invités par le regard circulaire du journalier, entrèrent aussi.
Plusieurs sortirent des maisons voisines, ou quittèrent l'abri du mur
de l'église. La longue salle du café s'emplit du vacarme des voix et
du crissement des carreaux rayés par les clous des semelles, et
bientôt, autour des tables de bois, disposées sur deux rangs, depuis
la porte jusqu'au fond, c'est à peine si trois ou quatre tabourets
demeurèrent vides. Presque tous les compagnons des bois étaient là:
Ravoux, qui avait pénétré dans la salle quand M. de Meximieu parlait
encore et par manière de protestation; Supiat Gueule-de-Renard,
survenu au dernier moment, et entré sans invitation, l'oeil inquiet et
la bouche ricanante; Durgé, qui avait brisé naguère la première
faucheuse de Fonteneilles; Gaudhon, l'ancien cuirassier; Trépart,
l'énorme roulier qui ne riait qu'à la fin des dîners de noces; Méhaut,
Justamond, Lamprière et d'autres, qui étaient comme eux des hommes
faits; il y avait aussi, en petit nombre, de tout jeunes ouvriers, que
leur jeunesse attirait l'un vers l'autre, et qui s'appelaient dans la
cohue des aînés: «Étienne Justamond? Jean-Jean? Par ici? J'ai une
place pour toi!» Pendant plusieurs minutes, la salle du café
Blanquaire ressembla à ces salles d'auberge, prises d'assaut, les
jours de foire, par les vendeurs et les marchands criant là comme
dehors, pressés de boire, parieurs et dépensiers par orgueil, maîtres
du lieu banal, du mobilier, du vin et de l'hôte qu'ils peuvent payer
et qui doit rire. C'étaient les mêmes cris, les mêmes agaceries aux
deux filles de Blanquaire qui apportaient les bouteilles, et qui se
défendaient mal, en habituées; les mêmes bourrades à l'adresse du
cafetier, le même bruit de bouchons qui sautent et de verres qui se
heurtent. Mais, très vite, il fut évident qu'une pensée dominante, une
curiosité commune, excitaient tous ces hommes, groupés par quatre
autour des tables. Des mains montraient Gilbert Cloquet; des têtes se
tournaient vers lui. Il s'était assis vers le milieu de la salle, près
du mur de droite, et il n'y avait près de lui qu'un seul buveur, et
encore celui-ci, un tout jeune, Jean-Jean, le siffleur de
Montreuillon, s'était-il mis au haut bout de la table. Gilbert, les
bras croisés à côté de son verre plein, considérait ses anciens
compagnons qu'il revoyait après plusieurs mois d'absence; il se
sentait observé et il observait, attentif, silencieux, comme un vieux
pilote qui a vent debout. Quelquefois seulement, d'un signe de tête,
il répondait au bonsoir d'un camarade. Une voix, du fond de la salle,
dit:
--Ses opinions ont changé, paraît-il. On assure qu'il n'est plus avec
nous.
Il demeura muet, mais il releva un peu le front, pour voir qui
parlait. C'était Ravoux, assis au fond de la salle, au milieu d'un
groupe compact. Une autre voix, ardente et haute, repartit, à l'autre
bout du café, près de la porte:
--Il ne s'en cache pas. Vous l'avez vu parler au noble, tout à
l'heure. Et il n'y a pas dix minutes, il racontait que les Belges
valent mieux que les gars de la Nièvre.
Un murmure courut; des torses penchés se redressèrent; des yeux
étonnés, d'autres défiants, d'autres irrités, interrogèrent Gilbert
Cloquet, et les verres furent posés sur les tables.
Il ne bougea pas plus qu'une colonne. Quelques voisins, qui n'étaient
pas tout proches, cependant, écartèrent leur tabouret. La voix
gouailleuse de Supiat reprit:
--Il faudrait tout de même savoir le fond des choses. La saison
commence dans la forêt, on ne peut pas avoir des traîtres parmi nous.
Des protestations l'interrompirent:
--Ce n'en est pas un, voyons! Dis, Cloquet, que tu n'en es pas un?
--A voir comme il parlait, sur la place, et la façon dont il a salué
l'église, continua Supiat, moi je vous dis que Gilbert Cloquet ici
présent est devenu quelque chose comme un clérical. Je ne jurerais pas
que, chez les Picards, on ne lui a pas fait faire ses Pâques!
Les soixante buveurs regardaient Gilbert Cloquet. Il ôta
tranquillement son chapeau, et dit:
--Je les ai faites.
Ils se levèrent tous. La colère des gestes et des voix remplit la
salle. Des bras menaçaient; on s'interpellait d'une table à l'autre,
de la fenêtre à la porte, du fond de la pièce à l'entrée. Beaucoup
d'hommes criaient: «A bas Cloquet! Pas de calotins!» D'autres: «Il est
libre! Nous sommes libres!» Des tabourets renversés tombaient sur le
carreau. Supiat sifflait dans une clé. Un coup de poing formidable,
qui fit sauter les verres et les bouteilles, ramena un demi-silence,
et la voix ample, la voix de réunion publique de Ravoux, le président,
déclara:
--Qu'il s'explique! Nous le jugerons, camarades: écoutez-le!
On vit alors que Cloquet était debout aussi, les épaules appuyées à la
muraille, et qu'il avait le regard tranquille, et qu'il croisait les
bras.
--C'est vrai, dit-il, j'ai vu là-bas des compagnons qui s'aimaient
mieux que nous, et qui vivaient mieux que nous... J'aurais pu le voir
en France; mais moi, je l'ai vu de l'autre côté de la frontière...
--Non! non! Empêchez-le de parler! A la porte du syndicat, Cloquet!
Fais voter tout de suite, Ravoux, on est en nombre!
--Pas encore! cria Ravoux. Laissez-le parler!
--Pas encore, reprit Cloquet. Je n'injurie personne; mon coeur n'a
point changé en mal, au contraire; mais j'ai reconnu que nous
n'avions pas la vie, et je suis revenu pour vous dire où elle est. Je
vous le dirai une fois, deux fois, dix fois, tant que je serai du
monde. Personne ne m'en empêchera! Je veux rester avec vous. La
justice que j'ai voulue, je la veux toujours, mais je sais à présent
qu'elle est plus belle que je ne croyais. Et je vais à elle.
--Vas-y seul! Assez! A la porte! Bravo Cloquet! Non! A la porte!
--Venez donc m'y mettre!
--On y va!
Dans le tumulte grandissant, que les coups de poing de Ravoux
n'apaisaient plus, trois hommes, sautant par-dessus une table,
coururent vers Cloquet: c'était Tournabien, à la figure de chat;
c'était Le Dévoré, c'était Lamprière, tout à fait ivre. Une vague
humaine, entraînée par eux, se rua vers le milieu de la salle, déferla
en demi-cercle. Mais au moment où Cloquet, enveloppé à distance, se
préparait à se défendre, et dénouait ses bras croisés, les assaillants
et les curieux, les amis secrets et les ennemis s'arrêtèrent, et se
turent subitement. Un spectacle nouveau les confondait dans la même
stupeur. A côté de Gilbert, un homme s'était dressé le long du mur. La
jeunesse l'illuminait. Ses lèvres riaient. Il était mince et plus
petit que le grand Gilbert; il le regardait de bas en haut, avec
amitié, comme un cadet qui interroge l'aîné, et il dit, dans le
silence, sans prendre garde aux poings tendus:
--Monsieur Cloquet, je suis de votre bord!
Cloquet sourit de contentement dans sa barbe, et l'on vit ses dents
blanches.
--Ah! Jean-Jean, petit bûcheron de Montreuillon, tu as du coeur comme
pas un; mais ne prends pas si vite mon parti; trahis-moi plutôt: ils
pourraient te faire du mal!
Le petit se tourna vers les hommes ameutés.
--Ils ne sont pas tous contre vous, allez!
Et, pour lui donner raison, deux autres, qui étaient de son âge à peu
près, jouant des coudes, sortirent du rang. Ils venaient par instinct,
parce qu'un mot d'honneur ou d'amitié les avait touchés; ils prenaient
parti pour le faible et pour Dieu inconnu; ils étaient pâles, et l'un
était tout blond de cheveux, frais de visage et rousselé, et l'autre,
la poitrine encore étroite, mais jambé comme un cuirassier, avait au
menton des copeaux frisés de barbe brune. Leurs yeux étaient tout
frémissants de colère bridée.
--Toi aussi, mon Étienne Justamond? dit Cloquet. Toi aussi, Victor
Méhaut? Ah! braves gens de partout!
Et quand les trois jeunes hommes furent à côté de lui, l'encadrant, un
à sa droite, deux à sa gauche, pour s'empêcher de pleurer, il se mit à
rire tout haut; il étendit les bras, et les posa sur les épaules
amies, et il cria, et sa voix couvrit le murmure de la salle:
--Chassez-moi du syndicat, si vous voulez, camarades, voilà le mien!
Est-il beau! Rien que des baliveaux de chêne!
--Pas de plaisanterie, Cloquet! Personne ici ne te chasse; tu es
libre! Arrière, les compagnons, et reprenons nos verres!
Ravoux intervenait, Ravoux avait eu peur; il trouvait que ces jeunes
avaient le geste neuf et on ne sait quelle figure inquiétante de
chiens qui n'ont pas de collier; en homme expérimenté, il sentait
qu'une partie des bûcherons admirait secrètement Gilbert Cloquet; il
formulait, comme de coutume, il avait deviné l'opinion dominante; ses
mains pâles et velues poussaient les compagnons et rompaient le cercle
autour de Cloquet, de Jean-Jean, d'Étienne Justamond et de Victor
Méhaut.
--J'aime mieux ça, dit Cloquet. Allons! mes petits, reprenez vos
verres, vous aussi. Rentrez les poings. Je vous rappellerai, si j'ai
besoin de vous.
Il resta debout, pendant qu'autour des tables, peu à peu, les hommes
se rasseyaient, appela Blanquaire, paya la dépense de tous ceux qui
étaient là, puis, levant son verre tout plein de vin de Narbonne, il
but d'un trait.
--Adieu, mes compagnons et mes amis! Il faut que j'aille revoir ma
maison, où je ne suis pas encore rentré.
Il fit un geste de la main, largement, comme pour semer son adieu à
travers la foule. Plusieurs hommes crièrent: «Vive Cloquet! Merci,
Cloquet!» D'autres, d'un mouvement de tête ou de paupières, donnèrent
à entendre: «Je suis avec toi, tout au fond.» D'autres eurent l'air de
ne rien entendre et de ne rien voir. Il traversa la salle, lentement,
s'arrêta un instant sur le seuil, pour bien montrer qu'il ne fuyait
pas, et descendit sur la route.
Le bruit de la dispute, les applaudissements, les éclats de voix
avaient excité la curiosité des voisins du café Blanquaire. Quand
Gilbert Cloquet leva la tête pour juger si le temps s'était amélioré,
il aperçut des visages derrière toutes les vitres basses des maisons;
il vit même, à la fenêtre haute de la cure, toute voisine du café,
l'abbé Roubiaux penché, inquiet, se demandant: «Ont-ils tué
quelqu'un?»
--Je ne suis pas encore mort, monsieur le curé, dit-il. Et même, si
vous vouliez bien me faire un bout de conduite, j'ai quelque chose à
vous annoncer!
L'abbé, tête nue, sortit par la porte à claire-voie, et se mit à
descendre, à côté de Gilbert, dans la direction de la forêt et du
Pas-du-Loup. Mais le journalier ne lui apprenait aucune nouvelle
d'importance. C'était lui plutôt qui interrogeait, et se faisait
raconter les dernières semaines de la vie de Michel de Meximieu. A
l'endroit où le sentier se détache de la route, loin des maisons, loin
des oreilles qui guettent les mots:
--Monsieur le curé, dit Cloquet en s'arrêtant, il ne faut pas aller
plus loin. C'est même beaucoup de vous avoir fait marcher si longtemps
sans vider mon sac. Mais je ne voulais pas être espionné. Monsieur le
curé, qui croyez-vous avoir devant vous?
--Le bûcheron Gilbert Cloquet.
--Non, c'est un autre: je suis converti.
--Vous dites?
--Converti à fond, de coeur, de corps et d'esprit. Mais, c'est pas
vous qui avez fait le coup: c'est les Belges.
Rapidement, il raconta son séjour dans le pays des Picards, et comment
il avait été amené, presque sans l'avoir voulu, à suivre le boucher de
Quiévrain. Il parlait sans quitter des yeux l'abbé Roubiaux, avec un
regard clair, content, ami, et qui voulait dire: «Vous voyez bien que
je ne mens pas. Je ne suis plus celui qui se détournait quand vous
passiez, ou qui ne comprenait pas.» L'abbé, lui, ne regardait pas
toujours Gilbert; parfois, il levait les yeux au-dessus de son ami,
au-dessus de la terre, comme le Christ, dans les tableaux, quand il va
bénir le pain. Et, chaque fois, ses yeux revenaient de là-haut tout
brillants et cernés de larmes jeunes. Enfin, il dit:
--J'ai travaillé, moi aussi, pendant que vous n'étiez pas là; et vous
verrez, dimanche, que plusieurs m'ont entendu. Mais je suis encore
bien seul, Gilbert: vous m'aiderez, n'est-ce pas?
--Cette question! On ne croit jamais pour soi tout seul, voyons,
monsieur l'abbé! Ce que j'ai eu de bon, moi, je l'ai toujours partagé.
--Quel malheur pour nous, que la mort de monsieur Michel!
--Oui, vous dites bien; vous, lui et moi, c'était comme une Trinité.
Mais à nous deux, monsieur le curé, nous sommes bien forts, parce
qu'ils ont de l'estime pour nous.
--Et vous avez pensé à ce que vous feriez?
--Oui, je ferai comme la veille de la vente qui a eu lieu à l'Épine.
Il y avait un cheval ici, une vache là, une autre ailleurs, des brebis
dans les chaumes, et je les ai ramenés!
Il fit un geste, comme jadis, dans les réunions publiques, et sa voix
s'éleva:
--Et puis, vous savez, je reste du syndicat! Compagnon comme devant,
le vieux Gilbert!
--Vous faites bien!
--Vous ne me le diriez pas, que je le croirais tout de même.
Seulement, monsieur le curé...
Il se pencha et il baissa la voix, parce que c'était une confidence.
--Seulement, il faudra faire comme les messieurs prêtres du pays des
Picards. Ils avaient de l'amitié pour le pauvre monde...
--J'en ai aussi.
--Celui qui nous prêchait, quand on le regardait, on lui voyait dans
le coeur quelque chose qui nous aimait, et quand il parlait, on aurait
dit que c'était un de nous.
--Je saurai, n'ayez pas peur!
Alors, l'abbé demanda:
--Donnez-moi la main.
Gilbert les tendit toutes les deux. Et l'abbé les serra dans les
siennes, un long moment, et il considérait, muet d'émotion, cette
chose ancienne, et belle, et nécessaire: les mains de l'ouvrier mêlées
à celles du prêtre.
Ils se quittèrent. Cloquet descendit par le sentier qui mène au
Pas-du-Loup.
Il était deux heures de l'après-midi. Le ciel se découvrait vers les
monts du Morvan. Mais les maisons du hameau, enfouies dans la forêt,
ne recevaient jamais que le trop-plein de la lumière qui passait
au-dessus d'elles. En ce moment, elles étaient déjà dans la brume et
dans l'ombre, et l'on eût dit qu'elles commençaient leur nuit. Gilbert
se dirigea vers celle qui était plus obscure que les autres, et dont
la fenêtre était fermée. Et il frappa trois grands coups avec sa
canne.
Sur le seuil de la maison voisine, la mère Justamond accourut.
--Qui est-ce qui cogne? Comment! c'est vous, Gilbert Cloquet! Vous
attendez après la clé? On vous l'apporte.
Elle disparut, et revint presque aussitôt, flanquée de deux de ses
filles, Julie la grande, et Jeannie la courtaude.
--Dame! mon pauvre homme, on ne vous espérait plus! Voyez la maison,
comme elle a l'air mort! Personne n'est venu vous demander, depuis
longtemps.
--Personne? Vous êtes sûre?
La bonne femme mit la clé dans la serrure, et dit, luttant du genou
contre la porte qui résistait:
--Non, personne, pas un chrétien; il y a tout au plus un compagnon,
Méhaut l'ancien tuilier, qui s'est informé de la maison. Il aurait
voulu la louer.
--Il pourra le faire, probablement, répondit Gilbert.
La mère Justamond, ayant réussi à pousser la porte, s'effaça pour
laisser passer Cloquet. Mais il n'osa pas d'abord entrer. L'air moisi
qui soufflait de là dedans, l'air qui meurt chez nous quand nous n'y
sommes plus, et tout le souvenir du passé l'arrêtèrent sur le seuil.
Il essuya son front avec sa main, comme si une bête l'avait piqué, et
un peu courbé, les yeux fixes, il contemplait ce pauvre cube d'ombre
qui avait été la demeure de sa joie, la demeure de sa peine, et qui ne
vivait plus.
La mère Justamond ne comprenait qu'à demi. Elle hochait la tête, en
avançant les lèvres, comme une personne qui voudrait bien en savoir
plus long, mais qui n'ose pas interroger. Elle demanda seulement:
--Comme ça, la Picardie, ça n'a pas été?
Gilbert, sans répondre et sans bouger, demanda à son tour, de sa voix
toute basse, et qui tremblait:
--Dites, mère Justamond, où est Marie? Le savez-vous?
Julie Justamond, rousse comme un écureuil, debout près de la mère, et
les dents éclatantes, répondit:
--Elle voyage depuis sa jeunesse, cette fille-là: elle continue.
La mère lui envoya une gifle.
--Rosse, dit-elle, voilà pour toi! Excusez-la, Gilbert, c'est encore
jeune... Non, je n'ai pas grande nouvelle. Des gens m'ont dit qu'elle
était à Paris avec son homme.
--Je la retrouverai parce qu'elle aura besoin de moi, mère Justamond.
Il tourna la tête vers la femme, qui eut pitié de le voir si ému, et
il dit, se penchant:
--Je vas recommencer à travailler pour elle.
--Pour elle, Gilbert! C'est pas Dieu possible! Pour une fille qui vous
a manqué!
--Oui. On revient de loin, voyez-vous. Elle peut revenir, elle aussi.
--Qui a eu la saisie, qui a...
--Je sais tout ce qu'elle a fait, mère Justamond, mais je dis ce que
je dis: je vas recommencer à travailler pour elle.
Il entra dans la maison, et on ne le vit plus, que comme une ombre qui
hésite en marchant. Puis les femmes s'en allèrent. Le hameau redevint
silencieux. Il n'y avait plus que les feuilles mortes qui roulaient
sur le chemin forestier.
Gilbert Cloquet resta plus d'une heure chez lui. Quand il sortit, et
qu'il passa devant la maison de la mère Justamond, il tenait à la main
un paquet enveloppé dans un mouchoir. C'étaient de menus objets qu'il
n'avait pas voulu emporter au pays des Picards, et entre autres, des
photographies de sa femme et de sa fille, et une petite statue, haute
de deux doigts, tout enfumée, toute délaissée jadis, et qui était la
seule chose qu'il eût embrassée, lui, en revenant. Il allait
lentement.
--Mon pauvre Cloquet, demanda la bonne femme, où allez-vous, comme ça,
si triste?
--Je vas faire une chose qui me coûte bien, répondit Cloquet sans
s'arrêter. Mais il faut que j'aille...
Elle cria:
--Reviendrez-vous, au moins?
Il fit un geste, comme s'il disait non.
XVI
LA REMONTÉE
Il revit le jour, en sortant de la forêt, mais le jour commençait à
diminuer, car on était dans les mois où la terre dort longtemps. La
route qui conduit à Fonteneilles était déserte. Les hommes, les femmes
qui avaient assisté à l'enterrement s'étaient dispersés à travers les
campagnes, et les esprits aussi étaient revenus chez eux. Gilbert
montait tout seul. Cependant, comme il traversait le bourg, il fut
aperçu par les femmes et les filles, qui rêvassent derrière les vitres
en tirant leur aiguille. Dix têtes jeunes ou vieilles, dix paires
d'yeux suivirent le mouvement de l'homme qui marchait au milieu de la
route.
--Où va-t-il?
Il ne regardait personne. Il avait la tête penchée et toujours son
petit paquet à la main.
--Où va-t-il? Il a son bel habit. Il ne descend pas vers le bois, non,
il s'en va vers le haut du bourg; le voilà en face de chez Durgé; il
ne s'arrête pas... Il diminue déjà... Il est loin... Est-ce que?...
Oui, c'est sûr! Il remonte à la Vigie!
Il remontait, en effet, à la Vigie. Depuis vingt-trois ans, pas une
fois il n'avait suivi ce bout de route qui va de Fonteneilles jusqu'au
sommet de la colline où est bâtie la ferme, et qui descend de l'autre
côté. Quand il devait se rendre à Crux-la-Ville, il préférait allonger
le parcours et tourner la motte verte, plutôt que de revoir ces murs
qu'il avait quittés et de risquer de rencontrer le maître du domaine
sur la terre du domaine. Il avait dépassé le bourg, à présent, il
gravissait la dernière pente, qui est droite et régulière. Il n'avait
de regard ni pour droite, ni pour gauche, mais il levait la tête, et,
au ras du ciel, là-haut, il regardait grandir, et se mouvoir au gré de
la marche, le dessin des toits et de la pierraille qui avaient nom La
Vigie. Les années qu'il avait passées là, les meilleures, celles de sa
jeunesse, soulevant la poussière et les cailloux tombés dessus,
ressuscitaient dans l'esprit de Gilbert. Il voyait tout le passé
redevenir vivant, et la figure qu'avait M. Honoré Fortier,
l'après-midi où l'on s'était quitté. Pour Gilbert, cette rude face
rasée, pleine et noueuse, n'avait ni changé, ni vieilli: elle vivait,
fixée dans une expression de colère, de dédain et de défi. Ils
allaient donc se revoir. Gilbert avait changé, lui; mais l'autre?
celui qui ne descendait de la Vigie que dans la carriole rouge et pour
aller aux foires?
A mesure que grandissaient la haie double du petit chemin qui noue la
ferme à la route, et le frêne tout rond qui couvre encore la barge de
bois, et les étables cachant à moitié la maison, «le domaine» qui est
bâti au côté gauche de la cour, Gilbert Cloquet ralentissait le pas.
«J'ai donc bien vieilli?» pensait-il.
Le soleil luisait un peu avant de disparaître.
Quand le vent du plateau souffla sur son front mouillé, Gilbert, à
l'entrée du petit chemin de la ferme, s'arrêta. Il était à cinquante
pas de la Vigie; il voyait de côté, dans le sens de la largeur,
l'habitation de M. Fortier, puis la cour en contre-bas, au fond les
porcheries et le poulailler, et tout près, formant le troisième côté
de la cour et se présentant en longueur, l'étable des boeufs, l'étable
des vaches, la grange, l'écurie avec les pigeons sur l'arêtier. La
ferme semblait déserte.
«Il est en voyage, peut-être?» murmura Gilbert.
Il entra dans le chemin, et s'avança jusqu'au milieu de la cour, et se
tint debout, face à la porte de la maison, qui était close. A sa
gauche, abrités par le mur de l'étable, deux jeunes domestiques de la
Vigie dételaient une jument et quatre boeufs de labour, et ils se
mirent à désigner du doigt l'arrivant, et à rire à son sujet. Lui, il
les ignora, autant que des moucherons qui eussent dansé près de lui.
Il ne détournait pas son regard de la porte du domaine. Il attendait,
appuyé d'une main sur son bâton d'épine, son paquet posé à terre, près
de lui.
Et plus de cinq minutes s'écoulèrent, après lesquelles Gilbert enleva
son chapeau. Il venait d'apercevoir, derrière la vitre, madame
Fortier, toute blanche. La porte s'ouvrit, et M. Fortier apparut sur
le seuil. Mais il ne s'avança pas. L'ancien maître de Gilbert, le
riche fermier, devenu le principal personnage de la commune,
considérait à son tour ce journalier dont il cherchait à deviner les
intentions. A travers la cour, de l'un à l'autre homme, des pensées,
des demandes et des réponses muettes, allaient et venaient. Une
rancune aussi violente qu'au premier jour gonflait le coeur et faisait
trembler les lèvres rasées de M. Fortier. Il fut sur le point de
crier:
«Hors d'ici, Cloquet, ma cour n'est pas pour les domestiques qui m'ont
abandonné!...»
Mais il remarqua que le journalier avait le chapeau à la main, et il
dit, levant un bras jusqu'à moitié de son ventre:
--Viens plus près, si tu as des raisons d'être dans ma vue.
--J'en ai, dit Cloquet.
Il vint, sans cesser de tenir ses yeux levés, pour que M. Fortier pût
lire dans la pensée de son ancien domestique. Il s'arrêta à trois pas
du perron, et il se couvrit.
--Monsieur Fortier, je vous ai fait du tort, il y a vingt-trois ans,
quand je vous ai quitté.
--Est-ce que tu crois que je l'ai oublié? Je t'en veux autant qu'au
premier jour.
--Moi, monsieur Fortier, je voudrais réparer le tort que je vous ai
fait. Je voudrais rentrer à la Vigie.
--Tu y as mis le temps, Gilbert Cloquet! C'est donc parce que tu n'as
plus de force, que tu me reviens?
--Allons donc! dit Gilbert, en levant sa canne en biais, comme une
cognée.
--Alors, c'est parce que tu n'as plus d'argent?
--Écoutez, dit l'homme en s'approchant d'un pas, vous ne pouvez pas me
reprocher d'avoir perdu mon bien pour payer les dettes de ma fille.
Oui, je veux gagner mon pain, et je peux le gagner partout, monsieur
Fortier! Si je reviens chez vous, c'est pour la justice que je vous
dois, et parce que je serai moins seul, là où j'ai été jeune.
--Je t'ai dit, il y a vingt-trois ans: «Même quand tu seras vieux,
jamais je ne te reprendrai.» Je n'ai qu'une parole!
--Moi aussi, monsieur Fortier, j'avais dit: «Je veux être mon
maître.» A présent, je ne le pense plus: ça n'est pas le métier qui
fait qu'on est libre. J'ai vu ça chez les Picards.
--En effet, on m'a parlé...
M. Fortier eut un petit rire sec que Gilbert connaissait. Quand M.
Fortier laissait s'allonger ses lèvres gercées, ne fût-ce que d'un
millimètre, c'est qu'il pouvait revenir sur son premier mot.
--Je vous en prie, monsieur Fortier: je l'aime, la Vigie!
Le fermier se redressa sous le coup de l'émotion. Lui aussi, lui
surtout il aimait la Vigie. A sa droite, il apercevait les deux
bouviers, deux gringalets de dix-huit ans, mauvaises têtes, mauvais
coeurs, hélas! et pareils à tous les autres domestiques qu'on trouvait
maintenant. Et tout près, il avait Gilbert, l'homme ancien sans doute,
mais qui aimait la terre, qui ne buvait pas, ne laissait point se
perdre le bien du maître, qui avait touché et remué chaque motte de la
grande ferme.
Il s'attendrit, en calculant l'intérêt qu'il avait à reprendre ce
Gilbert.
--Viens, dit-il.
Et il tendit la main à Gilbert, pour le faire monter jusqu'à lui.
Ces quatre marches franchies, le journalier redevenait domestique de
M. Fortier, à la Vigie de Fonteneilles.
Les deux hommes burent d'abord deux verres de vin rouge du Midi, coup
sur coup, et mangèrent un biscuit, en signe de réjouissance. Gilbert
avait retrouvé son courage, et questionnait sur les changements, et
sur les projets.
--Tu retrouveras ta bauge; c'est moins bon qu'un lit!
--Ça m'est égal. Les boeufs s'appellent toujours de même?
--Toujours Griveau, Chaveau, Corbin, Montagne, Jaunet et Rossigneau.
--Tant mieux, fit Gilbert, en riant d'aise. Je n'aurai rien à
rapprendre, alors.
--Pas grand'chose, Dieu merci, répondit M. Fortier.
Il souleva le rideau de la fenêtre, du côté des champs.
--Tiens, dit-il, pendant qu'il reste du jour, va faire le tour des
terres, mon vieux Gilbert.
Gilbert traversa la cour, et il alla dans le pré qui est derrière les
étables, et d'où l'on aperçoit Fonteneilles avec sa forêt. Mais il se
souvenait surtout de la vue qu'on a de la pâture. Il gagna donc, par
la route, la grande pâture qui est sur le plateau, à droite, et il
revit les montagnes du Morvan et tout l'horizon qu'il avait contemplé
dans sa jeunesse. Puis, un à un, le long des traces et par les
échaliers, il parcourut les héritages.
Les bêtes le considéraient un instant, et se remettaient à paître,
songeant: «C'est bien: il est d'ici»; des grives, de la grosse espèce,
posées sur les peupliers qui n'avaient plus qu'une feuille ou deux,
rappelaient avant d'aller se blottir dans une touffe de gui; des
corbeaux le saluaient de l'aile en passant au vol; des ramiers, lancés
à toute allure dans les hauteurs dorées, plongeaient en tournoyant
vers les combes déjà bleues.