Debout près de sa porte fermée, Chatoff prêtait l'oreille; tout à
coup il fit un saut en arrière.
-- Il vient ici, je m'en doutais! murmura-t-il avec rage, -- à
présent nous n'en serons pas débarrassé avant minuit.
Bientôt retentirent plusieurs coups de poing assénés contre la
porte.
-- Chatoff, Chatoff, ouvre! commença à crier le capitaine, --
Chatoff, mon ami!...
_Je suis venu te saluer,_
_Te r-raconter que le soleil est levé,_
_Que sous sa br-r-rûlante lumière_
_Le... bois... commence à tr-r-rssaillir;_
_Te raconter que je me suis éveillé, le diable t'emporte!_
_Que je me suis éveillé sous la feuillée..._
-- Chatoff, comprends-tu qu'il fait bon vivre en ce bas monde?
Ne répondez pas, me dit tout bas Chatoff.
-- Ouvre donc! comprends-tu qu'il y a quelque chose au-dessus
d'une rixe... parmi les humains? il y a les moments d'un noble
personnage... Chatoff, je suis bon, je te pardonne... Chatoff, au
diable les proclamations, hein?
Silence.
-- Comprends-tu, âne, que je suis amoureux? J'ai acheté un frac,
regarde un peu ce frac de l'amour, il a coûté quinze roubles;
l'amour d'un capitaine doit se plier aux convenances mondaines...
Ouvre! beugla tout à coup Lébiadkine, et de nouveau il cogna
furieusement à la porte.
-- Va-t'en au diable! cria brusquement Chatoff.
-- Esclave! serf! Ta soeur aussi est une esclave et une serve...
une voleuse!
-- Et toi, tu as vendu ta soeur.
-- Tu mens! Je subis une accusation calomnieuse quand je puis d'un
seul mot... comprends-tu qui elle est?
-- Qui est-elle? demanda Chatoff, et, curieux, il s'approcha de la
porte.
-- Le comprends-tu?
-- Je le comprendrai quand tu me l'auras dit.
-- J'oserai le dire! J'ose toujours tout dire en public!...
-- C'est bien au plus si tu l'oseras, reprit Chatoff, qui espérait
le faire parler en irritant son amour-propre, et il me fit signe
d'écouter.
-- Je n'oserai pas?
-- Je ne le crois pas.
-- Je n'oserai pas?
-- Eh bien, parle, si tu ne crains pas les verges d'un barine...
Tu es un poltron, tout capitaine que tu es!
-- Je... je... elle... elle est... balbutia Lébiadkine d'une voix
agitée et tremblante.
-- Allons? dit Chatoff tendant l'oreille.
Il y eut au moins une demi-minute de silence.
-- Gr-r-redin! vociféra enfin le capitaine derrière la porte, puis
nous l'entendîmes descendre l'escalier; il soufflait comme un
samovar et trébuchait contre chaque marche.
-- Non, c'est un malin, même en état d'ivresse il sait se taire,
observa Chatoff en s'éloignant de la porte.
-- Qu'est-ce qu'il y a donc? demandai-je.
Chatoff fit un geste d'impatience; il ouvrit la porte, se mit à
écouter sur le palier et descendit même quelques marches tout
doucement; après avoir longtemps prêté l'oreille, il finit par
rentrer.
-- On n'entend rien, il a laissé sa soeur tranquille; à peine
arrivé chez lui, il sera sans doute tombé comme une masse sur le
plancher, et, maintenant, il dort. Vous pouvez vous en aller.
-- Écoutez, Chatoff, que dois-je à présent conclure de tout cela?
-- Eh! concluez ce que vous voudrez! me répondit-il d'une voix qui
exprimait la lassitude et l'ennui, ensuite il s'assit devant son
bureau.
Je me retirai. Dans mon esprit se fortifiait de plus en plus une
idée invraisemblable. Je songeais avec inquiétude à la journée du
lendemain...