité? cria Chatoff, -- au contraire j'élève le peuple
jusqu'à Dieu. Et quand en a-t-il été autrement? Le peuple, c'est
le corps de Dieu. Une nation ne mérite ce nom qu'aussi longtemps
qu'elle a son dieu particulier et qu'elle repousse obstinément
tous les autres; aussi longtemps qu'elle compte avec son dieu
vaincre et chasser du monde toutes les divinités étrangères. Telle
a été depuis le commencement des siècles la croyance de tous les
grands peuples, de tous ceux, du moins, qui ont marqué dans
l'histoire, de tous ceux qui ont été à la tête de l'humanité. Il
n'y a pas à aller contre un fait. Les Juifs n'ont vécu que pour
attendre le vrai Dieu, et ils ont laissé le vrai Dieu au monde.
Les Grecs ont divinisé la nature, et ils ont légué au monde leur
religion, c'est-à-dire la philosophie de l'art. Rome a divinisé le
peuple dans l'État, et elle a légué l'État aux nations modernes.
La France, dans le cours de sa longue histoire, n'a fait
qu'incarner et développer en elle l'idée de son dieu romain; si à
la fin elle a précipité dans l'abîme son dieu romain, si elle a
versé dans l'athéisme qui s'appelle actuellement chez elle le
socialisme, c'est seulement parce que, après tout, l'athéisme est
encore plus sain que le catholicisme de Rome. Si un grand peuple
ne croit pas qu'en lui seul se trouve la vérité, s'il ne se croit
pas seul appelé à ressusciter et à sauver l'univers par sa vérité,
il cesse immédiatement d'être un grand peuple pour devenir une
matière ethnographique. Jamais un peuple vraiment grand ne peut se
contenter d'un rôle secondaire dans l'humanité, un rôle même
important ne lui suffit pas, il lui faut absolument le premier. La
nation qui renonce à cette conviction renonce à l'existence. Mais
la vérité est une, par conséquent un seul peuple peut posséder le
vrai Dieu. Le seul peuple «déifère», c'est le peuple russe et...
et... se peut-il que vous me croyiez assez bête, Stavroguine, fit-
il soudain d'une voix tonnante, -- pour rabâcher simplement une
rengaine du slavophilisme moscovite?... Que m'importe votre rire
en ce moment? Qu'est-ce que cela me fait d'être absolument
incompris de vous? Oh! que je méprise vos airs dédaigneux et
moqueurs.
Il se leva brusquement, l'écume aux lèvres.
-- Au contraire, Chatoff, au contraire, reprit du ton le plus
sérieux Nicolas Vsévolodovitch qui était resté assis, -- vos
ardentes paroles ont réveillé en moi plusieurs souvenirs très
puissants. Pendant que vous parliez, je reconnaissais la
disposition d'esprit dans laquelle je me trouvais il y a deux ans,
et maintenant je ne vous dirai plus, comme tout à l'heure, que
vous avez exagéré mes idées d'alors. Il me semble même qu'elles
étaient encore plus exclusives, encore plus absolues, et je vous
assure pour la troisième fois que je désirerais vivement confirmer
d'un bout à l'autre tout ce que vous venez de dire, mais...
-- Mais il vous faut un lièvre?
-- Quo-oi?
Chatoff se rassit.
-- Je fais allusion, répondit-il avec un rire amer, -- à la phrase
ignoble que vous avez prononcée, dit-on, à Pétersbourg: «Pour
faire un civet de lièvre, il faut un lièvre; pour croire en Dieu,
il faut un dieu.»
-- À propos, permettez-moi, à mon tour, de vous adresser une
question, d'autant plus qu'à présent, me semble-t-il, j'en ai bien
le droit. Dites-moi: votre lièvre est-il pris ou court-il encore?
-- N'ayez pas l'audace de m'interroger dans de pareils termes,
exprimez-vous autrement! répliqua Chatoff tremblant de colère.
-- Soit, je vais m'exprimer autrement, poursuivit Nicolas
Vsévolodovitch en fixant un oeil sévère sur son interlocuteur; --
je voulais seulement vous demander ceci: vous-même, croyez-vous en
Dieu, oui ou non?
-- Je crois à la Russie, je crois à son orthodoxie... Je crois au
corps du Christ... Je crois qu'un nouvel avènement messianique
aura lieu en Russie... Je crois... balbutia Chatoff qui dans son
exaltation ne pouvait proférer que des paroles entrecoupées.
-- Mais en Dieu? En Dieu?
-- Je... je croirai en Dieu.
Stavroguine resta impassible. Chatoff le regarda avec une
expression de défi, ses yeux lançaient des flammes.
-- Je ne vous ai donc pas dit que je ne crois pas tout à fait!
s'écria-t-il enfin; je ne suis qu'un pauvre et ennuyeux livre,
rien de plus, pour le moment, pour le moment... Mais périsse mon
nom! Ce n'est pas de moi qu'il s'agit, c'est de vous. Moi, je suis
un homme sans talent, pas autre chose; comme tel, je ne puis
donner que mon sang; eh bien, qu'il soit versé! Je parle de vous,
je vous ai attendu ici deux ans... Voilà une demi-heure que je
danse tout nu pour vous. Vous, vous seul pourriez lever ce
drapeau!...
Il n'acheva pas; comme pris de désespoir, il s'accouda contre la
table et laissa tomber sa tête entre ses mains.
-- C'est une chose étrange, observa tout à coup Stavroguine, --
que tout le monde me presse de lever un drapeau quelconque!
D'après les paroles qu'on m'a rapportées de lui, Pierre
Stépanovitch est persuadé que je pourrais «lever le leur». Il
s'est mis dans la tête que je tiendrais avec succès chez eux le
rôle de Stenka Razine, grâce à ce qu'il appelle mes «rares
dispositions pour le crime».
-- Comment? demanda Chatoff, -- «grâce à vos rares dispositions
pour le crime»?
-- Précisément.
-- Hum! Est-il vrai que le marquis de Sade aurait pu être votre
élève? Est-il vrai que vous séduisiez et débauchiez des enfants?
Parlez, ne mentez pas, cria-t-il hors de lui, -- Nicolas
Stavroguine ne peut pas mentir devant Chatoff qui l'a frappé au
visage! Dites tout, et, si c'est vrai, je vous tuerai sur place à
l'instant même!
-- J'ai dit ces paroles, mais je n'ai pas outragé d'enfants,
déclara Nicolas Vsévolodovitch, seulement cette réponse ne vint
qu'après un trop long silence. Il était pâle, et ses yeux jetaient
des flammes.
-- Mais vous l'avez dit! poursuivit d'un ton de maître Chatoff qui
fixait toujours sur lui un regard brûlant. -- Est-il vrai que vous
assuriez ne voir aucune différence de beauté entre la farce la
plus grossièrement sensuelle et l'action la plus héroïque, fût-ce
celle de sacrifier sa vie pour l'humanité? Est-il vrai que vous
trouviez dans les deux extrémités une beauté et une jouissance
égales?
-- Il est impossible de répondre à de pareilles questions... Je
refuse de répondre, murmura Stavroguine; il aurait fort bien pu se
lever et sortir, mais il n'en fit rien.
-- Moi non plus je ne sais pas pourquoi le mal est laid et
pourquoi le bien est beau, continua Chatoff tout tremblant, --
mais je sais pourquoi le sentiment de cette différence se perd
chez les Stavroguine. Savez-vous pourquoi vous avez fait un
mariage si honteux et si lâche? Justement parce que la honte et la
stupidité de cet acte vous paraissent être du génie! Oh! vous ne
flânez pas au bord de l'abîme, vous vous y jetez hardiment la tête
la première!... Il y avait là un audacieux défi au sens commun,
c'est ce qui vous a séduit! Stavroguine épousant une mendiante
boiteuse et idiote! Quand vous avez mordu l'oreille du gouverneur,
avez-vous senti une jouissance? En avez-vous senti? Petit
aristocrate désoeuvré, en avez-vous senti?
-- Vous êtes un psychologue, -- répondit Stavroguine de plus en
plus pâle, -- quoique vous vous soyez mépris en partie sur les
causes de mon mariage... Qui, du reste, peut vous avoir donné tous
ces renseignements? ajouta-t-il avec un sourire forcé, -- serait-
ce Kiriloff? Mais il ne prenait point part...
-- Vous pâlissez?
-- Que voulez-vous donc? répliqua Nicolas Vsévolodovitch élevant
enfin la voix, -- depuis une demi-heure je subis votre knout, et
vous pourriez au moins me congédier poliment... si en effet vous
n'avez aucun motif raisonnable pour en user ainsi avec moi.
-- Aucun motif raisonnable?
-- Sans doute. À tout le moins vous deviez m'expliquer enfin votre
but. J'attendais toujours que vous le fissiez, mais au lieu de
l'explication espérée, je n'ai trouvé chez vous qu'une colère
folle. Ouvrez-moi la porte, je vous prie.
Il se leva pour sortir. Chatoff furieux s'élança sur ses pas.
-- Baisez la terre, arrosez-la de vos larmes, demandez pardon!
cria-t-il en saisissant le visiteur par l'épaule.
-- Pourtant je ne vous ai pas tué... ce matin-là... j'ai retiré
mes mains qui vous avaient déjà empoigné... fit presque
douloureusement Stavroguine en baissant les yeux.
-- Achevez, achevez! vous êtes venu m'informer du danger que je
cours, vous m'avez laissé parler, vous voulez demain rendre public
votre mariage!... Est-ce que je ne lis pas sur votre visage que
vous êtes vaincu par une nouvelle et terrible pensée?...
Stavroguine, pourquoi suis-je condamné à toujours croire en vous?
Est-ce que j'aurais pu parler ainsi à un autre? J'ai de la pudeur
et je n'ai pas craint de me mettre tout nu, parce que je parlais à
Stavroguine. Je n'ai pas eu peur de ridiculiser, en me
l'appropriant, une grande idée, parce que Stavroguine
m'entendait... Est-ce que je ne baiserai pas la trace de vos
pieds, quand vous serez parti? Je ne puis vous arracher de mon
coeur, Nicolas Stavroguine!
-- Je regrette de ne pouvoir vous aimer, Chatoff, dit froidement
Nicolas Vsévolodovitch.
-- Je sais que cela vous est impossible, vous ne mentez pas.
Écoutez, je puis remédier à tout: je vous procurerai le lièvre!
Stavroguine garda le silence.
-- Vous êtes athée, parce que vous êtes un baritch, le dernier
baritch. Vous avez perdu la distinction du bien et du mal, vous
avez cessé de connaître votre peuple... Il viendra une nouvelle
génération, sortie directement des entrailles du peuple, et vous
ne la reconnaîtrez pas, ni vous, ni les Verkhovensky, père et
fils, ni moi, car je suis aussi un baritch, quoique fils de votre
serf, le laquais Pachka... Écoutez, cherchez Dieu par le travail;
tout est là; sinon, vous disparaîtrez comme une vile pourriture;
cherchez Dieu par le travail.
-- Par quel travail?
-- Celui du moujik. Allez, abandonnez vos richesses... Ah! vous
riez, vous trouvez le moyen un peu roide?
Mais Stavroguine ne riait pas.
-- Vous supposez qu'on peut trouver Dieu par le travail et, en
particulier, le travail du moujik? demanda-t-il en réfléchissant,
comme si en effet cette idée lui eût paru valoir la peine d'être
examinée. -- À propos, continua-t-il, -- savez-vous que je ne suis
pas riche du tout, de sorte que je n'aurai rien à abandonner? J'ai
à peine le moyen d'assurer l'existence de Marie Timoféievna...
Voici encore une chose: j'étais venu vous prier de conserver, si
cela vous est possible, votre intérêt à Marie Timoféievna, attendu
que vous seul pouvez avoir une certaine influence sur son pauvre
esprit... Je dis cela à tout hasard.
Chatoff qui, d'une main, tenait une bougie agita l'autre en signe
d'impatience.
-- Bien, bien, vous parlez de Marie Timoféievna, bien, plus
tard... Écoutez, allez voir Tikhon.
-- Qui?
-- Tikhon. C'est un ancien évêque, il a du quitter ses fonctions
pour cause de maladie, et il habite ici en ville, au monastère de
Saint-Euthyme.
-- À quoi cela ressemblera-t-il?
-- Laissez-donc, c'est la chose la plus simple du monde. Allez-y,
qu'est-ce que cela vous fait?
-- C'est la première fois que j'entends parler de lui et... je
n'ai encore jamais fréquenté cette sorte de gens. Je vous
remercie, j'irai.
Chatoff éclaira le visiteur dans l'escalier et ouvrit la porte de
la rue.
-- Je ne viendrai plus chez vous, Chatoff, dit à voix basse
Stavroguine au moment où il mettait le pied dehors.
L'obscurité était toujours aussi épaisse, et la pluie n'avait rien
perdu de sa violence.