III

Certes, oui, il était «étrange», mais dans tout cela il y avait

bien du louche, bien des sous-entendus. Décidément, je ne croyais

pas à la publication projetée; ensuite la lettre du capitaine

Lébiadkine, toute stupide qu'elle était, ne laissait pas de

contenir une allusion trop claire à certaine dénonciation

possible, appuyée sur des «documents»; personne pourtant n'avait

relevé ce passage, on avait parlé de toute autre chose. Enfin

cette imprimerie et le brusque départ de Chatoff dès les premiers

mots prononcés à ce sujet? Toutes ces circonstances m'amenèrent à

penser qu'avant mon arrivée il s'était passé là quelque chose dont

on ne m'avait pas donné connaissance; que, par conséquent, j'étais

de trop et que toutes ces affaires ne me regardaient pas.

D'ailleurs, il était temps de partir, pour une première visite

j'étais resté assez longtemps. Je me mis donc en devoir de prendre

congé.

Elisabeth Nikolaïevna semblait avoir oublié ma présence dans la

chambre. Toujours debout à la même place, près de la table, elle

réfléchissait profondément, et, la tête baissée, tenait ses yeux

fixés sur un point du tapis.

-- Ah! vous vous en allez aussi, au revoir, fit-elle avec son

affabilité accoutumée. -- Remettez mes salutations à Stépan

Trophimovitch, et engagez-le à venir me voir bientôt. Maurice

Nikolaïévitch, Antoine Lavrentiévitch s'en va. Excusez maman, elle

ne peut pas venir vous dire adieu...

Je sortis, et j'étais déjà en bas de l'escalier, quand un

domestique me rejoignit sur le perron.

-- Madame vous prie instamment de remonter...

-- Madame, ou Élisabeth Nikolaïevna?

-- Élisabeth Nikolaïevna.

Je trouvai Lisa non plus dans la grande salle où nous étions tout

à l'heure, mais dans une pièce voisine. La porte donnant accès à

cette salle, où il n'y avait plus maintenant que Maurice

Nikolaïévitch, était fermée hermétiquement.

Lisa me sourit, mais elle était pâle. Debout au milieu de la

chambre, elle semblait hésitante, travaillée par une lutte

intérieure; tout à coup elle me prit par le bras, et, sans

proférer un mot, m'emmena vivement près de la fenêtre.

-- Je veux _la _voir sans délai, murmura-t-elle en fixant sur moi

un regard ardent, impérieux, n'admettant pas l'ombre d'une

réplique; -- je dois _la _voir de mes propres yeux, et je

sollicite votre aide.

Elle était dans un état d'exaltation qui rend capable de tous les

coups de tête.

-- Qui désirez-vous voir, Élisabeth Nikolaïevna? demandai-je

effrayé.

-- Cette demoiselle Lébiadkine, cette boiteuse... C'est vrai

qu'elle est boiteuse?

Je restai stupéfait.

-- Je ne l'ai jamais vue, mais j'ai entendu dire qu'elle l'est, on

me l'a encore dit hier, balbutiai-je rapidement et à voix basse.

-- Il faut absolument que je la voie. Pourriez-vous me ménager une

entrevue avec elle aujourd'hui même?

Elle m'inspirait une profonde pitié.

-- C'est impossible, et même je ne vois pas du tout comment je

pourrais m'y prendre, répondis-je, -- je passerai chez Chatoff...

-- Si vous n'arrangez pas cela pour demain, j'irai moi-même chez

elle, je m'y rendrai seule parce que Maurice Nikolaïévitch a

refusé de m'accompagner. Je n'espère qu'en vous, je ne puis plus

compter sur aucun autre; j'ai parlé bêtement à Chatoff... Je suis

sûre que vous êtes un très honnête homme, peut-être m'êtes-vous

dévoué, tâchez d'arranger cela.

J'éprouvais le plus vif désir de lui venir en aide par tous les

moyens en mon pouvoir.

-- Voici ce que je ferai, dis-je après un instant de réflexion, --

je vais aller là-bas, et aujourd'hui _pour sûr_, je la verrai! Je

ferai en sorte de la voir, je vous en donne ma parole d'honneur;

seulement permettez-moi de mettre Chatoff dans la confidence de

votre dessein.

-- Dites-lui que j'ai ce désir et que je ne puis plus attendre,

mais que je ne l'ai pas trompé tout à l'heure. S'il est parti,

c'est peut-être parce qu'il est très honnête et qu'il a cru que je

voulais le prendre pour dupe. Je lui ai dit la vérité; mon

intention est, en effet, de publier un livre et de fonder une

imprimerie.

-- Il est honnête, fort honnête, confirmai-je avec chaleur.

-- Du reste, si la chose n'est pas arrangée pour demain, j'irai

moi-même, quoi qu'il advienne, dût toute la ville le savoir.

-- Je ne pourrai pas être chez vous demain avant trois heures,

observai-je.

-- Eh bien, je vous attendrai à trois heures. Ainsi je ne m'étais

pas trompée hier chez Stépan Trophimovitch en supposant que vous

m'étiez quelque peu dévoué? ajouta-t-elle avec un sourire, puis

elle me serra la main, et courut retrouver Maurice Nikolaïévitch.

Je sortis fort préoccupé de ma promesse; je ne comprenais rien à

ce qui se passait. J'avais vu une femme au désespoir qui ne

craignait pas de se compromettre en se confiant à un homme qu'elle

connaissait à peine. Son sourire féminin dans un moment si

difficile pour elle, et cette allusion aux sentiments qu'elle

avait remarqués en moi la veille, avaient fait leur trouée dans

mon coeur comme des coups de poignard, mais ce que j'éprouvais

était de la pitié et rien de plus! Les secrets d'Élisabeth

Nikolaïevna avaient pris soudain à mes yeux un caractère sacré, et

si, en ce moment, on avait entrepris de me les révéler, je crois

que je me serais bouché les oreilles pour ne pas en savoir

davantage. Je pressentais seulement quelque chose... Avec tout

cela je n'avais pas la moindre idée de la manière dont

j'arrangerais cette entrevue. Tout mon espoir était dans Chatoff,

bien que je pusse prévoir qu'il ne me serait d'aucune utilité.

Néanmoins je courus chez lui.

Les possédés · 第 30 / 104 题