Peut-être pensait-il que Nicolas Vsévolodovitch, laissé seul,
allait frapper le mur à coups de poing, et sans doute il aurait
été bien aise de s'en assurer si cela avait été possible; mais son
attente aurait été trompée: Nicolas Vsévolodovitch conserva son
calme. Pendant deux minutes il garda la position qu'il occupait
tout à l'heure debout devant la table et parut très songeur; mais
bientôt un vague et froid sourire se montra sur ses lèvres. Il
reprit lentement son ancienne place sur le coin du divan et ferma
les yeux comme par l'effet de la fatigue. Une partie de la lettre,
incomplètement cachée sous le presse-papier, était toujours en
évidence; il ne fit rien pour la dérober à la vue.
Le sommeil ne tarda pas à s'emparer de lui. Après le départ de
Pierre Stépanovitch qui, contrairement à sa promesse, s'était
retiré sans voir Barbara Pétrovna, celle-ci, fort tourmentée
depuis quelques jours, ne put y tenir et prit sur elle de se
rendre auprès de son fils, bien qu'elle ne fût pas autorisée à
pénétrer en ce moment dans la chambre du jeune homme. «Ne me dira-
t-il pas enfin quelque chose de définitif?» se demandait-elle.
Comme tantôt, elle frappa doucement à la porte et, ne recevant pas
de réponse, se hasarda à ouvrir. À la vue de Nicolas assis et
absolument immobile, elle s'approcha avec précaution du divan. Son
coeur battait très fort. C'était pour Barbara Pétrovna une chose
surprenante que son fils eût pu s'endormir si vite et d'un sommeil
si profond dans une position à demi verticale. Sa respiration
était presque imperceptible; son visage était pâle et sévère, mais
complètement inanimé; ses sourcils étaient quelque peu froncés;
dans cet état il ressemblait tout à fait à une figure de cire. La
générale, retenant son souffle, resta penchée au-dessus de lui
pendant trois minutes; puis, saisie de peur, elle s'éloigna sur la
pointe des pieds; avant de quitter la chambre, elle fit le signe
de la croix sur le dormeur, et se retira sans avoir été remarquée,
emportant de ce spectacle une nouvelle sensation d'angoisse.
Pendant longtemps, pendant plus d'une heure, Nicolas
Vsévolodovitch demeura plongé dans ce lourd sommeil; pas un muscle
de son visage ne remuait, pas le moindre trace d'activité motrice
ne se manifestait dans toute sa personne, ses sourcils étaient
toujours rapprochés, donnant ainsi à sa figure une expression de
dureté. Si Barbara Pétrovna était restée encore trois minutes, il
est probable qu'elle n'aurait pu supporter la terrifiante
impression de cette immobilité léthargique et qu'elle aurait
réveillé son fils. Tout à coup celui-ci ouvrit les yeux, mais
durant dix minutes il ne fit aucun mouvement; il semblait
considérer avec une curiosité obstinée un objet placé dans un coin
de la chambre, quoiqu'il n'y eût là rien de nouveau, rien qui dût
attirer particulièrement son attention.
À la fin retentit le timbre d'une horloge sonnant un coup. Nicolas
Vsévolodovitch tourna la tête avec une certaine inquiétude pour
regarder l'heure au cadran, mais presque aussitôt s'ouvrit la
porte de derrière, qui donnait accès dans le corridor, et le valet
de chambre Alexis Égorovitch se montra. Il tenait d'une main un
paletot chaud, une écharpe et un chapeau, de l'autre une petite
assiette d'argent sur laquelle se trouvait une lettre.
-- Il est neuf heures et demie, dit-il à voix basse, et, après
avoir déposé sur une chaise dans un coin les vêtements qu'il avait
apportés, il présenta l'assiette à son maître. La lettre n'était
pas cachetée et ne contenait que deux lignes écrites au crayon.
Quand Nicolas Vsévolodovitch les eut lues, il prit aussi un crayon
sur la table, écrivit deux mots au bas du billet et replaça celui-
ci sur l'assiette.
-- Tu remettras cela dès que je serai sorti, habille-moi, dit-il
et il se leva.
Remarquant qu'il avait sur lui un léger veston de velours, il
réfléchit un instant et se fit donner une redingote de drap,
vêtement plus convenable pour les visites du soir. Lorsque sa
toilette fut entièrement terminée, il ferma la porte par laquelle
était entrée Barbara Pétrovna, prit la lettre cachetée sous le
presse-papier, et, sans mot dire, passa dans le corridor en
compagnie d'Alexis Égorovitch. Puis tous deux descendirent
l'étroit escalier de derrière et débouchèrent dans le vestibule
conduisant au jardin. Une petite lanterne et un grand parapluie
avaient été déposés d'avance dans un coin de ce vestibule.
-- Avec cette pluie, la boue rend les rues impraticables, observa
le domestique.
C'était une dernière et timide tentative qu'il faisait pour
décider son barine à ne pas sortir. Mais, ouvrant le parapluie,
Nicolas Vsévolodovitch pénétra silencieusement dans le vieux
jardin alors humide et noir comme une cave. Le vent mugissait et
secouait les cimes des arbres à demi dépouillés, les petits
chemins sablés étaient fangeux et glissants. Alexis Égorovitch, en
habit et sans chapeau, précédait son maître à la distance de trois
pas pour l'éclairer avec la lanterne.
-- Ne remarquera-t-on rien? demanda brusquement Nicolas
Vsévolodovitch.
-- Des fenêtres on ne verra rien, d'ailleurs toutes les
précautions ont été prises d'avance, répondit d'un ton bas et
mesuré le domestique.
-- Ma mère est couchée?
-- Elle s'est retirée dans sa chambre à neuf heures précises,
selon son habitude depuis quelques jours, et il lui est impossible
maintenant de rien savoir. À quelle heure faut-il vous attendre?
se permit-il ensuite de demander.
-- Je rentrerai à une heure ou une heure et demie, en tout cas
avant deux heures.
-- Bien.
S'engageant dans des sentiers sinueux, ils firent le tour du
jardin que tous deux connaissaient très bien, et arrivèrent à
l'angle du mur d'enceinte où se trouvait une petite porte donnant
issue dans une étroite ruelle. Cette porte était presque toujours
fermée, mais Alexis Égorovitch en avait maintenant la clef dans
ses mains.
-- Ne va-t-elle pas crier quand on l'ouvrira? observa Nicolas
Vsévolodovitch.
Le valet de chambre répondit que, la veille encore, il y avait mis
de l'huile «de même qu'aujourd'hui». Il était déjà tout trempé.
Après avoir ouvert la porte, il tendit la clef à son maître.
-- Si vous allez loin, je dois vous prévenir que je n'ai aucune
confiance dans la populace d'ici; c'est dans les impasses en
particulier que les mauvaises rencontres sont à craindre, surtout
de l'autre côté de l'eau, ne put s'empêcher de faire remarquer
Alexis Égorovitch.
C'était un vieux serviteur qui avait été jadis le diadka[9] de
Nicolas Vsévolodovitch; homme sérieux et rigide, il aimait à
entendre et à lire la parole de Dieu.
-- Ne t'inquiète pas, Alexis Égorovitch.
-- Dieu vous bénisse, monsieur, si toutefois vous ne projetez que
de bonnes actions.
-- Comment? fit en s'arrêtant Nicolas Vsévolodovitch qui était
déjà sorti du jardin.
Alexis Égorovitch renouvela d'une voix ferme le souhait qu'il
venait de formuler. Jamais auparavant il ne se serait permis de
tenir un tel langage devant son maître.
Nicolas Vsévolodovitch ferma la porte, mit la clef dans sa poche
et s'engagea dans le péréoulok, où, à chaque pas, il enfonçait
dans la boue jusqu'au-dessus de la cheville. À la fin il arriva à
une rue pavée, longue et déserte. Il connaissait la ville comme
ses cinq doigts, mais la rue de l'Épiphanie était encore loin. Il
était plus de dix heures quand il s'arrêta devant la porte fermée
de la vieille et sombre maison Philippoff. Au rez-de-chaussée, où
plus personne n'habitait depuis le départ des Lébiadkine, les
fenêtres étaient condamnées, mais on apercevait de la lumière dans
la mezzanine, chez Chatoff. Comme il n'y avait pas de sonnette,
Nicolas Vsévolodovitch frappa à la porte. Une petite fenêtre
s'ouvrit, et Chatoff se pencha à la croisée pour regarder dans la
rue. L'obscurité était telle que, pendant une minute, il ne put
rien distinguer.
-- C'est vous? demanda-t-il tout à coup.
-- Oui, répondit le visiteur.
Chatoff ferma la fenêtre et alla ouvrir la grand'porte. Nicolas
Vsévolodovitch franchit le seuil, et, sans dire un mot, se dirigea
vers le pavillon occupé par Kiriloff.
V
Là, tout était ouvert. L'obscurité régnait dans le vestibule et
dans les deux premières pièces, mais la dernière, où Kiriloff
buvait son thé, était éclairée, des rires et des cris étranges s'y
faisaient entendre. Nicolas Vsévolodovitch alla du côté où il
apercevait la lumière; toutefois, avant d'entrer, il s'arrêta sur
le seuil. Le thé se trouvait sur la table. La parente du
propriétaire était debout au milieu de la chambre. Tête nue, sans
bas à ses pieds chaussés de savates, la vieille n'avait pour tout
vêtement qu'un jupon et une sorte de mantelet en peau de lièvre.
Elle tenait dans ses bras un enfant de dix-huit mois. Le baby, en
chemise et les pieds nus, venait d'être retiré de son berceau. Il
avait les joues très colorées, et ses petits cheveux blancs
étaient ébouriffés. Sans doute il avait pleuré un peu auparavant,
car on voyait encore des traces de larmes au-dessous de ses yeux,
mais en ce moment il tendait ses petits bras, frappait ses mains
l'une contre l'autre et riait avec des sanglots comme cela arrive
aux enfants de cet âge. Devant lui Kiriloff jetait par terre une
grosse balle élastique qui rebondissait jusqu'au plafond pour
retomber ensuite sur le plancher, le baby criait: «Balle, balle!»
Kiriloff rattrapait la balle et la lui donnait, alors l'enfant la
lançait lui-même avec ses petites mains maladroites, et de nouveau
Kiriloff courait la ramasser. À la fin, la balle alla rouler sous
une armoire. «Balle, balle!» cria le moutard. Kiriloff se baissant
jusqu'à terre étendit le bras sous l'armoire pour tâcher de
trouver la balle. Nicolas Vsévolodovitch entra dans la chambre. À
la vue du visiteur, l'enfant se mit à pousser des cris et se serra
contre la vieille qui se hâta de l'emporter.
Kiriloff se releva, la balle en main.
-- Stavroguine? dit-il sans paraître aucunement surpris de cette
visite inattendue. -- Voulez-vous du thé?
-- Je ne refuse pas, s'il est chaud, répondit Nicolas
Vsévolodovitch; -- Je suis tout trempé.
-- Il est chaud, bouillant même, reprit avec satisfaction
Kiriloff, -- asseyez-vous; vous êtes sale, cela ne fait rien; tout
à l'heure je mouillerai un torchon et je laverai le parquet.
Nicolas Vsévolodovitch s'assit et vida presque d'un seul trait la
tasse de thé que lui avait versée l'ingénieur.
-- Encore? demanda celui-ci.
-- Merci.
Kiriloff, qui jusqu'alors était resté debout, s'assit en face du
visiteur.
-- Qu'est-ce qui vous amène? voulut-il savoir.
-- Je suis venu pour affaire. Tenez, lisez cette lettre que j'ai
reçue de Gaganoff; vous vous rappelez, je vous ai parlé de lui à
Pétersbourg.
Kiriloff prit la lettre, la lut, puis la posa sur la table et
regarda son interlocuteur comme un homme qui attend une
explication.
-- Ainsi que vous le savez, commença Nicolas Vsévolodovitch, --
j'ai rencontré il y a un mois à Pétersbourg ce Gaganoff que je
n'avais jamais vu de ma vie. Trois fois le hasard nous a mis dans
le monde en présence l'un de l'autre. Sans entrer en rapport avec
moi, sans m'adresser la parole, il a trouvé moyen d'être très
insolent. Je vous l'ai dit alors; mais voici ce que vous ignorez:
à la veille de quitter Pétersbourg d'où il est parti avant moi, il
m'a tout à coup écrit une lettre, moins grossière que celle-ci,
mais cependant des plus inconvenantes, et ce qu'il y a d'étrange,
c'est que, dans cette lettre, il ne m'expliquait nullement à quel
propos il m'écrivait ainsi. Je lui ai sur le champ répondu, par
écrit aussi, et avec la plus grande franchise: je lui déclarais
que, sans doute, il m'en voulait de ma manière d'agir à l'égard de
son père ici, au club, il y a quatre ans, et que, de mon côté,
j'étais prêt à lui faire toutes les excuses possibles pour un acte
non prémédité et commis dans un état de maladie. Je le priais de
prendre mes excuses en considération. Il n'a pas répondu et est
parti; mais voici que maintenant je le retrouve ici absolument
enragé. On m'a rapporté certains propos tout à fait injurieux
qu'il a publiquement tenus sur mon compte en les accompagnant
d'accusations étonnantes. Enfin aujourd'hui arrive cette lettre.
Assurément personne n'en a jamais reçu une pareille. Elle contient
des grossièretés ignobles, il se sert d'expressions comme «votre
tête à claques». Je suis venu dans l'espoir que vous ne refuserez
pas d'être mon témoin.
-- Vous avez dit que personne n'avait jamais reçu une pareille
lettre, observa Kiriloff: -- cela est arrivé plus d'une fois.
Quand on est furieux, que n'écrit-on pas? Vous connaissez la
lettre de Pouchkine à Heeckeren. C'est bien. J'irai. Donnez-moi
vos instructions.
Nicolas Vsévolodovitch dit à l'ingénieur qu'il désirait terminer
cette affaire dans les vingt-quatre heures; pour commencer, il
voulait absolument renouveler ses excuses et même s'engager à
écrire une seconde lettre dans ce sens; mais, de son côté,
Gaganoff promettrait de ne plus lui adresser de lettres; quant à
celle qu'il avait écrite, elle serait considérée comme non avenue.
-- C'est beaucoup trop de concessions, et elles ne le satisferont
pas, répondit Kiriloff.
-- Avant tout j'étais venu vous demander si vous consentiriez à
lui porter ces conditions.
-- Je les lui porterai. C'est votre affaire. Mais il ne les
acceptera pas.
-- Je le sais bien.
-- Il veut se battre. Dites-moi comment vous entendez que le duel
ait lieu.
-- Je tiens beaucoup à ce que tout soit fini demain. Allez chez
lui à neuf heures. Vous lui ferez part de mes propositions, il les
repoussera et vous abouchera avec son témoin, -- il sera alors
onze heures, je suppose. Vous confèrerez avec ce témoin, et, à une
heure ou à deux heures, tout le monde pourra se trouver sur le
terrain. Je vous en prie, tâchez d'arranger les choses de la
sorte. L'arme sera, naturellement, le pistolet. Les deux barrières
seront séparées par un espace de dix pas, vous placerez chacun de
nous à dix pas de sa barrière, et, au signal donné, nous
marcherons l'un contre l'autre. Chacun devra nécessairement
s'avancer jusqu'à sa barrière, mais il pourra tirer avant d'y être
arrivé. Voilà tout, je pense.
-- Dix pas entre les deux barrières, c'est une bien petite
distance, objecta Kiriloff.
-- Allons, mettons-en douze, mais pas plus, vous comprenez qu'il
veut un duel sérieux. Vous savez charger un pistolet?
-- Oui. J'ai des pistolets; je donnerai ma parole que vous ne vous
en êtes pas servi. Son témoin en fera autant pour ceux qu'il aura
apportés, et le sort décidera avec quelle paire de pistolets on se
battra.
-- Très bien.
-- Voulez-vous voir mes pistolets?
-- Soit.
La malle de Kiriloff était dans un coin, il ne l'avait pas encore
défaite, mais il en retirait ses affaires au fur et à mesure qu'il
en avait besoin.
L'ingénieur y prit une boîte en bois de palmier, capitonnée de
velours à l'intérieur, et contenant une paire de pistolets
superbes.
-- Tout est là: poudre, balles, cartouches. J'ai aussi un
revolver; attendez.
Il fouilla de nouveau dans sa malle et en sortit une autre boîte
qui renfermait un revolver américain à six coups.
-- Vous n'avez pas mal d'armes, et elles sont d'une grande valeur.
-- D'une grande valeur.
Pauvre, presque indigent, Kiriloff, qui, du reste, ne s'apercevait
jamais de sa misère, était évidemment bien aise d'exhiber aux yeux
du visiteur ces armes de luxe dont l'achat avait sans doute
entraîné pour lui bien des sacrifices.
-- Vous êtes toujours dans les mêmes idées? demanda Stavroguine
après une minute de silence.
Nonobstant le vague de cette question, au ton dont elle était
faite l'ingénieur devina immédiatement à quoi elle se rapportait.
-- Oui, répondit-il laconiquement tandis qu'il serrait les armes
étalées sur la table.
-- Quand donc? reprit en termes plus vagues encore Nicolas
Vsévolodovitch après un nouveau silence.
Pendant ce temps, Kiriloff avait remis les deux boîtes dans la
malle et s'était rassis à son ancienne place.
-- Cela ne dépend pas de moi, comme vous savez; quand on me le
dira, marmotta-t-il entre ses dents; cette question semblait le
contrarier un peu, mais en même temps il paraissait disposé à
répondre à toutes les autres. Ses yeux noirs et ternes restaient
figés sur le visage de Stavroguine, leur regard tranquille était
bon et affable.
Nicolas Vsévolodovitch se tut pendant trois minutes.
-- Sans doute je comprends qu'on se brûle la cervelle, commença-t-
il ensuite en fronçant légèrement les sourcils, -- parfois moi-
même j'ai songé à cela, et il m'est venu une idée nouvelle: si
l'on commet un crime, ou pire encore, un acte honteux, déshonorant
et... ridicule, un acte destiné à vous couvrir de mépris pendant
mille ans, on peut se dire: «Un coup de pistolet dans la tempe, et
plus rien de tout cela n'existera.» Qu'importent alors les
jugements des hommes et leur mépris durant mille ans, n'est-il pas
vrai?
-- Vous appelez cela une idée nouvelle? demanda Kiriloff
songeur...
-- Je... je ne l'appelle pas ainsi... mais une fois, en y pensant,
je l'ai sentie toute nouvelle.
-- Vous l'avez «sentie»? reprit l'ingénieur, -- c'est bien dire.
Il y a beaucoup d'idées qu'on a toujours eues, et qui, à un moment
donné, paraissent tout d'un coup nouvelles. C'est vrai. À présent
je vois bien des choses comme pour la première fois.
Sans l'écouter, Stavroguine poursuivit le développement de sa
pensée:
-- Mettons que vous ayez vécu dans la lune, c'est là, je suppose,
que vous avez commis toutes ces vilenies ridicules... Ici vous
savez, à n'en pas douter, que là on se moquera de vous pendant
mille ans, que pendant toute l'éternité toute la lune crachera sur
votre mémoire. Mais maintenant vous êtes ici, et c'est de la terre
que vous regardez la lune: peu vous importent, n'est-ce pas, les
sottises que vous avez faites dans cet astre, et il vous est
parfaitement égal d'être pendant un millier d'années en butte au
mépris de ses habitants?
-- Je ne sais pas, répondit Kiriloff, -- je n'ai pas été dans la
lune, ajouta-t-il sans ironie, simplement pour constater un fait.
-- À qui est cet enfant que j'ai vu ici tout à l'heure?
-- La belle-mère de la vieille est arrivée; c'est-à-dire, non, sa
belle-fille... cela ne fait rien. Il y a trois jours. Elle est
malade, avec un enfant; la nuit il crie beaucoup, il a mal au
ventre. La mère dort, et la vieille apporte l'enfant ici; je
l'amuse avec une balle. Cette balle vient de Hambourg. Je l'y ai
achetée, pour la lancer et la rattraper; cela fortifie le dos.
C'est une petite fille.
-- Vous aimez les enfants?
-- Je les aime, dit Kiriloff d'un ton assez indifférent, du reste.
--Alors vous aimez aussi la vie?
--Oui, j'aime aussi la vie, cela vous étonne?
-- Mais vous êtes décidé à vous brûler la cervelle?
-- Eh bien? Pourquoi mêler deux choses qui sont distinctes l'une
de l'autre? La vie existe et la mort n'existe pas.
-- Vous croyez maintenant à la vie éternelle dans l'autre monde?
-- Non, mais à la vie éternelle dans celui-ci. Il y a des moments,
vous arrivez à des moments où le temps s'arrête tout d'un coup
pour faire place à l'éternité.
-- Vous espérez arriver à un tel moment?
-- Oui.
-- Je doute que dans notre temps ce soit possible.
Ces mots furent dits par Nicolas Vsévolodovitch sans aucune
intention ironique; il les prononça lentement et d'un air pensif.
-- Dans l'Apocalypse, l'ange jure qu'il n'y aura plus de temps,
observa-t-il ensuite.
-- Je le sais. C'est très vrai. Quand tout homme aura atteint le
bonheur, il n'y aura plus de temps parce qu'il ne sera plus
nécessaire. C'est une pensée très juste.
-- Où donc le mettra-t-on?
-- On ne le mettra nulle part. Le temps n'est pas un objet, mais
une idée. Cette idée s'effacera de l'esprit.
-- Ce sont de vieilles rengaines philosophiques, toujours les
mêmes depuis le commencement des siècles, grommela Stavroguine
avec une pitié méprisante.
-- Oui, les mêmes depuis le commencement des siècles, et il n'y en
aura jamais d'autres! reprit l'ingénieur dont les yeux
s'illuminèrent comme si l'affirmation de cette idée eût été pour
lui une sorte de victoire.
-- Vous paraissez fort heureux, Kiriloff?
-- Je suis fort heureux, en effet, reconnut celui-ci du même ton
dont il eût fait la réponse la plus ordinaire.
-- Mais, il n'y a pas encore si longtemps, vous étiez de mauvaise
humeur, vous vous êtes fâché contre Lipoutine?
-- Hum, à présent, je ne gronde plus. Alors je ne savais pas
encore que j'étais heureux. Avez-vous quelquefois vu une feuille,
une feuille d'arbre?
-- Oui.
-- Dernièrement j'en ai vu une: elle était jaune, mais conservait
encore en quelques endroits sa couleur verte, les bords étaient
pourris. Le vent l'emportait. Quand j'avais dix ans, il m'arrivait
en hiver de fermer les yeux exprès et de me représenter une
feuille verte aux veines nettement dessinées, un soleil brillant.
J'ouvrais les yeux et je croyais rêver, tant c'était beau, je les
refermais encore.
-- Qu'est-ce que cela signifie? C'est une figure?
-- N-non... pourquoi? Je ne fais point d'allégorie. Je parle
seulement de la feuille. La feuille est belle. Tout est bien.
-- Tout?
-- Oui. L'homme est malheureux parce qu'il ne connaît pas son
bonheur, uniquement pour cela. C'est tout, tout! Celui qui saura
qu'il est heureux le deviendra tout de suite, à l'instant même.
Cette belle-mère mourra et la petite fille restera. Tout est bien.
J'ai découvert cela brusquement.
-- Et si l'on meurt de faim, et si l'on viole une petite fille, --
c'est bien aussi?
-- Oui. Tout est bien pour quiconque sait que tout est tel. Si les
hommes savaient qu'ils sont heureux, ils le seraient, mais, tant
qu'ils ne le sauront pas, ils seront malheureux. Voilà toute
l'idée, il n'y en a pas d'autre!
-- Quand donc avez-vous eu connaissance de votre bonheur?
-- Mardi dernier, ou plutôt mercredi, dans la nuit du mardi au
mercredi.
-- À quelle occasion?
-- Je ne me le rappelle pas; c'est arrivé par hasard. Je me
promenais dans ma chambre... cela ne fait rien. J'ai arrêté la
pendule, il était deux heures trente-sept.
-- Une façon emblématique d'exprimer que le temps doit s'arrêter?
Kiriloff ne releva pas cette observation.
-- Ils ne sont pas bons, reprit-il tout à coup, -- parce qu'ils ne
savent pas qu'ils le sont. Quand ils l'auront appris, ils ne
violeront plus de petites filles. Il faut qu'ils sachent qu'ils
sont bons, et instantanément ils le deviendront tous jusqu'aux
dernier.
-- Ainsi vous qui savez cela, vous êtes bon?
-- Oui.
-- Là-dessus, du reste, je suis de votre avis, murmura en fronçant
les sourcils Stavroguine.
-- Celui qui apprendra aux hommes qu'ils sont bons, celui-là
finira le monde.
-- Celui qui le leur a appris, ils l'ont crucifié.
-- Il viendra, et son nom sera: l'homme-dieu.
-- Le dieu-homme?
-- L'homme-dieu, il y a une différence.
-- C'est vous qui avez allumé la lampe devant l'icône?
-- Oui.
-- Vous êtes devenu croyant?
-- La vieille aime à allumer cette lampe... mais aujourd'hui elle
n'a pas eu le temps, murmura Kiriloff.
-- Mais vous-même, vous ne priez pas encore?
-- Je prie tout. Vous voyez cette araignée qui se promène sur le
mur, je la regarde et lui suis reconnaissant de se promener ainsi.
Ses yeux brillèrent de nouveau; ils étaient obstinément fixés sur
le visage de Stavroguine. Ce dernier semblait considérer son
interlocuteur avec une sorte de dégoût, mais son regard n'avait
aucune expression moqueuse.
Il se leva et prit son chapeau.
-- Je parie, dit-il, que quand je reviendrai, vous croirez en
Dieu.
-- Pourquoi? demanda l'ingénieur en se levant à demi.
-- Si vous saviez que vous croyez en Dieu, vous y croiriez, mais
comme vous ne savez pas encore que vous croyez en Dieu, vous n'y
croyez pas, répondit en souriant Nicolas Vsévolodovitch.
-- Ce n'est pas cela, reprit Kiriloff pensif, -- vous avez parodié
mon idée. C'est une plaisanterie d'homme du monde. Rappelez-vous
que vous avez marqué dans ma vie, Stavroguine.
-- Adieu, Kiriloff.
-- Venez la nuit; quand?
-- Mais n'avez-vous pas oublié notre affaire de demain?
-- Ah! je l'avais oubliée, soyez tranquille, je serai levé à
temps; à neuf heures je serai là. Je sais m'éveiller quand je
veux. En me couchant, je dis: à sept heures, et je m'éveille à
sept heures, à dix heures -- et je m'éveille à dix heures.
-- Vous possédez des qualités remarquables, dit Nicolas
Vsévolodovitch en examinant le visage pâle de Kiriloff.
-- Je vais aller vous ouvrir la porte.
-- Ne vous dérangez pas, Chatoff me l'ouvrira.
-- Ah! Chatoff. Bien, adieu!