À ma grande surprise, l'affaire qu'Élisabeth Nikolaïevna avait à
traiter avec Chatoff était, en effet, exclusivement littéraire. Je
ne sais pourquoi, mais je m'étais toujours figuré qu'elle l'avait
fait venir pour quelque autre chose. Comme ils ne se cachaient pas
de nous et causaient très haut, nous nous mîmes, Maurice
Nikolaïévitch et moi, à écouter leur conversation, ensuite ils
nous invitèrent à y prendre part. Il s'agissait d'un livre
qu'Élisabeth Nikolaïevna jugeait utile, et que, depuis longtemps,
elle se proposait de publier, mais, vu sa complète inexpérience,
elle avait besoin d'un collaborateur. Je fus même frappé du
sérieux avec lequel elle exposa son plan à Chatoff. «Sans doute
elle est dans les idées nouvelles, pensai-je, ce n'est pas pour
rien qu'elle a séjourné en Suisse.» Chatoff écoutait
attentivement, les yeux fixés à terre, et ne remarquait pas du
tout combien le projet dont on l'entretenait était peu en rapport
avec les occupations ordinaires d'une jeune fille de la haute
société.
Voici de quel genre était cette entreprise littéraire. Il paraît
chez nous, tant dans la capitale qu'en province, une foule de
gazettes et de revues qui, chaque jour, donnent connaissance d'une
quantité d'événements. L'année se passe, les journaux sont
entassés dans les armoires, ou bien on les salit, on les déchire,
on les fait servir à toutes sortes d'usages. Beaucoup des
incidents rendus publics par la presse produisent une certaine
impression et restent dans la mémoire du lecteur, mais avec le
temps ils s'oublient. Bien des gens plus tard voudraient se
renseigner, mais quel travail pour trouver ce que l'on cherche
dans cet océan de papier imprimé, d'autant plus que, souvent, on
ne sait ni le jour, ni le lieu, ni même l'année où l'événement
s'est passé? Si pour toute une année on rassemblait ces divers
faits dans un livre, d'après un certain plan et une certaine idée,
en mettant des tables, des index, en groupant les matières par
mois et par jour, un pareil recueil pourrait, dans son ensemble,
donner la caractéristique de la vie russe durant toute une année,
bien que les événements livrés à la publicité soient infiniment
peu nombreux en comparaison de tous ceux qui arrivent.
-- Au lieu d'une multitude de feuilles, on aura quelques gros
volumes, voilà tout, observa Chatoff.
Mais Élisabeth Nikolaïevna défendit son projet avec chaleur,
nonobstant la difficulté qu'elle avait à s'exprimer. L'ouvrage,
assurait-elle, ne devait pas former plus d'un volume, et même il
ne fallait pas que ce volume fût très gros. Si pourtant on était
obligé de le faire gros, du moins il devait être clair; aussi
l'essentiel était-il le plan et la manière de présenter les faits.
Bien entendu, il ne s'agissait pas de tout recueillir. Les ukases,
les actes du gouvernement, les règlements locaux, les lois, tous
ces faits, malgré leur importance, ne rentraient pas dans le cadre
de la publication projetée. On pouvait laisser de côté bien des
choses et se borner à choisir les événements exprimant plus ou
moins la vie morale de la nation, la personnalité du peuple russe
à un moment donné. Sans doute rien n'était systématiquement exclu
du livre, tout y avait sa place: les anecdotes curieuses, les
incendies, les dons charitables ou patriotiques, les bonnes ou les
mauvaises actions, les paroles et les discours, à la rigueur même
le compte rendu des inondations et certains édits du gouvernement,
pourvu qu'on prît seulement dans tout cela ce qui peignait
l'époque; le tout serait classé dans un certain ordre, avec une
intention, une idée éclairant l'ensemble du recueil. Enfin le
livre devait être intéressant et d'une lecture facile,
indépendamment de son utilité comme répertoire. Ce serait, pour
ainsi dire, le tableau de la vie intellectuelle, morale,
intérieure de la Russie pendant toute une année. «Il faut, acheva
Lisa, que tout le monde achète cet ouvrage, qu'il se trouve sur
toutes les tables. Je comprends que la grande affaire ici, c'est
le plan; voilà pourquoi je m'adresse à vous.» Elle s'animait fort,
et quoique ses explications manquassent souvent de netteté et de
précision, Chatoff comprenait.
-- Alors ce sera une oeuvre de tendance, les faits seront groupés
suivant une certaine idée préconçue, murmura-t-il sans relever la
tête.
-- Pas du tout; le groupement des faits ne doit accuser aucune
tendance, il ne faut tendre qu'à l'impartialité.
-- Mais la tendance n'est pas un mal, reprit Chatoff; d'ailleurs,
il n'y a pas moyen de l'éviter du moment qu'on fait un choix. La
manière dont les faits seront recueillis et distribués impliquera
déjà une appréciation. Votre idée n'est pas mauvaise.
-- Ainsi vous croyez qu'un pareil livre est possible? demanda Lisa
toute contente.
-- Il faut voir et réfléchir. C'est une très grosse affaire. On ne
trouve rien du premier coup, et l'expérience est indispensable.
Quand nous publierons le livre, c'est tout au plus si nous saurons
comment il faut s'y prendre. On ne réussit qu'après plusieurs
tâtonnements, mais il y a là une idée, une idée utile.
Lorsque enfin il releva la tête, ses yeux rayonnaient, tant était
vif l'intérêt qu'il prenait à cette conversation.
-- C'est vous-même qui avez imaginé cela? demanda-t-il à Lisa
d'une voix caressante et un peu timide.
Elle sourit.
-- Imaginer n'est pas difficile, le tout est d'exécuter. Je
n'entends presque rien à ces choses-là et ne suis pas fort
intelligente; je poursuis seulement ce qui est clair pour moi...
-- Vous poursuivez?
-- Ce n'est probablement pas le mot? questionna vivement la jeune
fille.
-- N'importe, ce mot-là est bon tout de même.
-- Pendant que j'étais à l'étranger, je me suis figuré que je
pouvais moi aussi rendre quelques services. J'ai de l'argent dont
je ne sais que faire, pourquoi donc ne travaillerais-je pas comme
les autres à l'oeuvre commune? L'idée que je viens de vous exposer
s'est offerte tout à coup à mon esprit, je ne l'avais pas cherchée
du tout et j'ai été enchanté de l'avoir, mais j'ai reconnu
aussitôt que je ne pouvais me passer d'un collaborateur, attendu
que moi-même je ne sais rien. Naturellement ce collaborateur sera
aussi mon associé dans la publication de l'ouvrage. Nous y serons
chacun pour moitié: vous vous chargerez du plan et du travail, moi
je fournirai, outre l'idée première, les capitaux que nécessite
l'entreprise. Le livre couvrira les frais!
-- Il se vendra, si nous parvenons à trouver un bon plan.
-- Je vous préviens que ce n'est pas pour moi une affaire de
lucre, mais je désire beaucoup que l'ouvrage ait du succès, et je
serai fière s'il fait de l'argent.
-- Eh bien, mais quel sera mon rôle dans cette combinaison?
-- Je vous invite à être mon collaborateur... pour moitié. Vous
trouverez le plan.
-- Comment savez-vous si je suis capable de trouver un plan?
-- On m'a parlé de vous, et j'ai entendu dire ici... je sais que
vous êtes fort intelligent... que vous vous occupez de _l'affaire_
et que vous pensez beaucoup. Pierre Stépanovitch Verkhovensky m'a
parlé de vous en Suisse, ajouta-t-elle précipitamment. -- C'est un
homme très intelligent, n'est-il pas vrai?
Chatoff jeta sur elle un regard rapide, puis il baissa les yeux.
-- Nicolas Vsévolodovitch m'a aussi beaucoup parlé de vous...
Chatoff rougit tout à coup.
-- Du reste, voici les journaux, dit la jeune fille qui se hâta de
prendre sur une chaise un paquet de journaux noués avec une
ficelle, -- j'ai essayé de noter ici les faits qu'on pourrait
choisir et j'ai mis des numéros... vous verrez.
Le visiteur prit le paquet.
-- Emportez cela chez vous, jetez-y un coup d'oeil, où demeurez-
vous?
-- Rue de l'Épiphanie, maison Philipoff.
-- Je sais. C'est là aussi, dit-on, qu'habite un certain capitaine
Lébiadkine? reprit vivement Lisa.
Pendant toute une minute, Chatoff resta sans répondre, les yeux
attachés sur le paquet.
-- Pour ces choses-là vous feriez mieux d'en choisir un autre, moi
je ne vous serai bon à rien, dit-il enfin d'un ton extrêmement
bas.
Lisa rougit.
-- De quelles choses parlez-vous? Maurice Nikolaïévitch! cria-t-
elle, donnez-moi la lettre qui est arrivée ici tantôt.
Maurice Nikolaïévitch s'approcha de la table, je le suivis.
-- Regardez cela, me dit-elle brusquement en dépliant la lettre
avec agitation. Avez-vous jamais rien vu de pareil? Lisez tout
haut, je vous prie; je tiens à ce que M. Chatoff entende.
Je lus à haute voix ce qui suit: