--Il est malade, et couché. Ça ne va pas. Allons, au revoir, Gilbert.

Bonne chance chez les Picards!

La physionomie de Gilbert devint toute sombre. Il salua de la tête le

garde qui rentrait au château. Puis il prit une poignée d'herbe,

essuya soigneusement la lame de sa faux, et, ayant considéré le soleil

qui marquait cinq heures du soir au cadran du ciel d'été, il quitta le

champ pour aller fermer sa maison.

De tous ses voisins du Pas-du-Loup, il ne prévint que la mère

Justamond. Quand il eut mis toutes choses en ordre et comme il

voulait qu'elles fussent pour dormir pendant son absence, il s'habilla

proprement, épointa sa barbe blonde, fit un paquet de hardes qu'il

emporterait avec lui; puis il s'étendit sur son lit et dormit un peu.

Avant le jour, il alla frapper aux vitres de la maison des Justamond.

C'était convenu. La bonne femme entr'ouvrit la fenêtre, et se recula

en même temps, à cause du froid de la forêt qui entrait.

--Mère Justamond, voilà la clé de chez moi: gardez-la jusqu'à ce que

je revienne.

--Ça sera-t-il bientôt?

--J'espère que non, j'ai le coeur malade.

--Guérissez-le, mon pauvre Cloquet. Mais ça n'est pas facile, quand le

mal vient des enfants... Je me rappellerai bien tout: ouvrir la

chambre quand il fera beau; veiller sur les abeilles; bêcher les

pommes de terre, dont je vous tiendrai compte.

--Il y a encore une chose, dit Gilbert.

--Quoi donc? Comme il fait frais pour vous mettre en route!

--Je vous ferai savoir mon adresse; vous m'écrirez des nouvelles de

Fonteneilles, et surtout des nouvelles de monsieur Michel.

La bonne femme avança sa grosse figure réjouie où Gilbert, dans le

gris de la nuit finissante, devina des yeux qui avaient pitié.

--Moi, je ne suis pas assez savante, dit-elle, mais j'ai mon fils

Étienne et une fille qui connaissent bien l'écriture... S'il y a de la

nouveauté, dans Fonteneilles, on vous l'écrira... Ça me fait quelque

chose de vous voir partir, tenez, Gilbert,... à force de voisiner on

était devenu comme parents... Adieu...

--Adieu...

Une demi-heure plus tard, les six plus beaux boeufs de l'étable du

château, six grands boeufs blancs à la corne effilée, enjugués deux à

deux, marchaient, à leur allure de labour, sur la route de Corbigny.

En tête des deux premiers, sur la gauche, Gilbert Cloquet tenait

l'aiguillon.

X

LA FERME DU PAIN-FENDU

--C'est bien, Cloquet: vous serez nourri, et vous aurez cinquante

francs par mois, comme les camarades. Vos boeufs ne sont pas ferrés?

--Non, monsieur: chez nous, on ne les ferre pas plus que les moutons.

--Vous passerez demain matin à la forge. Allez!

L'homme qui terminait ainsi son premier entretien avec Gilbert

Cloquet, dans le petit bureau tapissé de papier vert et noir, avait la

physionomie obstinée, la parole brève, la barbe carrée et le lorgnon

en permanence de beaucoup de ceux qui ont fréquenté les mathématiques.

C'était M. Walmery, le fermier jeune encore de la grosse ferme du

Pain-Fendu, un diplômé des écoles d'agriculture, fils d'un ancien

magistrat du Nord, qui l'avait lui-même détourné des carrières

libérales. M. Walmery accompagna le nouveau bouvier jusqu'au bout du

couloir qui séparait le bureau de la salle à manger des domestiques et

qui ouvrait sur la cour. Là, il se pencha au dehors.

--Jude, ce sont les boeufs de la Nièvre. Faites-les attacher dans la

troisième étable.

Il rentra dans la maison, il s'avança jusqu'à la limite où le jour

pâle coupait en biais la tapisserie fanée du couloir, et l'on vit

encore, pendant quelques minutes, les molletières jaunes de M.

Walmery, qui causait avec une femme de service. Gilbert Cloquet avait

retrouvé dans la cour, enjugués deux à deux, ses six boeufs nivernais.

Il avait repris son aiguillon, taillé dans un brin de houx de

Fonteneilles, et, le bras étendu sur le cou de Montagne et de

Rossigneau, il attendait, le chapeau en arrière et la barbe fauve au

vent, le contremaître de la ferme, Jude Heilman, qui se lavait les

mains dans une auge, au fond de l'immense cour, là-bas. Le

contremaître, qui était plié en deux, se redressa, secoua ses bras

nus, et vint, en rabattant les poignets de sa chemise. Il émerveilla

Gilbert, par sa taille, par son allure aisée et balancée, par sa

jeunesse, par la fixité de ses yeux gris, de la couleur de la mer du

Nord, qui questionnaient déjà de loin le nouveau bouvier. Ce géant,

vêtu d'un pantalon et d'une chemise, avait un visage petit, très

coloré, et une moustache de sous-officier, mince, relevée, couleur

d'or.

--Vous êtes Gilbert? dit-il. Un peu ancien pour voyager!

--Je pourrais vous dire que vous êtes, vous, un peu jeune pour

commander, et je n'aurais pas raison plus que vous n'avez raison. Vous

me jugerez au travail.

--C'est bon. Taisez-vous. Allez déjuguer vos bêtes... Qu'est-ce que

c'est que cette fioriture derrière le joug? En voilà une mode!

Il désignait la poignée peinte en vermillon, que les grands laboureurs

de la Nièvre ajoutent au joug de leurs boeufs, pour l'embellir...

--Ça, monsieur, c'est la marque de l'estime que les gens de chez nous

ont pour les belles paires de boeufs. On était faraud, à Fonteneilles.

Et il y a de quoi!

D'une touche légère de son aiguillon posé sur le mufle de Rossigneau,

il fit tourner sur place la première paire de boeufs.

--A-t-on vu! grommelait-il. Pas un compliment pour des bêtes comme les

miennes! Est-ce qu'ils en ont seulement, des boeufs, les Picards?

Les six boeufs se mirent en marche, à une allure de procession, et il

ajouta:

--Ils sont jolis, leurs boeufs de Picardie! Ça serait bon, tout au

plus, pour des crèches de Noël!

Les deux jugements étaient provoqués par la comparaison, que toute la

cour pouvait faire en ce moment, entre les nivernais conduits par

leur bouvier, et le bétail à l'engrais, parqué sur les fumiers. Le

spectacle était d'une haute beauté rurale. Les six grands boeufs

blancs contournaient lentement un champ véritable de fumier pilé,

foulé, qui s'élevait à plus de quatre-vingts centimètres au-dessus du

sol de la cour, et qu'enveloppait une clôture de barres de fer tenues

entre de solides poteaux, comme on en voit dans les propriétés où l'on

aime les constructions durables. Sur ce plateau de fumier, qui les

portait en évidence au milieu de la cour,--plus de six cents

tombereaux de fumier qu'on allait enlever et répandre dans les

guérets,--marchaient, tournaient ou somnolaient quarante boeufs à la

robe rousse ou fauve tachée de blanc, peu massifs, achetés dans la

région, et qui devaient passer là, sur cette litière chaude en

décomposition, qui fumait sous leur ventre, les jours et les nuits

d'automne, les jours et les nuits d'hiver, et descendre dans les prés,

au printemps, pour acquérir un supplément de graisse, avant de partir

pour l'abattoir. De distance en distance étaient disposées des auges

pleines d'eau, et d'autres pleines de pulpe de betterave sortant des

raffineries, et mêlée de paille hachée. Les boeufs mangeaient,

buvaient et reprenaient la promenade en cercle ou l'immobile

contemplation qui convenait le mieux à l'humeur de chacun. L'enceinte

n'avait qu'une ouverture, tout au fond, dans la partie la plus

distante de la maison. Mais un chien enchaîné là, les yeux guettant

ses détenus, gardait cette unique porte. Des pigeons, des poules, des

canards, vivaient avec les bestiaux sur le même fumier, et se

réchauffaient au même feu caché. Tout autour du champ de fumier, un

large couloir, une route pavée où les hommes, les bêtes, les chariots

pleins pouvaient passer, puis les bâtiments formant un rectangle long,

l'habitation du contremaître, les écuries, une étable, une ancienne

bergerie, une autre étable, des ateliers, des granges, des magasins,

des porcheries, murs rouges en brique, toits rouges en tuiles. Tout

cet énorme appareil de la ferme était commandé par la porte

monumentale, pendue entre deux hauts piliers de brique et dominée par

un fronton en brique aussi, mais verdi par la pluie et noirci par la

poussière et la fumée. Par là seulement, quand on était dans la cour,

on apercevait la campagne, la terre, un peu de verdure libre et jeune.

Cependant, à l'opposé, vers l'occident, on devinait que l'enceinte des

murs se prolongeait au delà de la dernière étable, et qu'il devait y

avoir, en arrière, un potager et quelques arbres enfermés dans la

forteresse rurale et dont on voyait pendre, au-dessus d'un toit

surbaissé, des branches déjà tachées par la rouille.

Dans ce cadre de pierre rouge, autour du fumier doré par le jour,

c'était un spectacle saisissant que la lente procession des boeufs

blancs de la Nièvre, colossaux, et que jugeaient, au passage, les

ouvriers occupés dans les étables, les boeufs du Hainaut s'arrêtant de

manger la pulpe, et les pigeons effrayés par de si hautes cornes et de

si longues échines. Toute la ferme, excepté ce contremaître qui

n'avait point paru faire attention à eux, semblait dire: «Sont-ils

beaux! Sont-ils bien menés! Quelle belle poignée de bois rouge

derrière le joug!» Gilbert se sentait observé; il allait droit, suivi

par ses six boeufs, dans le couloir ensoleillé, et il alla ainsi

jusqu'à l'étable où il trouva vingt autres boeufs blancs de la Nièvre,

mais des jeunes, de trois et quatre ans, et qu'on avait habitués à

tirer au collier. En déjuguant ses boeufs, il riait en songeant à ces

colliers, à ces harnais qui ont l'air de haillons, et qui enlèvent aux

attelages la barre sculpturale du joug, et l'ensemble dans les

mouvements, et cette belle torsion des têtes géminées qui se courbent

pour l'effort et se relèvent quand tout va bien.

L'après-midi fut employé par Gilbert à soigner ses bêtes et à visiter

la cité rurale du Pain-Fendu. Le bouvier nivernais avait vu de belles

fermes, certes, et des exploitations plus luxueuses peut-être, mais

nulle part il n'avait rencontré, sous un seul fermier, un domaine

aussi étendu, d'aussi vastes étables, autant de matériel, ni cet air

d'industrie, d'usine, qui était ici, dans ce coin frontière,

l'expression âpre et souffrante de la terre elle-même. Car, venant de

la gare, distante d'un kilomètre, il s'était senti bien étranger dans

ce pays sans haies, tout plat, où l'horizon était court cependant, à

cause du jour laiteux qui buvait les lointains et d'où sortaient

seulement des silhouettes imprécises de villages, hérissées de

cheminées d'usines, des fragments de faubourgs tombés dans la

campagne. Il ignorait les noms; il savait seulement que le gros amas

de maisons, presque une ville, qu'il avait traversé, s'appelait

Onnaing.

Le soleil et les mouches faisaient meugler et se démener les bêtes

parquées dans la grande cour, et l'odeur du fumier se levait entre les

murs. Les chariots à quatre roues, qui avaient transporté les gerbes

des derniers chaumes, rentrèrent, dans un halo de poussière blonde. On

entendit des jurons, des bruits de chaînes traînées, des pas de

chevaux et de boeufs, martelant au passage le seuil des portes. Puis

les bouviers qui logeaient à Onnaing ou à Quarouble quittèrent la

ferme. Gilbert Cloquet entra, avec ceux qui habitaient le Pain-Fendu,

dans la salle, basse d'étage, ornée de papier à croisillons blancs et

bleu cru, où les domestiques prenaient leur repas. Une longue table de

chêne ciré, des brocs de bière, des assiettes blanches, des

serviettes,--on n'en avait pas à la Vigie,--deux bouviers, trois

domestiques employés au service des chevaux et du roulage, deux

femmes de basse-cour chargées de la laiterie et qui sentaient le lait

caillé, et au haut bout de la table, le grand Jude Heilman, à la

figure grasse, colorée et brutale, et, près de lui... Quand Gilbert

Cloquet aperçut, dans la lumière de la lampe mêlée à celle du jour et

embellie par elle, la jeune femme du contremaître, il hésita à

s'asseoir, intimidé, comme s'il eût été devant quelque grande dame du

pays de Nièvre. Ce n'était cependant pas une grande dame, Perrine

Heilman. Elle était vêtue d'une robe noire que protégeait un tablier à

épaulettes, en toile mauve; elle était active, simple, gaie, elle

avait l'oeil à tout, depuis la cuisine et le poulailler jusqu'à la

laiterie et aux étables mêmes, et ceux qui connaissaient la ferme du

Pain-Fendu disaient que le contremaître, c'était la contremaîtresse,

et que l'un faisait tout le bruit, et l'autre tout l'ouvrage. Mais

Gilbert ne voyait que les beaux cheveux blond châtain, bien lissés en

bandeaux et relevés en chignon, le cou mince et veiné de bleu, le

visage rose, un peu rond, pas aussi fin de traits que celui de madame

de Meximieu, moins spirituel que celui de mademoiselle Antoinette

Jacquemin, mais si doux, d'une volonté si droite, d'une bonté si prête

et si discrète, et des yeux piquetés de roux, comme deux brins de

réséda, qui le regardaient, lui le nouveau venu. Il fit un signe de

tête, gauchement, comme il en avait fait, dans sa jeunesse, devant

une statuette de madone accrochée au tronc d'un chêne, et il se mit à

table. Madame Heilman, au grand étonnement de Gilbert, se signa en

prenant place à table, puis elle servit la soupe, et fit les parts de

boeuf bouilli. Les hommes mangeaient voracement, causant entre eux à

gros éclats de voix. Madame Heilman riait quelquefois d'une chose

qu'ils disaient, mais ils ne lui adressaient guère la parole, étant

gênés par son défaut de vulgarité, plus que par son autorité. Le mari,

droit, dominant de la tête tous les convives,--et il y en avait de

belle taille,--avalait régulièrement la soupe, le pain, la viande, et

buvait de fortes rasades de bière, en regardant le mur en face de lui,

comme si, en arrière, il voyait les champs où la récolte était finie,

où les terres lasses attendaient et demandaient le repos. Et lui, il

les déchirait en imagination, il les retournait, les séparait en

distribuant les cultures, et les forçait à la vie. Le rêve et le

calcul ne quittaient que rarement ces petits yeux fixes, durs à la

terre, durs aux hommes, durs aux bêtes. A table, il était comme muet.

Ses ordres, il les donnait le matin, à cinq heures et demie, à six

heures, suivant les saisons, quand tous les employés de la grande

usine terrienne étaient réunis dans la cour.

Le souper finissait, lorsqu'un des bouviers tira de sa poche une pipe,

un paquet de tabac belge, bourra le fourneau, puis, renversé sur sa

chaise, alluma la pipe, et son visage apparut rouge et bleu, dans

l'éclair de la flamme et de la fumée. Il resta à table, les deux

coudes appuyés sur le bois, tandis que les autres domestiques

quittaient la salle, pour aller fumer dehors, ou prendre le frais sur

le chemin, devant le portail d'entrée, et que les servantes enlevaient

les assiettes et les brocs. Gilbert n'avait pas dit un mot. Il eut

envie de fumer, lui aussi, mais l'acte de ce Picard, allumant sa pipe

devant la patronne et tout près d'elle, lui avait paru contraire à la

politesse. On ne faisait pas ainsi dans la Nièvre. Et, un peu pour

donner une leçon, un peu par désir de se faire bien voir, il écarta sa

chaise de la table, la porta jusqu'auprès du poêle, qui était au fond

de la pièce, et, soulevant sa casquette:

--Est-ce qu'il y a moyen, patronne, avec votre permission?

Il montrait sa pipe, à bout de bras.

--Certainement, monsieur Cloquet. Tout le monde peut fumer ici.

Elle s'était détournée, pour dire cela. Puis elle se remit à écouter

son mari qui, la dominant de deux pieds, le menton rentré dans le cou,

la lèvre supérieure avançante, parlait de haut en bas, en surveillant

sa voix, et probablement grondait madame Heilman de quelque manquement

au programme sans limite et sans repos qu'elle avait à remplir. Quand

il eut quitté la salle à manger, elle aida les servantes à remettre

toutes choses en ordre, et, comme elle passait à côté de Gilbert, elle

dit:

--J'ai vu tantôt les plus beaux boeufs de Nièvre que j'aie jamais vus

ici. S'ils sont, de plus, bons au harnais, c'est une merveille.

--Vous êtes bien honnête pour eux, fit Gilbert, en retirant sa

casquette de dessus sa tête, et comme s'il promettait de répéter aux

absents ce qu'on venait de dire à leur sujet.

Il se leva, quand il eut achevé sa pipe. La pièce était déserte. Dans

la cour, sous les étoiles sans lune, les bêtes dormaient, couchées, ou

debout et les pieds écartés pour mieux tenir l'équilibre. Gilbert

avait envie de connaître son nouveau domaine. La grande porte restait

ouverte sur les champs jusqu'à dix heures; après quoi la cité était

close et il y avait, sur la terre plate, une forteresse de brique le

long de laquelle le vent relevait en lames son courant brisé. Gilbert

s'avança, les mains dans les poches. Les piliers de brique et le

linteau découpaient un immense carré moitié ciel et moitié plaine. Il

venait par là un air chaud et tremblant. Trois hommes étaient assis

sur un tas de cailloux, à droite de l'entrée. Plus loin, Gilbert en

devina un autre qui avait le bras passé autour de la taille d'une

femme, d'une des servantes, sans doute. Une tristesse subite le fit

se détourner de ce coin où l'on s'aimait. Le bouvier pencha la tête,

en dehors de la porte, vers la gauche, et au delà de l'abîme d'ombre

où s'enfonçaient la route, les terres, les poteaux de télégraphe, il

aperçut une flamme qui n'éclairait rien, et qu'enveloppait une mince

auréole dansante.

--Qu'est-ce que c'est? demanda-t-il.

Une voix répondit:

--Le haut fourneau de Quiévrain. Quiévrain en Belgique. Tu ne connais

donc rien?

Il ne répondit pas, mais tourna sur lui-même, et revint vers l'étable

où il devait coucher.

Son lit n'était plus, comme dans les jeunes années, à la Vigie, posé

dans un coin de l'étable, et entouré d'un cadre de bois contre la

corne des bêtes, mais pendu à cinq pieds du sol, au milieu de la

longue file des bêtes, éclairé par une lanterne au bout d'un bras de

fer. Gilbert monta par l'échelle, après avoir inspecté les crèches

pour voir s'il ne manquait rien à ses boeufs, et, au-dessus des trente

dos mouvants, alignés à droite et à gauche, et dont la blancheur

diminuait, de proche en proche, jusqu'au bout du long bâtiment, il

essaya de dormir. Malgré la fatigue du voyage, longtemps il resta

éveillé. Il ne pensait ni à Marie, ni au hameau du Pas-du-Loup, ni à

ses camarades, ni à rien de ce qui était encore trop voisin dans le

temps. La honte, la peur de souffrir, le faisaient écarter les

souvenirs de la veille et se reporter à l'époque où il couchait dans

une bauge assez semblable à celle-ci, chez M. Fortier. Il comparait,

avec ce passé, ce qu'il venait d'apprendre du pays des Picards, et il

concluait: «Pourquoi suis-je venu à Onnaing, plutôt qu'à Lyon, ou dans

les environs de Paris, ou sur les plateaux de la Champagne où les

sucriers sont connus aussi?» Et il ne trouvait aucune raison, et à

cause de cela, il se sentait bien l'étranger, que rien n'accueille, et

que rien ne retient. Il revoyait les menus faits de la soirée, la

physionomie des gens. Malgré lui, l'image de cette femme enlacée par

un homme, tout à l'heure, dans l'ombre du portail, lui revenait avec

insistance et le troublait. Chez lui, il se préoccupait peu des gars

et des filles qu'il rencontrait ainsi, pris d'amour, si ce n'est pour

songer: «Ils se marieront, et le plus tôt sera le mieux». Mais dans

cette bauge du pays picard, pourquoi les visions étaient-elles plus

tenaces? Pourquoi le sang d'un bouvier qui avait déjà vécu longtemps

s'échauffait-il comme celui d'un jeune homme? Gilbert comprit que le

changement n'était point seulement autour de lui. Il sentit qu'il

était plus faible qu'à Fonteneilles. Les témoins habituels de sa vie

étaient si loin, si loin...

La grande brise de Picardie caressait les murs de l'étable.

XI

LES LABOURS DE PICARDIE

Le lendemain, ayant nourri ses bêtes, il enjugua soigneusement ses

quatre meilleurs boeufs, avec les jougs à poignée rouge, bien résolu à

quitter le Pain-Fendu si on l'obligeait à changer sa belle mode

nivernaise, et, ayant arrêté son harnais devant la porte de

l'habitation du contremaître, il alla, comme les autres bouviers et

domestiques, chercher des tartines de pain beurré, et un litre de

bière qu'il mit dans une vieille carnassière que l'un de ses camarades

lui prêta, et il partit pour la plaine. Heilman, d'après les ordres du

fermier, avait distribué le travail aux hommes et aux bêtes assemblés.

Ce fut un dur labour, loin, du côté du courant de Quarouble, qu'on

pouvait reconnaître à quelques saules nains et à des herbes, seul vert

avec celui des choux, dans l'espace que blondissaient à l'infini les

chaumes des avoines et des blés. Vaste plaine qui avait désappris

l'ombre! La terre, sèche depuis des mois, ne s'émiettait pas sous le

soc; elle venait en mottes longues comme des poutres, elle se couchait

en travers de la charrue, elle laissait échapper des cris, de la

poussière, une fumée âcre, et les mulots et les insectes, n'ayant pu

creuser assez avant leur repaire, coulaient sur les sabots de l'homme

avec les racines éventrées du froment. A petite distance de Gilbert,

d'autres attelages labouraient. Mais ils s'arrêtaient plus souvent que

le sien, et plus longtemps. Il n'était pas dix heures du matin, que

l'espace labouré par les quatre boeufs de Gilbert faisait, dans le

jaune éteint des chaumes, une tache d'un tiers plus large que les

autres et fumante comme un canal vaseux fouillé par le soleil.

--Beau travail, dit Heilman qui passa, chaussé de bottes, un chapeau

de paille sur la tête; mais vos boeufs seront fourbus avant la

huitaine.

--Ni eux, ni moi, répondit Gilbert.

--Nous verrons, quand va venir l'arrachage des betteraves. Cinquante

hectares, quinze cent mille kilos à transporter avant le 15 novembre.

Le patron continua son chemin, diminuant dans la plaine, mais toujours

plus grand que les bouviers auxquels, un moment, il parlait.

Le soir, il n'était question, au Pain-Fendu, que de ce bouvier

nivernais et de ses boeufs. Gilbert entendait son nom, à table,

murmuré, loué ou moqué. Il mangeait, plus las un peu que la veille,

et un peu plus étranger. Après le souper, il se remit à fumer, à la

même place, près du poêle. La femme du contremaître n'avait fait

aucune attention à lui, occupée qu'elle était à servir les hommes et à

répondre au bavardage des servantes, qui parlaient de leurs projets

pour le lendemain dimanche. Mais, quand les hommes se furent retirés,

elle s'approcha de Gilbert, comme elle avait fait la veille, et, se

tenant debout auprès de lui qui était assis:

--Et vous, demanda-t-elle, que ferez-vous de votre journée de demain?

--Rien, madame Heilman.

--Vous n'allez pas à la messe?

--Non.

Elle mit sa main sur l'épaule du bouvier, d'un geste compatissant.

--Vous avez l'air malheureux, monsieur Cloquet. Un bon travailleur

comme vous! C'est le pays qui vous manque?

--Non.

--Si vous êtes malade, on n'est pas dur ici; vous serez bien soigné;

il faut le dire.

Elle se sentit regardée, d'en bas, comme par un chien qu'on caresse;

elle vit, dans cette lueur longue du regard qui montait, une surprise,

une reconnaissance, une émotion, un désir que ce ne fût pas fini. Elle

se mit à rire:

--Allons! quand vous aurez passé seulement une semaine ici, vous serez

tout habitué. Vous n'êtes plus un jeune homme, et on vous prendrait

pour un grand enfant! Mon pauvre Cloquet!

Le Blé qui lève · 第 14 / 20 段