et déjà reprise par le travail. Gilbert s'était levé. Il sortit sans
se retourner, il descendit le perron; il fit le tour du parc où les
boeufs rouges tournaient sur le fumier, et il se réfugia, tout au bout
de l'enceinte de la ferme, près de la forge dont le feu était mort. Et
il s'assit, passant ses deux mains sur son front, pour chasser la
vision trop douce, et les mots qui revenaient: «Mon pauvre Cloquet!»
Comme elle avait dit cela! Oui, comme autrefois le disait Adèle
Mirette, la femme qu'il avait aimée, celle qu'il eût aimée surtout, à
cette heure d'abandon! C'était le même accent, et le même geste, et,
dans le regard, la même tendresse pure. «Mire-toi dans mes yeux, mon
Cloquet, mire-toi, je souffre quand tu souffres!» Oh! quel vieux mot,
plus jamais réentendu pendant de si longues années, et qui
ressuscitait, tout à coup, dans le souvenir du passé, et qui lui
noyait le coeur! Elle était si jolie, cette madame Heilman! Gilbert
entendit des chevaux qui se battaient, dans l'écurie voisine, et il y
courut, jurant comme il ne faisait point d'habitude, et, d'un coup de
courroie double, il les sépara si brutalement qu'il se dit:
--Qu'est-ce que j'ai ce soir, à faire du mal aux bêtes?
Le lendemain, dimanche, lui si économe, il sortit dès que ses bêtes
eurent été soignées, déjeuna et dîna dans un estaminet d'Onnaing, et
ne rentra à la ferme que pour la nuit. Toute la journée, il avait
erré, seul, comme un soldat qui arrive dans une garnison, sur la route
de Valenciennes, et dans les quartiers enfumés qui avoisinent la gare.
Bientôt les pluies commencèrent à tomber. Les grands labours, pendant
des semaines, occupèrent et lassèrent les hommes, les chevaux, les
boeufs. Le jour se leva plus tard et s'abîma plus vite dans des
brouillards qui se tenaient, tout l'après-midi, roulés à petite
distance des champs où l'on travaillait, et qui déferlaient, dès que
le soleil faiblissait. Puis l'époque vint de récolter les betteraves.
Dans les terres détrempées, Gilbert et ses camarades conduisaient
maintenant les chariots à quatre roues, remplis de betteraves, jusqu'à
la sucrerie d'Onnaing. Les six boeufs nivernais n'étaient pas de trop
pour arracher la voiture aux ornières que l'énorme poids creusait sous
le cercle de fer des roues. Il fallait s'arrêter pour faire souffler
les bêtes. «Que cherches-tu à l'horizon, Cloquet? C'est-il des arbres?
Il n'y en a point chez nous. C'est-il ta bonne amie? L'heure est
passée, mon vieux. C'est-il un verre de bière? Ça se trouverait plus
près de toi.» On le plaisantait prudemment, à cause de son air peu
commode. On essaya de l'interroger, pour voir ce qu'il savait du
monde. Mais il ne s'y prêta pas davantage. Après quelques essais
inutiles pour le faire parler du pays de Nièvre, ou d'autre chose, ses
camarades renoncèrent à troubler sa songerie, ou à l'expliquer. On le
considérait comme un de ces bergers qui perdent l'usage de la parole,
peu à peu, et qui vont seuls, ne sachant causer qu'avec les moutons et
les chiens.
Ce qu'il avait? Une idée fixe et mauvaise le possédait. Gilbert aurait
mieux fait de quitter la ferme. Il s'en était parlé à lui-même, deux
ou trois fois. Mais la volonté lui avait manqué. Il se sentait faible,
il restait, et il se cachait pour voir passer la femme de Jude
Heilman. La fermière n'avait pas l'air de s'apercevoir de l'étrange
allure de cet homme, qui la guettait, soir et matin. Il ne
s'approchait pas, il la regardait traverser la cour, ouvrir une
fenêtre, accompagner un marchand ou un visiteur. Quand il était près
d'elle, aux repas, il était gêné, et ne levait les yeux qu'à la
dérobée, puis, sitôt la dernière bouchée de pain avalée, il sortait.
Depuis qu'elle vivait au milieu de ce personnel flottant de
domestiques et de journaliers, elle avait souvent été obligée de se
défendre contre l'un ou l'autre. Mais celui-là était d'une espèce
nouvelle, plus sombre, plus inquiétante. Que faire? Elle avait, dès
le deuxième jour, compris qu'il y avait de la passion dans le silence
de Gilbert Cloquet, et elle évitait de donner des prétextes à ce
mauvais rêve, mais sa manière n'en était point changée, et madame
Heilman restait aussi gaie, aussi vive et naturelle devant le bouvier
que si elle n'avait rien deviné. «Si je le fais renvoyer,
pensait-elle, où ira-t-il?»
Un jour, cependant, elle l'appela. C'était dans la troisième semaine
d'octobre. Un boucher de Quiévrain vint au Pain-Fendu. Dans le couloir
de la maison il parlementa bruyamment avec la femme du contremaître.
C'était un ami et un habitué de la ferme; il achetait quelquefois; il
s'informait des prix et de l'état du bétail. Il s'appelait Jean
Hourmel: gros homme, jeune, qui jouissait d'une grande réputation de
fortune, de loyauté et d'entrain dans les affaires, et qui avait une
espèce de puissance joviale et d'aisance, faite de ce bon renom, dont
il marchait enveloppé. Madame Heilman était seule à la maison, le mari
ne rentrerait pas avant midi. Elle offrit un verre de bière au boucher
belge qui refusa, de la main, et qui demanda à visiter les étables. La
jeune femme l'accompagna jusqu'à l'entrée du couloir, jeta un regard
dans la cour, comme si elle cherchait quelqu'un, dit quelques mots
tout bas à M. Hourmel, et appela, de sa voix un peu traînante:
--Monsieur Cloquet?
La barbe fauve et les yeux clairs du Nivernais s'encadrèrent dans
l'ouverture, d'une lucarne.
--Monsieur Cloquet, faites donc faire à monsieur Hourmel la visite des
étables.
Le boucher, qui portait sur le bras une peau de bique grise, et qui
n'avait point de blouse par-dessus sa jaquette comme en ont la plupart
de ses confrères du Centre ou de Paris quand ils voyagent, s'arrêta
d'abord en face de Gilbert, et considéra le bouvier avec une attention
soutenue, sérieuse et muette. Sa physionomie joviale s'était détendue.
Une petite moue relevait les moustaches coupées ras. Il termina son
examen par un hochement de tête dont il garda pour lui-même le sens,
et suivit Gilbert, qui connaissait la ferme à merveille, et pouvait
l'expliquer. Le premier moment de mutisme passé, la conversation fut
abondante entre deux hommes que le métier rapprochait l'un de l'autre.
Ils parlèrent de France et de Belgique, de pâturage et de commerce, et
Gilbert se laissa aller à raconter sa jeunesse et la formation des
syndicats de bûcherons de la Nièvre. L'autre approuvait: «Connu; chez
nous, de même; seulement, vous me paraissez être sans religion dans
votre pays?--Elle ne nous gêne pas.--Nous, elle nous aide.» Un peu
plus tard, il dit: «Il faudrait que vous veniez me voir, Gilbert
Cloquet!» Il était bonhomme, ce boucher de Quiévrain. Il était
fraternel avec le bouvier inconnu rencontré à la ferme; il avait la
force qui n'a pas besoin de mots pour attirer, et la pitié qui se
devine, même quand elle plaisante.
--Vous avez besoin de distraction, à ce que je vois; eh bien! venez à
la grande ducasse!
--Qu'est-ce que c'est?
--La fête patronale de Quiévrain, la dédicace, la ducasse comme on dit
chez nous, et qui a lieu le dimanche qui suit le 18 octobre, dimanche
prochain autant dire. La ménagère mettra votre couvert.
--J'irai donc, fit Gilbert.
Le dimanche 21 octobre fut pour lui un jour de répit et presque un
jour joyeux. Vers dix heures et demie, le bouvier prit, à Onnaing, le
tramway qui vient de Valenciennes, et, en une demi-heure, il était en
Belgique. La maison du boucher fut aisée à trouver: on n'avait qu'à
suivre les rails, un bout de rue qui monte, un autre qui tourne à
angle droit, et c'était là, sur la droite, à peu de distance. Une
porte de chêne verni, à côté de l'étal, un salon qui servait de salle
à manger, une cuisine derrière, puis une cour et des magasins: la
maison avait bon air. Les hôtes recevaient Gilbert comme un ami, et
madame Hourmel, une grande mince, aux joues plates, aux yeux doux et
inquiets d'inquiétude ménagère, faisait des frais comme pour un
prince. «Asseyez-vous; vous prendrez une tasse de café? Préférez-vous
de la bière? Dis, Hourmel, remets donc du charbon dans le poêle:
monsieur Cloquet doit avoir froid?»
Le pauvre, depuis longtemps, n'avait pas connu cet empressement de
deux êtres appliqués à le recevoir, à le soigner, à l'égayer. Dans la
salle, les pieds allongés et fumants contre la salamandre nickelée de
madame Hourmel, il admirait le papier à fleurs qui couvrait les murs,
les chromolithographies pieuses encadrées, des vide-poches donnés en
prime par quelque magasin, deux têtes de chamois en terre cuite, des
chaises de chêne blanc ciré, un buffet à deux corps et dont la vitrine
était pleine de vaisselle multicolore et d'objets inutiles dans un
modeste ménage, pinces à sucre, à asperges, pelles à poisson, cuillers
de tout modèle et de toute taille, coupes et corbeilles en métal
brillant. Il admirait. On lui racontait les histoires de Quiévrain. Il
oubliait la sienne. On resta longtemps à table, dans la chaleur du
poêle. La femme du boucher avait deviné que le Français avait de
grandes peines, et qu'il était sans aide morale, d'aucune sorte. Elle
dit, sérieusement, car elle avait une sorte de bonté grave et égale:
--Je vas aller servir la clientèle, pendant que vous ferez un tour de
ducasse, Hourmel et vous; mais je vous prie, désormais, de considérer
la maison comme celle d'un de vos amis.
--De mon ami, alors, répondit Gilbert, car je ne m'en connais point, à
moins que je n'appelle ainsi monsieur Michel.
--Vous n'avez pas d'ami? Ni homme, ni femme? Oh si!... Vous
rougissez... Ah! ce n'est pas bien de nous avoir caché cela!... Un
Français, ça ne vieillit pas... Nous aurions dû nous le rappeler...
Amusez-vous!
Les deux hommes passèrent un après-midi d'enfants, Gilbert empruntant
un peu de gaieté à l'humeur joviale du boucher Hourmel. Ils tirèrent à
la carabine; ils assistèrent au jeu du papegai, dans un pré, au bord
de l'Honelle; ils virent danser les ouvriers et les ouvrières de
Quiévrain et de Blanc-Misseron; visitèrent des amis qui offrirent du
café, et quand ils se quittèrent, le soir, tard, à l'arrêt du tramway,
après avoir soupé ensemble dans le petit salon aux têtes de chamois,
ils étaient de belle humeur, et contents de s'être connus. Hourmel
demanda:
--Au revoir, n'est-ce pas? Combien restez-vous de temps encore au
Pain-Fendu?
--Peut-être huit jours, peut-être toujours. Mais, si j'y reste, je
reviendrai ici.
--En tout cas, avant le 17 novembre, fit Hourmel, car je vais en
voyage à ce moment-là.
Et le tramway s'enfonça dans la nuit, vers Onnaing.
XII
LA BOURRASQUE
Les semaines les plus sombres de l'année étaient venues. Tout le jour
et toute la nuit, les nuages de grande pluie passaient, se succédant
presque sans intervalle. La mer avait mis en eux la vie et la
nourriture pour des milliards d'épis, et de fleurs, et d'arbres, et
d'hommes, pour plus de plantes et d'êtres vivants qu'il n'y en avait
sur la terre. Elle avait commandé au vent: «Distribue les forces, et
ce qu'il y a de trop reviendra dans l'abîme pour en sortir de
nouveau». Et le vent mouillait les pays du Nord. Toute la Belgique, et
les Flandres françaises, et la Hollande, et les provinces basses de
l'Allemagne eurent de la peine à rentrer les dernières récoltes, et
virent les charrettes embourbées, et les rouliers jurant, et aussi des
jours où les hommes de la campagne durent demeurer enfermés, attendant
l'éclaircie qui ne venait pas.
Tristes heures, dangereuses pour ceux qui ont au coeur un rêve
malsain. Avant la fin de la première quinzaine de novembre, M. Walmery
avait fait arracher l'énorme quantité de betteraves à sucre nourries
et mûries sur cinquante hectares de terre. Les grands chariots avaient
porté toute la récolte aux usines. Alors le fermier avait prescrit à
Heilman de reprendre les labours, et, malgré le mauvais temps, tous
les harnais de la ferme passaient dix heures dehors, et la terre,
détrempée, luisait derrière eux, lissée par le versoir de fer. Les
hommes se couvraient les épaules avec de vieilles vestes, ou des sacs
à farine, ou des limousines. La pluie promenait ses fontaines noires,
de l'est à l'ouest, du nord au sud, et les bêtes elles-mêmes avaient
les paupières rouges, à cause du fouettement répété de l'eau. Le vent
secouait les corneilles au vol. L'herbe sifflait au ras des mottes.
Quelquefois, les laboureurs rentraient, ne pouvant tenir sous
l'averse. Et s'il arrivait qu'un seul d'entre eux restât dans la
plaine, c'était toujours Gilbert Cloquet, auquel on avait confié une
charrue nouvelle, que les trois couples de grands boeufs blancs
promenaient, la corne basse, et soufflant en mesure sur leurs jarrets
tendus.
C'est ainsi que le vendredi 16 novembre, il fallut revenir en hâte au
Pain-Fendu, dès dix heures du matin. Le ciel, tendu d'un seul nuage
bleu d'ardoise, sans fissure et qui semblait immobile, laissait
couler, depuis l'aube, une pluie pénétrante, serrée, égale, qui
feutrait le poil des bêtes et le tordait en épis, entre lesquels, au
contact de l'eau et du vent, la peau rose des flancs frémissait.
--Les bêtes ne tirent plus! dit Heilman. Elles seraient capables
d'être malades. Les hommes, il faut rentrer!
Et, voyant que Gilbert continuait son labour, il cria:
--L'ordre est pour tout le monde, pour les Nivernais comme pour les
gars des Flandres!
Gilbert n'eut pas l'air d'entendre.
Les six boeufs, sous l'averse, continuèrent de tirer; ils
s'éloignèrent, enveloppés par la brume de leur souffle et par la
vapeur qui se levait de leur dos. Le bouvier, en arrière, semblait
plus grand que de coutume, dans l'auréole blonde de son attelage en
sueur.
--Crève donc, si tu veux, Nivernais! Mais si un de tes boeufs est
malade, tu paieras les frais!
Toutes les charrues, moins une, reprirent le chemin de la ferme, se
suivant l'une l'autre. Gilbert demeura seul, dans la plaine immense.
La tache pâle des six boeufs voyageait au ras du sol, dans la pluie,
sous le nuage bas. Les enfants des villages, qui regardaient de loin,
à travers les vitres, disaient: «Qu'est-ce que c'est là-bas, qui roule
et qui est blanc?»
Gilbert n'avait pas obéi parce que Heilman lui était devenu odieux,
parce que la passion s'était emparée du bouvier et le rendait fou. Il
ne dormait plus. Il se prenait de querelle avec les domestiques pour
les causes les plus futiles, surtout avec ceux qui lui semblaient être
bien vus de madame Heilman. Il ne saluait plus le contremaître, il ne
lui répondait plus. Le flegmatique Heilman tolérait cette humeur et
s'en inquiétait même assez peu, sachant que l'autorité est difficile à
exercer, dans les fermes où toujours les passants se mêlent aux
ouvriers du pays. Même, il excusait Gilbert. «C'est un ancien,
disait-il. Peut-être qu'il a rapporté de chez lui des peines qu'on ne
sait pas. Et puis, il est fort.» La force lui plaisait, comme la plus
belle chose qu'il connût.
Non, ce n'était pas le chagrin rapporté de chez lui qui tournait la
tête à Gilbert, c'était le voisinage de cette belle jeunesse
rencontrée dans la ferme, et l'éloignement des choses familières, qui
retiennent l'esprit tenté et la chair qui faiblit. Comme ils étaient
loin, tous les témoins de la vie honnête, tous ceux qui auraient pu se
moquer, reprendre, conseiller! Plus rien ne rappelait la mère Cloquet,
ni l'enfance enveloppée dans son regard et protégée par lui, ni les
années d'amour, ni la longue période où Gilbert était resté fidèle à
la maison, au jardin, au bois du lit, à la cuiller d'étain et au
souvenir de la morte. Étienne Justamond n'avait pas écrit. Les
nouvelles de Michel n'étaient pas venues. Toutes les habitudes avaient
été rompues, camaraderies, causeries, travail du bois, décor de la
forêt et des herbages. Et dans le vide, le mauvais désir avait grandi.
Il était le maître à présent de cet homme presque vieux. Pas un mot ne
l'encourageait, pas un regard. Gilbert avait bien vu que madame
Heilman se tenait sur ses gardes, évitait de lui parler, de le
rencontrer. Il en voulait au mari, à l'obstacle, au chef. Une jalousie
insensée lui rendait odieux les ordres, la surveillance, la présence
d'Heilman. Parfois il aurait voulu qu'une roue de chariot passât sur
le corps de ce géant tranquille et jeune; il souhaitait de le voir
frappé par un cheval, ou écrasé par un sac de grain tombé d'un
grenier, ou qu'une échelle se rompît sous les pieds du contremaître.
Si l'homme disparaissait, la femme deviendrait moins farouche, elle
serait plus faible et moins bien gardée... Gilbert sentait que des
idées voisines du crime le frôlaient. Quelquefois il se prenait
d'horreur pour lui-même; il apercevait sa folie; il se rendait compte
que l'âge était passé où il pouvait plaire à une femme, et alors le
désespoir le saisissait. «Pourquoi vivre? Quelle raison de travailler,
quand personne ne fait seulement attention à moi? Quand personne ne
m'aimera plus jamais?» Ses camarades disaient: «Qu'a-t-il encore?» Il
ne parlait à personne; il se relevait le matin, sans avoir dormi, se
demandant s'il n'allait pas «se faire disparaître». Puis, une femme
descendait le perron de la ferme; une voix appelait la servante; une
main écartait le rideau de la grande salle: et l'ardente convoitise se
rallumait dans les yeux du bouvier, et la fièvre dans son sang, et il
avait ce plissement des paupières et ce tremblement furtif d'un chat
qui guette un oiseau proche.
Comme il avait en peu de temps changé! Où était-elle son idée de
justice? A vrai dire, jamais il n'avait songé à l'étendre au delà des
questions d'intérêt. Il ne raisonnait point, d'ailleurs; il aimait. La
nouveauté de la tentation avait vaincu tout de suite cet être
abandonné.
Gilbert, labourant dans la tempête de pluie, croyait voir devant lui,
tant sa folie était souveraine, au-dessus du guéret que ses boeufs
allaient remuer, la femme grande, et rose, et coiffée en cheveux comme
une dame, et ces yeux calmes qui avaient eu pitié de lui, hélas! les
premiers jours. Il la voyait, et il lui parlait tout haut, si bien que
les boeufs, n'entendant plus leurs noms, s'étonnaient et perdaient de
leur courage.
Après une heure, le bouvier cependant détela ses bêtes, et il revint à
son tour. Quand il se fut occupé de ses boeufs, et qu'il les eut
attachés devant leurs mangeoires pleines, il pensa à changer de linge
et de vêtements. Comme il n'avait que deux habits, pour toute
garde-robe, il dut mettre sa veste à boutons de corne, son chapeau de
feutre à grands bords, et, ses sabots étant trempés, il mit ses bottes
qu'il ne chaussait que le dimanche. Il rejoignit alors ses compagnons.
Ceux-ci travaillaient dans la grange couverte qui était bâtie juste en
face des bâtiments d'habitation, de l'autre côté de la cour, et dans
les magasins qui s'élevaient encore au delà, et qui formaient une
troisième ligne de constructions. Heilman avait donné l'ordre de
nettoyer et de graisser les machines agricoles et les chariots. Les
domestiques, mécontents, murmuraient, disant qu'on leur faisait faire
la besogne du charron. Ils flânaient, s'interpellaient l'un l'autre,
et s'excitaient à quitter le travail, parlant assez haut pour être
entendus du contremaître qui inspectait les étables. Comme cela ne
manque guère, quand il y en a plusieurs qui cherchent à ne pas
travailler, deux des hommes se prirent de querelle, dans la grange où
Gilbert s'était mis à remuer et à réempiler des madriers. La querelle
était à moitié sérieuse, et les hommes y voyaient, l'un et l'autre, un
moyen de boire une bouteille de bière, pour sceller la réconciliation
aux frais de M. Walmery. Ils se tenaient à bras-le-corps. Gilbert
intervint.
--Assez, dit-il, Gatien, tu lui feras du mal. Tu es le plus fort: faut
pas être lâche!
--Le plus fort?
Le petit Wallon Victor, devenu rouge comme une tuile, serra Gatien à
l'étouffer, et le jeta dans la poussière de la grange, contre une roue
du chariot démonté. Il y eut un cri. Heilman entra par une porte de
côté; jura, par habitude; sépara les combattants; mais comme il aimait
secrètement le spectacle des luttes et des jeux de force, il dit:
--Joli tout de même... Petit Wallon du diable!... Il en rosserait deux
à la fois... Parole!
Victor, essoufflé, couvert de poussière, remontait la ceinture de cuir
qui tenait son pantalon, tournait lentement sa tête carrée où
luisaient des yeux étroits, bridés, jaunes et injectés de sang comme
ceux d'un taureau. Il était debout sur le sol dégagé, entre la caisse
du chariot démonté et la haute pile de madriers sur laquelle Gilbert
était debout. Cinq ou six hommes venus des étables, de la forge, des
magasins, l'observaient en riant. Gatien haussait les épaules, et
refaisait le noeud de sa cravate rouge. L'averse continuait dehors. La
pluie tombait en murailles grises le long du hangar, qui était ouvert
dans le sens de la longueur, et que fermait, du côté de la cour, une
cloison double en briques. Elle faisait un bruit de ruisseau. Le
contremaître avait envie de s'offrir une distraction. L'odeur âcre de
la poussière remuée excitait les nerfs.
--Je parie pour Victor! reprit-il... Rablé, le petit Wallon!...
Première force!...
--Qu'est-ce que vous pariez? dit le forgeron, dans un coin.
Une voix près de lui, celle d'un petit berger qui se penchait en
dehors, riposta:
--Tiens, voilà madame Heilman qui vient: celui qui gagne embrasse la
patronne!
--C'est cela! dirent de grosses voix amusées. Qui est-ce qui tient le
pari?
Heilman ne dit rien. Il consentait, indulgent, comme toute la
campagne, à ces familiarités consenties en public. Il avait vu venir
sa femme, lui aussi. Elle venait, courant, sautant d'une pierre sur
l'autre, chaussée de sabots à brides, et la tête couverte d'un châle
en tricot gris, qu'elle mettait le matin, dans les grands froids, pour
aller surveiller la laiterie.
Quand elle entra, sous le vaste toit, deux hommes arrivèrent encore,
des écuries et des greniers, comme des pigeons qui se laissent tomber
du toit, et Victor lui ayant dit: «Patronne, celui qui sera vainqueur
à la lutte vous embrassera!» elle leva les épaules, à la manière des
mères qui jugent qu'il y a un grain de folie dans les demandes de
leurs enfants, et elle dit:
--J'étais venue pour prévenir Heilman que la bière est tirée.
Elle s'assit, à l'écart, sur un billot de chêne qui était placé contre
le mur de brique. Et elle fronça les sourcils. Elle venait de voir
Gilbert, qui avait sauté du haut de la pile de bois à terre, et qui
se préparait à lutter. D'un revers de main, il avait jeté sa veste sur
le timon du chariot, et il s'avançait jusqu'à deux pas de Victor.
--Je vous défie tous! dit-il.
--Bravo, le vieux! cria une voix... Il est galant!...
--T'es pas de force!... Donne-lui la bonne leçon, Victor!... A bas le
Nivernais! Vivent les Wallons!
Une rivalité confuse de races les animait tous. Ils formaient un
demi-cercle; ils tendaient le cou; plusieurs montraient leurs dents
jaunes entre leurs lèvres gercées par l'hiver.
--Attention, Victor! Il est plus grand que toi.
--Oui, mais il a trente ans de plus... Ne le quitte pas des yeux,
Victor!
Les deux hommes se taisaient, comme des duellistes, et chacun d'eux
cherchait, tâtant du regard le corps de l'autre, la place où il allait
jeter ses bras. Mais tandis que le plus petit ployait les jambes, et
se rasait pour sauter, Gilbert demeurait droit, les pieds un peu
écartés seulement, les mains hautes, la poitrine et les flancs non
gardés. Victor profita de ce qu'il jugeait être un défaut d'habitude.
Il se précipita, tête basse, contre le Nivernais, l'étreignit au
niveau des dernières côtes, et, rassemblant toute sa force, il essaya
de le renverser, de le surprendre à gauche, à droite, de l'étouffer,
de lui faire plier les jarrets. Les muscles de son cou se tressaient
sous la peau. Gilbert remuait à peine; on voyait seulement ses joues
devenir rouges, et sa bouche, et sa barbe blonde s'entr'ouvrir à
l'appel des poumons qui manquaient d'air. Il laissait s'épuiser son
adversaire. Tout à coup, les bras qu'il avait gardés haut
s'abattirent; il les noua autour de Victor courbé, il le souleva, et,
d'un coup de reins, se redressant, il fit pirouetter l'homme, dont les
jambes décrivirent un cercle, et s'abattirent sur les épaules et sur
le dos du vieux bûcheron. Des cris de plaisir et de colère, mêlés, en
tourbillon, enveloppèrent les lutteurs. «Assez! Il est vaincu! Non! Tu
vas le tuer! Hardi!» Gilbert, pendant qu'on criait encore, ramena les
deux mains sous le corps de son rival, et le saisissant par le dos et
par le bas des reins, enfonçant les doigts dans les vêtements, dans la
graisse et les muscles, il le souleva encore et le tint à bout de
bras. Victor hurlait et se débattait. Tous les hommes s'étaient levés.
Heilman, dans le tumulte des applaudissements et des cris, faisait
signe: «Assez! Lâchez-le!» Gilbert laissa tomber sur le sol le
compagnon épouvanté, qui se sauva en jurant.
--Allons! Gilbert, dit Heilman en riant, c'est gagné! Vous n'y allez
pas de main morte!... Vous avez donc appris?
--Dans la forêt, on apprend tout, répondit Gilbert, en remettant sa
veste.
--Eh bien! reprit une voix, il n'embrasse pas la patronne?
--Ça le regarde! dit Heilman. Venez boire... Tous!... La bière est
tirée...