_LA BOITEUSE._
I
Chatoff ne fit pas la mauvaise tête, et, conformément à ce que je
lui avais écrit, alla à midi chez Élisabeth Nikolaïevna. Nous
arrivâmes presque en même temps lui et moi; c'était aussi la
première fois que je me rendais chez les dames Drozdoff. Elles se
trouvaient dans la grande salle avec Maurice Nikolaïévitch, et une
discussion avait lieu entre ces trois personnes au moment où nous
entrâmes. Prascovie Ivanovna avait prié sa fille de lui jouer une
certaine valse, et Lisa s'était empressée de se mettre au piano;
mais la mère prétendait que la valse jouée n'était pas celle
qu'elle avait demandée. Maurice Nikolaïévitch avait pris parti
pour la jeune fille avec sa simplicité accoutumée, et soutenait
que Prascovie Ivanovna se trompait; la vieille dame pleurait de
colère. Elle était souffrante et marchait même avec difficulté.
Ses pieds étaient enflés, ce qui la rendait grincheuse; aussi
depuis quelques jours ne cessait-elle de chercher noise à tout son
entourage, bien qu'elle eût toujours une certaine peur de Lisa. On
fut content de nous voir. Élisabeth Nikolaïevna rougit de plaisir,
et, après m'avoir dit merci, sans doute parce que je lui avais
amené Chatoff, elle avança vers ce dernier en l'examinant d'un
oeil curieux.
Il était resté sur le seuil, fort embarrassé de sa personne. Elle
le remercia d'être venu, puis le présenta à sa mère.
-- C'est M. Chatoff, dont je vous ai parlé, et voici M. G...ff, un
grand ami à moi et à Stépan Trophimovitch. Maurice Nikolaïévitch a
aussi fait sa connaissance hier.
-- Lequel est professeur?
-- Mais ni l'un ni l'autre, maman.
-- Si fait, tu m'as dit toi-même qu'il viendrait un professeur; ce
doit être celui-ci, fit Prascovie Ivanovna et montrant Chatoff
avec un air de mépris.
-- Je ne vous ai jamais annoncé la visite d'un professeur.
M. G...ff est au service, et M. Chatoff est un ancien étudiant.
-- Étudiant, professeur, c'est toujours de l'Université. Il faut
que tu aies bien envie de me contredire pour chicaner là-dessus.
Mais celui que nous avons vu en Suisse avait des moustaches et une
barbiche.
-- Maman veut parler du fils de Stépan Trophimovitch, elle lui
donne toujours le nom de professeur, dit Lisa qui emmena Chatoff à
l'autre bout de la salle et l'invita à s'asseoir sur un divan.
-- Quand ses pieds enflent, elle est toujours ainsi, vous
comprenez, elle est malade, ajouta à voix basse la jeune fille en
continuant à observer avec une extrême curiosité le visiteur, dont
l'épi de cheveux attirait surtout son attention.
-- Vous êtes militaire? me demanda la vieille dame avec qui Lisa
avait eu la cruauté de me laisser en tête-à-tête.
-- Non, je sers...
-- M. G...ff est un grand ami de Stépan Trophimovitch, se hâta de
lui expliquer sa fille.
-- Vous servez chez Stépan Trophimovitch? Mais il est aussi
professeur?
-- Ah! maman, vous n'avez que des professeurs dans l'esprit, je
suis sûre que vous en voyez même en rêve, cria Lisa impatientée.
-- C'est bien assez d'en voir quand on est éveillé. Mais toi, tu
ne sais que faire de l'opposition à ta mère. Vous étiez ici il y a
quatre ans, quand Nicolas Vsévolodovitch est revenu de
Pétersbourg?
Je répondis affirmativement.
-- Il y avait un anglais ici parmi vous?
-- Non, il n'y en avait pas.
Lisa se mit à rire.
-- Tu vois bien qu'il n'y avait pas du tout d'Anglais, par
conséquent ce sont des mensonges. Barbara Pétrovna et Stépan
Trophimovitch mentent tous les deux. Du reste, tout le monde ment.
-- Ma tante et Stépan Trophimovitch ont trouvé chez Nicolas
Vsévolodovitch de la ressemblance avec le prince Harry mis en
scène dans le _Henri IV _de Shakespeare, et maman objecte qu'il
n'y avait pas d'Anglais, nous expliqua Lisa.
-- Puisqu'il n'y avait pas de Harry, il n'y avait pas d'Anglais.
Seul Nicolas Vsévolodovitch a fait des fredaines.
-- Je vous assure que maman le fait exprès, crut devoir observer
la jeune fille en s'adressant à Chatoff, elle connaît fort bien
Shakespeare. Je lui ai lu moi-même le premier acte d'_Othello_,
mais maintenant elle souffre beaucoup. Maman, entendez-vous? Midi
sonne, il est temps de prendre votre médicament.
-- Le docteur est arrivé, vint annoncer une femme de chambre.
-- Zémirka, Zémirka, viens avec moi! cria Prascovie Ivanovna en se
levant à demi.
Au lieu d'accourir à la voix de sa maîtresse, Zémirka, vieille et
laide petite chienne, alla se fourrer sous le divan sur lequel
était assise Élisabeth Nikolaïevna.
-- Tu ne veux pas? Eh bien, reste là. Adieu, batuchka, je ne
connais ni votre prénom, ni votre dénomination patronymique, me
dit la vieille dame.
-- Antoine Lavrentiévitch...
-- Peu importe, ça m'entre par une oreille et ça sort par l'autre.
Ne m'accompagnez pas, Maurice Nikolaïévitch, je n'ai appelé que
Zémirka. Grâce à Dieu, je sais encore marcher seule, et demain
j'irai me promener.
Elle s'en alla fâchée.
-- Antoine Lavrentiévitch, vous causerez pendant ce temps-là avec
Maurice Nikolaïévitch; je vous assure que vous gagnerez tous les
deux à faire plus intimement connaissance ensemble, dit Lisa, et
elle adressa un sourire amical au capitaine d'artillerie qui
devint rayonnant lorsque le regard de la jeune fille se fixa sur
lui. Faute de mieux, force me fut de dialoguer avec Maurice
Nikolaïévitch.