On rencontrait le marquis ici et là. Il veillait à tout; il donnait

des ordres, il régnait à Fonteneilles pour la première fois, salué de

loin, respecté, obéi à demi-voix. Sa douleur l'avait rétabli en

autorité et presque en amitié. Il disait: «Madame de Meximieu ne

pourra venir; elle est brisée; plaignez-la». La douleur lui inspirait

des formules qui n'étaient point dans sa manière à lui, et que le

coeur de tous les hommes entendait. Ils pensaient: «Comme il souffre,

pour être doux comme ça!» Les noms des fermiers, des domestiques de

ferme, des bergers, au moins des plus anciens, il se les rappelait

aussi bien que ceux de ses cavaliers. «Méhaut, mon ami, allez ouvrir

le caveau de famille; faites le nécessaire; je ne veux pas de mains

étrangères pour toucher à la demeure de nos morts. Il ne l'aurait pas

permis, lui. Allez, mon ami, je sais que tout sera bien.» Il disait

encore: «Monsieur l'abbé, je vous serai toute ma vie reconnaissant de

l'avoir assisté à sa dernière heure. Vous avez tenu ma place, sans

doute mieux que je n'aurais fait; vous le compreniez mieux; nous

étions si différents, lui et moi: éducation, occupations, idéal même.

Ah! monsieur l'abbé, je souffre de n'avoir pas connu mon fils. Car ces

différences, j'en ai souffert longtemps, mais je ne les ai

approfondies que depuis qu'il est mort. C'est lui qui avait raison. Et

nous voilà séparés à jamais, après avoir été absents, l'un pour

l'autre, toute la vie...»

Le mercredi dès l'aube, Renard et le sacristain, le charron et le

maréchal-ferrant de Fonteneilles achevaient de clouer à l'intérieur de

l'église, de tendre, devant la porte qui ouvre sur le cimetière, de

hautes draperies noires, semées de ces larmes qui sont l'image de tant

d'autres et qui ne tombent pas. La paroisse n'avait que de vieilles

tentures trop courtes; on avait envoyé chercher tout le matériel des

enterrements de première classe à Corbigny. Les hommes se hâtaient,

aidés par des ouvriers de la ville. Ils ouvraient des caisses de

cierges; ils élevaient, à l'entrée de la nef tronquée, un catafalque

si haut que jamais les gens du bourg n'en avaient vu un «si beau, avec

des plumes aux coins». Les voitures des marchands, qui montaient au

pas la côte, s'arrêtaient; des enfants, des vieilles femmes, de

jeunes mères, le petit au poing, se tenaient autour du mur du

cimetière, jasant, et parfois s'avançaient jusqu'à la porte, pour

voir. Une odeur d'étoffe, comme il en flotte chez les drapiers, de

cire et de moisi, emplissait la vieille église et alourdissait l'air.

* * * * *

L'heure est venue. Devant le château, dans la grande cour sablée, une

foule considérable s'est massée. Elle fait deux taches mouvantes:

l'une à droite, à l'entrée de l'avenue, l'autre, la plus grosse, du

côté des communs. Ce sont des hommes de Fonteneilles, des bourgs

voisins, de Corbigny et d'ailleurs, laboureurs, journaliers, artisans,

petits propriétaires, marchands, auxquels se mêlent des femmes, en

petit nombre, voilées de deuil ou vêtues de la canette des aïeules. On

cause à voix basse. La rumeur augmente par moments et quelquefois

s'éteint presque entièrement. Dans l'espace demeuré libre les voitures

s'engagent au pas; elles s'arrêtent devant le château, et vont se

ranger en file devant les écuries à demi cachées par un massif

d'arbres. Il en vient de tous les modèles et de toutes les époques,

automobiles ou landaus amenant quelques parents ou amis des Meximieu,

cabriolet du notaire, tilbury d'un homme d'affaires, carrioles

élégantes ou charrettes anglaises des grands fermiers de la région,

fiacres loués par des voyageurs dans quelque gare voisine. «Ça, c'est

une voiture de chez Touchevier de Saint-Saulge; celle-là de l'hôtel de

la Poste; celle-là de chez monsieur Cahouët, de Corbigny... Ah! voici

monsieur Honoré Fortier.» Le fermier de la Vigie arrive à pied, coiffé

d'un chapeau de soie, très alerte encore et rose malgré l'âge,

entrouvrant à peine, pour répondre aux bonjours de partout murmurés,

ses lèvres minces, serrées depuis l'enfance par le secret paysan.

«Reconnais-tu le gros qui passe? C'est le marchand de bois de

Saint-Imbert...--As-tu vu monsieur Jacquemin?--Non, ni mademoiselle

Antoinette...» Les yeux accompagnent les voitures; on se pousse pour

mieux voir; on essaye de distinguer les visages derrière les vitres

levées des portières, de surprendre les mots, le geste, la physionomie

des nouveaux venus qui entrent dans le château par la porte tendue de

noir, et derrière laquelle remuent des ombres vagues. La foule grossit

constamment. Mais peu de paysans descendent l'avenue. Ils viennent par

petits groupes, des bois, des terres, par les échaliers et les

adresses, évitant les espaces découverts, qu'il faudrait parcourir

sous le feu de tant de regards. La cour est pleine comme une place un

jour de marché. A neuf heures, un grand mouvement se produit. Toutes

les têtes se tournent du même côté. L'abbé Roubiaux, précédé de la

«croix en or», cravatée de crêpe, et d'un peloton d'enfants de

choeur, a été aperçu au haut de l'avenue. Derrière lui, descend le

corbillard des pompes funèbres de Corbigny. C'est la seconde fois que

«les pompes funèbres de la ville» pénètrent dans cette campagne de

Fonteneilles. La première fois, on est venu chercher le corps d'une

grosse dame, qui avait commencé par être nourrice à Paris, et qui

était revenue au pays pour y mourir, très riche, on ne sait comment.

Mais ce n'est pas la même voiture; ce ne sont plus les deux chevaux

caparaçonnés, emplumés, la voiture habillée de noir et d'argent; non,

c'est tout autre chose.

--Quel pauvre corbillard!

--Pour un comte!

--Ça serait bon pour des gens comme nous, des petites gens, comme ils

disent.

--Un seul cheval!

--Et pas beau. On lui compte les côtes. Pas seulement la queue

peignée.

--Comprends-tu pourquoi?

--Non. C'est peut-être parce que le maire de Corbigny n'a pas voulu

laisser sortir la grande voiture.

--La politique alors?

--Est-ce qu'on sait? Un noble, n'avoir qu'un cheval pour son

enterrement, voilà ce que je n'ai jamais vu... Il y en a pourtant, des

rentes, dans cette maison-là! Plus de trente mille francs, que le

marquis a touchés de la vente de ses bois!

--Vous n'y êtes pas! Le garde Renard vient de me dire ce qui en est!

Trente personnes enveloppent l'homme qui sait.

--Eh bien?

--Il paraît que le comte a fait un testament; il a demandé la première

classe à l'église, et la quatrième pour l'y mener...

--Il aura voulu faire gagner les curés.

--Sais-tu ce qui m'étonne? C'est qu'il n'ait pas demandé à être porté

à bras, par les hommes de ses fermes...

--Il n'a peut-être pas voulu les fatiguer: il était capable de penser

à cela.

--Peut-être.

L'abbé Roubiaux récite les prières, les mots passent au-dessus de

l'assemblée, dont leur pouvoir de discipline apaise la rumeur. Les

fronts se découvrent. Subitement, un silence absolu, émouvant, fait

d'émotion poignante. La voiture se remet en marche, et dans

l'encadrement de la porte par où le fils, couché dans sa bière, vient

de passer, le père apparaît, magnifique et douloureux, devenu tout

blanc en quatre jours, le visage levé, le regard de ses yeux bleus

fixé en avant, sur les couronnes de chrysanthèmes et de roses

d'automne accrochées au toit du char funèbre, le corps sanglé dans une

redingote où éclate un point rouge à l'endroit du coeur, le chapeau

de soie au bout de la main droite, pendante et dégantée, la main

gauche gantée, pendante aussi et immobile. Tous le regardent. Il ne

voit personne. Il marche militairement. On dirait qu'il s'avance au

son d'une fanfare qui chante le deuil du monde entier. Sa réputation

de bravoure et de richesse, sa noblesse, ses années le grandissent, et

la douleur y ajoutant son sacre, bien des hommes sentent les larmes

leur monter aux yeux, et les pires ennemis des châteaux trouvent ce

noble bien brave et bien digne de pitié. Il va lentement, il domine la

foule, sa barbiche blanche et ses moustaches tremblent seules au vent.

Tous les amis suivent, les voisins, les clients et toute la campagne.

Au bout de l'avenue de hêtres, le petit cheval maigre qui traîne le

corbillard tourne à gauche, et le corps de Michel, autrefois comte de

Meximieu, quitte à jamais la terre aimée de Fonteneilles.

A cet endroit, un homme se joint au cortège. C'est monsieur Jacquemin.

Il n'a pas voulu entrer avant l'heure dans le domaine qui est le sien.

Les cloches sonnent. Les futaies diminuent en arrière. Et devant les

premières maisons du bourg, sur la place, dans le cimetière en

terrasse qui enveloppe la tour de l'église, beaucoup de femmes, et des

hommes encore, attendent le passage de la longue procession.

Lorsque la nef, les deux bras du transept, le choeur furent remplis de

monde, tous les murs étant frôlés par des épaules, l'office commença.

La flamme des cierges ne dissipait point les ténèbres amassées par les

tentures. Elle luisait comme une étincelle arrêtée au vol et clouée

dans la nuit. L'officiant se tenait près de la table de communion.

Dans l'allée centrale, entre les bancs, une nouvelle procession

s'organisait, celle des hommes et des femmes qui avaient connu le

défunt, et, pour lui faire honneur, allaient «à l'offerte». L'abbé

Roubiaux considérait ces paroissiens que la mort et non pas Dieu

amenait à l'église. «Elle est leur maîtresse, pensait-il, elle lève

encore au-dessus d'eux la croix.» Ils venaient sur deux rangs; ils

baisaient le crucifix d'argent; lèvres bien différentes de respect et

d'amour; lèvres inertes, dédaigneuses et déshabituées; lèvres qui, à

longueur de jour, blasphémaient, et qui n'osaient pas refuser en ce

moment le geste traditionnel; lèvres de vieilles femmes qui pressaient

le métal, à l'endroit des pieds percés du Christ, et semblaient

vouloir le dévorer. Et tous, et toutes, les hommes et les femmes de

Fonteneilles, après avoir baisé le crucifix, déposaient un sou ou deux

dans le plateau que tenait, sur son ventre, un enfant de choeur placé

près de l'officiant. Les riches, les pauvres défilaient. Les pauvres

avaient pris la monnaie de l'offerte non dans leur poche, mais dans

un autre plateau, où s'empilait une colline de billon, et que portait

gravement, surveillant les preneurs à côté du bénitier, le garde de

Fonteneilles. Toute la paroisse avait connu Michel, et presque toute

elle donnait pour le repos de l'âme, parce que les anciens avaient

cru, avaient aimé, avaient espéré fraternellement.

Un autre prêtre du canton avait remplacé l'abbé Roubiaux à l'offerte,

et la procession continuait, et le bruit sec des sous tombant dans le

plateau, quelquefois celui d'un baiser, se mêlait aux chants de la

mort, aux invocations à la miséricorde, aux promesses de résurrection

et d'éternité.

Le général, au premier rang, à gauche, debout, ne remuait qu'un bras,

qu'il levait par moments jusqu'à la hauteur de ses yeux.

Et, l'office terminé, l'absoute donnée, le père sortit, retraversant

la nef. Il se mit sur la haute marche du perron, le dos au montant du

portail, en pleine lumière, répondant d'un signe de tête à tous les

assistants qui passaient près de lui. Il n'entendait pas les mots

qu'on lui disait: «Mon général, je vous plains; mon général, je ne

l'oublierai pas...» Il attendait. Il abaissait continuellement son

regard sur ce cercueil placé là devant lui, sur le bord de l'allée qui

traversait le cimetière, à la place la plus fréquentée et la plus

honorable, près d'une grande dalle levée, marquée d'une croix, et qui

portait l'inscription: «N'a failli Meximieu». Six laboureurs de

Fonteneilles avaient porté le corps jusqu'au seuil de cette demeure où

il allait entrer, avant-dernier de son nom et dernière espérance de la

race. Les six hommes étaient beaux, recueillis, émus par le voisinage

et l'appareil des choses de la mort, et par le regard du général,

qu'ils croyaient voir se poser sur eux. Des chants encore s'élevèrent;

une bénédiction descendit sur le cercueil. Le cimetière était plein;

il y avait des hommes, des enfants, des femmes entre toutes les tombes

et jusque sur le mur d'enceinte. Et le soleil gris apparaissait et

disparaissait, couvert par les brumes voyageuses.

Alors, comme le prêtre avait fini les prières et rentrait dans

l'église, du haut du perron, le père étendit le bras. Une seconde

fois, l'énorme foule fit silence. «Gens de Fonteneilles, dit-il, ma

famille est finie; mon fils est mort; moi, vous ne me verrez plus!

Pendant quatre cents ans, les Meximieu ont vécu avec vos pères. Je

vous constitue les gardiens du tombeau de cet enfant, et de mes aïeux

qui dorment ici. Quand vous passerez, que ceux qui savent encore prier

prient pour mon fils. Il vous aimait. Vous ne l'avez pas compris, pas

assez. Je n'ai pas le droit de vous le reprocher, car, moi non plus,

je n'ai su que dans les derniers temps ce qu'il valait. Il était

meilleur que nous. Vous apprendrez par votre prêtre qu'il est mort en

pensant à vous. Je n'ai pas la force de parler de ces choses-là. Je

vous dis seulement: c'était un brave; ne l'oubliez pas. Tâchez aussi

d'être plus justes pour ceux qui prendront sa place sur la terre de

Fonteneilles... Moi, je vous quitte. Mais je prie les pauvres de me

permettre de leur distribuer moi-même les bons de la donnée de pain.

Venez, mes amis! Et pour tous les autres, adieu!»

Des mots murmurés répondirent, ici et là:

«Est-ce qu'il a fait une donation au bureau de bienfaisance?--Ça

serait-il un hôpital qu'il aurait donné, pour Fonteneilles?--Mais non,

il n'avait pas même sa légitime, monsieur Michel, il vivait dans le

bien de ses parents.»

Le garde s'approcha, avec un paquet de bons de pain, de chacun douze

livres à prendre chez le boulanger du bourg. Le marquis descendit,

jusqu'à la plus basse marche du perron, celle qui touchait la terre

inégale et creusée en coquille par le pied des fidèles de tous les

temps. Les pauvres vinrent, se mettant en file d'eux-mêmes, boiteux,

cagneux, bossus, vieux du village ou des villages voisins, coureurs de

la forêt, bonnes femmes en mantes noires, pareilles à des religieuses,

mères qui traînaient une grappe d'enfants après elles. Et à chacun, le

vieux gentilhomme donnait vingt-quatre livres de pain. «En souvenir de

Michel de Meximieu!» disait-il. La file était longue; le marquis, tout

ferme qu'il fût, fermait par moments les yeux pour s'empêcher de

pleurer; les assistants disaient entre eux: «C'est vrai qu'il était un

bon homme, monsieur Michel; on aurait peut-être fini par nous entendre

avec lui.» Ils disaient encore: «Voilà qu'on va vendre Fonteneilles.

Le marquis n'a plus le courage de revenir, et il vend sa terre. Car il

n'a pas besoin d'argent, il est riche à millions.»

--En souvenir de Michel de Meximieu, répétait le marquis sur la plus

basse marche de l'église.

Auprès de la tombe, une jeune fille, agenouillée dans l'herbe,

penchée, accablée par sa peine, indifférente à tout le reste,

pleurait. On ne l'avait pas vue venir. Elle était là. Les femmes

surtout s'apitoyaient sur elle et disaient: «Il faut croire qu'elle

l'aimait, la pauvre petite! Quel joli ménage ça eût fait, et doux au

pauvre monde!»

Il y avait encore une douzaine de pauvres à servir, et qui formaient

une file de quelques mètres à la droite du marquis, lorsqu'un homme,

arrivant par la route et refoulant les groupes qui commençaient à

descendre, monta les marches du cimetière. Comme il était de haute

taille, toute l'assemblée le vit. Une grande rumeur courut: «Gilbert

Cloquet qui revient de chez les Picards! Regardez-le! Sa barbe a

blanchi, mais il a bon air tout de même! Où va-t-il? Il passe entre

les tombes. Peut-être il veut parler au marquis?»

Il voulait, en effet, parler à M. de Meximieu, et, jugeant peu poli de

l'aborder de face et de troubler la distribution, il gagnait la

partie de l'enclos où s'était formée la procession, maintenant

finissante, des quêteurs de pain. Il se plaça au dernier rang,

derrière une femme qui traînait un enfant, et il attendit son tour,

piétinant comme elle dans l'herbe. On l'observait. Lui, la tête

droite, et la barbe immobile sur sa veste boutonnée, il n'avait de

regard que pour ce grand vieux noble qui se baissait en mesure, et qui

disait si tristement: «En souvenir de Michel de Meximieu.» Ils furent

bientôt l'un devant l'autre. Le châtelain de Fonteneilles, qui avait

la vue troublée par les larmes, ne reconnut pas le faucheur de ses

prés, et tendit un carré de carton sur lequel il y avait deux lignes

d'écriture. Mais Gilbert dit, très bas, pour ne pas l'offenser:

--Je n'en ai pas encore besoin, monsieur Philippe. Je voulais vous

dire deux choses.

--Ah! c'est toi, mon pauvre Cloquet! Monte à côté de moi pour me dire

les deux choses: je t'entends mal.

Quand les deux hommes furent debout sur la même marche du perron,

toute la foule pensa: «Il est aussi grand que le marquis, et même un

peu plus aujourd'hui, parce que le marquis a trop de chagrin.»

--Je veux vous dire que j'aimais bien monsieur Michel, que je l'aurai

toujours dans ma pensée. Je suis revenu de plus loin que Paris pour

lui faire honneur.

M. de Meximieu prit les mains de Cloquet, et les serra.

Cloquet reprit:

--Vous vous en allez, monsieur Philippe. Ne vous occupez pas de le

fleurir. Moi, je reste, et je veillerai sur lui. Ma vie durant je le

fleurirai.

Un sanglot lui répondit, puis trois mots:

--Je t'en charge.

Et Gilbert Cloquet se retira, et se perdit dans la foule. Alors, le

général de Meximieu descendit la marche. Il s'avança dans l'allée

étroite au bord de laquelle étaient le cercueil, les couronnes, et le

fossoyeur abruti par le vin et qui paraissait triste. Subitement un

silence de pitié s'établit dans le cimetière, dans la route, dans le

bourg. Même ceux qui ne pouvaient rien voir se taisaient. Antoinette

Jacquemin n'était plus là. Le général s'arrêta, s'inclina, et fit le

signe de la croix; puis, par instinct, par habitude, ou peut-être

sachant pourquoi, au moment de se détourner, il porta de nouveau la

main à son front, et salua militairement. Se redressant de toute sa

taille, il continua son chemin.

Il allait très vite. Il fuyait. On s'écartait devant lui.

Il traversa la place, répondant aux saluts d'une main fiévreuse, qui

touchait le bord du chapeau. Deux notaires le suivaient, des gardes,

des marchands de bois ou de biens, mais il tenait la tête, et ne

parlait à personne. Le chemin descendait. L'avenue s'ouvrait. Le

marquis leva les yeux, sans s'arrêter, vers le château et vers la

lisière de forêt qui enveloppait les murs en demi-cercle blond.

L'angoisse qui lui étreignait le coeur était pareille à celle qu'il

avait éprouvée, sur les champs de bataille, en 1870. Toute une race

était fauchée; quatre cents ans de souvenirs et d'amitiés allaient

s'éteindre, et le dernier de ces domaines qui servaient de fleurons à

la couronne des marquis de Meximieu, lui, il l'avait vendu. Les

fenêtres étaient closes. Elles resteraient ainsi jusqu'à ce que le

nouveau maître les ouvrît au jour nouveau. L'ombre seule était encore

à l'ancien maître, son signe, sa marque, un deuil sur les choses. Il

entra, faisant signe aux importuns d'attendre. Dans le vestibule, un

paquet de lettres, de cartes, de dépêches. Il y avait un télégramme de

service apporté depuis une heure. Le général l'ouvrit et eut un geste

de colère. «En vérité, ils pouvaient se passer de moi! Ils n'ont donc

jamais souffert, ces gens là!» On le rappelait d'urgence, à Paris,

pour une grève qui venait d'éclater. Le ministre ordonnait: «Prenez le

premier train, j'ai besoin de vous.» M. de Meximieu était seul dans le

vestibule du château. Il déchira le papier, l'émietta, en froissa les

débris qu'il jeta sur les dalles. «Tant pis! Je n'irai pas!» Il

s'était promis de parcourir une dernière fois les chambres, les

salons, les greniers encombrés de Fonteneilles; de recevoir les

fermiers; de désigner à Renard les objets qu'il faudrait expédier

d'abord à Paris. Il y avait des souvenirs sacrés. Madame de Meximieu

lui avait fait promettre d'en rapporter lui-même plusieurs: «Ceci, et

encore ceci que vous trouverez dans sa chambre, dans le fumoir...» Il

le ferait. Et, en effet, il appela le garde, et il marcha vers

l'escalier. Mais, au moment de monter la première marche, il s'arrêta;

il passa sa main sur son front comme pour dissiper un éblouissement.

--Non, dit-il, mon devoir de soldat est à Paris: allons!

Il reparut au dehors, laissant la porte ouverte, et dit à Renard qui

accourait:

--Faites avancer l'auto.

Quand la voiture fut devant la porte:

--Messieurs, dit-il au groupe d'hommes qui l'attendaient, je vous

enverrai mes instructions de Paris. Je suis obligé de partir. Affaires

de service. Adieu!

Et, se jetant dans la voiture, sans regarder en arrière, il dit au

chauffeur:

--Du soixante à l'heure, Édouard. Nous rejoignons, à La Charité,

l'express pour Paris.

Au moment où l'automobile tournait au coin de l'avenue, et se lançait

à toute vitesse sur la route de Laché, le bruit de la corne passa

au-dessus des bois, et au-dessus du village de Fonteneilles. C'était

le dernier adieu d'une race. Les femmes avaient regagné leur maison.

Beaucoup d'hommes étaient restés sur la place de l'église, ou entrés

dans les cabarets. Gilbert Cloquet causait au milieu d'une quarantaine

d'entre eux, devant la porte du café Blanquaire. Il s'interrompit de

raconter son voyage, et tous ils écoutèrent les appels de la corne qui

s'éloignaient et diminuaient comme les étincelles d'une fusée. Ni les

ennemis, ni les amis du château ne firent la moindre réflexion; une

même pensée sérieuse les tenait; un sentiment commun de la fragilité

humaine changeait leur silence en un hommage secret. Ce fut très

court; une voix usée, celle de Lamprière, demanda:

--Dis donc, Cloquet, si tu payais une tournée? Quand on rentre au

pays, on régale.

--C'est de droit, fit le journalier: je veux bien.

--Et puis, tu sais, ça ne t'empêchera pas de raconter ton voyage; et

chez Blanquaire on sera mieux que dehors: il fait une sale brume.

Cloquet leva la tête. Les nuages filaient, énormes et mous, effrangés

par le vent, et laissaient tomber une poussière d'eau glacée.

--Ils viennent du pays d'où je viens, dit-il, où les gens valent mieux

que la pluie... Allons, qui est-ce qui me suit?

Le Blé qui lève · 第 18 / 20 段