Cette journée du lendemain, -- c'est-à-dire ce même dimanche où le
sort de Stépan Trophimovitch devait être irrévocablement décidé, -
- est une des plus importantes que j'aie à mentionner dans ma
chronique. Ce fut une journée pleine d'imprévu, qui dissipa les
ténèbres sur plusieurs points et les épaissit sur d'autres, qui
dénoua certaines complications et en fit naître de nouvelles. Dans
la matinée, le lecteur le sait déjà, j'étais tenu d'accompagner
mon ami chez Barbara Pétrovna, qui, elle-même, avait exigé ma
présence, et, à trois heures de l'après-midi, je devais être chez
Élisabeth Nikolaïevna pour lui raconter -- je ne savais quoi, et
l'aider -- je ne savais comment. Toutes ces questions furent
tranchées comme personne ne se serait attendu à ce qu'elles le
fussent. En un mot, le hasard amena, durant cette journée, les
rencontres et les événements les plus étranges.
Pour commencer, lorsque nous arrivâmes, Stépan Trophimovitch et
moi, chez Barbara Pétrovna à midi précis, heure qu'elle nous avait
fixée, nous ne la trouvâmes pas; elle n'était pas encore revenue
de la messe. Mon pauvre ami était dans un tel état d'esprit que
cette circonstance l'atterra; presque défaillant, il se laissa
tomber sur un fauteuil du salon. Je l'engageai à boire un verre
d'eau; mais, nonobstant sa pâleur et le tremblement de ses mains,
il refusa avec dignité. Je ferai remarquer en passant que son
costume se distinguait cette fois par une élégance extraordinaire:
sa chemise de batiste brodée était presque une chemise de bal; il
avait une cravate blanche, un chapeau neuf qu'il tenait à la main,
des gants jaune paille, et il s'était tant soit peu parfumé. À
peine fûmes-nous assis que parut Chatoff, introduit par le valet
de chambre; il était clair que lui aussi avait reçu de Barbara
Pétrovna une invitation en règle. Stépan Trophimovitch se leva à
demi pour lui tendre la main, mais Chatoff, après nous avoir
examinés attentivement tous les deux, alla s'asseoir dans un coin,
sans même nous faire un signe de tête. Stépan Trophimovitch me
regarda de nouveau d'un air inquiet.
Plusieurs minutes s'écoulèrent ainsi dans un profond silence.
Stépan Trophimovitch se mit soudain à murmurer quelques mots à mon
oreille, mais il parlait si bas et si vite que je ne pouvais rien
comprendre à ses paroles; du reste, son agitation ne lui permit
pas de continuer. Le valet de chambre entra encore une fois sous
couleur d'arranger quelque chose sur la table, mais en réalité, je
crois, pour jeter un coup d'oeil sur nous. Brusquement Chatoff
l'interpella d'une voix forte:
-- Alexis Égoritch, savez-vous si Daria Pavlona est allée
avec elle?
-- Barbara Pétrovna est allée seule à la cathédrale, Daria
Pavlona est restée dans sa chambre, elle ne se porte pas
très-bien, répondit Alexis Égoritch avec la gravité
compassée d'un domestique bien stylé.
Mon pauvre ami me lança encore un regard anxieux, cela finit par
m'ennuyer à un tel point que je me tournai d'un autre côté.
Soudain retentit le bruit d'une voiture s'approchant du perron, et
un certain mouvement dans la maison nous avertit que la générale
était de retour. Nous nous levâmes tous précipitamment, mais une
nouvelle surprise nous était réservée: les pas nombreux que nous
entendîmes prouvaient que Barbara Pétrovna n'était pas rentrée
seule, et cela était déjà assez étrange, attendu qu'elle-même nous
avait indiqué cette heure-là. Enfin nous perçûmes le bruit d'une
marche extrêmement rapide, d'une sorte de course qui n'était
nullement dans les habitudes de Barbara Pétrovna. Et tout à coup
celle-ci, essoufflée, en proie à une agitation extraordinaire, fit
irruption dans la chambre. Quelques instants après entra beaucoup
plus tranquillement Élisabeth Nikolaïevna, tenant par la main --
Marie Timoféievna Lébiadkine! Si j'avais vu la chose en
rêve, je n'y aurais pas cru.
Pour expliquer un fait si bizarre, il faut que je raconte une
aventure singulière survenue une heure auparavant à Barbara
Pétrovna, pendant qu'elle était à la cathédrale.
Je dois d'abord noter que presque toute la ville était à la messe;
quand je dis toute la ville, j'entends, comme bien on pense, les
couches supérieures de notre société. On savait que la gouvernante
s'y montrerait pour la première fois depuis son arrivée chez nous.
Soit dit en passant, le bruit courait déjà qu'elle était libre
penseuse et imbue des «nouveaux principes». Nos dames n'ignoraient
pas non plus que Julie Mikhaïlovna serait vêtue avec un luxe et
une élégance extraordinaires; aussi elles-mêmes faisaient-elles
assaut de toilettes luxueuses et élégantes. Seule, Barbara
Pétrovna était mise simplement, comme de coutume; depuis quatre
ans, elle s'habillait toujours en noir. Arrivée à la cathédrale,
elle alla occuper sa place habituelle au premier rang à gauche, et
un laquais en livrée déposa devant elle un coussin en velours pour
les génuflexions. Bref, tout se passa comme à l'ordinaire. Mais on
remarqua aussi que, cette fois, elle pria pendant tout l'office
avec une ferveur inaccoutumée; plus tard, quand on se rappela
tout, on prétendit même avoir vu des larmes dans ses yeux. À
l'issus de la cérémonie, notre archiprêtre, le père Paul, monta en
chaire. Ses sermons étaient très-goûtés chez nous, et on
l'engageait souvent à les faire imprimer, mais il ne pouvait s'y
résoudre. Dans la circonstance présente, il parla fort longuement.
Pendant qu'il prêchait, une dame arriva à la cathédrale dans une
légère voiture de louage, un de ces drochkis du temps passé où les
dames ne pouvaient s'asseoir que de côté en se tenant à la
ceinture du cocher, ce qui, du reste, ne les empêchait pas d'être
secouées comme l'herbe au souffle du vent. Ces véhicules
incommodes se rencontrent encore aujourd'hui dans notre ville. Le
drochki s'arrêta au coin de la cathédrale, car devant la porte
stationnaient une foule d'équipages et même des gendarmes. La dame
descendit et offrit quatre kopecks au cocher.
-- Eh bien! tu trouves que ce n'est pas assez, Vanka?
s'écria-t-elle en voyant qu'il faisait la grimace, et elle
ajouta d'une voix plaintive: -- C'est tout ce que j'ai.
-- Allons, que Dieu t'assiste! je t'ai chargée sans
convenir du prix, répondit avec un geste de résignation
Vanka dont le regard semblait dire: «Toi, ce serait péché de
te faire de la peine.» Ensuite il serra dans son sein sa bourse de
cuir, fouetta son cheval et s'éloigna poursuivi par les lazzi des
autres cochers. Les railleries et les marques d'étonnement
accompagnèrent aussi la dame pendant tout le temps qu'elle mit à
se frayer un passage à travers les équipages et les valets qui
encombraient les abords de la cathédrale. Le fait est qu'il y
avait quelque chose d'étrange dans l'apparition soudaine d'une
semblable personne au milieu de la foule. D'une maigreur maladive,
elle boitait un peu et avait le visage excessivement fardé de
rouge et de blanc. Quoique le temps fût froid et venteux, elle
allait le col nu, la tête nue, sans mouchoir, sans bournous,
n'ayant pour tout vêtement qu'une vielle robe de couleur sombre.
Dans son chignon était piquée une de ces roses artificielles dont
on couronne les chérubins le dimanche des Rameaux. Justement la
veille, lors de ma visite chez Marie Timoféievna, j'avais remarqué
dans un coin, au-dessous des icônes, un de ces chérubins dont le
chef était ainsi orné de roses en papier. Pour comble, bien que la
dame baissât modestement les yeux, elle ne laissait pas d'avoir
sur les lèvres un gai et malicieux sourire. Si elle avait encore
tardé un instant à pénétrer dans la cathédrale, on lui en aurait
peut-être interdit l'entrée; elle réussit néanmoins à s'y glisser,
et, une fois dans le temple, continua sa marche à travers la foule
des fidèles qui remplissaient le saint lieu.
Le prédicateur était au milieu de son sermon, et tout le monde
l'écoutait avec l'attention la plus recueillie; cependant quelques
regards curieux se portèrent furtivement vers la nouvelle venue.
Elle se prosterna jusqu'à terre, inclina son visage fardé sur le
pavement de la cathédrale et resta longtemps dans cette position;
on aurait dit qu'elle pleurait. Ensuite elle se releva et ne tarda
pas à recouvrer sa bonne humeur. Gaiement, avec tous les signes
d'une extrême satisfaction, elle commença à promener ses yeux
autour d'elle, contemplant les murs de l'église, examinant les
figures des assistants, parfois même se haussant sur la pointe des
pieds pour mieux voir certaines dames; à deux reprises elle eut
un petit rire étrange. Le sermon fini, la croix fut offerte à la
vénération des fidèles. La gouvernante s'approcha la première pour
la baiser, mais elle n'avait pas fait deux pas qu'elle s'arrêta
avec l'intention évidente de laisser passer Barbara Pétrovna, qui,
de son côté, s'avançait bravement sans paraître remarquer qu'il y
avait quelqu'un devant elle. Sans doute l'excessive politesse de
Julie Mikhaïlovna cachait une arrière-pensée maligne; personne ne
s'y trompa, la générale Stavroguine pas plus que les autres;
néanmoins son assurance ne se démentit point: imperturbable, elle
s'approcha de la croix, et, après l'avoir baisée, se dirigea vers
la sortie. Son laquais en livrée la précédait pour lui ouvrir un
chemin, ce qui, du reste, était inutile, car tous s'écartaient
respectueusement devant elle. Mais, arrivée sur le parvis, Barbara
Pétrovna dut s'arrêter un instant en face d'un épais rassemblement
qui lui barrait le passage. Soudain une créature d'un aspect
bizarre, une femme portant sur la tête une rose artificielle,
fendit la foule et vint s'agenouiller devant la générale. Celle-
ci, qui ne perdait pas facilement sa présence d'esprit, surtout en
public, la regarda d'un air sévère et imposant.
Il faut noter que, tout en étant devenue dans ces dernières années
fort économe et même avare, Barbara Pétrovna ne laissait pas, à
l'occasion de faire l'aumône d'une façon très large. Elle était
membre d'une société de bienfaisance établie dans la capitale, et,
récemment, lors d'une famine, elle avait envoyé à Pétersbourg cinq
cents roubles pour les indigents. Enfin, tout dernièrement, avant
la nomination du nouveau gouverneur, elle avait entrepris de créer
chez nous un comité de dames charitables, afin de venir en aide
aux femmes en couches les plus nécessiteuses de la ville et de la
province. Notre société lui reprochait de faire le bien avec trop
d'ostentation, mais la fougue de son caractère, jointe à une rare
opiniâtreté, avaient presque triomphé de tous les obstacles; le
comité était à peu près organisé, et l'idée primitive prenait des
proportions de plus en plus vaste dans l'esprit enthousiasmé de la
fondatrice; déjà elle rêvait d'établir une société semblable à
Moscou et d'en étendre l'action dans toute la Russie. Les choses
en étaient là, quand tout à coup, Von Lembke fut nommé gouverneur
en remplacement d'Ivan Osipovitch. La nouvelle gouvernante ne
tarda pas, dit-on, à s'exprimer en termes moqueurs au sujet des
visées philanthropiques de Barbara Pétrovna, qui n'étaient,
suivant elle, que d'ambitieuses chimères. Ces propos,
considérablement amplifiés, comme il arrive toujours, furent
rapportés à Barbara Pétrovna. Dieu seul connaît le fond des
coeurs, mais je suppose que dans la circonstance présente, la
générale était bien aise d'être ainsi arrêtée à la porte de la
cathédrale sachant que la gouvernante passerait tout à l'heure à
côté d'elle. «Tant mieux! devait-elle se dire, que tout le monde
voie, qu'elle voie elle-même combien me sont indifférentes ses
critiques sur ma façon de faire la charité!»
-- Eh bien, ma chère, que demandez-vous? commença Barbara
Pétrovna après avoir examiné plus attentivement la femme
agenouillée devant elle.
Troublée, confuse, la solliciteuse regarda timidement celle qui
lui parlait, puis tout à coup partit d'un éclat de rire.
-- Qu'est-ce qu'elle a? Qui est-elle? fit la générale en
promenant un regard interrogateur sur le groupe qui l'entourait.
Personne ne répondit.
-- Vous êtes malheureuse? Vous avez besoin d'un secours?
-- J'ai besoin... je suis venue... balbutia la «malheureuse»
d'une voix entrecoupée. Je suis venue seulement pour vous baiser
la main... Et elle se remit à rire. Avec le regard câlin des
enfants qui veulent obtenir quelque chose, elle tendit le bras
pour saisir la main de Barbara Pétrovna; ensuite, comme effrayée,
elle ramena brusquement son bras en arrière.
-- Vous n'êtes venue que pour cela? dit avec un sourire de
compassion Barbara Pétrovna, et, tirant de son porte-monnaie de
nacre un assignat de dix roubles, elle l'offrit à l'inconnue.
Celle-ci le prit. Cette rencontre intriguait fort la générale,
qui, évidemment, se doutait bien qu'elle n'avait pas affaire à une
mendiante de profession.
-- Eh! voyez donc, elle lui a donné dix roubles, remarqua
quelqu'un dans la foule.
-- Donnez-moi votre main, reprit d'une voix hésitante l'étrange
créature qui serrait avec force entre les doigts de sa main gauche
le billet qu'elle venait de recevoir. Comme elle ne le tenait que
par un coin, l'assignat flottait au vent.
Barbara Pétrovna fronça le sourcil, et, d'un air sérieux, presque
sévère, tendit sa main. La «malheureuse» la baisa avec le plus
profond respect, tandis qu'une reconnaissance exaltée mettait une
flamme dans ses yeux. Sur ces entrefaites s'approcha la
gouvernante accompagnée d'un grand nombre de dames et de hauts
fonctionnaires. Force fut à Julie Mikhaïlovna de s'arrêter durant
une minute, tant était compact le groupe qui encombrait le parvis
de la cathédrale.
-- Vous tremblez, vous avez froid? observa soudain Barbara
Pétrovna; puis se débarrassant de son bournous que le laquais
saisit au vol, elle ôta de dessus ses épaules un châle noir d'un
assez grand prix, et en enveloppa elle-même la solliciteuse
toujours agenouillée.
-- Mais levez-vous donc, levez-vous, je vous prie!
L'inconnue obéit.
-- Où demeurez-vous? Se peut-il que personne ne sache où elle
demeure? fit impatiemment la générale en promenant de nouveau ses
yeux autour d'elle. Mais le rassemblement n'était plus composé des
mêmes personnes que tout à l'heure; c'étaient maintenant des
connaissances de Barbara Pétrovna, des gens du monde qui
contemplaient cette scène, les uns d'un air aussi étonné que
sévère, les autres avec une curiosité narquoise et l'espoir d'un
petit scandale; plusieurs même commençaient à rire.
Parmi les assistants se trouvait notre respectable marchand
Andréieff; il était là en costume russe, avec ses lunettes, sa
barbe blanche et un chapeau rond qu'il tenait à la main.
-- Je crois que cette personne est une Lébiadkine, dit enfin le
brave homme en réponse à la question de Barbara Pétrovna; -- elle
habite dans la maison Philippoff, rue de l'Épiphanie.
-- Lébiadkine? la maison Philippoff? J'en ai entendu parler... je
vous remercie, Nikon Séménitch, mais qu'est-ce que c'est que
Lébiadkine?
-- Il se donne pour capitaine, c'est un homme inconsidéré, on
peut le dire. Cette femme est certainement sa soeur; il faut
croire qu'elle a réussi à tromper sa surveillance, reprit Nikon
Séménitch en baissant la voix, et il adressa à Barbara Pétrovna un
regard qui complétait sa pensée.
-- Je vous comprends; merci, Nikon Séménitch. Ma chère, vous êtes
madame Lébiadkine?
-- Non, je ne suis pas madame Lébiadkine.
-- Alors, c'est peut-être votre frère qui s'appelle Lébiadkine?
-- Oui.
-- Voici ce que je vais faire, je vais vous ramener chez moi, ma
chère, et ensuite ma voiture vous remettra à votre domicile; vous
voulez bien venir avec moi?
-- Oh! oui, acquiesça Marie Timoféievna en frappant ses mains
l'une contre l'autre.
-- Tante, tante! Ramenez-moi aussi avec vous! cria Élisabeth
Nikolaïevna.
Elle avait accompagné la gouvernante à la messe, tandis que sa
mère, sur l'ordre du médecin, faisait une promenade en voiture et
avait pris avec elle, pour se distraire, Maurice Nikolaïévitch.
Lisa quitta brusquement Julie Mikhaïlovna et courut à Barbara
Pétrovna.
-- Ma chère, tu sais que je suis toujours bien aise de t'avoir,
mais que dira ta mère? observa avec dignité la générale
Stavroguine, qui toutefois se troubla soudain en voyant l'extrême
agitation de Lisa.
-- Tante, tante, il faut absolument que j'aille avec vous,
supplia la jeune fille en embrassant Barbara Pétrovna.
-- Mais qu'avez-vous donc, Lise? demanda en français la
gouvernante étonnée.
Lisa revint rapidement auprès d'elle.
-- Ah! pardonnez-moi, chère cousine, je vais chez ma tante.
Ce disant, Élisabeth Nikolaïevna embrassa par deux fois sa «chère
cousine», désagréablement surprise.
-- Dites aussi à maman de venir me chercher dans un instant chez
ma tante; maman voulait absolument venir, elle me l'a dit elle-
même tantôt, j'ai oublié de vous en parler, poursuivit
précipitamment Lisa, -- pardon, ne vous fâchez pas, Julie... chère
cousine... tante, je suis à vous!
-- Si vous ne m'emmenez pas, tante, je courrai derrière votre
voiture en criant tout le temps, murmura-t-elle avec un accent
désespéré à l'oreille de Barbara Pétrovna. Ce fut encore heureux
que personne ne l'entendît. Barbara Pétrovna recula d'un pas.
Après un regard pénétrant jeté sur la folle jeune fille, elle se
décida à emmener Lisa.
-- Il faut mettre fin à cela, laissa-t-elle échapper. -- Bien, je
te prendrai volontiers avec moi, Lisa, ajouta-t-elle à haute voix,
-- naturellement, si Julie Mikhaïlovna le permet, acheva-t-elle se
tournant d'un air plein de dignité vers la gouvernante.
-- Oh! sans doute, je ne veux pas la priver de ce plaisir,
d'autant plus que moi-même... répondit très aimablement celle-ci,
-- moi-même... je sais bien quelle petite tête fantasque et
volontaire nous avons sur nos épaules (Julie Mikhaïlovna prononça
ces mots avec un charmant sourire)...
-- Je vous suis on ne peut plus reconnaissante, dit Barbara
Pétrovna en s'inclinant avec une politesse de grande dame.
-- Cela m'est d'autant plus agréable, balbutia Julie Mikhaïlovna
sous l'influence d'une sorte de transport joyeux qui faisait même
monter le rouge à ses joues, -- qu'en dehors du plaisir d'aller
chez vous, Lisa est en ce moment entraînée par un sentiment si
beau, si élevé, puis-je dire... la pitié... (elle montra des yeux
la «malheureuse»)... et... et sur le parvis même du temple...
-- Cette manière de voir vous fait honneur, approuva
majestueusement Barbara Pétrovna. La gouvernante tendit sa main
avec élan. La générale Stavroguine ne se montra pas moins
empressée à lui donner la sienne. L'impression produite fut
excellente, plusieurs des assistants rayonnaient de satisfaction,
des sourires courtisanesques apparaissaient sur quelques visages.
Bref, toute la ville découvrit soudain que ce n'était pas Julie
Mikhaïlovna qui avait dédaigné jusqu'à présent de faire visite à
Barbara Pétrovna, mais que c'était au contraire la seconde qui
avait tenu la première à distance. Quand on fut convaincu que,
sans la crainte d'être mise à la porte, la gouvernante serait
allée chez la générale Stavroguine, le prestige de cette dernière
se releva d'une façon incroyable.
-- Prenez place, ma chère, dit Barbara Pétrovna à mademoiselle
Lébiadkine en lui montrant la calèche qui s'était approchée; la
«malheureuse» s'avança joyeusement vers la portière, et un laquais
l'aida à monter.
-- Comment! vous boitez! s'écria la générale épouvantée et elle
pâlit. (Tous le remarquèrent alors, mais sans comprendre...)
La voiture partit. De la cathédrale à la maison de Barbara
Pétrovna la distance était fort courte. À ce que me raconta plus
tard Élisabeth Nikolaïevna, mademoiselle Lébiadkine ne cessa de
rire nerveusement pendant les trois minutes que dura le trajet.
Quant à Barbara Pétrovna, elle était «comme plongée dans un
sommeil magnétique», suivant l'expression même de Lisa.