À LA PERFECTION DE MADEMOISELLE TOUCHINE

_Mademoiselle Élisabeth Nikolaïevna_

Ah! combien est charmante Élisabeth Touchine,

Quand, à côté de son parent,

D'un rapide coursier elle presse l'échine

Et que sa chevelure ondoie au gré du vent,

Ou quand avec sa mère on la voit au saint temple

Courber devant l'autel son visage pieux!

En rêvant à l'hymen alors je la contemple,

Et d'un regard mouillé je les suis toutes deux!

«Composé par un ignorant au cours d'une discussion.

«MADEMOISELLE,

-- Je regrette on ne peut plus de n'avoir pas perdu un bras pour

la gloire à Sébastopol, mais j'ai fait toute la campagne dans le

service des vivres, ce que je considère comme une bassesse. Vous

êtes une déesse de l'antiquité; moi, je ne suis rien, mais en vous

voyant j'ai deviné l'infini. Ne regardez cela que comme des vers

et rien de plus, car les vers ne signifient rien, seulement ils

permettent de dire ce qui en prose passerait pour une

impertinence. Le soleil peut-il se fâcher contre l'infusoire, si,

dans la goutte d'eau où il se compte par milliers, celui-ci

compose une poésie en son honneur? Même la Société protectrice des

animaux, qui siège à Pétersbourg et qui s'intéresse au chien et au

cheval, méprise l'humble infusoire, elle le dédaigne parce qu'il

n'a pas atteint son développement. Moi aussi je suis resté à

l'état embryonnaire. L'idée de m'épouser pourrait vous paraître

bouffonne, mais j'aurai bientôt une propriété de deux cents âmes,

actuellement possédée par un misanthrope, méprisez-le. Je puis

révéler bien des choses et, grâce aux documents que j'ai en main,

je me charge d'envoyer quelqu'un en Sibérie. Ne méprisez pas ma

proposition. La lettre de l'infusoire, naturellement, est en vers.

Le capitaine Lébiadkine, votre très obéissant ami, qui a des

loisirs.»

-- Cela a été écrit par un homme en état d'ivresse et par un

vaurien! m'écriai-je indigné, -- je le connais!

-- J'ai reçu cette lettre hier, nous expliqua en rougissant Lisa,

-- j'ai compris tout de suite qu'elle venait d'un imbécile, et je

ne l'ai pas montrée à maman, pour ne pas l'agiter davantage. Mais,

s'il revient à la charge, je ne sais comment faire. Maurice

Nikolaïévitch veut aller le mettre à la raison. Vous considérant

comme mon collaborateur, dit-elle ensuite à Chatoff. -- et sachant

que vous demeurez dans la même maison que cet homme, je désirerais

vous questionner à son sujet, pour être édifiée sur ce que je puis

attendre de lui.

-- C'est un ivrogne et un vaurien, fit en rechignant Chatoff.

-- Est-ce qu'il est toujours aussi bête?

-- Non, quand il n'a pas bu, il n'est pas absolument bête.

-- J'ai connu un général qui faisait des vers tout pareils à ceux-

là, observai-je en riant.

-- Cette lettre même prouve qu'il n'est pas un niais, déclara

soudain Maurice Nikolaïévitch qui jusqu'alors était resté

silencieux.

-- Il a, dit-on, une soeur avec qui il habite? demanda Lisa.

-- Oui, il habite avec sa soeur.

-- On dit qu'il la tyrannise, c'est vrai?

Chatoff jeta de nouveau sur la jeune fille un regard sondeur,

quoique rapide.

-- Est-ce que je m'occupe de cela? grommela-t-il en fronçant le

sourcil, et il se dirigea vers la porte.

-- Ah! attendez un peu! cria Lisa inquiète, -- où allez-vous donc?

Nous avons encore tant de points à examiner ensemble...

-- De quoi parlerions-nous? Demain, je vous ferai savoir...

-- Mais de la chose principale, de l'impression! Croyez bien que

je ne plaisante pas, et que je veux sérieusement entreprendre

cette affaire, assura Lisa dont l'inquiétude ne faisait que

s'accroître. -- Si nous nous décidons à publier l'ouvrage, où

l'imprimerons-nous? C'est la question la plus importante, car nous

n'irons pas à Moscou pour cela, et il est impossible de confier un

tel travail à l'imprimerie d'ici. Depuis longtemps j'ai résolu de

fonder un établissement typographique qui sera à votre nom, si

vous y consentez. À cette condition, maman, je le sais, me

laissera carte blanche...

-- Pourquoi donc me supposez-vous capable d'être imprimeur?

répliqua Chatoff d'un ton maussade.

-- Pendant que j'étais en Suisse, Pierre Stépanovitch vous a

désigné à moi comme un homme connaissant le métier d'imprimeur, et

en état de diriger un établissement typographique. Il m'avait même

donné un mot pour vous, mais je ne sais pas ce que j'en ai fait.

Chatoff, je me le rappelle maintenant, changea de visage. Au bout

de quelques secondes, il sortit brusquement de la chambre.

Lisa se sentit prise de colère.

-- Est-ce qu'il en va toujours ainsi? me demanda-t-elle. Je

haussai les épaules; tout à coup Chatoff rentra, et alla droit à

la table, sur laquelle il déposa le paquet de journaux qu'il avait

pris avec lui:

-- Je ne serai pas votre collaborateur, je n'ai pas le temps...

-- Pourquoi donc? Pourquoi donc? Vous avez l'air fâché? fit Lisa

d'un ton affligé et suppliant.

Le son de cette voix parut produire une certaine impression sur

Chatoff; pendant quelques instants, il regarda fixement la jeune

fille, comme s'il eût voulu pénétrer jusqu'au fond de son âme.

-- N'importe, murmura-t-il presque tout bas, -- je ne veux pas...

Et il se retira cette fois pour tout de bon. Lisa resta

positivement consternée; je ne comprenais même pas qu'un incident

semblable pût l'affecter à ce point.

-- C'est un homme singulièrement étrange! observa d'une voix forte

Maurice Nikolaïévitch.

Les possédés · 第 29 / 104 题