Il était gai et tranquille. Peut-être venait-il de lui arriver
quelque chose de très heureux que nous ignorions encore; quoi
qu'il en soit, il semblait éprouver une satisfaction particulière.
À son approche, Barbara Pétrovna se leva vivement.
-- Me pardonnes-tu, Nicolas? se hâta-t-elle de lui dire.
Il se mit à rire.
-- C'en est fait! s'écria-t-il plaisamment, -- je vois que vous
savez tout. Après être sorti d'ici, je songeais à part moi dans la
voiture: «Il aurait fallu au moins raconter une anecdote, on ne
s'en va pas ainsi!» Mais je me suis souvenu que Pierre
Stépanovitch était resté chez vous, et cela m'a rassuré.
Tandis qu'il prononçait ces mots, il promenait ses yeux autour de
lui.
-- Pierre Stépanovitch, reprit solennellement Barbara Pétrovna, --
nous a raconté une aventure qu'eut jadis à Pétersbourg un homme
fantasque, capricieux, insensé, mais toujours noble dans ses
sentiments, toujours d'une générosité chevaleresque...
-- Chevaleresque? C'est aller un peu loin, répondit en riant
Nicolas. -- Du reste, je suis très reconnaissant à Pierre
Stépanovitch de sa précipitation dans cette circonstance (en même
temps il échangeait un rapide coup d'oeil avec celui dont il
parlait). Il faut vous dire, maman, que Pierre Stépanovitch est un
réconciliateur universel; c'est là son rôle, sa maladie, son dada,
et je vous le recommande particulièrement à ce point de vue. Je
devine le beau récit qu'il a dû vous faire; quand il raconte,
c'est comme s'il écrivait; il a toute une chancellerie dans sa
tête. Notez qu'en sa qualité de réaliste il ne peut pas mentir, et
que la vérité lui est plus chère que le succès... bien entendu en
dehors des cas particuliers où le succès lui est plus cher que la
vérité. (Tout en parlant, il continuait à regarder autour de lui.)
Ainsi vous voyez, maman que vous n'avez pas à me demander pardon,
et que si une folie a été faite, c'est sans doute par moi. Au bout
du compte, voilà une nouvelle preuve que je suis fou, -- il faut
bien soutenir la réputation dont je jouis ici.
Sur ce, il embrassa tendrement sa mère.
-- En tout cas, cette affaire est maintenant finie, elle a été
racontée, on peut par conséquent parler d'autre chose.
Ces derniers mots furent dits par Nicolas Vsévolodovitch d'un ton
qui avait quelque chose de sec et de décidé. Barbara Pétrovna le
remarqua, mais son exaltation ne tomba point, au contraire.
-- Je ne t'attendais pas avant un mois, Nicolas!
-- Bien entendu, maman, je vous expliquerai tout, mais
maintenant...
Et il s'approcha de Prascovie Ivanovna.
Elle tourna à peine la tête de son côté, bien qu'une demi-heure
auparavant la première apparition du jeune homme l'eût fort
intriguée. Mais en ce moment la générale Drozdoff avait de nouveau
soucis: lorsque le capitaine avait rencontré sur le seuil Nicolas
Vsévolodovitch, Élisabeth Nikolaïevna, jusqu'alors fort sombre,
s'était brusquement mise à rire, et cette hilarité, loin de cesser
avec l'incident qui y avait donné lieu, devenait d'instant en
instant plus bruyante. La jeune fille était toute rouge. Pendant
l'entretien de Nicolas Vsévolodovitch avec Barbara Pétrovna, elle
appela deux fois Maurice Nikolaïévitch auprès d'elle comme pour
lui parler à voix basse; mais sitôt que celui-ci se penchait vers
elle, Lisa partait d'un éclat de rire; on aurait pu en conclure
qu'elle se moquait du pauvre Maurice Nikolaïévitch. Du reste, elle
s'efforçait visiblement de reprendre son sérieux et appliquait un
mouchoir contre ses lèvres. Nicolas Vsévolodovitch lui présenta
ses civilités de l'air le plus innocent et le plus ingénu.
-- Excusez-moi, je vous prie, répondit-elle précipitamment,
vous... vous avez vu sans doute Maurice Nikolaïévitch... Mon Dieu,
il n'est pas permis d'être grand comme vous l'êtes, Maurice
Nikolaïévitch!
Nouveau rire. Le capitaine d'artillerie était grand, mais pas au
point d'en être ridicule.
-- Vous... vous êtes arrivé depuis longtemps? murmura-t-elle en
essayant de se contenir; elle était même confuse, mais ses yeux
étincelaient.
-- Depuis plus de deux heures, répondit Nicolas qui l'observait
attentivement.
Il était très convenable et très poli, mais avec cela il avait
l'air fort indifférent, ennuyé même.
-- Et où habiterez-vous?
-- Ici.
Barbara Pétrovna considérait aussi Lisa avec attention, mais une
idée la frappa tout à coup.
-- Où donc as-tu été pendant tout ce temps, Nicolas? demanda-t-
elle en s'approchant de son fils; -- le train arrive à dix heures.
-- J'ai d'abord mené Pierre Stépanovitch chez Kiriloff; je l'avais
rencontré à la station de Matvéiévo (la troisième avant d'arriver
ici), et nous avions fait ensemble le reste du voyage.
-- J'attendais à Matvéiévo depuis l'aube, dit Pierre Stépanovitch,
-- les dernières voitures de notre train ont déraillé pendant la
nuit, et nous avons failli avoir les jambes cassées!
-- Que le Seigneur ait pitié de nous! fit en se signant Prascovie
Ivanovna.
-- Maman, maman, chère maman, ne vous effrayez pas si par hasard
je me casse en effet les deux jambes; cela peut fort bien
m'arriver, vous dites vous-même que j'ai tort de lancer mon cheval
au grand galop comme je le fais chaque matin. Maurice
Nikolaïévitch, vous me conduirez, quand je serai boiteuse? ajouta
la jeune fille en se mettant de nouveau à rire. -- Si cela arrive,
je ne me laisserai conduire par aucun autre que vous, comptez-y
hardiment. Eh bien, mettons que je ne me casse qu'une jambe...
Allons, soyez donc aimable, dites que ce sera un bonheur pour
vous.
-- Pourquoi voulez-vous que je sois heureux si vous vous cassez
une jambe? demanda sérieusement Maurice Nikolaïévitch dont la mine
se renfrogna.
-- Parce que seul vous aurez le privilège de me conduire, je ne
veux personne d'autre!
-- Même alors, c'est vous qui me conduirez, Élisabeth Nikolaïevna,
grommela Maurice Nikolaïévitch devenu encore plus sérieux.
-- Mon Dieu, mais il a voulu faire un calembour! s'écria Lisa avec
une sorte de frayeur. -- Maurice Nikolaïévitch, ne vous avisez
jamais de vous lancer dans cette voie! Mais que vous êtes égoïste
pourtant! J'aime à croire, pour votre honneur, qu'en ce moment
vous vous calomniez; au contraire, du matin au soir vous ne
cesserez alors de me répéter que, privée d'une jambe, je suis
devenue plus intéressante! Par malheur, vous êtes démesurément
grand, et moi, avec une jambe de moins, je serai toute petite:
comment donc ferez-vous pour me donner le bras? ce ne sera pas
commode!
En achevant ces mots, elle eut un rire nerveux. Ses plaisanteries
étaient fort plates, mais évidemment elle ne visait pas au bel
esprit.
-- C'est une crise d'hystérie! me dit à voix basse Pierre
Stépanovitch. -- Il faudrait lui donner tout de suite un verre
d'eau.
Il avait deviné juste; un instant après on s'empressa autour de
Lisa, on lui apporta de l'eau. Elle embrassa chaleureusement sa
mère et pleura sur l'épaule de la vieille; puis, se rejetant en
arrière, elle la regarda en pleine figure et éclata de rire. À la
fin, Prascovie Ivanovna se mit elle-même à pleurer. Barbara
Pétrovna se hâta de les conduire toutes deux dans sa chambre. Les
trois dames sortirent par cette même porte qui tantôt s'était
ouverte pour livrer passage à Daria Pavlovna. Mais leur absence ne
dura pas plus de quatre minutes...
Je tâche de n'oublier aucune des particularités qui signalèrent
les derniers moments de cette mémorable matinée. Quand les dames
se furent retirées (Daria Pavlovna seule ne bougea pas de sa
place), je me souviens que Nicolas Vsévolodovitch s'approcha
successivement de chacun de nous pour lui souhaiter le bonjour;
toutefois il s'abstint d'aborder Chatoff toujours assis dans son
coin et de plus en plus morose. Stépan Trophimovitch voulut dire
quelque chose de très spirituel à son ancien élève; celui-ci
néanmoins le quitta dès les premiers mots pour se diriger vers
Daria Pavlovna. Il avait compté sans Pierre Stépanovitch, qui le
saisit au passage et l'emmena presque de force dans l'embrasure
d'une fenêtre, où il commença à lui parler tout bas. Il s'agissait
sans doute d'une communication très importante, à en juger par les
gestes de Pierre Stépanovitch et par l'expression de son visage.
Cependant Nicolas Vsévolodovitch, son sourire officiel sur les
lèvres, ne prêtait aux propos de son interlocuteur qu'une oreille
fort distraite, à la fin même l'impatience de s'en aller devint
visible chez lui. Il s'éloigna de la croisée juste au moment où
les dames rentrèrent. Barbara Pétrovna força Lisa à reprendre son
ancienne place, lui assurant qu'elle devait rester encore, ne fût-
ce qu'une dizaine de minutes, pour donner à ses nerfs malades le
temps de se calmer un peu avant d'affronter le grand air. Elle
témoignait le plus vif intérêt à la jeune fille et s'assit elle-
même à ses côtés. Pierre Stépanovitch accourut aussitôt auprès des
deux dames, avec qui il se mit à causer d'une façon fort gaie et
fort animée. Sans se presser, selon son habitude, Nicolas
Vsévolodovitch s'avança alors vers Daria Pavlovna; en le voyant
s'approcher d'elle, Dacha fut fort émue, elle fit un brusque
mouvement sur sa chaise, tandis que ses joues se couvraient de
rougeur.
-- Il paraît qu'on peut vous féliciter... ou bien est-il encore
trop tôt? dit le jeune homme dont la physionomie avait pris une
expression particulière.
La réponse de Dacha n'arriva pas jusqu'à moi.
-- Pardonnez-moi mon indiscrétion, reprit en élevant la voix
Nicolas Vsévolodovitch, -- mais j'avais reçu un avis spécial.
Savez-vous cela?
-- Oui, je sais que vous avez été spécialement avisé.
-- J'espère pourtant n'avoir rien gâté par mes félicitations, dit-
il en riant, -- et si Stépan Trophimovitch...
À ces mots, accourut Pierre Stépanovitch.
-- À propos de quoi des félicitations? demanda-t-il, -- de quoi
faut-il vous féliciter, Daria Pavlovna? Bah! mais n'est-ce pas de
cela même? L'incarnat qui colore votre visage prouve que je ne me
suis pas trompé. Au fait, de quoi donc féliciter nos belles et
vertueuses demoiselles, et quelles sont les félicitations qui les
font le plus rougir? Allons, recevez aussi les miennes, si j'ai
deviné juste, et payez votre part: vous vous rappelez, en Suisse
vous aviez parié avec moi que vous ne vous marieriez jamais... Ah!
mais à propos de la Suisse, -- où avais-je donc la tête? Figurez-
vous, c'est moitié pour cela que je suis venu, et un peu plus
j'allais oublier: dis donc, ajouta-t-il tout à coup en s'adressant
à son père, -- quand vas-tu en Suisse?
-- Moi... en Suisse? fit Stépan Trophimovitch interloqué.
-- Comment? est-ce que tu n'y vas pas? Mais voyons, tu te maries
aussi... tu me l'as écrit?
-- Pierre! s'écria Stépan Trophimovitch.
-- Quoi, Pierre... Vois-tu, si cela peut te faire plaisir, je suis
venu par grande vitesse te déclarer que je n'ai absolument aucune
objection contre, puisque tu tenais tant à avoir mon avis le plus
tôt possible; mais s'il faut te «sauver», comme tu m'en supplies
dans cette même lettre, eh bien, je suis encore à ta disposition.
Est-ce vrai qu'il se marie, Barbara Pétrovna? demanda-t-il
brusquement à la maîtresse de la maison. -- J'espère que je ne
commets pas d'indiscrétion; lui-même m'écrit que toute la ville le
sait et que tout le monde le félicite, à ce point que, pour
échapper aux compliments, il ne sort plus que la nuit. J'ai la
lettre dans ma poche. Mais croirez-vous, Barbara Pétrovna que je
n'y comprends rien! Dis-moi seulement une chose, Stépan
Trophimovitch: faut-il te féliciter ou te «sauver»? Figurez-vous
qu'à côté de lignes ne respirant que le bonheur il s'en trouve de
tout à fait désespérées. D'abord, il me demande pardon; passe pour
cela, c'est dans son caractère... Pourtant, il faut bien le dire,
la chose est drôle tout de même: voilà un homme qui m'a vu deux
fois dans sa vie, et comme par hasard; or, maintenant, à la veille
de convoler en troisièmes noces, il s'imagine tout à coup que ce
mariage est une infraction à je ne sais quels devoirs paternels,
il m'envoie à mille verstes de distance une lettre dans laquelle
il me supplie de ne pas me fâcher et sollicite mon autorisation!
Je t'en prie, ne t'offense pas de mes paroles, Stépan
Trophimovitch, tu es l'homme de ton temps, je me place à un point
de vue large et je ne te condamne pas; si tu veux, je dirai même
que cela te fait honneur, etc., etc. Mais il y a un autre point
que je ne comprends pas et qui a plus d'importance. Il me parle de
«péchés commis en Suisse». Je me marie, dit-il, pour les péchés ou
à cause des péchés d'un autre. Bref, il est question de péchés
dans sa lettre. «La jeune fille, écrit-il, est une perle, un
diamant», et, bien entendu, «il est indigne d'elle» -- c'est son
style; mais, par suite de certains péchés commis là-bas ou de
certaines circonstances, «il est forcé de subir le conjungo et
d'aller en Suisse»; puis la conclusion: «Plante-là tout et vient
me sauver.» Comprenez-vous quelque chose à tout cela? Mais, du
reste, poursuivit Pierre Stépanovitch qui, la lettre à la main,
considérait avec un innocent sourire les personnes présentes, --
je m'aperçois, à l'expression des visages, que, selon mon
habitude, je viens encore de faire une gaffe... c'est la faute de
ma stupide franchise, ou, comme dit Nicolas Vsévolodovitch, de ma
précipitation. Je pensais que nous étions ici entre nous, je veux
dire, qu'il n'y avait ici que des amis, j'entends des amis à toi,
Stépan Trophimovitch, car moi, je suis au fond un étranger, et je
vois... je vois que tout le monde sait quelque chose dont moi
j'ignore le premier mot.
Il regardait toujours l'assistance.
Livide, les traits altérés, les lèvres tremblantes, Barbara
Pétrovna s'avança vers lui.
-- Ainsi, demanda-t-elle, -- Stépan Trophimovitch vous a écrit
qu'il épousait «les péchés commis en Suisse par un autre» et il
vous a prié de venir le «sauver», ce sont là ses expressions?
-- Voyez-vous, répondit d'un air effrayé Pierre Stépanovitch, --
s'il y a là quelque chose que je n'ai pas compris, c'est sa faute,
naturellement: pourquoi écrit-il ainsi? Vous savez, Barbara
Pétrovna, il barbouille du papier à la toise, dans ces deux ou
trois derniers mois je recevais de lui lettres sur lettres, et, je
l'avoue, j'avais fini par ne plus les lire jusqu'au bout.
Pardonne-moi, Stépan Trophimovitch, un aveu aussi bête, mais, tu
dois en convenir, tes lettres, bien qu'elles me fussent adressées,
étaient plutôt écrites pour la postérité; par conséquent peut
t'importait que je les lusse... Allons, allons, ne te fâche pas;
toi et moi nous sommes toujours parents! Mais cette lettre,
Barbara Pétrovna, cette lettre, je l'ai lue tout entière. Ces
«péchés» -- ces «péchés d'un autre», ce sont pour sûr, nos petits
péchés à nous, et il y a gros à parier qu'ils sont les plus
innocents du monde, mais nous avons imaginé de bâtir là-dessus une
histoire terrible pour nous donner un vernis de noblesse, pas pour
autre chose. C'est que, voyez-vous, nos comptes boitent un peu, il
faut bien l'avouer enfin. Vous savez, nous avons la passion des
cartes... du reste, ce sont là des paroles superflues, absolument
superflues, pardon, je suis trop bavard, mais je vous assure,
Barbara Pétrovna, qu'il m'avait positivement effrayé et que
j'étais accouru en partie pour le «sauver». Enfin, c'est pour moi-
même une affaire de conscience. Est-ce que je viens lui mettre le
couteau sur la gorge? Est-ce que je suis un créancier impitoyable?
Il m'écrit quelque chose au sujet de la dot... Du reste, tu te
maries, n'est-ce pas, Stépan Trophimovitch? Eh bien, alors, trêve
de vaines paroles, c'est bavarder uniquement pour faire du
style... Ah! Barbara Pétrovna, tenez, je suis sûr qu'à présent
vous me condamnez, et justement parce que j'ai aussi fait du
style...
-- Au contraire, au contraire, je vois que vous êtes à bout de
patience, et sans doute vous avez vos raisons pour cela, répondit
d'un ton irrité Barbara Pétrovna.
Elle avait écouté avec un malin plaisir Pierre Stépanovitch
témoignant ses regrets d'avoir bavardé de la sorte. Évidemment il
venait de jouer un rôle, -- lequel? je l'ignorais encore, mais il
était visible que sa prétendue «gaffe» avait été préméditée.
-- Au contraire, continua Barbara Pétrovna, -- je vous suis très
reconnaissante d'avoir parlé; sans vous je ne saurais rien encore.
Pour la première fois depuis vingt ans j'ouvre les yeux. Nicolas
Vsévolodovitch, vous avez dit tout à l'heure que vous aviez été
informé spécialement: Stépan Trophimovitch vous aurait-il écrit
aussi quelque chose dans le même genre?
-- J'ai reçu de lui une lettre très innocente et... et... très
noble.
-- Vous êtes embarrassé, vous cherchez vos mots, -- assez! Stépan
Trophimovitch, j'attends de vous un dernier service, ajouta-t-elle
tout à coup en regardant mon malheureux ami avec des yeux
enflammés de colère, -- faites-moi le plaisir de nous quitter à
l'instant même, et ne franchissez plus jamais le seuil de ma
maison.
Je prie le lecteur de se rappeler que la générale Stavroguine se
trouvait encore dans un état particulier d'»exaltation». À la
vérité, ce n'était pas la faute de Stépan Trophimovitch! Mais ce
qui m'étonna au plus haut point, ce fut l'admirable fermeté de son
attitude aussi bien devant les «accusations» de Pétroucha qu'il ne
songea pas à interrompre, que devant la «malédiction» de Barbara
Pétrovna. Où avait-il puisé tant de force d'âme? Je savais
seulement que, tantôt, lors de sa première rencontre avec
Pétroucha, il avait été atteint au plus profond de son être par la
froideur insultante de son fils. De même qu'un _vrai_ chagrin
donne parfois de l'intelligence aux imbéciles, il peut aussi, --
momentanément du moins, -- faire un stoïque de l'homme le plus
pusillanime.
Stépan Trophimovitch salua avec dignité Barbara Pétrovna et ne
prononça pas un mot (il est vrai qu'il ne lui restait plus rien à
dire). Il voulait se retirer sur le champ, mais malgré lui il
s'approcha de Daria Pavlovna. C'était sans doute ce qu'avait prévu
la jeune fille, qui, inquiète, se hâta de prendre la parole:
-- Je vous en prie, Stépan Trophimovitch, pour l'amour de Dieu, ne
dites rien, commença-t-elle d'une voix agitée tandis que sa
physionomie trahissait une sensation de malaise. -- Soyez sûr,
poursuivit-elle en lui tendant la main, -- que je vous apprécie
toujours autant... que j'ai toujours pour vous la même estime...
et pensez aussi du bien de moi, Stépan Trophimovitch,
j'apprécierai extrêmement cela...
Il s'inclina fort bas devant elle.
-- Tu es libre, Daria Pavlovna, tu sais que dans toute cette
affaire une liberté complète t'a été laissée! Tu l'as eue, tu l'as
et tu l'auras toujours, dit gravement Barbara Pétrovna.
-- Bah! Mais maintenant je comprends tout! s'écria en se frappant
le front Pierre Stépanovitch. -- Eh bien, dans quelle situation
ai-je été placé? Daria Pavlovna, je vous en prie, pardonnez-
moi!... Voilà les sottises que tu me fais faire! ajouta-t-il en
s'adressant à son père.
-- Pierre, tu pourrais bien prendre un autre ton avec moi, n'est-
ce pas, mon ami? observa avec la plus grande douceur Stépan
Trophimovitch.
-- Ne crie pas, je te prie, répliqua Pierre en agitant le bras, --
sois bien persuadé que tout cela, c'est l'effet de nerfs vieux et
malades, et qu'il ne sert à rien de crier. Réponds à ma question:
tu devais bien supposer qu'à peine arrivé ici, je parlerais de
cela: pourquoi donc ne m'as-tu pas prévenu?
Stépan Trophimovitch attacha sur son fils un regard pénétrant.
-- Pierre, se peut-il que toi, si au courant de ce qui se passe
ici, tu n'aies réellement rien su de cette affaire, rien entendu
dire?
-- Quo-o-i! Voilà les gens! Ainsi ce n'est pas assez pour nous
d'être un vieil enfant, nous sommes, qui plus est, un enfant
méchant? Barbara Pétrovna avez-vous entendu ce qu'il a dit?
Le salon se remplissait de bruit; mais alors se produisit soudain
un incident auquel personne ne pouvait s'attendre.