Les domestiques suivirent le contremaître, et sous la pluie, en groupe

serré et sabotant, quittèrent la grange. Les deux derniers jetèrent un

regard en arrière. La patronne était restée assise sur le billot de

chêne, le long du mur de brique Elle ne riait pas. Ils disparurent.

Gilbert Cloquet restait seul avec elle. Il était devenu tout pâle. Il

n'osait plus s'approcher... Comme elle ne disait rien, et qu'elle le

regardait d'un air de reproche et de pitié, il vint cependant, timide

comme un enfant. La jeune femme avait l'air d'une statue d'église,

aussi peu émue, aussi maternelle.

--Embrassez-moi donc, dit-elle, puisque vous avez gagné. Ce n'est pas

cela qui est mal.

Il se pencha, et la baisa sur la joue, et elle ne le repoussa pas,

mais il s'écarta de lui-même.

--Monsieur Cloquet, dit-elle, ce qui est mal, c'est la pensée que vous

avez dans le coeur. Croyez-vous que je ne l'aie pas vue?...

Il ne répondit pas, mais il devint blanc de visage, comme un mort.

Elle parlait lentement, les yeux grands ouverts, et pleins de bonne

justice.

--Un homme de cinquante ans! Un homme qui a une fille de mon âge, une

fille mariée comme moi!... C'est une honte de me poursuivre... J'ai

été trop bonne pour vous dans les commencements...

Elle entendit une voix très basse qui disait:

--Oui.

Et l'homme s'écarta encore.

--Je ne veux pas vous faire renvoyer; vous avez à gagner votre pain:

mais il faut que cela cesse!

La voix répondit:

--Oui, cela va cesser.

--Et tout de suite, et pour toujours!

Pour la première fois, il la regarda bien en face, et elle vit que la

mort était entrée en effet dans le coeur du bouvier.

--Adieu! dit-il.

--Où allez-vous?... Je ne vous demande pas de partir!...

Il ne répondit pas. Il s'était détourné, et, prenant son chapeau de

feutre là où il avait pris sa veste, il se dirigeait du côté de l'est,

par où la grange s'ouvrait sur la cour, et la cour sur la campagne. Il

fut bientôt sous l'averse. Une voix, de la ferme, cria:

--Eh! Cloquet, par ici! Tu te trompes de chemin!

Une voix plus proche le rappela:

--Restez, mon pauvre Cloquet! Je ne vous renvoie pas! J'ai pitié de

vous, allez! seulement, je ne peux pas...

Ni l'une ni l'autre voix n'arrêtèrent ni ne ralentirent le bouvier. Sa

haute silhouette se dessina, dans l'ouverture du portail de la ferme.

Et Gilbert tourna à gauche, marchant vite, sans rien voir, dans la

boue du chemin, sous la pluie qui ne cessait point.

Il était près de midi.

Quand il fut à plus de deux cents mètres du Pain-Fendu, il crut

entendre, porté dans l'air mouillé, un cri de femme, et le mot:

«Revenez!» Mais la mort était dans son coeur. Le pauvre marchait sur

le chemin désert. Il ne sentait pas l'eau qui ruisselait sur son cou

et sur ses mains. «Un homme de cinquante ans!... C'est une honte de me

poursuivre!... Elle a raison!... Je ne vaux pas la peine de vivre...»

Il ne savait pas où il allait; il fuyait; le vent passait par rafales.

«Elle m'a chassé!... Je n'ai plus personne sur la terre...

Personne!... Quelle vie j'ai eue! La voilà finie! J'ai été pareil aux

autres... Je suis un misérable... Pourtant, tu avais mieux commencé,

mon pauvre Cloquet... Va-t'en, va-t'en! Il ne faut pas que tu

reviennes!... C'est une honte de me poursuivre... Cloquet, c'est à toi

qu'on a dit cela!... Soyez tranquille, madame Heilman: on s'en va bien

loin, on ne reviendra pas.» Il avançait difficilement, contre le vent,

contre la pluie; la boue retenait ses bottes; le nuage, comme un

rouleau, foulait la terre morte et les maisons closes...

Cloquet respirait mal; il regardait le sol inondé qui fuyait sous lui.

Le froid, les ténèbres, la lassitude, la honte, le chagrin de toute

une vie, tout cela mêlé formait une folie puissante, qui se

développait sous l'énorme averse, dans la fumée des eaux qui

alanguissent le sang. Un vol de bêtes noires, corbeaux, courlis,

vanneaux, coula au ras de la terre devant Cloquet, qui s'arrêta court:

«Laissez-moi, vous autres! Ne me touchez pas! Je suis déjà assez

malheureux!» Les ailes fuyaient dans la bourrasque. Il chercha à

reconnaître où il était. Il avait pris, en sortant de la ferme, le

chemin qui coupe les champs et qui passe à la pointe du village de

Quarouble, puis continue sur Quiévrechain. Tout le sang de son corps

lui était remonté au visage, et sonnait la charge autour de son

cerveau. Cloquet, les yeux égarés, considéra les maisons de Quarouble,

vagues dans la pluie, à sa gauche, et il pensa. «Je n'ai qu'à

retrouver la route de Valenciennes, et je me jetterai sous le

tramway... Ça passe assez souvent... Ils ne me reconnaîtront même pas,

quand je serai mort.» Il hésita. La honte le poussait. L'obscur

instinct le retenait... Étaient-ce des voix qui venaient en remontant

le vent, du coté du Pain-Fendu? Non. La vaste ferme était effacée,

noyée, abolie par la tempête de pluie... Le filet de boue tordu à

travers les champs n'avait d'autre passant que le bouvier. Cloquet,

bien loin, en avant, aperçut une petite lumière; sans doute la

fenêtre, éclairée par le feu, de quelque maison extrême de

Quiévrechain... Et cela lui rappela Quiévrain qui est tout proche, et

le boucher, son ami.. Sa pauvre tête lasse et malade fit effort pour

se souvenir d'une date... Qu'avait-il dit, Hourmel?... De quel jour

avait-il parlé?... Était-ce du 17? Un voyage? La mémoire ne répondait

plus. Les idées s'embrouillaient. «Je ne sais pas... Il ne sera plus

là?... Je lui ferais tout de même pitié...» Et ce fut cette vague

espérance, ce demi-souvenir qui empêchèrent Gilbert de tourner par le

chemin qui rejoint la route du tramway. Il se relança en avant,

trempé, brisé, sans plus penser, ivre de misère. Et dans la tourmente,

il atteignit Quiévrechain, traversa le bourg, entra dans

Blanc-Misseron, monta la petite pente de Quiévrain... Puis, tout à

coup, à bout de forces, ayant ouvert la porte de son ami Hourmel, il

tomba, tout de son long, dans la salle chaude.

* * * * *

Deux heures plus tard, il s'éveillait, dans un lit auprès duquel

veillait Hourmel. Le boucher prit la main du pauvre Nivernais, et dit:

--Eh bien! vieux, ça va? Quelle idée vous avez eue de venir par un

temps pareil?... Vous vous êtes égaré, je parie?...

Cloquet avait encore un reste de folie dans le regard.

--J'avais cru que je n'étais pas comme les autres, Hourmel; je suis

comme eux: je n'ai pas de quoi vivre!...

--N'ayez pas peur! répondait le boucher, en faisant signe de se taire

à son ami; n'ayez pas peur; tant qu'il y aura du pain chez moi, vous

n'en manquerez pas... Restez tranquille; vous êtes déjà mieux.

La femme entrait sur ces mots. Elle ne s'expliquait point ce qui était

arrivé. Mais, bien mieux que son mari, elle devinait que la misère

n'était là qu'un petit personnage. Elle dit, à voix prudente:

--Dommage que tu partes demain, Hourmel. Il faudrait le consoler, cet

homme-là. C'est le coeur qui est malade. Tu devrais renoncer à aller à

Faÿt?

--Je ferai mieux!

--Quoi donc?

--Je l'emmènerai.

--Il ne voudra pas?

--Femme, Gilbert Cloquet est notre ami. Si on pouvait le remettre dans

le chemin?

--Ainsi soit-il, dit la femme.

* * * * *

Le lendemain, samedi, Gilbert se leva aussi tard que s'il avait trop

bu la veille. Il voulut prendre congé de Hourmel. Mais celui-ci le

retint. Il lui demanda:

--Je vais en voyage ce soir. C'est convenu depuis longtemps. Puisque

vous dites que je suis votre ami, eh bien! ne nous séparons pas:

accompagnez-moi?

--Où?

--A Faÿt-Manage, qui n'est pas bien loin de Quiévrain.

--Que ferez-vous là-bas?

Le boucher hésita un temps à répondre, se mit à rire, malgré son

inquiétude, et dit:

--Mon brave, nous serons pas mal de camarades belges, qui ferons la

même chose. C'est une partie qu'on recommence tous les ans, autant que

possible. Vous ne connaissez pas cela, vous autres de la Nièvre. Mais

c'est justement ce qui vous manque... D'ailleurs, vous ne serez point

obligé de faire comme nous. Venez seulement, par amitié pour moi?

Promettez-le?

Et Gilbert dit oui. Il était las de la vie; il avait peur d'être seul.

Et il prit, le soir, avec Hourmel, un train qui les amena d'abord à

Mons, puis, vers sept heures, à la Louvière.

Le temps s'était remis. Ils firent à pied le chemin qui sépare la

Louvière de la colline de Faÿt-Manage.

XIII

FAYT-MANAGE

La nuit était claire. Ils suivaient une longue route, qui n'était ni

de campagne, ni de village, ni de ville, tantôt bordée par des haies

de champs, tantôt par des maisons basses et rapprochées, tantôt par

des murs d'usines, ou par des grilles derrière lesquelles on devinait

un bosquet, une petite futaie et le toit large ouvert d'un hôtel

bourgeois.

D'autres routes pareilles coupaient celle-là. On montait, on

descendait. Il y avait, dans les creux, des coulées de prairies qui se

perdaient dans la brume. Puis, des logements ouvriers, des becs de gaz

étagés sur une côte, la vapeur rousse d'une salle de café où se

mouvaient des ombres, succédaient à ces courts fragments de bordures

non bâties.

Deux heures plus tôt, au moment où ils entraient dans la gare de

Quiévrain, pour prendre leurs billets de chemin de fer, Hourmel avait

dit à son compagnon:

--Je ne veux pas vous emmener par surprise, mon pauvre Gilbert. Vous

m'avez suivi de confiance, mais je dois vous dire ce que je vais faire

à Faÿt. Depuis le mois de mai, j'ai promis de m'y rendre. Moi et

d'autres, des centaines et des milliers de camarades belges, nous

avons l'habitude d'aller, de temps en temps, passer trois jours dans

une maison de retraite. Elle est belle, notre maison de Faÿt; on y est

bien; on vit ensemble, on entend parler de religion; on pense à autre

chose qu'à ses affaires. Moi, je n'ai jamais le coeur si content que

dans ces jours-là. Mais si ça vous fait peur, tout de même, il ne faut

pas venir?

--On verra bien, avait répondu Gilbert. Quand j'ai donné ma parole, je

ne commence pas par reculer.

Hourmel avait ajouté en riant:

--Vous ne serez pas le premier Français que j'aurai emmené avec moi.

On vous recevra bien. Il vous en coûtera peu de monnaie. Et puis, si

vous voulez mon avis, triste comme vous l'êtes, vous avez besoin de

voir du nouveau.

Il avait raison plus encore qu'il ne croyait. Qu'importait à Gilbert

d'aller ici ou là? Sa plus grande crainte était de se retrouver seul,

d'être ressaisi par les pensées d'abandon et de mort dont il sentait

l'approche, au moindre moment de silence. C'est pourquoi, tout le

long de la route, il avait paru presque gai, ne cessant d'interroger

son compagnon. Un peu de reconnaissance l'attachait aussi à Hourmel.

Il lui savait gré, non seulement de l'avoir recueilli et soigné, mais

d'une autre chose encore, de ne pas lui avoir demandé: «Que s'est-il

passé au Pain-Fendu? Avez-vous été chassé? Êtes-vous parti

volontairement, et pourquoi?» Non; Hourmel s'était contenté d'un mot

vague: «Là aussi, j'ai eu de la misère plus que je n'en peux porter».

Ils marchaient donc, depuis une demi-heure. En arrière, un groupe

d'hommes venait. On pouvait deviner qu'ils étaient jeunes, à la joie

de leurs voix qui sonnaient dans la nuit. Hourmel indiqua du doigt,

sur la colline, un clocher parmi des arbres dépouillés.

--Voilà l'église, dit-il, la maison n'est pas loin.

A ce moment, les trois hommes qui venaient et qui allaient dépasser

Hourmel s'arrêtèrent, et l'un d'eux dit:

--Ah! c'est toi, vieux? Tu n'as pas besoin de dire où tu vas: j'y vais

aussi!

C'étaient trois ouvriers de la région, deux métallurgistes de la

Louvière et un wattman de tramway. Ils avaient une petite valise ou un

sac à la main. Après les avoir nommés, Hourmel désigna son compagnon:

--Un Français de mes amis, qui vient voir comment ça se passe, chez

nous.

--C'est pas secret! répondit le wattman en riant.

Quelques pas plus loin, ils furent rejoints par quatre mineurs du

Borinage, qui arrivaient de l'autre côté de la colline. La route

commençait à descendre. A gauche, dans le mur qui suivait la pente, un

large portail était ouvert à deux battants. Les Belges entrèrent en

peloton, comme chez eux, sans attendre, encadrant Gilbert Cloquet qui

regardait curieusement. Il se trouvait dans un jardin montant. Une

allée sablée tournait autour d'une pelouse ronde. Au delà, il y avait,

barrant le jardin, un grand château de pierre blanche, à double étage.

Au bas du perron, des ombres s'agitaient,--sans doute des

arrivants,--et en haut, une autre ombre tenait à bout de bras une

lampe que le vent faisait fumer terriblement.

--Par ici, Chermant!... Ah! vous voilà, Henin, et vous, Derdael!

Bonjour! Il fait froid, hein? Entrez vite...

--Qui est celui-là, qui éclaire? demanda Gilbert.

--Un Père jésuite: c'est eux qui prêchent ici.

--Je n'en avais jamais vu. Ça ressemble aux autres curés.

Il monta les marches du perron, et fut présenté par Hourmel, sans être

nommé, simplement comme un ami français, au prêtre qui portait la

lampe, et qui n'en demanda pas plus long.

--Parfait! mon cher Hourmel. Vous le logerez à côté de vous. Salut,

monsieur... Ah! en voilà d'autres qui arrivent!...

Et il se pencha, de nouveau, au-dessus de la balustrade.

Gilbert pénétra dans un hall très éclairé et plein d'ouvriers en

costume du dimanche, presque tous jeunes comme ceux qu'il avait

rencontrés sur la route, et qui parlaient, s'appelaient, sans aucune

gêne, et couraient bruyamment dans les couloirs.

--Ah çà! dit-il, combien serez-vous donc ce soir, à coucher ici?

Entre quatre-vingts et quatre-vingt-dix, répondit Hourmel en

l'entraînant. On ne peut pas en loger plus... Venez, je vais vous

montrer votre chambre.

Ils montèrent au premier. La visite de l'intérieur étonna moins

Gilbert que l'aspect de la façade. Les chambres étaient bien propres,

c'est vrai, mais sans glaces dorées, sans grands rideaux, sans

courtepointes à fleurs, comme il en avait vu chez M. de Meximieu ou

chez M. Jacquemin: on y voyait un lit de fer avec des draps blancs et

une couverture, une table, une toilette en fer peint, une chaise, des

murs clairs. L'impression la plus agréable qu'il ressentit fut celle

de la chaleur. C'était bien chauffé chez les Belges. Les camarades

étaient bruyants, mais ils paraissaient tous d'accord et de belle

humeur; ils se connaissaient; ils se faisaient des farces d'écoliers;

la plupart étaient venus plusieurs fois à Faÿt. «Voilà mon ancienne

chambre; dites, père, je la reprends?--Non, elle est déjà donnée.» Les

prêtres lui parurent gais, eux aussi, et lui, il était triste et seul

de son espèce. «Qu'est-ce que je suis venu faire ici?» Il se sentait

un commencement de colère contre lui-même, et il se dit que le

lendemain, tout au moins le lendemain soir, il pourrait partir sans

être impoli. La préoccupation de ne pas être grossier et un peu de

curiosité le retenaient. Il soupa, dans une grande salle, au-dessous

de la chapelle, et écouta sans comprendre grand'chose, avec une

stupeur causée par la nouveauté de ce mélange de lecture et de repas,

un ouvrier en jaquette, qui lisait tout haut, éclairé par une lampe,

et juché dans une chaire, le long du mur de gauche.

--Eh bien! Gilbert, demanda le boucher, quand le souper fut fini,

tandis que les ouvriers de la terre et des fabriques de Belgique

s'installaient dans une vaste pièce attenante à la salle à manger, et

allumaient une pipe ou un cigare, eh bien! vous ne m'en voulez pas de

vous avoir emmené?

--Je n'en sais rien, pour aujourd'hui; mais pour demain, ça se

pourrait.

L'autre se prit à rire, et les groupes, formés, dissociés, reformés

sans cesse autour du bûcheron nivernais, leur grosse gaieté, leur

camaraderie, leur foi, creusèrent de nouveau en lui la douleur de la

solitude.

Bonnes gens, sans doute,--l'un d'eux vint causer avec Gilbert, et

l'interrogea sur les fermes françaises,--mais si différents de ceux

qu'il connaissait!

Il suivit la foule, vers huit heures et demie, à la chapelle, où les

quatre-vingts retraitants chantèrent un cantique et répondirent la

prière du soir, récitée par un Flamand, carré de visage, large

d'épaules, jeune, qui disait les mots d'une voix qui pense, d'une voix

qui exprimait une croyance de toute la jeunesse, et qui se glissait

dans les coeurs.

--Qui est celui-là? demanda Gilbert

--Un employé de laiterie, répondit le voisin, un gars qui tire à la

perche comme Guillaume Tell. Il a abattu le perroquet dimanche

dernier.

L'autel central était en bois de chêne, que Gilbert jugea de bonne

qualité, et bien assemblé. Au bas du tabernacle, il y avait écrit, en

lettres d'or: _Sanctus! Sanctus! Sanctus!_

Le bûcheron de France écouta avec attention, avec étonnement plus

d'une fois, la première méditation qui fut faite, ce soir-là, dans la

chapelle de Faÿt. Le prédicateur était un homme très grand et très

gros, assis derrière une table, et qui, dès le début, s'épongeait le

front, avec un large mouchoir blanc qu'il ne lâchait pas. Mais comme

il parlait bravement et fortement! Il avait l'âme peuple, celui-là, et

quand il se taisait, on croyait entendre son coeur qui continuait de

dire. «Je vous aime, mes pauvres, et ma vie est à vous».

Gilbert se coucha cependant sans joie, et s'endormit. Le vent de

Belgique secouait les vitres.

Le lendemain soir, ayant écouté encore trois fois le religieux qui

prêchait la retraite, chanté en commun, et essayé avec ennui de songer

dans la solitude de sa chambre, pendant les «temps libres», Gilbert

prit la résolution de s'en aller. Après le souper, il s'approcha d'un

prêtre qui causait avec des retraitants belges, homme de cinquante

ans, qui avait dans le visage beaucoup de creux, beaucoup de

souffrance sculptée, et cette transparence d'âme qui embellit la ruine

et l'explique. Il ne le connaissait pas. Il ne le cherchait pas. Il le

rencontrait. C'était un des jésuites--de la petite troupe de

missionnaires de Faÿt-Manage, mais non celui qui avait prêché. Gilbert

le regarda seulement, sans faire aucun signe, sans se mêler à la

conversation, qui était gaie et banale, comme il faut qu'elle soit,

après un jour de fatigue inusitée de l'esprit. Le Père se sépara du

groupe, et vint à Gilbert.

--Toi, dit il, tu veux me parler?

--Oui, monsieur le curé.

--Viens dehors: il fait beau, cette nuit.

Il ouvrit la porte du corridor où il se tenait, dans le courant des

hommes, comme une balise qui arrête des brins de jonc au passage, et

il sortit avec Gilbert. La nuit était bleue, étoilée, écouteuse. Des

voix rares la traversaient, venant des rampes de maisons bâties du

côté de Jolimont. Près du bûcheron, le prêtre s'engagea lentement dans

l'allée d'un parc, qui montait doucement au delà du «château», et qui

paraissait immense dans les demi-ténèbres.

--Tu me pardonneras si je te tutoie: c'est une habitude, avec ceux

qu'on aime. Dans ce pays-ci, on ne se formalise pas.

--Oh! pour ces choses-là, je ne suis pas délicat. Monsieur le marquis

de chez nous me tutoie, et aussi monsieur Michel. Il y en a à qui ça

fait quelque chose: pas à moi.

--Eh bien! mon ami, que veux-tu me dire?

Le sable craquait sous les pieds largement chaussés des deux hommes;

le vent froid tourmentait quelques nuages éperdus, et il aurait été

rude aux promeneurs, sans l'abri du mur. Gilbert attendit, pour

parler, qu'il fût loin de la maison.

--Je vas vous quitter demain matin, dit-il.

--Déjà?

--Je ne suis pas venu pour faire la retraite, moi. Je suis venu pour

faire honneur au boucher de Quiévrain, et, pour dire vrai, je ne sais

pas pourquoi...

--La main de Dieu est plus douce que celle des hommes, dit le prêtre.

Elle t'a conduit sans te contraindre. Maintenant, tu veux t'en aller?

Je le regrette pour toi, mais tu es tout à fait libre. Seulement, tu

prendras ton café, demain matin. Je ne veux pas que tu partes à jeun?

--Vous êtes bien honnête, c'est pas de refus: mais combien que je vous

dois?

--Rien, mon brave. Les camarades payent vingt sous par jour, en tout.

Toi, tu n'es resté qu'un jour: je ne veux pas que tu payes. Tu as été

un invité, un cher passant, que je regrette.

Les mots entraient dans le coeur de Gilbert, par la porte fermée,

celle des tendresses humaines. Depuis longtemps, personne ne lui avait

parlé ainsi. Il était arrivé au point où l'avenue tourne et va passer

devant un bosquet, où il y a une statue de la Vierge avec l'Enfant.

Gilbert regardait, de l'autre côté, la longue pelouse presque blanche

sous la lumière de la lune, et au delà, derrière des retombées de

branches sans feuilles, la façade de la maison et toutes les fenêtres,

vivantes dans la nuit. Des éclats de voix et de rires s'élevèrent et

moururent.

--Dis-moi, tu ne t'es pas trop ennuyé ici?

--Oh! pour ça non! Vous pouvez le dire au prédicateur. J'ai vu qu'il

n'avait pas de mépris pour les pauvres. J'ai vu qu'il avait de

l'amitié pour nous. Ça me manque bien, allez!

--Tu es malheureux?

Le bûcheron eut un sanglot, qui fut toute sa réponse. Il se raidit,

mécontent de cette faiblesse, et toussa, pour bien montrer qu'il ne

pleurait pas.

--Ne dis rien, si tu veux, mon pauvre. Mais si causer de ton chagrin

peut te faire du bien, parle-m'en. Nous ne nous reverrons sans doute

jamais. Et puis, tu sais, tu ne m'apprendras rien: toutes les misères

de la vie, je les ai entendues.

--Je suis tout seul, dit Gilbert, je suis à bout de mon espérance.

--Ta femme t'a lâché?

--Non, elle est morte. C'est ma fille, qui a été si ingrate, et si

mauvaise, que je ne voudrais pas même vous raconter ce qu'elle a fait.

J'en ai honte.

--Avais-tu d'autres enfants?

--Non, elle était la seule. Et même avant qu'elle m'eût quitté, mes

camarades m'ont tourné le dos, je les ai aidés pour leur syndicat;

j'ai travaillé pour avoir la justice...

--Et ils t'ont mal récompensé, naturellement?

--Ils m'ont battu. Je ne suis pas avec eux pour faire le mal, et ils

disent alors que je suis vieux.

--Tu ne l'es pas. Tu as l'air jeune encore!

--A vous je peux dire, monsieur le curé, qu'ils ont raison: je sens

que je vieillis.

--Est-ce tout? Tu as des parents?

--Non. Il y a seulement un homme qui ne m'a jamais trahi. Je ne peux

pas dire que j'aurais voté pour lui, non, c'est un noble: mais je

l'aime tout de même. Et quand je suis parti pour le pays des Picards,

avec les boeufs, vous comprenez, il était déjà si malade que je ne

sais pas s'il n'est pas mort.

--Alors, que te reste-t-il?

--Rien, monsieur le curé: je suis tout seul.

--C'est là ce qui te trompe, mon bon ami! Dieu te reste, et il

t'attend.

--Où est-il?

--Entre toi et moi. Tu ne le connais pas, et il t'a fait venir ici

pour que tu entendes son nom. Écoute-moi, car je devine que tu as

l'âme droite. Je vais te quitter; je suis attendu; je dois m'occuper

de plusieurs autres, et toi cependant, je ne veux pas te laisser aller

dans la tristesse, vers la mort. As-tu une bonne mémoire?

--Oui, malheureusement: je me rappelle tout.

--Même les mots?

--Tous ceux que je comprends.

--Alors, après la prière, ce soir, dans ton lit, ne t'endors pas tout

de suite. Repasse en esprit les choses que tu as entendues et qui

t'ont touché le coeur; dans le silence tu comprendras mieux; et quand

tu nous auras quittés, je penserai qu'au moins ce n'est pas sans une

petite lumière, et sans un peu de consolation.

Ils étaient revenus près de l'aile droite de la grande maison. A

travers les fentes des volets, la lumière des lampes rayait le sable.

L'abbé s'arrêta; il étendit les bras, comme ceux d'une croix; il dit:

--Mon frère et mon ami, embrasse-moi!

Gilbert sentit battre contre son coeur un coeur qui l'aimait. Il

ignorait le nom.

Dans le silence de la maison de retraite, à neuf heures et demie,

quand les lumières furent éteintes, et que, tout le long des

corridors, dans les chambres, les compagnons eurent commencé leur

somme, Gilbert Cloquet se ressouvint de ce qu'il avait entendu.

Les phrases lui revenaient telles qu'elles avaient été dites, avec

leur accent, avec la vie fraternelle et divine qu'elles enfermaient.

«Mon pauvre frère, pourvu que tu le veuilles, tu es riche. Ton travail

est une prière, et l'appel à la justice, même quand il se trompe de

temple, en est une autre. Tu lèves ta bêche, et les anges te voient;

tu es enveloppé d'amis invisibles; ta peine et ta fatigue germent en

moisson de gloire... Oh! quelle joie de ne pas être jugé par les

hommes! Lui, il est la grande pitié, la grande bonté! Il cherche toute

âme droite. Il a pardonné les aveuglements de l'esprit. Il a pardonné

surtout les fautes du coeur et des sens. Il n'a été sévère que pour

les hypocrites. Tous les autres, il les attire à lui. Dieu n'injurie

pas. Son reproche tient dans un regard. Lève seulement tes yeux, mon

frère, et tu liras le pardon avant même le reproche.»

* * * * *

Gilbert pensa:

«Cela est beau! Je suis donc quelque chose de grand, moi qui me

croyais le rebut?»

Le Blé qui lève · 第 16 / 20 段