IV

J'ai déjà esquissé le portrait du capitaine: c'était un grand et

gros gaillard de quarante ans, portant barbe et moustaches; il

avait des cheveux crépus, un visage rouge et un peu bouffi, des

joues flasques qui tremblaient à chaque mouvement de sa tête, et

de petits yeux injectés, parfois assez malins. La pomme d'Adam

était, chez lui, très saillante, ce qui ne l'avantageait pas.

Mais, dans la circonstance présente, je remarquai surtout son frac

et son linge propre. «Il y a des gens à qui le linge propre ne va

pas», comme disait Lipoutine, un jour que Stépan Trophimovitch lui

reprochait sa malpropreté. Le capitaine avait aussi des gants

noirs; il était parvenu, non sans peine, à mettre à demi celui de

la main gauche; quant à l'autre, il le tenait dans sa main droite,

ainsi qu'un superbe chapeau rond qui, assurément, servait pour la

première fois. Je pus donc me convaincre que le «frac de l'amour»

dont il avait parlé la veille à Chatoff était bel et bien une

réalité. Habit et linge avaient été achetés (je le sus plus tard)

sur le conseil de Lipoutine, en vue de certains projets

mystérieux. Il n'y avait pas à douter non plus que la visite

actuelle de Lébiadkine ne fût due également à une inspiration

étrangère; seul, il n'aurait pu ni en concevoir l'idée, ni la

mettre à exécution dans l'espace de trois quarts d'heure, à

supposer même qu'il eût été immédiatement instruit de la scène qui

s'était passée sur le parvis de la cathédrale. Il n'était pas

ivre, mais se trouvait dans cet état de pesanteur et

d'abrutissement où vous laisse une orgie prolongée durant

plusieurs jours consécutifs.

Au moment où il entrait comme une trombe dans le salon, il

trébucha dès le seuil sur le tapis. Marie Timoféievna éclata de

rire. Le capitaine lui lança un regard féroce et s'avança

rapidement vers Barbara Pétrovna.

-- Je suis venu, madame... commença-t-il d'une voix tonnante.

-- Faites-moi le plaisir, monsieur, dit Barbara Pétrovna en se

redressant, de vous asseoir là, sur cette chaise. Je vous

entendrai fort bien de là, et je pourrai mieux vous voir.

Le capitaine s'arrêta, regarda devant lui d'un air hébété, mais

revint sur ses pas et s'assit à la place indiquée, c'est-à-dire

tout près de la porte. Sa physionomie était celle d'un homme qui

joint à une grande défiance de lui-même une forte dose d'impudence

et d'irascibilité. Il ne se sentait pas à son aise, cela était

évident, mais, d'un autre côté, son amour-propre souffrait, et

l'on pouvait prévoir que, le cas échéant, l'orgueil blessé ferait

un effronté de ce timide. Conscient de sa gaucherie, il osait à

peine bouger. Comme tout le monde l'a remarqué, la principale

souffrance des messieurs de ce genre, quand par grand hasard ils

apparaissent dans un salon, c'est de ne savoir que faire de leurs

mains. Le capitaine, tenant dans les siennes son chapeau et ses

gants, restait les yeux fixés sur le visage sévère de Barbara

Pétrovna. Il aurait peut-être voulu regarder plus attentivement

autour de lui, mais il ne pouvait encore s'y résoudre. Marie

Timoféievna partit d'un nouvel éclat de rire, trouvant sans doute

fort ridicule la contenance embarrassée de son frère. Celui-ci ne

remua pas. Barbara Pétrovna eut l'inhumanité de le laisser ainsi

sur les épines pendant toute une minute.

-- D'abord, permettez-moi d'apprendre de vous-même votre nom, dit-

elle enfin d'un ton glacial, après avoir longuement examiné le

visiteur.

-- Le capitaine Lébiadkine, répondit ce dernier de sa voix sonore;

je suis venu, madame...

-- Permettez! interrompit de nouveau Barbara Pétrovna, -- cette

malheureuse personne qui m'a tant intéressée est en effet votre

soeur?

-- Oui, madame; elle a échappé à ma surveillance, car elle est

dans une position...

Il rougit soudain et commença à patauger.

-- Entendez-moi bien, madame, un frère ne salira pas... dans une

position, cela ne veut pas dire dans une position... qui entache

la réputation... depuis quelques temps...

Il s'arrêta tout à coup.

-- Monsieur! fit la maîtresse de la maison en relevant la tête.

-- Voici dans quelle position elle est, acheva brusquement le

visiteur, et il appliqua son doigt sur son front.

Il y eut un silence.

-- Et depuis quand souffre-t-elle de cela? demanda négligemment

Barbara Pétrovna.

-- Madame, je suis venu vous remercier de la générosité dont vous

avez fait preuve sur le parvis, je suis venu vous remercier à la

russe, fraternellement...

-- Fraternellement?

-- C'est-à-dire, pas fraternellement, mais en ce sens seulement

que je suis le frère de ma soeur, madame, et croyez, madame,

poursuivit-il précipitamment, tandis que son visage devenait

cramoisi, -- croyez que je ne suis pas aussi mal élevé que je puis

le paraître à première vue dans votre salon. Ma soeur et moi, nous

ne sommes rien, madame, comparativement au luxe que nous

remarquons ici. Ayant, de plus, des calomniateurs... Mais

Lébiadkine tient à sa réputation, madame, et... et... je suis venu

vous remercier... Voilà l'argent, madame!

Sur ce, il tira de sa poche un portefeuille et y prit une liasse

de petites coupures qu'il se mit à compter. Mais l'impatience

faisait trembler ses doigts, d'ailleurs lui-même sentait qu'il

avait l'air encore plus bête avec cet argent dans les mains. Aussi

se troubla-t-il définitivement; pour l'achever un billet de banque

vert s'échappa du portefeuille et s'envola sur le tapis.

-- Vingt roubles, madame, dit le capitaine dont le visage

ruisselait de sueur, et, sa liasse de papier-monnaie à la main, il

s'avança vivement vers la maîtresse de la maison. Apercevant le

billet de banque tombé par terre, il se baissa d'abord pour le

ramasser, puis il rougit de ce premier mouvement et, avec un geste

d'indifférence:

-- Ce sera pour vos gens, madame, dit-il, -- pour le laquais qui

le ramassera; il se souviendra de Lébiadkine.

-- Je ne puis permettre cela, se hâta de répondre Barbara Pétrovna

un peu inquiète.

-- En ce cas...

Il ramassa l'assignat, devint pourpre, et, s'approchant

brusquement de son interlocutrice, lui tendit l'argent qu'il

venait de compter.

-- Qu'est-ce que c'est? s'écria-t-elle positivement effrayée cette

fois, et elle se recula même dans son fauteuil. Maurice

Nikolaïévitch, Stépan Trophimovitch et moi, nous nous avançâmes

aussitôt vers elle.

-- Calmez-vous, calmez-vous, je ne suis pas fou, je vous assure

que je ne suis pas fou! répétait à tout le monde le capitaine fort

agité.

-- Si, monsieur, vous avez perdu l'esprit.

-- Madame, tout cela n'est pas ce que vous pensez! Sans doute je

suis un insignifiant chaînon... Oh! madame, somptueuse est votre

demeure, tandis que bien pauvre est celle de Marie l'Inconnue, ma

soeur, née Lébiadkine, mais que nous appellerons pour le moment

Marie l'Inconnue, en attendant, madame, _en attendant _seulement,

car Dieu ne permettra pas qu'il en soit toujours ainsi! Madame,

vous lui avez donné dix roubles, et elle les a reçus, mais parce

qu'ils venaient de _vous_, madame! Écoutez, madame! De personne

au monde cette Marie l'Inconnue n'acceptera rien, autrement

frémirait dans la tombe l'officier d'état-major, son grand-père,

qui a été tué au Caucase sous les yeux même d'Ermoloff, mais de

vous, madame, de vous elle acceptera tout. Seulement, si d'une

main elle reçoit, de l'autre elle vous offre vingt roubles sous

forme de don à l'un des comités philanthropiques dont vous êtes

membre, madame... car vous-même, madame, avez fait insérer dans la

_Gazette de Moscou_ un avis comme quoi l'on peut souscrire ici

chez vous au profit d'une société de bienfaisance...

Le capitaine s'interrompit tout à coup; il respirait péniblement,

comme après l'accomplissement d'une tâche laborieuse. La phrase

sur la société de bienfaisance avait été probablement préparée

d'avance, peut-être dictée par Lipoutine. Le visiteur était en

nage. Barbara Pétrovna fixa sur lui un regard pénétrant.

-- Le livre se trouve toujours en bas chez mon concierge,

répondit-elle sévèrement, -- vous pouvez y inscrire votre

offrande, si vous voulez. En conséquence, je vous prie maintenant

de serrer votre argent et de ne pas le brandir en l'air. C'est

cela. Je vous prie aussi de reprendre votre place. C'est cela. Je

regrette fort, monsieur, de m'être trompée sur le compte de votre

soeur et de lui avoir fait l'aumône, alors qu'elle est si riche.

Il y a seulement un point que je ne comprends pas: pourquoi de moi

seule peut-elle accepter quelque chose, tandis qu'elle ne voudrait

rien recevoir des autres? Vous avez tellement insisté là-dessus

que je désire une explication tout à fait nette.

-- Madame, c'est un secret qui ne peut être enseveli que dans la

tombe! reprit le capitaine.

-- Pourquoi donc? demanda Barbara Pétrovna d'un ton qui semblait

déjà un peu moins ferme.

-- Madame, madame!...

S'enfermant dans un sombre silence, il regardait à terre, la main

droite appuyée sur son coeur. Barbara Pétrovna attendait, sans le

quitter des yeux.

-- Madame, cria-t-il tout à coup, -- me permettez-vous de vous

faire une question, une seule, mais franchement, ouvertement, à la

russe?

-- Parlez.

-- Avez-vous souffert dans votre vie, madame?

-- Vous voulez dire simplement que vous avez souffert ou que vous

souffrez par le fait de quelqu'un?

-- Madame, madame! Dieu lui-même, au jugement dernier, s'étonnera

de tout ce qui a bouillonné dans ce coeur! répliqua le capitaine

en se frappant la poitrine.

-- Hum, c'est beaucoup dire.

-- Madame, je me sers peut-être d'expressions trop vives...

-- Ne vous inquiétez pas, je saurai vous arrêter moi-même quand il

le faudra.

-- Puis-je vous soumettre encore une question, madame?

-- Voyons?

-- Peut-on mourir par le seul fait de la noblesse de son âme?

-- Je n'en sais rien, je ne me suis jamais posé cette question.

-- Vous n'en savez rien! Vous ne vous êtes jamais posé cette

question! cria Lébiadkine avec une douloureuse ironie; -- eh bien,

puisqu'il en est ainsi, puisqu'il en est ainsi, --

_Tais-toi, coeur sans espoir!_

Et il s'allongea un violent coup de poing dans la poitrine.

Ensuite il commença à se promener dans la chambre. Le trait

caractéristique de ces gens-là est une complète impuissance à

refouler en soi leurs désirs: ceux-ci à peine conçus tendent

irrésistiblement à se manifester, et souvent au mépris de toutes

les convenances. Hors de son milieu, un monsieur de ce genre

commencera d'ordinaire par se sentir gêné, mais, pour peu que vous

lui lâchiez la bride, il deviendra tout de suite insolent. Le

capitaine fort échauffé allait çà et là en gesticulant, il

n'écoutait pas ce qu'on lui disait, et parlait avec une telle

rapidité que parfois il bredouillait; alors, sans achever sa

phrase, il en commençait une autre. À la vérité, il était peut-

être en partie sous l'influence d'une sorte d'ivresse: dans le

salon se trouvait Élisabeth Nikolaïevna qu'il ne regardait pas,

mais dont la présence devait suffire pour lui tourner la tête. Du

reste, ce n'est là qu'une supposition de ma part. Sans doute

Barbara Pétrovna avait ses raisons pour triompher de son dégoût et

consentir à entendre un pareil homme. Prascovie Ivanovna était

toute tremblante, bien que, à vrai dire, elle ne parût pas savoir

au juste de quoi il s'agissait. Stépan Trophimovitch tremblait

aussi, mais lui c'était, au contraire, parce qu'il croyait trop

bien comprendre. Maurice Nikolaïévitch semblait être là comme un

ange tutélaire; Lisa était pâle, et ses yeux grands ouverts ne

pouvaient se détacher de l'étrange capitaine. Chatoff avait

toujours la même attitude; mais, chose plus surprenante que tout

le reste, la gaieté de Marie Timoféievna avait fait place à la

tristesse; le coude droit appuyé sur la table, la folle, pendant

que son frère pérorait, ne cessait de le considérer d'un air

chagrin. Seule, Daria Pavlovna me parut calme.

À la fin, Barbara Pétrovna se fâcha:

-- Toutes ces allégories ne signifient rien, vous n'avez pas

répondu à ma question: «Pourquoi?» J'attends impatiemment une

réponse.

-- Je n'ai pas répondu au «pourquoi?» Vous attendez une réponse au

«pourquoi?» reprit le capitaine avec un clignement d'yeux; -- ce

petit mot «pourquoi?» est répandu dans tout l'univers depuis la

naissance du monde, madame; à chaque instant toute la nature crie

à son créateur «pourquoi?» et voilà sept mille ans qu'elle attend

en vain une réponse. Se peut-il que le capitaine Lébiadkine seul

réponde à cette question et que sa réponse soit juste, madame?

-- Tout cela est absurde et ne rime à rien! répliqua Barbara

Pétrovna irritée, -- ce sont des allégories; de plus, vous parlez

trop pompeusement, monsieur, ce que je considère comme une

impertinence.

-- Madame, poursuivit le capitaine sans l'écouter, -- je

désirerais peut-être m'appeler Ernest, et pourtant je suis

condamné à porter le vulgaire nom d'Ignace, -- pourquoi cela,

selon vous? Je voudrais pouvoir m'intituler prince de Montbar, et

je ne suis que Lébiadkine tout court, -- pourquoi cela? Je suis

poète, madame, poète dans l'âme, je pourrais recevoir mille

roubles d'un éditeur, et cependant je suis forcé de vivre dans un

taudis, pourquoi? pourquoi? Madame, à mon avis, la Russie est un

jeu de la nature, rien de plus!

-- Décidément vous ne pouvez rien dire de plus précis?

-- Je puis vous réciter une poésie, le _Cancrelas, _madame!

-- Quoi?

-- Madame, je ne suis pas encore fou! Je le deviendrai

certainement, mais je ne le suis pas encore! Madame, un de mes

amis, un homme très noble, a écrit une fable de Kryloff, intitulée

le _Cancrelas_, puis-je vous en donner connaissance?

-- Vous voulez réciter une fable de Kryloff?

-- Non, ce n'est pas une fable de Kryloff que je veux réciter,

mais une fable de moi, de ma composition. Croyez-le bien, madame,

je ne suis ni assez inculte, ni assez abruti pour ne pas

comprendre que la Russie possède dans Kryloff un grand fabuliste à

qui le ministre de l'instruction publique a érigé un monument dans

le Jardin d'Été. Tenez, madame, vous demandez: «pourquoi?» La

réponse est au fond de cette fable, en lettres de feu!

-- Récitez votre fable!

_Il existait sur la terre_

_Un modeste cancrelas;_

_Un jour le pauvret, hélas!_

_Se laissa choir dans un verre_

_Or, ce verre était rempli_

_D'un aliment pour les mouches..._

-- Seigneur, qu'est-ce que c'est que ça? s'écria Barbara Pétrovna.

-- En été, quand on veut prendre des mouches, on met dans un verre

un aliment dont elles sont friandes, se hâta d'expliquer le

capitaine avec la mauvaise humeur d'un auteur troublé dans sa

lecture, -- n'importe quel imbécile comprendra, n'interrompez pas,

n'interrompez pas, vous verrez, vous verrez...

_À cette vue, un grand cri,_

_S'adressant à Jupiter,_

_Sort aussitôt de leurs bouches_

_«Ne peux-tu donc pas ôter_

_«Ces intrus de votre verre?»_

_Arrive un vieillard sévère,_

_Le très noble Nikifor._

-- Je n'ai pas encore fini, mais cela ne fait rien, je vais vous

raconter le reste en prose: Nikifor prend le verre, et, sans

s'inquiéter des cris, jette les mouches, le cancrelas et tout le

tremblement dans le bac aux ordures, ce qu'il aurait fallu faire

depuis longtemps. Mais remarquez, remarquez, madame, que le

cancrelas ne murmure pas! Voilà la réponse à votre question,

ajouta le capitaine en élevant la voix avec un accent de triomphe:

«le cancrelas ne murmure pas!» -- Quant à Nikifor, il représente

la nature, acheva-t-il rapidement, et, enchanté de lui-même, il

reprit sa promenade dans la chambre.

-- Permettez-moi de vous demander, dit Barbara Pétrovna outrée de

colère, -- comment vous avez osé accuser une personne appartenant

à ma maison d'avoir détourné une partie de l'argent à vous envoyé

par Nicolas Vsévolodovitch.

-- Calomnie! vociféra Lébiadkine avec un geste tragique.

-- Non, ce n'est pas une calomnie.

-- Madame, dans certaines circonstances on se résigne à subir un

déshonneur domestique, plutôt que de proclamer hautement la

vérité. Lébiadkine se taira, madame!

Sentant sa position très forte, il était comme grisé par la

conscience de ses avantages sur son interlocutrice; il éprouvait

un besoin de blesser, de salir, de montrer sa puissance.

-- Sonnez, s'il vous plait, Stépan Trophimovitch, dit Barbara

Pétrovna.

-- Lébiadkine n'est pas un niais, madame! continua le capitaine en

clignant de l'oeil avec un vilain sourire, -- c'est un malin, mais

chez lui aussi un vestibule est ouvert aux passions! Et ce

vestibule, c'est la vieille bouteille du hussard, chantée par

Denis Davydoff. Voilà, quand il est dans ce vestibule, madame, il

lui arrive d'envoyer une lettre en vers, lettre très noble, mais

qu'il voudrait ensuite n'avoir pas écrite; oui, il donnerait, pour

la ravoir, les larmes de toute sa vie, car le sentiment du beau y

est blessé. Malheureusement, lorsque l'oiseau a pris son vol, on

ne peut pas le saisir par la queue! Eh bien, dans ce vestibule,

madame, sous le coup de la généreuse indignation éveillée en lui

par les affronts dont il est abreuvé, Lébiadkine a pu aussi

s'exprimer en termes inconsidérés sur le compte d'une noble

demoiselle, et ses calomniateurs en ont profité. Mais Lébiadkine

est rusé, madame! En vain un loup sinistre l'obsède

continuellement et ne cesse de lui verser à boire, espérant le

faire parler: Lébiadkine se tait, et, au fond de la bouteille, ce

qui chaque fois se rencontre au lieu du mot attendu, c'est -- la

ruse de Lébiadkine! Mais assez, oh! assez! Madame, votre

somptueuse habitation pourrait appartenir au plus noble des êtres,

mais le cancrelas ne murmure pas! Remarquez donc, remarquez enfin

qu'il ne murmure pas, et reconnaissez sa grandeur d'âme!

En bas, dans la loge du concierge, se fit entendre un coup de

sonnette, et presque au même instant se montra Alexis Égoritch que

Stépan Trophimovitch avait sonné tout à l'heure. Le vieux

domestique aux allures si correctes était en proie à une agitation

extraordinaire.

-- Nicolas Vsévolodovitch vient d'arriver, et il sera ici dans un

moment, déclara-t-il en réponse au regard interrogateur de sa

maîtresse.

Je me rappelle très bien comment Barbara Pétrovna accueillit cette

nouvelle: d'abord elle pâlit, mais soudain ses yeux étincelèrent.

Elle se redressa sur son fauteuil, et son visage prit une

expression d'énergie qui frappa tout le monde. Outre que l'arrivée

de Nicolas Vsévolodovitch était complètement imprévue, puisqu'on

ne l'attendait pas avant un mois, cet événement, dans les

conjonctures présentes, semblait un véritable coup de la fatalité.

Le capitaine lui-même s'arrêta, comme pétrifié, au milieu de la

chambre, et resta bouche béante, regardant la porte d'un air

extrêmement bête.

Dans la pièce voisine retentirent des pas légers et rapides, puis

quelqu'un fit brusquement irruption dans le salon, mais ce n'était

pas Nicolas Vsévolodovitch.

V

Je demande la permission de décrire en quelques mots ce visiteur

inattendu. C'était un jeune homme de vingt-sept ans environ, d'une

taille un peu au-dessus de la moyenne, aux cheveux blonds,

clairsemés et assez longs, avec un soupçon de moustaches et de

barbiche. Il était vêtu proprement et même à la mode, mais sans

recherche. À première vue, il paraissait voûté et lent dans ses

mouvements, quoiqu'il ne fût ni l'un ni l'autre. Il avait aussi un

faux air d'excentrique; pourtant, quand on le connut chez nous, on

fut unanime à trouver ses manières très convenables et son langage

des plus sérieux.

Personne ne le disait laid, mais sa figure ne plaisait à personne.

Sa tête était allongée vers la nuque et comme aplatie sur les

côtés, disposition qui prêtait à son visage quelque chose

d'anguleux. Il avait le front haut et étroit, l'oeil perçant, le

nez petit et pointu, les lèvres longues et minces. Avec le pli sec

qui se remarquait sur ses joues et autour de ses pommettes, il

donnait l'impression d'un convalescent à peine remis d'une maladie

grave, mais ce n'était qu'une apparence: en réalité, il se portait

à merveille et n'avait même jamais été malade.

Sans être pressé, il marchait précipitamment. Il semblait que rien

ne pût le troubler. Dans quelques circonstances, dans quelque

société qu'il se trouvât, il conservait une assurance

imperturbable. À son insu, il possédait une dose énorme de

présomption.

Extraordinairement disert, il parlait avec une volubilité qui ne

nuisait, d'ailleurs, ni à la netteté, ni à la distinction de son

débit. Sa parole abondante était en même temps d'une clarté, d'une

précision et d'une justesse remarquables. D'abord on l'écoutait

avec plaisir, mais ensuite cette élocution facile et toujours

prête éveillait des idées désagréables dans l'esprit de

l'auditeur: on se demandait quelle conformation étrange devait

avoir la langue d'un monsieur si loquace.

Dès son entrée dans le salon, ce jeune homme donna cours à sa

faconde, je crois même qu'il entra en continuant un _speech_

commencé dans la pièce voisine. En un clin d'oeil il fut devant

Barbara Pétrovna et se mit à dégoiser:

-- Figurez-vous, Barbara Pétrovna, j'entre croyant le trouver ici

depuis un quart-d'heure déjà; il y a une heure et demie qu'il est

arrivé, nous avons été ensemble chez Kiriloff; voilà une demi-

heure qu'il l'a quitté pour venir directement ici où il m'avait

donné rendez-vous dans un quart d'heure...

-- Mais qui? demanda Barbara Pétrovna, -- qui vous a donné rendez-

vous ici?

-- Eh bien, Nicolas Vsévolodovitch! se peut-il que vous ignoriez

encore son arrivée? Son bagage, du moins, doit être ici depuis

longtemps, comment donc ne vous a-t-on rien dit? Alors, je suis le

premier à vous donner cette nouvelle. On pourrait l'envoyer

chercher, mais, du reste, il va venir lui-même tout à l'heure, il

viendra à coup sûr, et, autant que j'en puis juger, le moment sera

des mieux choisis, ajouta le visiteur, tandis que ses yeux

parcouraient la chambre et s'arrêtaient avec une attention

particulière sur le capitaine.

-- Ah! Élisabeth Nikolaïevna, que je suis aise de vous rencontrer

dès mon premier pas! Enchanté de vous serrer la main! Et il

s'élança vers Lisa pour saisir la main que la jeune fille lui

tendait avec un gai sourire. -- À ce qu'il me semble, la très

honorée Prascovie Ivanovna n'a pas oublié non plus son

«professeur», et même elle n'est pas fâchée contre lui, comme elle

l'était toujours en Suisse. Mais ici comment vont vos jambes,

Prascovie Ivanovna? Les médecins suisses ont-ils eu raison de vous

ordonner l'air natal?... Comment? Des épithèmes liquides? Ce doit

être fort bon. Mais combien j'ai regretté, Barbara Pétrovna,

poursuivit-il en s'adressant de nouveau à la maîtresse de la

maison, -- combien j'ai regretté de n'avoir pu me rencontrer avec

vous à l'étranger pour vous offrir personnellement l'hommage de

mon respect! De plus, j'avais tant de choses à vous communiquer...

J'ai bien écrit à mon vieux, mais sans doute, selon son habitude,

il...

-- Pétroucha! s'écria Stépan Trophimovitch qui, sortant soudain de

sa stupeur, frappa ses mains l'une contre l'autre et courut à son

fils. -- Pierre, mon enfant, je ne te reconnaissais pas!

Il le serrait dans ses bras, et des larmes coulaient de ses yeux.

-- Allons, ne fais pas de sottises, ces gestes sont inutiles;

allons, assez, assez, je te prie, murmurait Pétroucha en cherchant

à se dégager.

-- Toujours, toujours j'ai été coupable envers toi!

-- Allons, assez; nous parlerons de cela plus tard. Je m'en

doutais, que tu ferais des enfantillages. Allons, sois un peu plus

raisonnable, je te prie.

-- Mais je ne t'ai pas vu depuis dix ans!

-- C'est une raison pour être moins démonstratif...

-- Mon enfant!

-- Eh bien, je crois à ton affection, j'y crois, mais ôte tes

mains. Tu vois bien que tu gênes les autres... Ah! voilà Nicolas

Vsévolodovitch; tâche donc de te tenir tranquille à la fin, je te

prie!

Nicolas Vsévolodovitch venait, en effet, d'arriver; il entra sans

bruit, et, avant de pénétrer dans la chambre, promena un regard

tranquille sur toute la société.

Comme quatre ans auparavant, lors de ma première rencontre avec

lui, en ce moment encore son aspect me frappa. Certes, je ne

l'avais pas oublié, mais il y a, je crois, des physionomies qui, à

chaque apparition nouvelle, offrent toujours, si l'on peut ainsi

parler, quelque chose d'inédit, quelque chose que vous n'avez pas

encore remarqué en elles, les eussiez-vous déjà vues cent fois. En

apparence, Nicolas Vsévolodovitch n'avait pas changé depuis quatre

ans: son extérieur était aussi distingué, sa démarche aussi

imposante qu'à cette époque; il semblait même être resté presque

aussi jeune. Je retrouvai dans son léger sourire la même

affabilité de commande, dans son regard la même expression sévère,

pensive et distraite qu'au temps où il m'était apparu pour la

première fois. Mais un détail me surprit. Jadis, quoiqu'on le

considérât déjà comme un bel homme, son visage en effet «avait

l'air d'un masque», ainsi que le faisaient observer certaines

mauvaises langues féminines. À présent, autant que j'en pouvais

juger, on ne pouvait plus dire cela, et Nicolas Vsévolodovitch

avait acquis, à mon sens, une beauté qui défiait tout critique.

Était-ce parce qu'il était un peu plus pâle qu'autrefois et

semblait légèrement maigri? Ou parce qu'une pensée nouvelle

mettait maintenant une flamme dans ses yeux?

Barbara Pétrovna n'alla pas au-devant de lui, elle se redressa sur

son fauteuil, et, arrêtant son fils d'un geste impérieux, lui

cria:

-- Nicolas Vsévolodovitch, attends une minute!

Pour expliquer la terrible question qui suivit tout à coup ce

geste et cette parole, -- question dont l'audace me stupéfia même

chez une femme comme Barbara Pétrovna, je prie le lecteur de se

rappeler que, dans certains cas extraordinaires, cette dame,

nonobstant sa force d'âme, son jugement et son tact pratique,

s'abandonnait sans réserve à toute l'impétuosité de son caractère.

Peut-être le moment était-il pour elle un de ceux où se concentre

brusquement comme en un foyer le fond de toute sa vie, -- passée,

présente et future.

Je signalerai aussi la lettre anonyme qu'elle avait reçue et dont

elle avait parlé tout à l'heure en termes si irrités à Prascovie

Ivanovna, mais sans en citer le passage principal. Dans cette

lettre se trouvait peut-être l'explication de la hardiesse avec

laquelle la mère interpella soudain son fils.

-- Nicolas Vsévolodovitch, répéta-t-elle en détachant chaque

syllabe d'une voix forte où perçait un menaçant défi, -- avant de

quitter votre place, dites-moi, je vous prie: est-il vrai que

cette pauvre créature, cette boiteuse... tenez, regardez-là! Est-

il vrai qu'elle soit... votre femme légitime?

Je me rappelle très bien ce moment: le jeune homme ne sourcilla

pas; il regarda fixement sa mère, et pas un muscle de son visage

ne tressaillit. À la fin, une sorte de sourire indulgent lui vint

aux lèvres; sans répondre un mot, il s'approcha doucement de

Barbara Pétrovna, lui prit la main et la baisa avec respect. Dans

cette circonstance même la générale subissait à un tel point

l'ascendant de son fils qu'elle n'osa pas lui refuser sa main.

Elle se borna à attacher ses yeux sur Nicolas Vsévolodovitch,

mettant dans ce regard l'interrogation la plus pressante.

Mais il resta silencieux. Après avoir baisé la main de sa mère, il

examina de nouveau les personnes qui l'entouraient, puis, sans se

hâter, alla droit à Marie Timoféievna. Il est des minutes dans la

vie des gens où leur physionomie est fort difficile à décrire. Par

exemple, je me souviens qu'à l'approche de Nicolas Vsévolodovitch,

Marie Timoféievna, saisie de frayeur, se leva et joignit les mains

comme pour le supplier; mais en même temps, je me le rappelle

aussi, dans son regard brillait une joie insensée qui altérait

presque ses traits, une de ces joies immenses que l'homme est

souvent incapable de supporter... Je ne me charge pas d'expliquer

cette coexistence de sentiments contraires, toujours est-il que,

me trouvant alors à peu de distance de mademoiselle Lébiadkine, je

m'avançai vivement vers elle: je croyais qu'elle allait

s'évanouir.

-- Votre place n'est pas ici, -- lui dit Nicolas Vsévolodovitch

d'une voix caressante et mélodique, tandis que ses yeux avaient

une expression extraordinaire de tendresse. Il était debout devant

elle, dans l'attitude la plus respectueuse, lui parlant comme on

parle à la femme que l'on considère le plus. Marie Timoféievna

haletante balbutia sourdement quelques mots entrecoupés:

-- Est-ce que je puis... tout maintenant... me mettre à genoux

devant vous?

-- Non, vous ne le pouvez pas, répondit-il avec un beau sourire

qui fit rayonner le visage de la malheureuse; puis, du ton grave

et doux qu'on prend pour faire entendre raison à un enfant, il

ajouta:

-- Songez que vous êtes une jeune fille et que, tout en étant

votre ami le plus dévoué, je ne suis cependant qu'un étranger pour

vous: je ne suis ni un mari, ni un père, ni un fiancé. Donnez-moi

votre bras et allons-nous en; je vais vous mettre en voiture, et,

si vous le permettez, je vous ramènerai moi-même chez vous.

Marie Timoféievna l'écouta jusqu'au bout et inclina la tête d'un

air pensif.

-- Allons-nous en, dit-elle avec un soupir, et elle lui donna son

bras.

Mais alors il arriva un petit malheur à la pauvre femme. Au moment

où elle se retournait, un faux mouvement de sa jambe boiteuse lui

fit perdre l'équilibre, et elle serait tombée par terre si un

fauteuil ne se fût trouvé là pour l'arrêter dans sa chute. Nicolas

Vsévolodovitch la saisit aussitôt et la soutint solidement contre

son bras. Cette mésaventure affligea vivement Marie Timoféievna;

confuse, rouge de honte, elle se retira en silence et les yeux

baissés, accompagnée de son cavalier qui la conduisait avec des

précautions infinies. Lorsqu'ils se dirigèrent vers la porte, je

vis Lisa se lever brusquement. Elle les suivit du regard jusqu'à

ce qu'ils eussent disparu, puis elle se rassit sans mot dire, mais

un mouvement convulsif agitait son visage comme si elle avait

touché un reptile. Durant toute cette scène entre Nicolas

Vsévolodovitch et Marie Timoféievna, la stupéfaction nous avait

tous rendus muets; on aurait entendu une mouche voler dans la

chambre; mais à peine furent-ils sortis que s'engagea une

conversation fort animée.

Les possédés · 第 37 / 104 题