IV

Je ne pus le trouver à son domicile que le soir vers huit heures.

Chose qui m'étonna, il avait du monde: Alexis Nilitch et un autre

monsieur que je connaissais un peu, un certain Chigaleff, frère de

madame Virguinsky.

Ce Chigaleff était depuis deux mois l'hôte de notre ville; je ne

sais d'où il venait; j'ai seulement entendu dire qu'il avait

publié un article dans une revue progressiste de Pétersbourg.

Virguinsky nous avait présentés l'un à l'autre par hasard, dans la

rue. Je n'avais jamais vue de physionomie aussi sombre, aussi

renfrognée, aussi maussade que celle de cet homme. Il avait l'air

d'attendre la fin du monde pour demain à dix heures vingt-cinq.

Dans la circonstance que je rappelle, nous nous parlâmes à peine

et nous bornâmes à échanger une poignée de main avec la mine de

deux conspirateurs. Chigaleff me frappa surtout par l'étrangeté de

ses oreilles longues, larges, épaisses et très écartées de la

tête. Ses mouvements étaient lents et disgracieux. Si Lipoutine

rêvait pour un temps plus ou moins éloigné l'établissement d'un

phalanstère dans notre province, celui-ci savait de science

certaine le jour et l'heure où cet événement s'accomplirait. Il

produisit sur moi une impression sinistre. Dans le cas présent, je

fus d'autant plus étonné de le rencontrer chez Chatoff que ce

dernier, en général, n'aimait pas les visites.

De l'escalier j'entendis le bruit de leur conversation; ils

parlaient tous trois à la fois, et probablement se disputaient;

mais à mon apparition ils se turent. Pendant la discussion ils

s'étaient levés; lorsque j'entrai, tous s'assirent brusquement, si

bien que je dus m'asseoir aussi. Durant trois minutes régna un

silence bête. Quoique Chigaleff m'eût reconnu, il fit semblant de

ne m'avoir jamais vu, -- non par hostilité à mon égard, mais

c'était son genre. Alexis Nilitch et moi, nous nous saluâmes sans

nous rien dire et sans nous tendre la main. Chigaleff, fronçant le

sourcil, se mit à me regarder d'un oeil sévère, naïvement

convaincu que j'allais décamper aussitôt. Enfin Chatoff se souleva

légèrement sur son siège, les visiteurs se levèrent alors et

sortirent sans prendre congé. Toutefois, sur le seuil, Chigaleff

dit à Chatoff qui le reconduisait:

-- Rappelez-vous que vous avez des comptes à rendre.

-- Je me moque de vos comptes et je n'en rendrai à aucun diable,

répondit Chatoff, après quoi il ferma la porte au crochet.

-- Bécasseaux! fit-il en me regardant avec un sourire désagréable.

Son visage exprimait la colère, et je remarquai non sans

étonnement qu'il prenait le premier la parole. Presque toujours,

quand j'allais chez lui (ce qui, du reste, arrivait très

rarement), il restait maussade dans un coin et répondait d'un ton

fâché; à la longue seulement il s'animait et trouvait du plaisir à

causer. En revanche, au moment des adieux, sa mine redevenait

invariablement grincheuse, et, en vous reconduisant, il avait

l'air de mettre à la porte un ennemi personnel.

-- J'ai bu du thé hier chez cet Alexis Nilitch, observai-je; -- il

paraît avoir la toquade de l'athéisme.

-- L'athéisme russe n'a jamais dépassé le calembour, grommela

Chatoff en remplaçant par une bougie neuve le lumignon qui se

trouvait dans le chandelier.

-- Celui-là ne m'a pas fait l'effet d'un calembouriste, à peine

sait-il parler le langage le plus simple.

-- Ce sont des hommes de papier; tout cela vient du servilisme de

la pensée, reprit Chatoff qui s'était assis sur une chaise dans un

coin et tenait ses mains appuyées sur ses genoux.

-- Il y a là aussi de la haine, poursuivit-il après une minute de

silence; -- ils seraient les premiers horriblement malheureux si,

tout d'un coup, la Russie se transformait, même dans un sens

conforme à leurs vues; si, de façon ou d'autre, elle devenait

extrêmement riche et heureuse. Ils n'auraient plus personne à

haïr, plus rien à conspuer! Il n'y a là qu'une haine bestiale,

immense, pour la Russie, une haine qui s'est infiltrée dans

l'organisme... Et c'est une sottise de chercher, sous le rire

visible, des larmes invisibles au monde! La phrase concernant ces

prétendues larmes invisibles est la plus mensongère qui ait encore

été dite chez nous! vociféra-t-il avec une sorte de fureur.

-- Allons, vous voilà parti! fis-je en riant.

Chatoff sourit à son tour.

-- C'est vrai, vous êtes un «libéral modéré». Vous savez, j'ai

peut-être eu tort de parler du «servilisme de la pensée», car vous

allez sûrement me répondre: «Parle pour toi qui es né d'un

laquais, moi je ne suis pas un domestique.»

-- Je ne songeais pas du tout à vous répondre cela, comment

pouvez-vous supposer une chose pareille?

-- Ne vous excusez pas, je n'ai pas peur de ce que vous pouvez

dire. Autrefois je n'étais que le fils d'un laquais, à présent je

suis devenu moi-même un laquais, tout comme vous. Le libéral russe

est avant tout un laquais, il ne pense qu'à cirer les bottes de

quelqu'un.

-- Comment, les bottes? Qu'est-ce que c'est que cette figure?

-- Il n'y a point là de figure. Vous riez, je le vois... Stépan

Trophimovitch ne s'est pas trompé en me représentant comme un

homme écrasé sous une pierre dont il s'efforce de secouer le

poids; la comparaison est très juste.

-- Stépan Trophimovitch assure que l'Allemagne vous a rendu fou,

dis-je en riant, -- nous avons toujours emprunté quelque chose aux

Allemands.

-- Ils nous ont prêté vingt kopeks, et nous leur avons rendu cent

roubles.

Nous nous tûmes pendant une minute.

-- Lui, c'est en Amérique qu'il a gagné son mal.

-- Qui?

-- Je parle de Kiriloff. Là-bas, pendant quatre mois, nous avons

tous les deux couché par terre dans une cabane.

-- Mais est-ce que vous êtes allé en Amérique? demandai-je avec

étonnement; -- vous n'en avez jamais rien dit.

-- À quoi bon parler de cela? Il y a deux ans, nous sommes partis

à trois pour les États-Unis, à bord d'un steamer chargé

d'émigrants; nous avons sacrifié nos dernières ressources pour

faire ce voyage: nous voulions mener la vie de l'ouvrier américain

et connaître ainsi, par notre expérience _personnelle_, l'état de

l'homme dans la condition sociale la plus pénible. Voilà quel

était notre but.

Je me mis à rire.

-- Vous n'aviez pas besoin de traverser la mer pour faire cette

expérience, vous n'aviez qu'à aller dans n'importe quel endroit de

notre province à l'époque des travaux champêtres.

-- Arrivés en Amérique, nous louâmes nos services à un

entrepreneur: nous étions là six Russes: des étudiants, et même

des propriétaires et des officiers, tous se proposant le même but

grandiose. Eh bien, nous travaillâmes comme des nègres, nous

souffrîmes le martyre; à la fin, Kiriloff et moi n'y pûmes tenir,

nous étions rendus, à bout de forces, malades. En nous réglant,

l'entrepreneur nous retint une partie de notre salaire; il nous

devait trente dollars, je n'en reçus que huit et Kiriloff quinze;

on nous avait aussi battus plus d'une fois. Après cela, nous

restâmes quatre mois sans travail dans une méchante petite ville;

Kiriloff et moi, nous couchions côte à côte, par terre, lui

pensant à une chose et moi à une autre.

-- Se peut-il que votre patron vous ait battus, et cela en

Amérique? Vous avez dû joliment le rabrouer!

-- Pas du tout. Loin de là, dès le début, nous avions posé en

principe, Kiriloff et moi, que nous autres Russes, nous étions

vis-à-vis des Américains comme de petits enfants, et qu'il fallait

être né en Amérique ou du moins y avoir vécu de longues années

pour se trouver au niveau de ce peuple. Que vous dirai-je? quand,

pour un objet d'un kopek, on nous demandait un dollar, nous

payions non seulement avec plaisir, mais même avec enthousiasme.

Nous admirions tout: le spiritisme, la loi de Lynch, les

revolvers, les vagabonds. Une fois, pendant un voyage que nous

faisions, un quidam introduisit sa main dans ma poche, prit mon

peigne et commença à se peigner avec. Nous nous contentâmes,

Kiriloff et moi, d'échanger un coup d'oeil, et nous décidâmes que

cette façon d'agir était la bonne...

-- Il est étrange que, chez nous, non seulement on ait de

pareilles idées, mais qu'on les mette à exécution, observai-je.

-- Des hommes de papier, répéta Chatoff.

-- Tout de même, s'embarquer comme émigrant, se rendre dans un

pays qu'on ne connaît pas, à seule fin d'»apprendre par une

expérience personnelle», etc., -- cela dénote une force d'âme peu

commune... Et comment avez-vous quitté l'Amérique?

-- J'ai écrit à un homme en Europe, et il m'a envoyé cent roubles.

Jusqu'alors, Chatoff avait parlé en tenant ses yeux fixés à terre

selon son habitude; tout à coup il releva la tête:

-- Voulez-vous savoir le nom de cet homme?

-- Qui est-ce?

-- Nicolas Stavroguine.

Il se leva brusquement, s'approcha de son bureau en bois de

tilleul, et se mit à y chercher quelque chose. Le bruit s'était

répandu chez nous que sa femme avait été pendant quelque temps, à

Paris, la maîtresse de Nicolas Stavroguine; il y avait deux ans de

cela; par conséquent, c'était à l'époque où Chatoff se trouvait en

Amérique; -- il est vrai que, depuis longtemps, une séparation

avait eu lieu à Genève entre les deux époux. «S'il en est ainsi,

pensai-je, pourquoi donc a-t-il tant tenu à me dire le nom de son

bienfaiteur?»

Il se tourna soudain vers moi:

-- Je ne lui ai pas encore remboursé cette somme, continua-t-il,

puis, me regardant fixement, il se rassit à sa première place,

dans le coin, et me demanda d'une voix saccadée qui jurait

singulièrement avec le ton de la conversation précédente:

-- Vous êtes sans doute venu pour quelque chose; qu'est-ce qu'il

vous faut?

Je racontai tout de point en point, j'ajoutai que, tout en

comprenant maintenant combien je m'étais imprudemment avancé, je

n'en éprouvais que plus d'embarras: je sentais que l'entrevue

souhaitée par Élisabeth Nikolaïevna était fort importante pour

elle, j'avais le plus vif désir de lui venir en aide,

malheureusement je ne savais comment faire pour tenir ma promesse.

Ensuite j'affirmai solennellement à Chatoff qu'Élisabeth

Nikolaïevna n'avait jamais songé à le tromper, qu'il y avait eu là

un malentendu, et que son brusque départ avait causé un grand

chagrin à la jeune fille.

Il m'écouta très attentivement jusqu'au bout.

-- Peut-être qu'en effet, selon mon habitude, j'ai fait une bêtise

tantôt... Eh bien, si elle n'a pas compris pourquoi je suis parti

ainsi, tant mieux pour elle.

Il se leva, alla ouvrir la porte, et se mit aux écoutes sur le

carré.

-- Vous désirez vous-même voir cette personne?

-- Il le faut, mais comment faire? répondis-je.

-- Il n'y a qu'à aller la trouver pendant qu'elle est seule.

Lorsqu'il reviendra, il la battra s'il apprend que nous sommes

venus. Je vais souvent la voir en cachette. Tantôt j'ai dû

employer la force pour l'empêcher de la battre.

-- Bah! Vraiment?

-- Oui, pendant qu'il la rossait, je l'ai empoigné par les

cheveux; alors, il a voulu me battre à mon tour, mais je lui ai

fait peur, et cela a fini ainsi. Quand il reviendra ivre, je

crains qu'il ne se venge sur elle, s'il se rappelle la scène que

nous avons eue ensemble.

Nous descendîmes au rez-de-chaussée.

V

La porte des Lébiadkine n'était pas fermée à clef, nous n'eûmes

donc pas de peine à entrer. Tout leur logement consistait en deux

vilaines petites chambres, dont les murs enfumés étaient garnis

d'une tapisserie sale et délabrée. Ces deux pièces avaient jadis

fait partie de la gargote de Philippoff, avant que celui-ci eût

transféré son établissement dans une maison neuve; sauf un vieux

fauteuil auquel manquait un bras, le mobilier se composait de

bancs grossiers et de tables en bois blanc. Dans un coin de la

seconde chambre se trouvait un lit couvert d'une courte-pointe

d'indienne; c'était là que couchait mademoiselle Lébiadkine; quant

au capitaine, qui chaque nuit rentrait ivre, il cuvait son vin sur

le plancher. Partout régnaient le désordre et la malpropreté; une

grande loque toute mouillée traînait au milieu de la pièce, à côté

d'une vieille savate. Il était évident que personne, là, ne

s'occupait de rien; on n'allumait pas les poêles, on ne faisait

pas la cuisine. Les Lébiadkine, à ce que m'apprit Chatoff, ne

possédaient même pas de samovar. Quand le capitaine était arrivé

avec sa soeur, il tirait le diable par la queue, et, comme l'avait

dit Lipoutine, il avait commencé par aller mendier dans les

maisons; depuis qu'il avait le gousset garni, il s'adonnait à la

boisson, et l'ivrognerie lui faisait négliger complètement le soin

de son intérieur.

Mademoiselle Lébiadkine, que je désirais tant voir, était

tranquillement assise sur un banc dans un coin de la chambre,

devant une table de cuisine. Lorsque nous ouvrîmes la porte, elle

ne proféra pas un mot et ne bougea même pas de sa place. Chatoff

me dit que l'appartement n'était jamais fermé, et qu'une fois elle

avait passé toute la nuit dans le vestibule avec la porte grande

ouverte. À la faible clarté d'une mince bougie fichée dans un

chandelier de fer, j'aperçus une femme qui pouvait avoir une

trentaine d'années, et qui était d'une maigreur maladive. Elle

portait une vieille robe d'indienne de couleur sombre; son long

cou était entièrement à découvert; ses rares cheveux, d'une nuance

foncée, étaient réunis sur sa nuque en un chignon gros comme le

poing d'un enfant de deux ans. Elle nous regarda d'un air assez

gai; outre le chandelier, il y avait devant elle sur la table une

petite glace entourée d'un cadre de bois, un vieux jeu de cartes,

un recueil de chansons et un petit pain blanc déjà un peu entamé.

On voyait que mademoiselle Lébiadkine se mettait du fard et se

colorait les lèvres. Elle se teignait aussi les sourcils, qu'elle

avait d'ailleurs longs, fins et noirs. Nonobstant son maquillage,

trois longues rides apparaissaient assez nettement sur son front

étroit et élevé. Je savais déjà qu'elle était boiteuse, autrement

je ne me serais pas douté de son infirmité, car elle ne se leva ni

ne marcha en notre présence. Jadis, dans la première jeunesse, ce

visage émacié n'avait peut-être pas été laid; les yeux gris, doux

et tranquilles, étaient restés remarquables; leur regard paisible,

presque joyeux, avait quelque chose de rêveur et de sincère. Cette

joie calme, qui se manifestait aussi dans le sourire de la pauvre

femme, m'étonna après tout ce que j'avais entendu dire des mauvais

traitements auxquels elle était en butte de la part de son frère.

Loin d'éprouver la sensation de dégoût et même de crainte qui

s'éveille d'ordinaire à la vue de ces malheureuses créatures

frappées par la colère de Dieu, dans le premier moment je

considérai mademoiselle Lébiadkine avec une sorte de plaisir, et,

ensuite, l'impression qu'elle produisit sur moi fut de la pitié,

mais nullement du dégoût.

-- Elle passe ainsi les journées entières, toute seule, sans

bouger: elle se tire les cartes ou se regarde dans la glace, dit

Chatoff en me la montrant du seuil, -- il ne la nourrit même pas.

La vieille du pavillon lui apporte de temps en temps quelque chose

pour l'amour du Christ. Comment la laisse-t-on ainsi seule avec

une bougie?

J'étais étonné d'entendre Chatoff prononcer ces mots à haute voix

comme si elle n'avait pas été dans la chambre.

-- Bonjour, Chatouchka! dit d'un ton affable mademoiselle

Lébiadkine.

-- Je t'amène un visiteur, Marie Timoféievna, répondit Chatoff.

-- Eh bien, on lui fera honneur. Je ne sais qui tu m'amènes, je ne

me rappelle pas l'avoir jamais vu, reprit-elle en me regardant

attentivement à la lueur de la bougie; puis elle se remit à causer

avec Chatoff, et pendant toute la durée de la conversation elle ne

fit pas plus d'attention à moi que si je ne m'étais pas trouvé à

côté d'elle.

-- Cela t'ennuyait, n'est-ce pas? de te promener tout seul dans ta

chambrette? demanda-t-elle avec un rire qui découvrit deux rangées

de dents admirables.

-- Oui, c'est pourquoi je suis venu te voir.

Chatoff approcha un escabeau de la table, s'assit et m'invita à en

faire autant.

-- J'aime toujours à causer, seulement je te trouve drôle,

Chatouchka, tu es comme un moine. Quand t'es-tu peigné? Donne-moi

encore ta tête, dit-elle en tirant un peigne de sa poche, -- je

suis sûre que tu n'as pas touché à ta chevelure depuis que je t'ai

peigné?

-- Mais je n'ai pas de peigne, répondit en riant Chatoff.

-- Vraiment? Eh bien, je t'en donnerai un, pas celui-ci, un autre;

seulement n'oublie pas de t'en servir.

Elle commença à le peigner de l'air le plus sérieux, lui fit même

une raie sur le côté, puis, après s'être un peu rejetée en arrière

pour contempler son ouvrage et s'assurer qu'il ne laissait rien à

désirer, elle remit son peigne dans sa poche.

-- Sais-tu une chose, Chatouchka? dit-elle en hochant la tête, --

tu es un homme de sens, et pourtant tu t'ennuies. Vous m'étonnez

tous quand je vous regarde. Je ne comprends pas que des gens

s'ennuient. Moi, je m'amuse.

-- Tu t'amuses avec ton frère?

-- Tu parles de Lébiadkine? C'est mon laquais. Il m'est absolument

égal qu'il soit ici ou qu'il n'y soit pas. Je lui crie:

Lébiadkine, apporte-moi de l'eau; Lébiadkine, donne-moi mes

souliers, il court me les chercher; quelquefois il se trompe, et

je me moque de lui.

-- C'est la vérité, me fit observer Chatoff parlant cette fois

encore à haute voix sans s'inquiéter aucunement de la présence de

Marie Timoféievna; -- elle le traite tout à fait comme un laquais;

je l'ai moi-même entendue crier: «Lébiadkine, apporte-moi de

l'eau», et elle riait en lui donnant cet ordre; seulement, au lieu

d'obéir, il la bat, mais elle n'a pas du tout peur de lui. Elle

est sujette à des attaques nerveuses qui se renouvellent presque

chaque jour et lui enlèvent la mémoire; à la suite de ces accès,

elle oublie tout ce qui vient de se passer et perd toute notion du

temps. Vous croyez qu'elle se rappelle comment nous sommes entrés?

c'est possible, mais à coup sûr elle a déjà tout arrangé à sa

façon et nous prend maintenant Dieu sait pour qui, bien qu'elle

n'oublie pas que je suis Chatouchka. Cela ne fait rien que je

parle tout haut; elle cesse au bout d'un instant d'écouter ceux

qui causent avec elle, et se met à rêver à part soi. En ce moment,

son esprit bat la campagne. Elle est extraordinairement distraite.

Durant huit heures consécutives, durant une journée entière, elle

reste assise à la même place. Vous voyez ce pain sur la table:

elle n'en a peut-être mangé qu'une bouchée, depuis ce matin, et

elle l'achèvera demain. Tenez, à présent elle se tire les

cartes...

-- Oui, Chatouchka, je me tire les cartes, mais cela ne sert à

rien, dit brusquement Marie Timoféievna qui avait entendu la

dernière parole de Chatoff, et elle tendit sa main gauche vers le

pain, sans, du reste, le regarder (son attention avait sans doute

été attirée aussi par la phrase où il en était question). À la

fin, elle prit le pain, mais, entraînée par le plaisir de causer,

elle le remit inconsciemment sur la table après l'avoir gardé

pendant quelques temps dans sa main gauche sans y mordre une seule

fois.

-- Ce sont toujours les mêmes réponses: un voyage, un méchant

homme, la perfidie de quelqu'un, un lit de mort, une lettre qui

arrivera de quelque part, une nouvelle inattendue, -- je considère

tout cela comme des mensonges, et toi, Chatouchka, qu'en penses-

tu? Si les hommes mentent, pourquoi les cartes ne mentiraient-

elles pas? ajouta-t-elle en brouillant tout à coup le jeu? --

C'est ce que j'ai dit un jour à la Mère Prascovie, une femme

respectable, qui venait sans cesse me trouver dans ma cellule, à

l'insu de la Mère supérieure, pour me prier de lui tirer les

cartes. Et elle ne venait pas seule. Toutes ces religieuses

étaient là, poussant des exclamations, hochant la tête, faisant

des commentaires. «Voyons, Mère Prascovie, dis-je en riant,

comment recevriez-vous une lettre, quand il ne vous en ait pas

venu depuis douze ans?» Elle avait une fille mariée à quelqu'un

qui l'avait emmenée en Turquie, et, depuis douze ans, elle était

sans nouvelles d'elle. Le lendemain soir, je pris le thé chez la

Mère supérieure (elle appartient à une famille princière). Il y

avait là deux personnes étrangères: une dame très rêveuse et un

moine du mont Athos, homme assez drôle à mon avis. Eh bien,

Chatouchka, dans la matinée, ce même moine avait apporté de

Turquie à la Mère Prascovie une lettre de sa fille! Pendant que

nous buvions du thé, le religieux du mont Athos dit à la Mère

supérieure: «Révérende Mère igoumène, il faut que votre couvent

soit particulièrement béni de Dieu, pour posséder un trésor aussi

précieux.» -- «Quel trésor?» demanda la supérieure. -- «Mais la

bienheureuse Mère Élisabeth.» Cette bienheureuse Élisabeth occupe

une niche longue d'une sagène et haute de deux archines, pratiquée

dans le mur d'enceinte du couvent; elle est là depuis dix-sept ans

derrière un grillage; hiver et été elle ne porte qu'une chemise de

chanvre dont elle se fait un cilice en fourrant des fétus de

paille dans la toile; elle ne dit rien, ne se peigne pas, ne se

lave pas depuis dix-sept ans. En hiver, on lui passe une peau de

mouton par l'ouverture de sa niche, c'est aussi comme cela qu'on

lui donne chaque jour une pinte d'eau et une croûte de pain. Les

pèlerins la contemplent avec vénération, et, après l'avoir vue,

font une offrande au monastère. «Un fameux trésor! répond avec

colère la supérieure qui ne pouvait souffrir Élisabeth, elle ne

reste là que par entêtement; c'est une hypocrite.» Ces mots me

déplurent, car moi-même je voulais alors adopter le genre de vie

des recluses. «Selon moi, dis-je, Dieu et la nature, c'est tout

un.» -- «En voilà une, celle-là!» s'écrièrent-ils tous d'une

commune voix. La supérieure se mit à rire, puis elle parla tout

bas à la dame, m'appela auprès d'elle et me fit des caresses; la

dame me donna un petit noeud de ruban rose, veux-tu que je te le

montre? Quant au moine, il commença aussitôt à me faire un sermon,

me parla fort doucement, fort gentiment, et, sans doute, avec

beaucoup d'esprit; je l'écoutai sans rien dire. «As-tu compris?»

me demanda-t-il. -- «Non, répondis-je, je n'ai rien compris,

laissez-moi en repos.» Depuis ce moment, Chatouchka, on me laissa

parfaitement tranquille. Et, un jour, une de nos religieuses, qui

était en pénitence dans le couvent parce qu'elle faisait des

prophéties, me dit tout bas au sortir de l'église: «La Mère de

Dieu, qu'est-ce que c'est, à ton avis?» -- «La grande mère,

répondis-je, c'est l'espérance du genre humain.» -- «Oui, reprit-

elle, la Mère de Dieu, la grande Mère, c'est la terre, et il y a

dans cette pensée une grande joie pour l'homme. Tout chagrin

terrestre, toute larme terrestre est une jouissance pour nous.

Quand tu abreuveras la terre de tes larmes, quand tu lui en feras

présent, la tristesse s'évanouira aussitôt, et tu seras toute

consolée: c'est une prophétie.» Ces paroles firent une profonde

impression sur moi. Depuis, quand, en priant, je me prosterne

contre le sol, je ne manque jamais de baiser la terre chaque fois,

je la baise en pleurant. Et, vois-tu, Chatouchka, il n'y a rien de

pénible dans ces larmes; quoiqu'on n'ait aucun chagrin, on pleure

tout de même, mais c'est de joie. Un jour, je vais sur les bords

du lac: notre monastère est situé d'un côté, de l'autre s'élève

une montagne escarpée qu'on appelle le mont Aigu. Je gravis cette

montagne, je tourne mon visage vers l'orient, je me prosterne

contre le sol et je pleure, je pleure je ne sais combien de temps.

Ensuite je me relève, je rebrousse chemin, et le soleil se couche,

si grand, si splendide, -- aimes-tu à regarder le soleil,

Chatouchka? C'est beau, mais c'est triste. Je me retourne de

nouveau vers l'orient, et l'ombre de notre montagne court comme un

flèche au loin sur le lac, elle est étroite et longue, longue de

plus d'une verste, elle s'étend jusqu'à l'île même qui est dans le

lac, là elle se coupe en deux parties égales. Le soleil a

complètement disparu, tout est soudain plongé dans l'obscurité.

Alors je commence à m'inquiéter, la mémoire me revient

brusquement, j'ai peur des ténèbres, Chatouchka. Quand il fait

noir, je pleure toujours davantage mon petit enfant...

-- Est-ce que tu as eu un enfant? dit Chatoff en me poussant du

coude; il n'avait cessé de prêter la plus grande attention aux

paroles de Marie Timoféievna.

-- Comment donc! Un joli baby rose avec de si petits ongles...

tout mon chagrin est de ne pouvoir me rappeler si c'était un

garçon ou une fille. Après sa naissance, je l'ai enveloppé dans de

la batiste et de la dentelle, j'ai noué de petits rubans roses

tout autour, je l'ai couvert de fleurs, je l'ai bien pomponné;

puis j'ai dit une prière au-dessus de lui et je l'ai emporté non

baptisé à travers une forêt. J'ai peur dans les bois, et ce qui

m'épouvante le plus, ce qui me fait surtout pleurer, c'est que

j'ai eu un enfant sans connaître d'homme.

-- Mais peut-être que tu as été mariée? hasarda Chatoff.

-- Tu m'amuses, Chatouchka, avec ta supposition. Peut-être bien

qu'en effet j'ai eu un mari, mais qu'importe, si c'est exactement

comme si je n'en avais pas eu? Tiens, voilà une énigme qui n'est

pas difficile, devine-là! répondit-elle en riant.

-- Où donc as-tu porté ton enfant?

-- Je suis allée le jeter dans un étang, soupira-t-elle.

Chatoff me donna encore un coup de coude.

-- Mais si, par hasard, tu n'avais jamais eu d'enfant, si tout

cela n'était que l'effet du délire? Hein?

En entendant émettre cette conjecture, mademoiselle Lébiadkine ne

témoigna aucun étonnement.

-- Tu me poses une question difficile, Chatouchka, reprit-elle

d'un air pensif; -- je ne te dirai rien à ce sujet, peut-être bien

n'ai-je pas eu d'enfant; à mon avis, cela n'intéresse que ta

curiosité, pour moi peu importe, je ne cesserai pas de le pleurer:

ne l'ai-je pas vu en songe? Et de grosses larmes se montrèrent

dans ses yeux. -- Chatouchka, Chatouchka, est-ce vrai que ta femme

t'a abandonné? continua-t-elle en lui mettant brusquement ses deux

mains sur les épaules et en le considérant avec une expression de

pitié. Ne te fâche pas, j'ai aussi mes peines. Sais-tu,

Chatouchka? j'ai fait un rêve: il revient vers moi, il m'appelle

de la voix et du geste: «Ma petite chatte, dit-il, viens près de

moi!» J'ai été on ne peut plus contente en l'entendant me nommer

sa «petite chatte»: il m'aime, je crois.

-- Peut-être qu'il viendra aussi en réalité, murmura à demi-voix

Chatoff.

-- Non, Chatouchka, cela peut arriver en songe, mais pas en

réalité. Tu connais la chanson:

_Je n'ai pas besoin d'un palais,_

_Je resterai dans cette humble retraite,_

_Où je ne cesserai jamais_

_D'appeler les faveurs du Très-Haut sur ta tête._

-- Oh! Chatouchka, Chatouchka, mon cher, pourquoi ne me demandes-

tu jamais rien?

-- Parce que tu ne répondrais pas, voilà pourquoi je m'abstiens de

t'interroger.

-- Je ne parlerai pas, je ne parlerai pas, me mit-on le couteau

sur la gorge, je ne dirai rien, reprit vivement Marie Timoféievna.

-- On peut me brûler vive, on peut me faire souffrir tous les

tourments, je me tairai, les gens ne sauront rien!

-- Tu vois bien; à chacun ses affaires, observa Chatoff d'un ton

plus bas encore.

-- Pourtant, si tu me le demandais, peut-être que je parlerais,

oui, peut-être! répéta-t-elle avec exaltation. -- Pourquoi ne

m'interroges-tu pas? Questionne-moi, questionne-moi gentiment,

Chatouchka, peut-être que je te répondrai; supplie-moi,

Chatouchka, afin que je consente... Chatouchka, Chatouchka!

Peine perdue, Chatouchka resta muet. Pendant une minute le silence

régna dans la chambre. Des larmes coulaient sur les joues fardées

de Marie Timoféievna; elle avait oublié ses mains sur les épaules

de Chatoff, mais elle ne le regardait plus.

Il se leva brusquement.

-- Eh! qu'ai-je besoin de savoir tes affaires? Levez-vous donc!

ajouta-t-il en s'adressant à moi, puis il tira violemment

l'escabeau sur lequel j'étais assis et alla le reporter à son

ancienne place.

-- Quand il reviendra, il ne faut pas qu'il se doute de notre

visite; maintenant il est temps de partir.

-- Ah! tu parles encore de mon laquais! fit avec un rire subit

mademoiselle Lébiadkine, -- tu as peur! Eh bien, adieu, bons

visiteurs; mais écoute une minute ce que je vais te dire. Tantôt

ce Nilitch est arrivé ici avec Philippoff, le propriétaire, qui a

une barbe rousse; mon laquais était en train de me maltraiter. Le

propriétaire l'a saisi par les cheveux et l'a traîné ainsi à

travers la chambre. Le pauvre homme criait: «Ce n'est pas ma

faute, je souffre pour la faute d'un autre!» Tu ne saurais croire

combien nous avons tous ri!...

-- Eh! Timoféievna, ce n'est pas un homme à barbe rousse, c'est

moi qui tantôt ai pris ton frère par les cheveux pour l'empêcher

de te battre; quant au propriétaire, il est venu faire une scène

chez vous avant-hier, tu as confondu.

-- Attends un peu, en effet, j'ai confondu, c'est peut-être bien

toi. Allons, à quoi bon discuter sur des vétilles? que ce soit

celui-ci ou celui-là qui l'ait tiré par les cheveux, pour lui

n'est-ce pas la même chose? dit-elle en riant.

-- Partons, dit Chatoff qui me saisit soudain le bras, -- la

grand'porte vient de s'ouvrir; s'il nous trouve ici, il la

rossera.

Nous n'avions pas encore eu le temps de monter l'escalier que,

sous la porte cochère, se fit entendre un cri d'ivrogne, suivi de

mille imprécations. Chatoff me poussa dans son logement, dont il

ferma la porte.

-- Il faut que vous restiez ici une minute, si vous ne voulez pas

qu'il y ait une histoire. Il crie comme un cochon de lait, sans

doute il aura encore bronché sur le seuil; chaque fois il pique un

plat ventre.

Pourtant les choses ne se passèrent pas sans «histoire».

Les possédés · 第 31 / 104 题