VI

Du reste, on proférait des cris plutôt que des paroles suivies, et

les propos échangés étaient si incohérents qu'il m'est impossible

d'en donner un compte rendu. Stépan Trophimovitch lâcha une

exclamation en français et frappa ses mains l'une contre l'autre,

mais Barbara Pétrovna ne fit pas la moindre attention à lui.

Maurice Nikolaïévitch lui-même murmura précipitamment quelques

mots. Le plus échauffé de tous était Pierre Stépanovitch; à grand

renfort de gestes, il s'efforçait de persuader quelque chose à

Barbara Pétrovna, mais je fus longtemps sans pouvoir comprendre ce

qu'il lui disait. Il s'adressait aussi à Prascovie Ivanovna et à

Élisabeth Nikolaïevna, une fois même il cria je ne sais quoi à son

père. Bref, il s'agitait extrêmement. Barbara Pétrovna, toute

rouge, quitta brusquement sa place: «As-tu entendu, as-tu entendu

ce qu'il lui a dit ici tout à l'heure?» cria-t-elle à Prascovie

Ivanovna. Celle-ci, pour toute réponse, remua le bras en

grommelant quelques paroles inintelligibles. La pauvre femme avait

bien du souci: à chaque instant elle tournait la tête vers Lisa

qu'elle regardait d'un air inquiet, mais elle n'osait pas se

lever, avant que sa fille eût donné le signal du départ. Pendant

ce temps, le capitaine, je m'en aperçus, essaya d'esquiver. Depuis

l'apparition de Nicolas Vsévolodovitch, il était en proie à une

frayeur incontestable, mais Pierre Stépanovitch le saisit par le

bras et lui coupa la retraite.

-- C'est nécessaire, il le faut, -- ne cessait de dire le jeune

homme debout devant le fauteuil sur lequel Barbara Pétrovna

s'était rassise; elle l'écoutait avidement; il avait réussi à

captiver toute l'attention de son interlocutrice.

-- C'est nécessaire. Vous voyez vous-même, Barbara Pétrovna, qu'il

y a ici un malentendu et que l'affaire paraît fort étrange,

pourtant elle est claire comme une chandelle et simple comme le

doigt. Je comprends très bien que personne ne m'a chargé de

parler, et que j'ai l'air passablement ridicule quand je me mets

ainsi en avant. Mais d'abord Nicolas Vsévolodovitch lui-même

n'attache aucune importance à la chose, et enfin il y a des cas où

l'intéressé se résout malaisément à donner une explication

personnelle, il est plus facile à un tiers de raconter certaines

particularités délicates. Croyez-le bien, Barbara Pétrovna,

Nicolas Vsévolodovitch n'a aucun tort, quoiqu'il n'ait pas répondu

à la question que vous lui avez adressée tout à l'heure. J'étais à

Pétersbourg quand l'affaire s'est passée, il n'y a pas là de quoi

fouetter un chat. Bien plus, toute cette aventure ne peut que

faire honneur à Nicolas Vsévolodovitch, s'il faut absolument

employer un terme aussi vague que le mot «honneur»...

-- Vous voulez dire que vous avez été témoin du fait qui a donné

naissance à ce... malentendu? demanda Barbara Pétrovna.

-- J'en ai été témoin et j'y ai pris part, se hâta de répondre

Pierre Stépanovitch.

-- Si vous me donnez votre parole que cela ne blessera pas Nicolas

Vsévolodovitch dans la délicatesse de ses sentiments pour moi à

qui il ne cache rien... et si, en outre, vous êtes convaincu que

par là vous lui ferez même plaisir...

-- Certainement, et c'est pour cela que je tiens à parler. Je suis

sûr que lui-même m'en prierait.

Ce monsieur tombé du ciel qui, de but en blanc, manifestait un si

vif désir de raconter les affaires d'autrui, pouvait paraître

assez étrange; en tout cas, sa manière d'agir choquait les usages

reçus. Mais il avait touché un endroit fort sensible, et Barbara

Pétrovna était comme prise à l'hameçon. Je ne connaissais pas

encore bien le caractère de cet homme, à plus forte raison

ignorais-je ses desseins.

-- On vous écoute, dit d'un ton plein de réserve Barbara Pétrovna

qui s'en voulait un peu de sa condescendance.

-- L'histoire n'est pas longue; si vous voulez, ce n'est même pas,

à proprement parler, une anecdote, commença Pierre Stépanovitch. -

- Du reste, un romancier désoeuvré pourrait en tirer un roman.

C'est une petite affaire assez intéressante, Prascovie Ivanovna,

et je suis sûr qu'Élisabeth Nikolaïevna en écoutera le récit avec

curiosité, parce qu'il s'y trouve plus d'un détail, je ne dis pas

bizarre, mais très bizarre. Il y a cinq ans, à Pétersbourg,

Nicolas Vsévolodovitch a connu ce monsieur, -- tenez, ce même

M. Lébiadkine qui est là bouche béante et qui tout à l'heure

paraissait désireux de nous fausser compagnie. Excusez-moi,

Barbara Pétrovna. Du reste, je ne vous conseille pas de lever le

pied, monsieur l'ex-employé aux subsistances (vous voyez que je me

rappelle qui vous êtes). Nicolas Vsévolodovitch et moi savons trop

bien les agissements auxquels vous vous êtes livré ici, n'oubliez

pas que vous devrez en rendre compte. Encore une fois, je vous

demande pardon Barbara Pétrovna. Nicolas Vsévolodovitch appelait

alors ce monsieur son Falstaff: ce nom doit servir à désigner un

personnage burlesque dont tout le monde se moque et qui se laisse

tourner en ridicule, pourvu qu'on lui donne de l'argent. Nicolas

Vsévolodovitch menait dans ce temps-là à Pétersbourg une vie

«ironique», si l'on peut ainsi parler, -- je ne trouve pas d'autre

terme pour la définir; il ne faisait rien et se moquait de tout.

Ce que je dis ne s'applique pas qu'au passé, Barbara Pétrovna. Ce

Lébiadkine avait une soeur, -- c'est cette même personne qui tout

à l'heure était assise là. Le frère et la soeur, n'ayant ni feu ni

lieu, logeaient un peu partout. Le premier, toujours vêtu de son

ancien uniforme, errait sous les arcades de Gostinoï Dvor,

demandait l'aumône aux passants qui avaient l'air plus ou moins

cossu, et buvait l'argent recueilli de la sorte. La seconde se

nourrissait comme l'oiseau du ciel; elle rendait quelques services

dans les garnis où l'on consentait à la recevoir. Je ne raconterai

pas en détail l'existence que, par originalité, Nicolas

Vsévolodovitch menait alors dans les bas-fonds pétersbourgeois. Je

parle seulement d'alors, Barbara Pétrovna; quant au mot

«originalité», c'est une expression que je lui emprunte à lui-

même. Il n'a pas grand'chose de caché pour moi. Mademoiselle

Lébiadkine qui, pendant un temps, eut trop souvent l'occasion de

rencontrer Nicolas Vsévolodovitch, fut frappée de son extérieur.

C'était, pour cette pauvre fille, comme un diamant tombé dans le

fond vaseux de son existence. L'analyse des sentiments n'est pas

mon fait; aussi laisserai-je cela de côté; quoi qu'il en soit, de

vilaines petites gens en firent aussitôt des gorges chaudes, ce

qui affligea vivement mademoiselle Lébiadkine. En général, on

avait l'habitude de se moquer d'elle, mais auparavant elle ne le

remarquait pas. À cette époque, elle avait déjà le cerveau

détraqué, bien que ce ne fût pas encore comme maintenant. Il y a

lieu de supposer que, dans son enfance, elle a reçu quelque

éducation grâce à une bienfaitrice. Nicolas Vsévolodovitch ne

faisait jamais la moindre attention à elle; la plupart du temps,

il jouait aux cartes avec des employés, à quatre kopeks la partie.

Mais un jour qu'on l'avait chagrinée, il saisit au collet un de

ces individus, et, sans lui demander d'explication, le jeta par la

fenêtre d'un deuxième étage. Il ne faut nullement voir là

l'indignation d'une âme chevaleresque prenant parti pour

l'innocence opprimée: l'exécution de l'insolent s'accomplit au

milieu d'un rire général, et celui qui rit le plus fut Nicolas

Vsévolodovitch lui-même; l'affaire n'ayant eu aucune suite

fâcheuse, on se réconcilia et l'on se mit à boire du punch. Mais

l'innocence opprimée n'oublia pas la chose. Naturellement, il en

résulta chez elle un ébranlement définitif des facultés mentales.

Je le répète, je ne suis pas fort sur l'analyse des sentiments;

tout ce que je puis dire, c'est que le rêve tient ici la plus

grande place. Et, comme s'il l'eût fait exprès, Nicolas

Vsévolodovitch contribua encore par sa manière d'être à exciter

cette imagination malade: au lieu de rire, il commença dès lors à

témoigner une considération toute particulière à mademoiselle

Lébiadkine. Kiriloff était alors à Pétersbourg (c'est un

excentrique numéro un, Barbara Pétrovna; vous le verrez peut-être

quelque jour, il est maintenant ici); eh bien, ce Kiriloff, qui,

d'ordinaire, n'ouvre pas la bouche, se fâcha soudain, et, je m'en

souviens, fit observer à Nicolas Vsévolodovitch qu'en traitant

cette dame comme une marquise, il portait le dernier coup à sa

raison. J'ajoute que Nicolas Vsévolodovitch avait une certaine

estime pour ce Kiriloff. Imaginez-vous ce qu'il lui a répondu:

«Vous supposez, monsieur Kiriloff, que je me moque d'elle;

détrompez-vous, je la respecte en effet, parce qu'elle vaut mieux

que nous tous.» Et si vous saviez de quel ton sérieux cette

réponse a été faite! Pourtant, durant ces deux ou trois mois, il

n'adressa jamais la parole à mademoiselle Lébiadkine que pour lui

dire _bonjour_ et _adieu_. Moi qui étais là, je me rappelle très

bien qu'elle en vint à le considérer comme un amoureux qui n'osait

pas l'»enlever», uniquement parce qu'il avait beaucoup d'ennemis

et qu'il rencontrait des obstacles dans sa famille. Ce que l'on

riait! Enfin, lorsque Nicolas Vsévolodovitch dut se rendre ici, il

voulut, avant son départ, assurer le sort de cette malheureuse et

lui fit une pension annuelle assez importante: trois cents

roubles, si pas plus. Bref, mettons que tout cela n'ait été de sa

part qu'un caprice, un amusement d'homme blasé, ou même, comme le

disait Kiriloff, une étude d'un genre bizarre entreprise par un

désoeuvré pour savoir jusqu'où l'on peut mener une femme folle et

impotente. Soit, tout cela est possible, mais, au bout du compte,

en quoi un homme est-il responsable des fantaisies d'une toquée,

surtout, notez-le bien, quand il a tout au plus échangé deux

phrases avec elle? Il est des choses, Barbara Pétrovna, dont on ne

peut parler sensément, et c'est même une sottise de les mettre sur

le tapis. Enfin l'on peut voir là de l'originalité, si l'on veut,

mais on n'y peut voir que cela, et pourtant on a bâti là-dessus

une histoire... Je ne suis pas sans connaître un peu, Barbara

Pétrovna, ce qui se passe ici.

Le narrateur s'interrompit brusquement et se tourna vers

Lébiadkine, mais, au moment où il allait interpeller le capitaine,

Barbara Pétrovna l'arrêta; ce qu'elle venait d'entendre l'avait

fort exaltée.

-- Vous avez fini? demanda-t-elle.

-- Pas encore; pour compléter mon récit, il me faudrait, si vous

le permettiez, adresser quelques questions à ce monsieur... Vous

verrez tout de suite de quoi il s'agit, Barbara Pétrovna.

-- Assez, plus tard, reposez-vous une minute, je vous prie. Oh!

que j'ai bien fait de vous laisser parler!

-- Eh bien! Barbara Pétrovna, reprit Pierre Stépanovitch, -- est-

ce que Nicolas Vsévolodovitch pourrait lui-même vous expliquer

tout cela tantôt, en réponse à votre question, -- peut-être trop

catégorique?

-- Oh! oui, elle l'était trop!

-- Et n'avais-je pas raison de vous dire que, dans certains cas,

un tiers peut fournir des explications beaucoup plus facilement

que l'intéressé lui-même?

-- Oui, oui... Mais vous vous êtes trompé sur un point, et je vois

avec peine que vous persistez dans votre erreur.

-- Vraiment! En quoi me suis-je trompé?

-- Voyez-vous... Mais si vous vous asseyiez, Pierre

Stépanovitch...

--Oh! comme il vous plaira, le fait est que je suis fatigué, je

vous remercie.

Il prit aussitôt un fauteuil et le plaça de façon à se trouver

entre Barbara Pétrovna d'un côté et Prascovie Ivanovna de l'autre.

Dans cette position il faisait face à M. Lébiadkine, qu'il ne

quittait pas des yeux une minute.

-- Vous vous trompez en appelant cela «originalité»...

-- Oh! si ce n'est que cela...

-- Non, non, non, attendez, interrompit Barbara Pétrovna dont

l'enthousiasme éprouvait évidemment le besoin de s'épancher dans

un long discours. À peine Pierre Stépanovitch s'en fut-il aperçu

qu'il devint tout attention.

-- Non, il y avait là quelque chose de plus que de l'originalité,

j'oserai dire quelque chose de sacré! Mon fils est un homme fier,

dont l'orgueil a été prématurément blessé, et qui en est venu à

mener cette vie si justement qualifiée par vous d'ironique; -- en

un mot, c'est un prince Harry, comme l'appelait alors Stépan

Trophimovitch; cette comparaison serait tout à fait exacte, s'il

ne ressemblait plus encore à Hamlet, du moins à mon avis.

-- Et vous avez raison, observa avec sentiment Stépan

Trophimovitch.

-- Je vous remercie, Stépan Trophimovitch, je vous remercie

surtout d'avoir toujours eu foi en Nicolas, d'avoir toujours cru à

l'élévation de son âme et à la grandeur de sa mission. Cette foi,

vous l'avez même soutenue en moi aux heures de doute et de

découragement.

-- Chère, chère... commença Stépan Trophimovitch.

Il fit un pas en avant, puis s'arrêta, jugeant qu'il serait

dangereux d'interrompre.

-- Et si Nicolas, poursuivit Barbara Pétrovna d'un ton un peu

déclamatoire, -- si Nicolas avait toujours eu auprès de lui un

Horatio tranquille, grand dans son humilité, -- autre belle

expression de vous, Stépan Trophimovitch, -- peut-être depuis

longtemps aurait-il échappé à ce triste «démon de l'ironie» qui a

désolé toute son existence. (Le «démon de l'ironie» est encore un

beau mot que je vous restitue, Stépan Trophimovitch.) Mais Nicolas

n'a jamais eu ni Horatio, ni Ophélie. Il n'a eu que sa mère, et

que peut faire une mère seule et dans des conditions pareilles?

Vous savez, Pierre Stépanovitch, je comprends à merveille qu'un

être comme Nicolas ait pu fréquenter les bas-fonds fangeux dont

vous avez parlé. Je me représente si bien maintenant cette vie

«ironique» (comme vous l'avez appelée avec tant de justesse),

cette soif inextinguible de contraste, ce sombre fond de tableau,

sur lequel il se détache comme un diamant, pour me servir encore

de votre comparaison, Pierre Stépanovitch! Et voilà qu'il

rencontre là une créature maltraitée par tout le monde, une

infirme à demi-folle qui, en même temps, possède peut-être les

sentiments les plus nobles!...

-- Hum! oui, c'est possible.

-- Et après cela vous vous étonnez qu'il ne se moque pas d'elle

comme les autres! Oh! les gens! Vous ne comprenez pas qu'il la

défende contre ses insulteurs, qu'il l'entoure de respect «comme

une marquise» (ce Kiriloff doit avoir une profonde connaissance

des hommes, bien qu'il n'ait pas compris Nicolas)! Si vous voulez,

c'est justement ce contraste qui a fait le mal; si la malheureuse

s'était trouvée dans d'autres conditions, peut-être n'en serait-

elle pas venue à imaginer un tel rêve. Une femme, une femme seule

peut comprendre cela, Pierre Stépanovitch, et quel dommage que

vous... c'est-à-dire, non pas que vous ne soyez pas une femme,

mais du moins pour cette fois, pour comprendre!

-- Je vous comprends, Barbara Pétrovna, soyez tranquille.

-- Dites-moi, Nicolas devait-il, vraiment pour étouffer le rêve

dans l'organisme de l'infortunée (pourquoi Barbara Pétrovna se

servait-elle ici du mot organisme? je me le demande), devait-il

lui-même se moquer d'elle et la traiter comme le faisaient les

employés? Se peut-il que vous méconnaissiez la pitié supérieure

qui a inspiré la réponse de Nicolas à Kiriloff: «Je ne me moque

pas d'elle.» Grande, sainte réponse!

-- _Sublime!_ murmura en français Stépan Trophimovitch.

-- Et remarquez qu'il est loin d'être aussi riche que vous le

pensez; je suis riche, moi, mais lui pas, et alors il ne recevait

presque rien de moi.

-- Je comprends, je comprends tout cela, Barbara Pétrovna,

répondit avec un peu d'impatience Pierre Stépanovitch.

-- Oh! c'est mon caractère! Je me reconnais dans Nicolas. Je me

retrouve dans cette jeunesse susceptible de fougues violentes,

d'élans orageux... Et si un jour nous nous lions davantage

ensemble, Pierre Stépanovitch, ce que pour mon compte je désire

très sincèrement, surtout après les obligations que je vous ai,

vous comprendrez peut-être alors...

-- Oh! croyez bien que je le désire aussi de mon côté, s'empressa

de dire Pierre Stépanovitch.

-- Vous comprendrez alors cette cécité d'un coeur ardent et noble,

qui lui fait brusquement choisir un homme indigne de lui sous tous

les rapports, un homme dont il est profondément méconnu, et qui en

toute occasion l'abreuvera de chagrin; malgré tout, on incarne

dans un tel homme son idéal, son rêve, toutes ses espérances; on

s'incline devant lui, on l'aime toute sa vie, sans savoir pourquoi

-- peut-être justement parce qu'il est indigne de cet amour... Oh!

que j'ai souffert toute ma vie, Pierre Stépanovitch!

Stépan Trophimovitch, dont le visage avait pris une expression

pénible, cherchait mon regard, mais je détournai à temps les yeux.

-- ... Et dernièrement encore, dernièrement, -- oh! que j'ai des

torts envers Nicolas!... Vous ne le croirez pas, ils m'ont

persécutée de toutes parts, tous, tous, les ennemis, les petites

gens et les amis; ces derniers peut-être plus que les ennemis.

Quand j'ai reçu la première lettre anonyme, Pierre Stépanovitch,

vous ne pourrez pas le croire, je n'ai pas eu la force de répondre

par le mépris à cette infamie... Jamais, jamais je ne me

pardonnerai ma lâcheté!

-- J'ai déjà quelque peu entendu parler de ces lettres anonymes,

fit avec une animation soudaine Pierre Stépanovitch, -- et je

saurai vous en découvrir les auteurs, soyez tranquille.

-- Mais vous ne pouvez vous imaginer quelles intrigues ont été

ourdies ici! -- on a même tourmenté notre pauvre Prascovie

Ivanovna, -- et elle, pour quel motif, je vous le demande? J'ai

peut-être été bien coupable envers toi aujourd'hui, ma chère

Prascovie Ivanovna, ajouta-t-elle dans un magnanime transport dont

l'attendrissement n'excluait pas une certaine pointe d'ironie

triomphante.

-- Laissez donc, matouchka, murmura d'un ton de mauvaise humeur la

générale Drozdoff, -- à mon sens, il faudrait en finir avec tout

cela; on a trop parlé... Et de nouveau elle regarda timidement

Lisa, mais celle-ci avait les yeux fixés sur Pierre Stépanovitch.

-- Et cette pauvre, cette malheureuse créature, cette folle qui a

tout perdu et n'a conservé qu'un coeur, j'ai maintenant

l'intention de l'adopter, s'écria tout à coup Barbara Pétrovna, --

c'est un devoir que je suis décidée à remplir saintement. À partir

d'aujourd'hui, je la prends sous ma protection.

-- Et ce sera même très bien en un certain sens, approuva

chaleureusement Pierre Stépanovitch. -- Excusez-moi, je n'ai pas

fini tantôt. J'en étais au chapitre de la protection. Figurez-vous

qu'après le départ de Nicolas Vsévolodovitch (je reprends mon

récit juste à l'endroit où je l'ai interrompu, Barbara Pétrovna),

ce monsieur, ce même M. Lébiadkine ici présent, se crut aussitôt

en droit de s'approprier la pension allouée à sa soeur et se

l'appropria toute entière. Je ne sais pas exactement de quelle

façon les choses avaient été réglées alors par Nicolas

Vsévolodovitch, mais un an après, étant à l'étranger, il apprit ce

qui se passait et dut prendre d'autres dispositions. Ici encore je

ne connais pas les détails, il vous les dira lui-même, je sais

seulement qu'on plaça l'intéressante personne dans un monastère

éloigné; elle vivait là dans les meilleures conditions de

confortable, mais sous une surveillance amicale, vous comprenez?

Devinez ce que fit alors M. Lébiadkine! Il mit tout en oeuvre pour

découvrir le lieu où était cachée sa poule aux oeufs d'or,

autrement dit, sa soeur. C'est depuis peu seulement qu'il a

atteint son but. S'autorisant de sa qualité de frère, il a fait

sortir la pauvre femme du couvent et l'a amenée ici. Maintenant

qu'ils habitent ensemble, il la laisse sans nourriture, la bat, la

tyrannise. Il reçoit enfin de Nicolas Vsévolodovitch, par une voie

quelconque, une somme importante, et aussitôt il s'adonne à la

boisson; au lieu de remercier, il en vient à provoquer insolemment

Nicolas Vsévolodovitch, à lui adresser des sommations stupides, à

le menacer d'un procès si, désormais, le payement de la pension

n'est pas effectué entre ses mains. Ainsi il considère comme un

tribut le don volontaire de Nicolas Vsévolodovitch, -- pouvez-vous

imaginer cela? Monsieur Lébiadkine, est-ce vrai, tout ce que je

viens de dire ici?

Le capitaine, qui jusqu'alors était resté silencieux et tenait ses

yeux fixés à terre, fit soudain deux pas en avant; il était tout

rouge.

-- Pierre Stépanovitch, vous m'avez traité durement, articula-t-il

avec effort.

-- Durement? Comment cela et pourquoi? Mais permettez, nous

parlerons plus tard de la dureté ou de la douceur, maintenant je

vous prie seulement de répondre à cette question: _Tout _ce qu

j'ai dit est-il vrai, oui ou non? Si vous y trouvez quelque chose

de faux, vous pouvez immédiatement le déclarer.

-- Je... vous savez vous-même, Pierre Stépanovitch... balbutia le

capitaine, et il ne put en dire davantage.

Je dois noter que Pierre Stépanovitch était assis dans un

fauteuil, les jambes croisées l'une sur l'autre, tandis que le

capitaine se tenait debout devant lui dans l'attitude la plus

respectueuse.

Les hésitations de M. Lébiadkine parurent déplaire vivement à son

interlocuteur: dans l'irritation qu'éprouvait Pierre Stépanovitch,

les muscles de son visage se contractèrent.

-- Au fait, voulez-vous déclarer quelque chose? reprit-il en

observant le capitaine d'un oeil cauteleux; -- en ce cas, parlez,

on vous attend.

-- Vous savez vous-même, Pierre Stépanovitch, que je ne puis rien

déclarer.

-- Non, je ne sais pas cela, c'est même la première nouvelle que

j'en ai; pourquoi donc ne pouvez-vous rien déclarer?

Le capitaine garda le silence et baissa les yeux.

-- Permettez-moi de me retirer, Pierre Stépanovitch, dit-il

résolument.

-- Pas avant que vous n'ayez fait une réponse quelconque à ma

première question: _Tout_ ce que j'ai dit est-il vrai?

-- Oui, fit d'une voix sourde Lébiadkine, et il leva les yeux sur

son bourreau. La sueur ruisselait de ses tempes.

_-- Tout _est vrai?

-- Tout est vrai.

-- Ne trouvez-vous rien à ajouter, à faire observer? Si vous vous

sentez victime d'une injustice, déclarez-le; protestez, révélez

hautement vos griefs.

-- Non, je ne trouve rien.

-- Vous avez menacé dernièrement Nicolas Vsévolodovitch.

-- C'était... c'était surtout l'effet du vin, Pierre Stépanovitch.

(Il releva brusquement la tête.) Pierre Stépanovitch, est-il

possible qu'on soit coupable si, parmi les hommes s'élève le cri

de l'honneur domestique et d'une honte imméritée? vociféra-t-il,

s'oubliant tout à coup.

-- N'êtes-vous pas pris de boisson en ce moment, monsieur

Lébiadkine? répliqua Pierre Stépanovitch en attachant sur le

capitaine un regard sondeur.

-- Non.

-- Alors que signifient ces mots d'honneur domestique et de honte

imméritée?

-- Je n'ai parlé de personne, je n'ai voulu désigner personne.

C'est de moi qu'il s'agit... balbutia le capitaine de nouveau

intimidé.

-- Vous avez été très blessé, paraît-il, des expressions dont je

me suis servi en parlant de vous et de votre conduite? Vous êtes

fort irascible, monsieur Lébiadkine. Mais permettez, je n'ai pas

encore commencé à montrer votre conduite sous son vrai jour.

Jusqu'ici j'ai réservé ce sujet d'entretien: il peut fort bien

arriver que je l'aborde, mais je ne l'ai pas encore fait.

Le capitaine frissonna et regarda son interlocuteur d'un air

étrange.

-- Pierre Stépanovitch, maintenant seulement je commence à me

réveiller!

-- Hum! et c'est moi qui vous ai éveillé?

-- Oui, c'est vous qui m'avez éveillé, Pierre Stépanovitch;

pendant quatre ans j'ai dormi sous un nuage. Puis-je enfin m'en

aller, Pierre Stépanovitch?

-- À présent vous le pouvez, si toutefois Barbara Pétrovna elle-

même ne croit pas nécessaire...

Mais d'un geste dédaigneux elle congédia le capitaine.

Lébiadkine s'inclina, fit deux pas pour se retirer, puis s'arrêta

brusquement; il mit la main sur son coeur, voulut dire quelque

chose, ne le dit pas et gagna la porte en toute hâte, mais sur le

seuil il rencontra Nicolas Vsévolodovitch; celui-ci se rangea pour

le laisser passer; le capitaine se fit soudain tout petit devant

lui et resta cloué sur place, fasciné à la vue du jeune homme,

comme un lapin par le regard d'un boa. Après avoir attendu un

moment, Nicolas Vsévolodovitch l'écarta doucement et entra dans le

salon.

Les possédés · 第 38 / 104 题