-- Aïe, ici! fit Prascovie Ivanovna en indiquant un fauteuil près
de la table, puis elle s'assit péniblement avec le secours de
Maurice Nikolaïévitch; sans ses jambes, matouchka, je ne
m'assiérais pas chez vous! ajouta-t-elle d'un ton fielleux.
Barbara Pétrovna leva un peu la tête, sa physionomie exprimait la
souffrance; elle appliqua les doigts de sa main droite contre sa
tempe, où elle sentait évidemment un tic douloureux.
-- Qu'est-ce que tu dis, Prascovie Ivanovna? Pourquoi ne
t'assiérais-tu pas chez moi? Ton défunt mari m'a témoigné toute sa
vie une sincère amitié; toi et moi, à la pension, nous avons joué
ensemble à la poupée, étant gamines.
Prascovie Ivanovna se mit à agiter les bras.
-- J'en étais sûre! La pension vous sert toujours d'entrée en
matière quand vous vous préparez à me dire des choses
désagréables, c'est votre truc.
-- Décidément, tu es mal disposée aujourd'hui; comment vont tes
jambes? On va t'apporter du café, bois-en une tasse, je t'en prie,
et ne te fâche pas.
-- Matouchka, Barbara Pétrovna, vous me traitez tout à fait comme
une petite fille. Je ne veux pas de café, voilà!
Et, quand le domestique s'approcha d'elle pour la servir, elle le
repoussa d'un geste brutal. (Du reste, sauf Maurice Nikolaïévitch
et moi, tout le monde refusa de prendre du café. Stépan
Trophimovitch, qui en avait d'abord accepté, laissa sa tasse sur
la table; Marie Timoféievna aurait bien voulu en avoir encore,
déjà même elle tendait la main, mais le sentiment des convenances
lui revint, et elle refusa, visiblement satisfaite de cette
victoire sur elle-même.)
Un sourire venimeux plissa les lèvres de Barbara Pétrovna.
-- Sais-tu une chose, ma chère Prascovie Ivanovna? Tu es sûrement
venue ici avec une idée que tu t'es encore mise dans la tête.
Toute ta vie tu n'as vécu que par l'imagination. Tout à l'heure,
quand j'ai parlé de la pension, tu t'es fâchée, mais te rappelles-
tu le jour où tu es venue raconter à toute la classe que le
hussard Chablykine t'avait demandée en mariage? Madame Lefébure
t'a alors convaincue de mensonge, et pourtant tu ne mentais pas,
tu t'étais simplement fourré dans l'esprit une chimère qui te
faisait plaisir. Eh bien, parle, qu'est-ce que tu as maintenant?
Qu'as-tu encore imaginé pour être si mécontente?
-- Et vous, à la pension, vous vous êtes amourachée du pope qui
enseignait la loi divine, vous devez vous souvenir de cela aussi,
puisque vous avez si bonne mémoire! ha, ha, ha!
Elle eut un rire sardonique auquel succéda un accès de toux.
-- Ah! tu n'as pas oublié le pope... reprit Barbara Pétrovna en
lançant à son interlocutrice un regard haineux.
Son visage était devenu vert. Prascovie Ivanovna prit tout à coup
un air de dignité.
-- Maintenant, matouchka, je n'ai pas envie de rire, je désire
savoir pourquoi devant toute la ville vous avez mêlé ma fille à
votre scandale, voilà pourquoi je suis venue.
Barbara Pétrovna se redressa brusquement.
-- À mon scandale? fit-elle d'une voix menaçante.
-- Maman, je vous prie de veiller davantage sur vos expressions,
observa soudain Élisabeth Nikolaïevna.
-- Comment as-tu dit? répliqua la mère, qui allait de nouveau
commencer une mercuriale, mais qui s'arrêta court devant le regard
étincelant de sa fille.
-- Comment avez-vous pu, maman, parler de scandale? continua en
rougissant Lisa; -- je suis venue ici de moi-même, avec la
permission de Julie Mikhaïlovna, parce que je voulais connaître
l'histoire de cette malheureuse, pour lui être utile.
-- «L'histoire de cette malheureuse!» répéta ironiquement
Prascovie Ivanovna; -- quel besoin as-tu de t'immiscer dans de
pareilles «histoires»? Oh! matouchka! Nous en avons assez, de
votre despotisme, poursuivit-elle avec rage en se tournant vers
Barbara Pétrovna. -- On dit, à tort ou à raison, que vous teniez
toute cette ville sous votre joug, mais il paraît que vos beaux
jours sont passés!
Barbara Pétrovna était comme une flèche prête à partir. Immobile,
elle regarda sévèrement pendant dix secondes Prascovie Ivanovna.
-- Allons, prie Dieu, Prascovie, pour que toutes les personnes ici
présentes soient des gens sûrs, dit-elle enfin avec une
tranquillité sinistre, -- tu as beaucoup trop parlé.
-- Moi, ma mère, je n'ai pas si peur que d'autres de l'opinion
publique; c'est vous qui, nonobstant vos airs hautains, tremblez
devant le jugement du monde. Et si les personnes ici présentes
sont des gens sûrs, tant mieux pour vous.
-- Tu es devenue intelligente cette semaine?
-- Non, mais cette semaine la vérité s'est fait jour.
-- Quelle vérité s'est fait jour cette semaine? Écoute, Prascovie
Ivanovna, ne m'irrite pas, explique-toi à l'instant, je t'adjure
de parler: quelle vérité s'est fait jour, et que veux-tu dire par
ces mots?
Prascovie Ivanovna se trouvait dans un état d'esprit où l'homme,
tout au désir de frapper un grand coup, ne s'inquiète plus des
conséquences.
-- Mais la voilà, toute la vérité! elle est assise là! répondit-
elle en montrant du doigt Marie Timoféievna. Celle-ci, qui n'avait
cessé de considérer Prascovie Ivanovna avec une curiosité enjouée,
se mit à rire en se voyant ainsi désignée par la visiteuse
irritée, et s'agita gaiement sur son fauteuil.
-- Seigneur Jésus-Christ, ils sont tous fous! s'écria Barbara
Pétrovna, qui blêmit et se renversa sur le dossier de son siège.
Sa pâleur nous alarma. Stépan Trophimovitch s'élança le premier
vers elle; je m'approchai aussi; Lisa elle-même se leva, sans, du
reste, s'éloigner de son fauteuil; mais nul ne manifesta autant
d'inquiétude que Prascovie Ivanovna; elle se leva du mieux qu'elle
put et se mit à crier d'une voix dolente:
-- Matouchka, Barbara Pétrovna, pardonnez-moi ma sottise et ma
méchanceté! Mais que quelqu'un lui donne au moins de l'eau!
-- Ne pleurniche pas, je te prie, Prascovie Ivanovna; et vous,
messieurs, écartez-vous, s'il vous plaît, je n'ai pas besoin
d'eau! dit avec fermeté Barbara Pétrovna, quoique la parole eût
encore peine à sortir de ses lèvres décolorées.
-- Matouchka! reprit Prascovie Ivanovna un peu tranquillisée, --
ma chère Barbara Pétrovna, sans doute j'ai eu tort de vous tenir
un langage inconsidéré, mais toutes ces lettres anonymes dont me
bombardent de petites gens m'avaient poussée à bout; si encore ils
vous les adressaient, puisque c'est à propos de vous qu'ils les
écrivent! moi, matouchka, j'ai une fille!
Les yeux tout grands ouverts, Barbara Pétrovna la regardait en
silence et l'écoutait avec étonnement. Sur ces entrefaites, une
porte latérale s'ouvrit sans bruit, et Daria Pavlovna fit son
apparition. Elle s'arrêta un instant sur le seuil pour promener
ses yeux autour d'elle; notre agitation la frappa. Il est probable
qu'elle ne remarqua pas tout de suite Marie Timoféievna, dont
personne ne lui avait annoncé la présence. Stépan Trophimovitch
aperçut le premier la jeune fille; il fit un mouvement brusque et
s'écria en rougissant: «Daria Pavlovna!» À ces mots, tous les
regards se portèrent vers la nouvelle venue.
-- Comment, ainsi c'est là votre Daria Pavlovna! s'exclama Marie
Timoféievna; -- eh bien, matouchka, ta soeur ne te ressemble pas!
Comment donc mon laquais peut-il dire: «la serve, la fille de
Dachka», en parlant de cette charmante personne!
Daria Pavlovna s'était déjà rapprochée de Barbara Pétrovna, mais
l'exclamation de mademoiselle Lébiadkine lui fit brusquement
retourner la tête, et elle resta debout devant sa chaise, les yeux
attachés sur la folle.
-- Assieds-toi, Dacha, dit Barbara Pétrovna avec un calme
effrayant; plus près, là, c'est bien; tu peux voir cette femme,
tout en étant assise. Tu la connais?
-- Je ne l'ai jamais vue, répondit tranquillement Dacha, et, après
un silence, elle ajouta: -- C'est sans doute la soeur malade d'un
M. Lébiadkine.
-- Moi aussi, mon âme, je vous voie aujourd'hui pour la première
fois, mais depuis longtemps déjà je désirais faire votre
connaissance, parce que chacun de vos geste témoigne de votre
éducation, fit avec élan Marie Timoféievna. -- Quant aux
criailleries de mon laquais, est-il possible, en vérité, que vous
lui ayez pris de l'argent, vous si bien élevée et si gentille? Car
vous êtes gentille, gentille, gentille, je vous le dis
sincèrement! acheva-t-elle enthousiasmée.
-- Comprends-tu quelque chose? demanda avec une dignité hautaine
Barbara Pétrovna.
-- Je comprends tout...
-- De quel argent parle-t-elle?
-- Il s'agit sans doute de l'argent que, sur la demande de Nicolas
Vsévolodovitch, je me suis chargée d'apporter de Suisse à ce
M. Lébiadkine, le frère de cette femme.
Un silence suivit ces mots.
-- Nicolas Vsévolodovitch lui-même t'a priée de faire cette
commission?
-- Il tenait beaucoup à envoyer cet argent, une somme de trois
cents roubles, à M. Lébiadkine. Mais il ignorait son adresse, il
savait seulement que ce monsieur devait venir dans notre ville,
c'est pourquoi il m'a chargée de lui remettre cette somme à son
arrivée ici.
-- Quel argent a donc été... perdu? À quoi cette femme vient-elle
de faire allusion?
-- Je n'en sais rien; j'ai entendu dire aussi que M. Lébiadkine
m'accusait d'avoir détourné une partie de la somme, mais je ne
comprends pas ces paroles. On m'avait donné trois cents roubles,
j'ai remis trois cents roubles.
Daria Pavlovna avait presque entièrement recouvré son calme. En
général il était difficile de troubler longtemps cette jeune fille
et de lui ôter sa présence d'esprit, quelque émotion qu'elle
éprouvât dans son for intérieur. Toutes les réponses qu'on a lues
plus haut, elle les donna posément, sans hésitation, sans
embarras, d'une voix nette, égale et tranquille. Rien en elle ne
laissait soupçonner la conscience d'aucune faute. Tant que dura
cet interrogatoire, Barbara Pétrovna ne quitta pas des yeux sa
protégée, ensuite elle réfléchit pendant une minute.
-- Si, dit-elle avec force (tout en ne regardant que Dacha, elle
s'adressait évidemment à toute l'assistance), -- si Nicolas
Vsévolodovitch, au lieu de me confier cette commission, t'en a
chargée, c'est sans doute qu'il avait des raisons d'agir ainsi. Je
ne me crois pas le droit de les rechercher, du moment qu'on me les
cache; d'ailleurs le seul fait de ta participation à cette affaire
me rassure pleinement à leur égard, sache cela, Daria. Mais vois-
tu, ma chère, quand on ne connaît pas le monde, on peut, avec les
intentions les plus pures, commettre un acte inconsidéré, et c'est
ce que tu as fait en acceptant d'entrer en rapports avec ce
coquin. Les bruits répandus par ce drôle prouvent que tu as manqué
de tact. Mais je prendrai des renseignements sur lui, et, comme
c'est à moi qu'il appartient de te défendre, je saurai le faire.
Maintenant il faut en finir avec tout cela.
-- Quand il viendra chez vous, le mieux sera de l'envoyer à
l'antichambre, observa tout à coup Marie Timoféievna en se
penchant en dehors de son fauteuil. -- Là il jouera aux cartes sur
le coffre avec les laquais, tandis qu'ici nous boirons du café.
Vous pourrez tout de même lui en faire porter une petite tasse,
mais je le méprise profondément, acheva-t-elle avec un geste
expressif.
-- Il faut en finir, répéta Barbara Pétrovna qui avait écouté
attentivement mademoiselle Lébiadkine, sonnez, je vous prie,
Stépan Trophimovitch.
Celui-ci obéit et brusquement s'avança tout agité vers la
maîtresse de la maison.
-- Si... si je... bégaya-t-il en rougissant, -- si j'ai aussi
entendu raconter la nouvelle ou, pour mieux dire, la calomnie la
plus odieuse, c'est avec la plus grande indignation... enfin cet
homme est un misérable et quelque chose comme un forçat évadé...
Il ne put achever; Barbara Pétrovna l'examina des pieds à la tête
en clignant les yeux. Entra le correct valet de chambre Alexis
Égorovitch.
-- La voiture, ordonna la générale Stavroguine, -- et toi, Alexis
Égorovitch, prépare-toi à ramener mademoiselle Lébiadkine chez
elle, elle t'indiquera elle-même où elle demeure.
-- M. Lébiadkine l'attend lui-même en bas depuis un certain temps,
et il a vivement insisté pour être annoncé.
-- Cela ne se peut pas, Barbara Pétrovna, fit aussitôt d'un air
inquiet Maurice Nikolaïévitch, qui jusqu'alors avait observé un
silence absolu: -- permettez-moi de vous le dire, ce n'est pas un
homme qu'on puisse recevoir, c'est... c'est... c'est... un homme
impossible, Barbara Pétrovna.
-- Qu'il attende un peu, répondit cette dernière à Alexis
Égorovitch.
Le valet de chambre se retira.
-- C'est un homme malhonnête, et je crois même que c'est un forçat
évadé ou quelque chose dans ce genre, murmura de nouveau, le rouge
au visage, Stépan Trophimovitch.
Prascovie Ivanovna se leva.
-- Lisa, il est temps de partir, dit-elle d'un ton rogue.
Elle semblait déjà regretter de s'être traitée elle-même de sotte
tantôt dans un moment d'émoi. C'était avec un pli dédaigneux sur
les lèvres qu'elle avait écouté tout à l'heure les explications de
Daria Pavlovna. Mais rien ne me frappa autant que la physionomie
d'Élisabeth Nikolaïevna depuis l'entrée de Dacha: la haine et le
mépris se lisaient dans ses yeux flamboyants.
-- Attends encore une minute, je te prie, Prascovie Ivanovna, fit,
toujours avec le même calme extraordinaire, Barbara Pétrovna, --
aie la bonté de te rasseoir, je suis décidée à tout dire, et tu as
mal aux jambes. Là, c'est bien, je te remercie. Tantôt je ne me
connaissais plus, et je t'ai adressé quelques paroles trop vives.
Pardonne-moi, je te prie, j'ai agi bêtement, et je suis la
première à le confesser, parce qu'en tout j'aime la justice. Sans
doute, toi aussi tu étais hors de toi tout à l'heure, quand tu as
parlé de lettres anonymes. Toute communication non signée ne
mérite que le mépris. Si tu as une autre manière de voir, je ne te
l'envie pas. En tout cas, à ta place, j'aurais cru me salir en
relevant de pareilles vilenies. Mais puisque tu as commencé, je te
dirai que moi-même, il y a six jours, j'ai aussi reçu une lettre
anonyme, une chose bouffonne. Dans cette lettre, un drôle
quelconque m'assure que Nicolas Vsévolodovitch est devenu fou, et
que je dois craindre une boiteuse qui «jouera un rôle
extraordinaire dans ma destinée»: je me rappelle l'expression.
Sachant que mon fils a une foule d'ennemis, j'ai aussitôt fait
venir ici celui qui le hait secrètement de la haine la plus basse
et la plus implacable; en causant avec cet homme, j'ai découvert
tout de suite de quelle méprisable officine est sortie la lettre
anonyme. Si toi aussi, ma pauvre Prascovie Ivanovna, on t'a
inquiétée _à cause de moi_, et, comme tu dis, «bombardée» de ces
misérables écrits, sans doute je suis la première à regretter d'en
avoir été innocemment la cause. Voilà tout ce que je voulais te
dire comme explication. Je vois avec peine que tu n'en peux plus,
et qu'en ce moment tu n'es pas dans ton assiette. En outre, je
suis bien décidée, non pas à _recevoir_, mais à _laisser entrer_
(ce qui n'est pas la même chose) l'équivoque personnage dont il
était question tout à l'heure. La présence de Lisa en particulier
est inutile ici. Viens près de moi, Lisa, ma chère, et laisse-moi
t'embrasser encore une fois.
Lisa traversa la chambre et s'arrêta en silence devant Barbara
Pétrovna. Celle-ci l'embrassa, lui prit les mains et, l'écartant
un peu de sa personne, la considéra avec émotion, puis elle fit le
signe de la croix sur la jeune fille et se remit à l'embrasser.
-- Allons, adieu, Lisa (il y avait comme des larmes dans la voix
de Barbara Pétrovna), crois que je ne cesserai pas de t'aimer,
quoi que te réserve désormais la destinée... Que Dieu t'assiste.
J'ai toujours béni sa sainte volonté.
Elle voulait encore ajouter quelque chose, mais, faisant un effort
sur elle-même, elle se tut. Lisa retournait à sa place, toujours
silencieuse et pensive, quand, soudain, elle s'arrêta devant sa
mère.
-- Maman, je ne pars pas tout de suite, je vais encore rester un
moment chez ma tante, dit-elle d'une voix douce, mais dénotant
néanmoins une résolution indomptable.
-- Mon Dieu, qu'est-ce que c'est? cria, en frappant ses mains
l'une contre l'autre, Prascovie Ivanovna.
Lisa, sans répondre, sans même paraître entendre, alla se rasseoir
dans son coin et regarda de nouveau en l'air.
Une expression de triomphe se montra sur le visage de Barbara
Pétrovna.
-- Maurice Nikolaïévitch, j'ai un grand service à vous demander:
ayez la bonté d'aller en bas jeter un coup d'oeil sur cet homme,
et, s'il y a quelque possibilité de le _laisser entrer_, amenez-le
ici.
Maurice Nikolaïévitch s'inclina et sortit. Une minute après, il
revint avec M. Lébiadkine.