«Nous sommes dans l'épreuve. La cloche qui chante a été dans le feu.
Vous luttez pour gagner votre vie, et cela est un devoir bien beau; on
va dès le matin à l'ouvrage, on est dans le bruit, dans la poussière,
ou dans l'ombre de la mine, ou dans la pluie et le froid. Celui
d'entre vous qui pense à la paye et au repos qu'il prendra le soir n'a
pas tort. Celui qui pense aux enfants et à la ménagère a plus de
courage. Si vous pensiez à Dieu, vous en auriez beaucoup. Vous ne
souffririez même plus. Mais cela passe peut-être votre compréhension
aujourd'hui. En tout cas, vous ne seriez plus des violents, mais des
forts; plus des envieux, mais des ambitieux, et plus des asservis,
mais des libres. Est-ce que vos pères n'ont pas eu leurs syndicats,
leurs corporations, leurs bannières, et leurs luttes aussi? Ils ont
conquis la liberté; ils ont, sur leurs épaules fraternelles, porté
leurs syndics jusqu'à la noblesse. Après une belle vie, ils faisaient
une belle mort. Vous n'êtes que des moitiés d'hommes, parce qu'on vous
a renfermés dans la vie présente avec défense d'en sortir par la
pensée. Et vous l'avez souffert! Vous êtes bien plus pauvres que vous
ne le supposez. Vous n'avez pas la terre, et vous n'avez plus le
ciel. O mes bien-aimés, je veux vous rendre votre âme, votre belle âme
ouvrière qui travaillait en chantant, qui s'enrichissait dans la
justice, et qui s'envolait à Dieu dans la clarté.»
Dans une autre méditation, le prêtre avait dit:
«Les ennemis de l'Église se demandent toujours jusqu'à quel point ils
peuvent lui faire du mal sans s'en faire à eux-mêmes. Mais à vous, ils
en font toujours. Vous êtes ceux que la mauvaise parole blesse les
premiers, parce que vous n'avez pas grande défense contre l'erreur;
vous êtes l'herbe toujours coupée, sur laquelle ils promènent encore
leurs chariots pleins de foin. Dès qu'ils voient la pointe de votre
esprit se lever vers le ciel, ils vous fauchent, ils vous rapetissent,
ils ne vous laissent que votre racine et le droit de repousser. Mais
ils veillent jalousement, et l'herbe n'est jamais haute...»
* * * * *
Il disait encore:
«Je vous appelle, comme saint Vincent de Paul, qui parlait ainsi:
»--Mon coeur brûle du feu de la charité. Pauvres du monde, je vous
porte dans mon coeur. Venez à moi, votre pauvreté m'attire. Fils du
vice, venez, enfants sans mère, rebuts du péché, coeurs en péril,
venez!
»Vous êtes une merveille qui me confond, ouvriers venus ici pour la
retraite! Quand je songe à tant de difficultés que vous avez pour
entrevoir la vérité religieuse, à tant d'autres que vous avez pour
venir ici, je me sens votre admirateur autant que votre ami. Vous avez
un si mince bagage quand vous arrivez: une valise en carton, une paire
de souliers, et une chemise au bout d'un bâton. Mais le bagage de
vérité que porte votre esprit est encore bien plus petit. Et ses
voleurs ne se comptent pas. Savez-vous ce que je crois? C'est que vous
êtes les précurseurs, les premiers appelés, des foules qui se lèveront
de partout, de la mine, de l'usine, de la campagne, des taudis, des
galetas, redemandant leur ciel dont ils ont soif. Vous le demandez à
Dieu, vous! Les autres, ils le demanderont aux hommes, à coups de
fusil et d'incendies, dans la révolte, les hurlements, les ruines, les
blasphèmes; ils pétriront la terre pour voir où on l'a cachée, la
parcelle de joie infinie, le petit bout de radium qui ne s'épuise pas;
ils détruiront ce qu'ils convoitent pour voir ce qu'il y a de plaisir
dans l'abus de la puissance; ils répandront dans les rues l'argent qui
aurait dû servir à l'aumône; ils auront tout, excepté ce qu'ils
cherchent. Vous croyez que c'est le pain qui vous manque? Un peu. Mais
le creux est plus profond. C'est Dieu qui vous manque. Priez-le avec
moi.»
* * * * *
Le prêtre avait parlé de beaucoup d'autres choses: du péché et de la
mort, de la rédemption, de la famille. Dans la dernière méditation, ce
soir, il avait exalté l'espérance, comme s'il avait deviné la peine
secrète de Gilbert.
«Mes bien-aimés, qu'est-ce que la vie sans la foi au paradis? Une
horreur. On souffre; on se déteste; on se le dit les uns aux autres;
on se le prouve; on se bat pour cinq francs que le voisin a mis de
côté, pour une peau de lapin qu'il aurait de plus que nous. L'intérêt
est triste, toujours; il est mécontent, toujours. Mais avec l'espoir
du paradis, toute la figure du monde est changée! On cherche bien
encore à rendre la vie plus aisée, et c'est le droit de chacun. Mais
comme on la domine! Comme elle perd sa douleur! La gueuse! Tant mieux
si elle rit, mais si elle pleure, la gêne même a son prix. Nous
n'avons plus peur d'elle, ni de la mort. Avez-vous pensé à cela? Nous
retrouver tous, non seulement avec nos parents, nos enfants, nos amis,
mais avec l'élite de toutes les races, de tous les temps! L'assemblée
plénière de tous les courages, de toutes les bontés, de toutes les
noblesses d'âmes, chantant le même alleluia! Quels héritiers vous
êtes! Je vous conseille d'en être fiers, moi, et de ne mépriser
personne. Il y en aura, de vos camarades, que vous serez stupéfaits de
rencontrer là-haut. Vous irez à eux: «Dis donc, tu as été une fameuse
canaille!
--Je l'ai été, une seconde m'a racheté.» Si bas que vous soyez, tant
que vous vivez, l'espérance est là; elle descend avec nous jusqu'au
fond de l'abîme; vous n'avez qu'à l'appeler, et ses ailes sont à
vous.»
* * * * *
Tout cela, tout ce qu'il avait entendu revenait dans le silence, et
pénétrait le coeur du bûcheron. Couché dans son lit, les yeux clos, il
n'avait jamais eu tant de pensées à la file, tant d'élans de
tendresse, de regrets, tant de souvenirs qui luttaient les uns pour,
les autres contre. Enfin, il dit: «J'irai». Les larmes lui montèrent
aux yeux, et elles coulèrent, très doucement. Une heure matinale
sonna. Sans savoir pourquoi, il se redressa, il se mit à genoux, en
chemise, sur son lit, et il chercha quelque chose à dire. Ne trouvant
rien, il fit un grand signe de croix. C'était la seule prière dont il
se souvînt. Elle l'endormit, comme si le sommeil avait attendu ce
signe-là pour descendre.
Le lendemain matin, il se leva, mais il ne partit pas.
Le soir de ce même jour, qui était un lundi, il alla trouver le prêtre
avec lequel il avait fait le tour du parc, et il reçut le pardon de
tout ce qu'il y avait à absoudre dans sa pauvre vie. Il était tard.
Comme d'autres, il avait remis au dernier moment cet aveu qui lui
coûtait beaucoup. En quittant la cellule du prêtre, il se sentit
léger comme un moucheron d'été. Avant d'ouvrir la porte, il se frotta
les mains de contentement. Il l'ouvrit, et vit quatre compagnons qui
attendaient et leur dit:
--A votre tour! C'est pas la peine de vous faire du tracas, vous
savez!
--Bravo, le vieux! répondirent-ils.
Il suivit le corridor jusqu'au bout, entra dans sa chambre, et ouvrit
la fenêtre qui donnait sur le parc. L'air, qui était froid, lui parut
doux. Une allégresse flottait sans doute et passait dans la nuit. Les
étoiles parlaient à Gilbert, et lui disaient bonjour. Il respirait
amplement, pleinement, la tête levée, et il lui semblait qu'il avait
encore son coeur d'enfant dans la poitrine. Et c'est justement à des
temps très lointains qu'il songea d'abord, au temps de la Vigie, quand
la mère Cloquet attendait son gars, tous les dimanches, sur la plus
haute marche de l'église. «J'ai mis bien du temps à venir, maman,
dit-il, mais me voilà.» Puis il pensa au lendemain, et son visage se
rembrunit. Il alluma la lampe, et se mira dans le petit miroir tout
rond qui pendait le long du mur. «Ça n'est pas possible, murmura-t-il,
ça n'est pas digne.» Et, sortant de sa chambre, il alla frapper à la
porte de Hourmel.
Le boucher commençait à se déshabiller.
--Qu'est-ce que vous voulez, Gilbert?
Le bûcheron montra sa cravate, verte autrefois, mais déteinte et
fanée par la grande pluie qu'elle avait reçue, et dit gravement:
--Je crois qu'il n'y a pas moyen, avec une cravate pareille.
--Elle n'est pas belle, pour sûr. Voulez-vous la mienne?
--Non. Chez nous, on est glorieux, Hourmel. Quand ma fille à moi, qui
s'appelle Marie, a fait sa communion, elle était la mieux habillée de
tout Fonteneilles... Et moi, voyez-vous, mes Pâques, ça doit
ressembler à celles de Marie: il y a plus de dix ans, et même plus de
vingt que je les fais attendre.
--C'est juste, dit Hourmel, pour ne pas contrarier son ami.
Il chercha à rassembler ses souvenirs,--tous les muscles de son épais
visage se tendirent en avant,--et il se rappela qu'un de ses
camarades, avant de venir à Faÿt, avait assisté à un mariage.
--Il va vous prêter sa cravate blanche, mon vieux, et vous aurez l'air
d'un prince. J'y vais tout de suite.
Il y alla. Le lendemain, au milieu des quatre-vingts hommes groupés
dans la chapelle de Faÿt, il y en eut un qui portait une cravate
blanche pour «faire ses Pâques de novembre». C'était le fils de la
mère Cloquet.
Quand on le vit rester à Faÿt, quand on apprit surtout qu'il était
revenu à la foi, les camarades de Belgique lui marquèrent une amitié
qui s'exprimait de plusieurs manières, en sourires, en paroles, en
poignées de main, délicatement, fraternellement. «Eh bien! disait
l'un, tu dois être content!» Puis, ayant peur d'avoir offensé le
bûcheron: «C'est comme moi, tu sais, j'étais en retard de quelques
termes, pour mon loyer, et me voilà quitte!» Un autre disait: «Dites
donc, vous qui êtes de l'autre côté de la frontière, vous ne trouvez
pas que c'est drôle? Voilà trois jours, je ne vous connaissais pas, et
aujourd'hui, c'est comme si nous avions toujours vécu ensemble.»
Gilbert répondait: «Oui, quand nous sommes arrivés ici, nous étions de
toutes les sortes; maintenant, il n'y en a plus que d'une sorte.» Le
plus grand nombre l'invitaient; ses voisins de chambre, ses voisins de
table, un mineur, un métallurgiste de la Louvière:
--Venez donc faire un tour chez nous?
Mais Gilbert remerciait, et répondait:
--Je ne peux pas. Je rentre avec Hourmel, et après, j'ai mon pays que
je dois revoir.
Toute la nuit qui avait précédé ses «Pâques de novembre», il avait
réfléchi à ce qu'il devait faire.
XIV
LE REVENANT
Il avait quitté Faÿt-Manage le mardi dans l'après-midi, avec le
boucher de Quiévrain. A pied, l'un près de l'autre, ils refaisaient le
chemin de Faÿt à la Louvière. Gilbert se taisait; il se demandait si
la joie qu'il éprouvait ne tenait pas à la compagnie des missionnaires
et des ouvriers belges, au parc, aux chants, à la nouveauté des choses
et à leur présence. Mais non: à mesure qu'il s'éloignait, il sentait
que la paix était en lui, vivante. A la Louvière, ils prirent le
chemin de fer. Le jour baissait, bien qu'il ne fût pas tard. Il
faisait froid; il faisait gris. Les routes plantées d'arbres, les
terres ensemencées ou labourées, bordées de maisons, les buttes des
mines de charbon, les bourgs où vingt cheminées d'usines fumaient
au-dessus des blés en herbe, tout cela passait, et le contentement ne
passait pas. Serrés l'un contre l'autre, le col de la jaquette relevé,
un petit foulard autour du cou, les deux hommes, assis sur la même
banquette, regardaient le pays fuyant que l'ombre effaçait. Le boucher
nommait des villages, des gens, des fermes, il était revenu à sa
pensée de tous les jours. Pas Gilbert. De ses bras croisés, il serrait
fortement contre lui-même son maigre vêtement et la couverture, et
c'était sans doute pour se garantir du froid, mais aussi, et
secrètement, pour contenir je ne sais quelle force jeune, qui voulait
parler, crier, s'échapper: son âme heureuse. Et, n'ayant pas
l'habitude, il s'étonnait d'une joie qui dure.
--Eh bien! dit le boucher, quand ils furent arrivés à la maison de
Quiévrain, je pense que vous avez changé d'avis, et que vous restez au
moins jusqu'à demain?
--Même chez vous, je ne peux pas: il faut que je retourne au pays. Je
ne voulais plus le revoir, parce que j'y souffrais. A présent,
savez-vous pourquoi je n'ai plus peur d'y retourner?...
--Je devine, dit le Belge tranquille.
--Vous devinez parce que vous avez toujours été comme je suis à
présent. Mais moi, je m'étonne de ce que je fais. Je retourne chez
nous parce que je n'ai plus le même coeur: la peine m'est égale.
Et comme Hourmel insistait pour garder son ami, Gilbert dit:
--Ma force a grandi: pourtant, je commence à être vieux, et je pense
que je mourrai pauvre.
Il disait cela en présence de la femme de Hourmel, empressée, émue, et
qui tenait la lampe levée devant le visage des deux voyageurs. Elle
aurait bien voulu savoir ce qui était arrivé. Cependant, lorsqu'elle
entendit parler Gilbert, elle ne demanda rien. Elle dit, laissant voir
toute son âme sur son visage transparent et usé:
--Mon homme, il ne faut pas retenir ceux qui vont à leur devoir. Il y
en a trop peu. Monsieur Cloquet nous quittera quand il aura bu un
verre de bière avec nous.
Lorsque les deux hommes eurent donc trinqué ensemble, Gilbert dit
adieu au boucher et à madame Hourmel. Et il s'enfonça, tout seul,
entre les maisons de Quiévrain, vers la frontière de France et vers
son destin nouveau.
Le tramway l'eut bientôt mené à Onnaing. Alors, Gilbert fut saisi par
l'angoisse. Il allait revoir la ferme du Pain-Fendu. Jusqu'alors,
cette pensée avait seulement traversé son esprit, vite, entre deux
longs moments de calme, comme une giboulée. Maintenant, elle ne le
quittait plus; ne fallait-il pas rentrer, régler les comptes,
reprendre les quelques hardes laissées dans la bauge? Il s'engagea
dans la rue qui passe devant l'église. Dans les usines, le feu des
fours s'éteignait. Aux portes, des enfants mangeaient un morceau de
pain avant de se coucher; des hommes se tenaient debout, respirant la
nuit, après tant d'heures d'atelier; ils étaient éclairés en arrière
par les lampes, et leurs vêtements pendaient en plis mous, las comme
eux, le long de leurs corps. Gilbert les enviait au passage, parce
qu'ils avaient un abri. Une grande pitié de lui-même le tentait et lui
disait: «Cède-moi?» Quand il fut dans la plaine, et que devant lui, il
devina la ferme, à l'ombre énorme qu'elle levait dans le désert des
guérets, il eut peur. «Ce n'est pourtant pas Heilman que je crains,
songeait-il. S'il veut me battre, pour la première fois de ma vie je
me laisserai battre: je l'ai mérité...» Non, il avait peur de
lui-même, d'un désir qu'il sentait s'émouvoir et grandir dans son
coeur, celui de se retrouver près de la femme du contremaître et de
lui dire adieu. «Oh! pas longtemps... Je lui demanderais pardon... Je
lui raconterais que je suis tout changé!...» Pour ne pas écouter ces
voix qui le troublaient, il fit un grand effort, et essaya de songer,
en marchant, à ses boeufs, à chacun des objets qu'il avait apportés de
la Nièvre et qu'il devait empaqueter tout à l'heure... Les murs
sombres montaient; les pignons des étables, des bergeries, de
l'habitation, de la grange, se détachaient déjà vaguement l'un de
l'autre, dans la nuit devenue laiteuse et glacée. Et toujours il
sentait, au fond de lui-même, la poussée de cette volupté insinuante,
dont il vidait son âme en disant non, mais qui sourdait de nouveau.
A pareille heure, les domestiques devaient avoir fini de souper.
Quelques-uns fumaient sans doute ou causaient devant le grand portail.
Gilbert n'alla pas jusque-là. Coupant à travers champs, il se dirigea
vers une petite porte percée dans l'enceinte du Pain-Fendu, du côté
d'Onnaing. Elle n'était heureusement pas fermée au verrou. Il n'eut
qu'à soulever le panneau de bois, en se servant d'une pierre comme
d'un levier, et la porte tourna sur les gonds. Le verger était désert,
et désert le large couloir que bordaient les magasins, la forge, la
première étable. Gilbert en arrivant dans le bas de la cour, ne vit
qu'un seul homme autour du parc à fumier où les boeufs de Picardie
dormaient: un journalier qui ne reconnut pas la silhouette du
Nivernais, et qui se remit à verser la pulpe dans les mangeoires. Il
s'abrita un moment derrière le pilier d'angle du hangar. On entendit
la voix de Heilman, dans la salle à manger, puis dans le corridor. Sur
le seuil, le contremaître parut. Gilbert le vit serrer la main d'un
domestique qui, le souper fini, regagnait le village. Il s'avança
rapidement, traversa la cour, monta les marches du perron.
--Monsieur Heilman?
Celui-ci avait ouvert la porte de la salle à manger; il se pencha en
arrière, tournant la tête vers l'entrée du couloir d'où venait la
voix. Ses yeux, déjà réhabitués à la lumière de la lampe, firent
effort pour s'adapter à l'ombre...
--Ah! c'est vous, Cloquet? Entrez!
Gilbert était tout défaillant. Il monta les marches; il entra, et
regarda d'abord tout autour de lui. Madame Heilman n'était pas dans la
salle à manger, où toutes choses venaient d'être mises en ordre par
elle, comme chaque soir: la lampe sur la table bien nette, les chaises
le long des murs, la cafetière près du foyer éteint, pour le café du
lendemain. Heilman se tenait debout, les jambes appuyées au haut bout
de la table, et face à la porte. Il considéra, en reniflant et le
visage en défiance, ce bouvier de hasard, qui revenait sans doute
demander du travail après son équipée. Il en avait déjà bien vu, de
ces aventuriers, traversant les terres frontières, venus de l'ouest ou
de l'est, ivrognes ou débauchés, nomades avant tout. Il en avait trop
vu pour se montrer violent avec eux. Un long moment il attendit,
surpris que Gilbert ne s'excusât pas.
--C'est un joli exemple que vous avez donné! dit-il. Quatre jours de
noce! Moi qui vous avais pris pour un bon ouvrier! Ma femme m'avait
bien dit. «Il fera un coup de tête!» Elle n'a rien compris, samedi
soir, quand vous êtes parti... Mais vous êtes comme les autres, sans
coeur à l'ouvrage. Où avez-vous été?
Gilbert fit un geste vague:
--J'ai vu beaucoup de pays, dit-il.
--Et maintenant vous voudriez rentrer? Je connais ça; mais je dois
vous prévenir:... je vous ai remplacé; j'ai pris un jeune homme qui
passait, quelqu'un qui ne vaut sans doute pas mieux que vous... ce
qu'on trouve à présent.
--Non, je ne demande pas à rentrer; je m'en retourne chez nous.
--Ah!... C'est bien!... Je vais vous payer, alors... Monsieur Walmery
me remboursera...
Le contremaître alla ouvrir un des placards, et revint, les doigts
plongés dans un sac en toile dont il avait dénoué la ficelle. Il fit
claquer sur le bois de la table, une à une, les pièces d'or...
--... Cent francs... cent vingt... cent quarante... Cela fait le
compte, et même largement?
--Oui.
--A présent, mon garçon, j'ai une lettre à vous remettre. Elle est
arrivée à midi.
Il ouvrit le tiroir de la table, et tendit la lettre. Gilbert reconnut
le timbre de Fonteneilles. Il laissa les pièces d'or sur la table,
prit la lettre, déchira l'enveloppe. Il n'avait pas lu deux lignes,
que ses yeux s'emplirent de larmes.
--Ah! mon Dieu! dit-il, monsieur Michel qui est mort!
Il avait cessé de lire. Ses mains étaient retombées le long de son
corps. Sur ses joues et sa barbe les larmes coulaient, et il ne les
essuyait pas, et il ne se cachait pas...
--Il est mort dimanche... C'est Étienne Justamond qui me le marque...
Mon ami qui est mort!
Heilman, bien qu'il fût peu sensible aux peines des autres, fut remué
par ce chagrin.
--Qui était-ce donc? Un de vos parents?
--Non.
--Ce n'était pourtant pas votre maître?
--Je n'en ai pas. C'était un noble, monsieur Heilman. J'avais fauché
pour son père, et puis pour lui. Il nous aimait, il causait avec moi:
il aurait pu changer le pays.
Il compta sur ses doigts:
--Cinq heures d'ici Paris, puis six ou sept... J'arriverai peut-être
trop tard pour l'enterrement...
Heilman hocha la tête, pour donner plus d'importance à sa réponse. Il
admirait, au fond de lui-même, ce passant, et il le regrettait.
--Vous êtes un curieux homme, Gilbert.. Vous êtes le premier que j'aie
entendu parler ainsi... Écoutez, il y aurait peut-être moyen de
s'arranger...
--Lequel? Est-ce qu'il y a un train tout de suite?
--Je n'en sais rien, et ce n'est pas ce que je veux dire. Non Cloquet;
mais je pourrais vous garder...
Gilbert leva les bras, comme s'il sortait d'un rêve.
--Non, non! Il ne faut pas me proposer cela... Je serais capable
d'accepter... Laissez-moi aller...
Il s'avança, rafla l'or de ses deux mains, et l'enfouit dans sa poche.
A ce moment, la porte qui faisait communiquer la salle avec la chambre
de Heilman s'ouvrit. Une femme parut dans l'entre-bâillement, la tête
à demi tournée vers quelqu'un qui la suivait et qui lui parlait sans
doute.
--Gilbert? appela Heilman, Gilbert? venez donc au moins dire adieu à
la patronne?
Mais Gilbert avait disparu. Il fuyait. Il était déjà dans la cour, il
gagnait le hangar, il entrait dans l'ombre. Heilman voulut le suivre
et le rappeler. Sa femme l'arrêta. Elle avait les mots justes qui font
céder les hommes.
--Laisse-le, dit-elle. Tu ne le connais pas bien: c'est un homme qui a
eu plusieurs chagrins.
Gilbert était entré dans l'étable. En un tournemain, il eut plié les
vêtements qu'il avait laissés dans le coin de sa bauge. Il lia le
paquet avec une ceinture de cuir, et le jeta sur son dos. Puis il prit
son bâton. En passant derrière ses six grands boeufs, qui mangeaient
au râtelier, il ralentit sa marche.
--Adieu, mes boeufs! Travaillez bien avec l'autre: moi, je retourne au
pays.
Une des bêtes poussa un meuglement bref.
--Il me répond, dit le bouvier.
Il avait reconnu Griveau, qui avait la voix basse et le souffle
court. Et il continua son chemin rapidement, retraversant le verger
jusqu'à la petite porte ouverte dans le mur d'enceinte.
Les champs le revirent bientôt sur leurs guérets détrempés, puis sur
le chemin qui mène à Onnaing. Les champs étaient nivelés et nus. Le
village dormait. Quelques fumées traînaient encore, plus noires que
l'ombre et couchées par le vent d'est. L'homme ne pensait plus à la
ferme qu'il quittait. Toute son imagination et tout son coeur étaient
dans la Nièvre. Il gémissait, il répétait: «Monsieur Michel que je ne
verrai plus! Mon ami qui est mort!» Quand il arriva à la gare, il
demanda:
--Je voudrais aller à Fonteneilles, qui est dans la Nièvre. Est-ce que
j'y serai demain matin?
--Le train 2916 va passer tout à l'heure. Prenez votre billet pour
Paris. A Paris, on vous renseignera, si on connaît votre pays.
Gilbert monta dans un compartiment où il n'y avait qu'un voyageur. Il
s'étendit sur la banquette, ses vêtements sous la tête, et il ferma
les yeux. Le sommeil ne vint pas. Gilbert continuait de songer au
lendemain, au travail, à la peine des jours à venir. Et maintenant il
disait:
--Je ferai ma vie nouvelle comme si monsieur Michel me voyait.
XV
LE DÉPART DU MAITRE
Michel de Meximieu était mort presque subitement, dans la nuit du
dimanche au lundi. La nouvelle avait couru tout le pays, plus vite
qu'un cheval au galop. «Monsieur de Fonteneilles est mort.--Le
vieux?--Non, le petit.--C'est dommage; c'était le meilleur des deux;
il n'était pas fier.» Le lundi et le mardi, à l'angélus du matin et à
celui du soir, les cloches de Fonteneilles sonnèrent longtemps, pour
annoncer le trépas. Toutes les futaies, tous les taillis, tous les
buissons des collines frémirent au passage de leur voix, et quelques
âmes aussi, qui aimaient Michel de Meximieu.
Le château demeura pendant vingt-quatre heures entièrement clos, vide
et muet. Puis on commença à transformer le vestibule en chapelle
ardente. Une animation inusitée rompit le silence de l'avenue, de la
cour, des granges voisines. A l'appel du marquis, arrivé dans la
soirée du lundi, des ouvriers du pays, des employés de Corbigny
affluèrent. Le bruit des scies et des marteaux s'éleva autour des
murs. La curiosité, un peu de pitié humaine, un peu de regret
s'émurent en même temps. Des voitures de châtelains descendirent
l'avenue; des paysans vinrent, assez rares d'abord, puis enhardis par
le nombre, «pour donner l'eau bénite»; d'autres, qui n'entrèrent
point, se découvrirent devant la porte, et rôdèrent un moment dans le
domaine que la mort avait ouvert à tous.