prairie commençait à trente mètres du château, montait doucement,
suivait la courbe de la forêt, dévalait la pente de l'autre côté de la
colline, au delà d'un alizier, découpé en plein ciel. Aucun rayon ne
touchait encore l'alizier, ni les chênes qui veillaient à la lisière
du bois. Mais l'herbe avait senti le jour; une vie prodigieuse et
muette la soulevait; les boutons d'or, groupés en larges taches,
étendaient leurs pétales que l'ombre avait redressés; les pissenlits
épanouissaient le faisceau de leurs épées jaunes; les marguerites, que
la nuit ne ferme point, tournaient toutes la tête vers le soleil qui
allait venir; un souffle chaud exaltait dans les graines innombrables,
dans les épis, dans les grappes et les hélices, dans les ombelles et
les cosses, l'huile parfumée qui enveloppe le germe. Le vent léger,
courant par risées comme sur une mer calme, se poudrait de pollen, et
s'imprégnait du goût de la sève. La longue nappe ondulait; pas une
tige n'était froissée, pas une seule n'était morte, mais la couleur
des vagues disait la moisson mûre. Elles étaient brunes, elles étaient
grises, elles luisaient comme de l'argent, et des reflets couleur de
sang s'y mêlaient à la rouille des choses qui ont duré. Quand les deux
domestiques entrèrent au bas de la pièce, par la barrière blanche, une
perdrix, qui avait son nid dans l'herbe, s'envola; un loriot s'éleva
d'un chêne de bordure et se laissa porter au vent, l'aile ardente de
soleil; un râle de genêt se faufila entre les touffes, et remonta dans
le fourré en jetant son cri de crapaud, et il y eut alors un silence
d'épouvante dans le monde des bêtes que l'herbe avait logées, qui
avaient grandi avec elle, et crû en elle. Les grillons eux-mêmes se
turent une seconde. La faux traçait une avenue, et la serpe épointait
les ronces, au bord de la grande prairie.
Il faisait chaud, à neuf heures. La barrière s'ouvrit de nouveau; deux
chevaux noirs entrèrent, attelés à la faucheuse. Où étaient les gens
de Fonteneilles, ceux qui avaient crié contre la machine, et ceux qui
avaient sournoisement rompu le marché conclu avec Gilbert Cloquet, et
fait acheter l'affameuse, l'ennemie qui arrivait éclatante,
vermillonnée, roulant sur ses roues neuves, derrière les chevaux
résignés? On ne voyait personne dans le champ d'avoine, la forêt
laissait pendre ses feuilles molles de chaleur, et un seul homme avait
passé, depuis l'aube, un berger, remontant la colline, vers la pâture
où M. Fortier engraissait ses boeufs blancs. Qui allait conduire la
faucheuse? Ah! si on avait su! Tout le bourg eût été là! Ce fut Michel
de Meximieu qui sortit du château, en vêtement de toile blanche,
coiffé d'un chapeau de paille, et monta sur le siège de fer, au-dessus
de la barre coupeuse. Renard, qui tenait les chevaux, dit une dernière
fois:
--Monsieur le comte voit bien qu'il n'y a pas de mauvais gars dans les
environs. Fatigué comme il l'est, il ne devrait pas faire le travail
d'un domestique. Moi-même, si monsieur le comte le permettait, je
pourrais...
--Merci, Renard. Je crois bien qu'en effet, tous les propos qu'on m'a
rapportés sont de pure invention, mais il suffit qu'on ait crié: je ne
suis pas de ceux qui exposent les autres.
Il prit les guides de corde, et il siffla; la rousseur du soleil
courut sur les reins des chevaux en marche. Les dents de la scie
s'engagèrent dans l'herbe, et l'herbe coupée se coucha, glissa sur le
plancher de la machine, puis retomba toute luisante sur le sol, humide
encore le long de la tige et rose près de la racine. Derrière la
machine, qui allait sans une pause, avec un cliquetis régulier, elle
formait un sillage, un long miroir de sève que la lumière enfin
atteignait et séchait. Michel jouissait de la perfection de travail de
la faucheuse, et surtout de se sentir le maître qui travaille, et plus
près de sa moisson qu'aucun homme de sa race. Il avançait vite. Il
rejoignit les domestiques qui étaient à peu de distance du sommet de
la colline.
--Laissez passer! dit-il, et tant pis, je fonce en plein foin, sans
tournière!
Il sacrifiait quelques bottes d'herbe. Que lui importait? Tout allait
finir pour lui avec l'année. Les chevaux fumaient de sueur.
Subitement, l'un d'eux fléchit, s'abattit presque, se redressa d'un
coup de reins; la machine s'enleva d'un côté, retomba, tourna comme
sur un pivot, et le conducteur fut jeté à terre, à trois pas, dans le
foin. La faucheuse était brisée. Michel se releva; il courut aux
chevaux et les arrêta. En même temps, deux hommes se montrèrent
debout, à la lisière de la forêt, tandis que, de l'autre côté, dans le
champ d'avoine qui n'était séparé de la prairie que par une haie, un
autre homme se levait et criait: «Bravo! à bas les bourgeois!» Michel
se tourna de ce côté, mais il ne vit rien. Il marcha vers l'endroit où
la faucheuse avait heurté contre un obstacle. Les deux domestiques
accouraient. Ils cherchèrent dans l'herbe.
--Voilà! monsieur Michel, dit l'un d'eux. Regardez!
Il tenait dans sa main le bout tordu d'un fil de fer qu'on avait du,
pendant la nuit, tendre entre deux piquets et dissimuler dans l'herbe
haute.
--C'est encore Supiat, je parie! cria-t-il.
--Mais oui, c'est lui qui était caché dans l'avoine! Je l'ai reconnu!
Je cours après! Casser la machine! Ah! il va voir! dit l'autre.
--Ramenez les chevaux, dit Michel, en arrêtant l'homme qui prenait
déjà son élan pour courir. Laissez Supiat et les autres, s'il y en a.
Dans deux jours, j'aurai une faucheuse neuve, et je la conduirai comme
celle-ci. Je vous charge de le dire dans le pays.
--Vous n'avez pas de mal, monsieur Michel?
--Non, très peu.
--C'est que vous êtes blanc... Vous avez l'air...
--Ne vous tourmentez pas. Allez mes amis. Rentrez.
A ce moment une voix appela:
--Monsieur de Meximieu?
Avant de s'être détourné, Michel avait reconnu celle qui l'appelait.
Antoinette Jacquemin était debout au pied de l'alizier, toute menue au
sommet de la grande courbe du pré, et elle faisait signe: «Venez!
venez!»
Michel alla droit vers elle, à travers l'herbe haute. Les domestiques
descendaient du côté du château, emmenant les chevaux et la machine
brisée. Ah! elle avait bien choisi son heure, cette petite de la
Vaucreuse! Fallait-il vraiment lui obéir? On pouvait encore s'arrêter,
trouver un prétexte, revenir au château. «Pourquoi ne pas la fuir?
Qu'est-ce que je fais? Que peut-elle pour moi? Et que puis-je lui
dire? Vais-je me plaindre de la ruine de mon père, et de ce que
Fonteneilles ne m'appartient plus? Elle n'en sait rien. Vais-je lui
laisser voir que j'aurais pu l'aimer, que je l'aimais déjà? Je ne le
puis plus. Et pour que je lui confie l'autre douleur, la troisième,
celle qui me délivrera des autres, elle est trop jeune. Il faut que
ses dix-huit ans restent joyeux. Prends garde! Pas de larmes! Pas de
faiblesse! Et je me sens moins fort que jamais! Pourquoi vais je donc
à elle?» Il allait parce qu'elle était la pitié, et que personne ne le
consolait. Il allait avec son secret qu'il ne dirait point, mais
qu'elle devinerait peut-être.
Il avait beaucoup changé depuis la visite à la Vaucreuse. Son visage
s'était amaigri; l'expression trop ferme de ses yeux s'était corrigée
par la souffrance: ils avaient eu des visions qui les avaient laissés
plus inquiets, plus tendres et voilés de brume. Antoinette Jacquemin
le regardait venir. D'abord elle s'était demandé: «Pauvre voisin,
dois-je le plaisanter sur sa chute? Il ne boite pas. Il a seulement
son chapeau enfoncé et du vert sur la manche.» Elle était tombée de
cheval plus d'une fois. Sa gaieté était prête encore mieux que sa
pitié. Mais ce fut la pitié qui parla, dès que Michel fut arrivé à
cette distance où le regard peut se faire entendre, où les âmes
commencent à se toucher par leurs antennes qui doutent et qui se
replient.
--J'espère que vous n'êtes pas blessé, monsieur?
--Non, mademoiselle.
--Qu'y a-t-il eu? Pourquoi la faucheuse a-t-elle pirouetté? Une
pierre?
--Un piège à bourgeois, mademoiselle, un fil de fer tendu cette nuit
pour faire tomber mes chevaux et casser ma machine.
--C'est affreux! Mais vous êtes tout pâle, monsieur. Quelle vilaine
action!... Quelle lâcheté!... Moi, j'étais venue à Fonteneilles, ce
matin, avec la carriole qui allait aux provisions... Je suis
curieuse. Je voulais voir l'entrée en carrière de cette faucheuse dont
le pays a parlé plus que de raison... Et puis, vous revoir aussi...
Vous savez, ma promesse;... asseyez-vous, monsieur, là, au pied de mon
arbre... Non?... Je vous assure que vous avez besoin de vous
reposer...
--Non, j'ai besoin de serrer une main amie.
--Alors, prenez la mienne.
Cette enfant maternelle, habituée à consoler des chagrins qu'elle ne
comprenait pas, Michel la retrouvait, comme à la Vaucreuse. Elle le
regardait avec une tendresse inquiète, les yeux grands ouverts, le
visage tout doré par le reflet de ses cheveux, de son chapeau de
paille, et du matin qui rejaillissait des herbes. Elle ne disait rien;
mais, pour si peu de chose elle aurait dit: «Je vous aime», que Michel
eut peur de ce silence où l'aveu grandissait trop vite. Il rompit le
charme, en s'écartant d'un pas. Les mains qui s'étaient unies se
dénouèrent. Et ce fut un adieu qu'un seul des deux comprit.
--Alors, j'ai bien fait de venir? Ce n'était pas une idée trop
«enfant», comme vous dites?
--Non, une chère pensée profonde et opportune, dont je vous remercie.
Je ne puis vous dire combien je suis ému de vous voir sur cette terre
de Fonteneilles.
--J'étais venue près de la barrière du château, une fois déjà, il y a
huit jours. Je vous ai aperçu de loin. Mais j'étais avec miss
Margaret Brown, mon institutrice, et je n'aurais pas pu vous parler
amicalement. A quoi bon la banalité d'un bonjour, la feinte d'une
surprise et le regret d'avoir passé sans avoir été une âme qui pense
et qui écoute? A quoi bon, n'est-ce pas?
Il recevait les mots, l'un après l'autre, comme des flèches qui
s'enfoncent dans la même blessure. Mais il n'eut pas l'air d'avoir
entendu, et reprenant sa pensée:
--Oui, vous avez eu raison de venir, puisque je peux vous montrer
moi-même un peu de ce domaine dont j'aime la moindre motte. Voyez
cette longue prairie qui va vers la maison. C'est presque une vallée,
n'est-ce pas? Comme la pente est modelée noblement!
--Et toute fleurie! Demain elle sera moins belle: avec le foin qui
tombe, il y a quelque chose de caressant qui s'en va. Moi, je ferme
les yeux quand on fauche à la Vaucreuse. C'est une saison chez nous
qui change le paysage. Nous n'avons pas cette grande ligne de
futaie...
--Vous l'aurez un jour.
--Une semblable? c'est impossible.
--Qui sait?
--Moi, je sais. Il faut des siècles, il en faut un au moins. Quel âge
ont vos chênes? Celui-ci? Et l'autre, qui a des branches mortes pour
les ramiers?
--Cent soixante ans et deux cents ans. C'est mon grand-père qui les a
semés.
--Nous sommes depuis moins longtemps à la Vaucreuse. Ici le temps a
fait son oeuvre. Votre château est enveloppé à moitié par les bois, et
il me semble...
Elle désignait du geste le toit de vieilles tuiles moins élevé que les
bois.
... Il me semble qu'à l'automne, quand il est tout couvert de feuilles
mortes, il doit faire partie de la forêt: ce n'est qu'un vieux chêne
de plus.
--Aimez-le, je vous en prie!
--Mais oui, je l'aime,... comme tout le pays.
--Soyez celle qui ne quitte pas ses terres pour Paris?
--Faut-il le jurer? J'y suis toute prête.
--Ne riez pas! Ne le prenez pas en plaisantant. Je vous parle plus
sérieusement que vous ne le pensez. Je vous prie, mademoiselle
Antoinette, comme si j'étais un frère aîné, de rester dans ce pays où
votre nom est respecté, où, personnellement, vous êtes populaire; de
ne pas le maudire parce qu'il est plus malade que bien d'autres pays
de France, mais de faire pour lui ce que nos parents n'ont pas su
faire; d'y vivre. Rien qu'en l'habitant, vous y ferez beaucoup de
bien, vous serez une vraie grande dame, un être de grâce et de
miséricorde...
--Je vous assure, monsieur, que ce serait mon ambition, celle sans
doute de toute autre femme à ma place. Mais vous en parlez
singulièrement...
--Pourquoi?
--Comme d'une chose que vous souhaitez, mais que vous ne verrez pas...
--C'est vrai. Je ne le verrai pas.
Mademoiselle Jacquemin se pencha, étonnée.
--Vous ne serez plus là?... Où serez-vous donc?
Michel sentit fixé sur lui le regard d'Antoinette, et le sourire qui
tombait, et l'inquiétude grandissante à mesure que le silence se
prolongeait. Il fit effort pour contraindre sa voix qui refusait de
parler. Son visage demeura tourné vers Fonteneilles lointain.
--Promettez-moi le secret?
--Oui.
--Je suis fiancé.
Elle se recula, à son tour, comme si la mort avait passé entre eux. Et
elle se redressa toute.
Une autre Antoinette était là, non plus une enfant, une femme blessée,
irritée, aussi forte que lui dans la douleur d'amour. Non, elle ne
pleurerait pas! Il ne pourrait pas mesurer le mal qu'il venait de
faire. Très pâle, elle aussi, sa fine tête orgueilleuse rejetée en
arrière, et les paupières à demi baissées par le mépris, elle trouva
les mots pour répondre, elle les jeta, du bout de ses lèvres toutes
blanches.
--Je vous félicite. Mais je ne vois pas pourquoi je suis avertie la
première. C'est trop d'honneur, en vérité. Elle est jeune?
Michel secoua la tête.
--Elle est riche assurément? Un Meximieu ne peut faire qu'un mariage
riche.
--Oui. Elle a tous les millions qu'elle veut. Elle se baisse, elle les
prend.
--Comme vous dites cela!... Et elle vous emmène loin, puisque vous
quittez Fonteneilles?
--Très loin...
--Ce sera bientôt?
Michel ferma les yeux.
--Je ne sais pas.
--Vous êtes de plus en plus étrange. Excusez-moi; je vais rejoindre ma
voiture qui m'attend au bourg. Et de ce que j'ai pu vous dire, ne
retenez qu'une chose, la seule qui soit vraie...
Elle eut un petit rire nerveux qui mourut dans l'espace immense.
--Je n'étais venue que pour vous répéter la phrase; vous vous
rappelez, quand je disais que vous pouviez plaire: j'avais raison,
vous voyez!
Le bout du brodequin jaune frappait une touffe d'herbe et l'écrasait.
Michel, alors seulement, eut le courage de regarder de nouveau
Antoinette Jacquemin. Il la vit se reculer encore. Il lui dit
lentement, car il prolongeait en même temps son supplice et sa
dernière vision d'amour:
--Ne parlez pas comme vous faites... Vous regretteriez ce que vous
appellerez un jour votre injustice... Mais, je vous supplie par
avance, ne vous accusez pas vous-même,... quand vous comprendrez et
quand vous saurez tout... J'aurais trop de peine de vous savoir
triste. Vous n'avez pas de tort vis-à-vis de moi, pas un seul... Je
vous assure,--ne me répondez pas, je vous en prie,--que je n'en ai pas
non plus vis-à-vis de vous... Vous avez été la première apparition
délicieuse dans ma vie, et tout ce que vous m'avez dit, même vos
reproches, tout m'a montré l'être de choix auprès duquel j'aurai
passé... Je vous souhaite d'être heureuse, infiniment... Adieu...
Merci...
--Adieu, monsieur.
Elle demeura droite, muette et hautaine, jusqu'à ce qu'il eut rejoint
l'avenue verte que la faneuse et la faux avaient taillée. Alors,
voyant qu'il était loin, et qu'il ne se détournait pas, elle
s'approcha de l'alizier, appuya sa main sur le tronc, et, sa tête sur
sa main, elle regarda diminuer, le long de la haie, celui qu'elle
avait attendu dans la joie. Quand il fut près de la barrière du pré,
elle espéra qu'il regarderait en arrière, au moins une fois. Mais la
barrière était ouverte. Il passa. Antoinette s'aperçut que les arbres
de Fonteneilles tremblaient devant elle. Elle pleurait.
Michel était troublé jusqu'au fond de l'âme. Comme beaucoup d'hommes
d'une vie morale très forte et peu entourée, il avait coutume, quand
il avait agi, d'examiner son acte et de se juger lui-même. Dans le
fumoir, où il s'était enfermé, il marchait à grands pas, les yeux
fixés sur le parquet, où son ombre le précédait, d'une fenêtre à
l'autre. «Il fallait que je fusse abandonné. Je crois que c'est fait.
J'ai pu lui dire, sans qu'elle comprît pourquoi, mon voeu suprême. Que
ce pays ne pâtisse point de l'abandon de Fonteneilles par tous les
Meximieu... J'espère à présent. Elle comprendra. Les mots qu'elle m'a
dits étaient enveloppés dans sa colère, dans sa fierté blessée, dans
sa pauvre tendresse qu'elle a crue méconnue. Mais tout cela tombera.
Comme elle a été forte! Quelle âme de femme déjà et d'héroïne en elle!
Quelle dignité dans ce premier chagrin, que je lui ai fait, moi...
moi! Ah! que je suis malheureux!... Que je voudrais pouvoir pleurer!
Mais je ne dois plus! J'ai promis!»
Pour s'empêcher de pleurer, il se donna des témoins. Il sonna le valet
de chambre; puis, ayant changé de vêtement, il passa dans les écuries
et s'informa des chevaux. Les hommes de la ferme de Fonteneilles et
les domestiques disaient: «Il reprend goût à la terre.»
Dès qu'il eut achevé de déjeuner, il sortit, comme il faisait
autrefois, et s'engagea dans la grande avenue. Une puissance
souveraine, celle de sa volonté ou celle de sa douleur, l'entraînait
et le soutenait. Il marchait vite. Il montait sans s'essouffler, sous
le soleil ardent, le chemin qui mène au bourg.
C'était l'heure où la campagne dort, dans la fanfare des moucherons.
Quand Michel eut poussé la barrière à claire-voie de la cure et
demandé, debout sur le seuil de la cuisine: «Monsieur le curé est-il
chez lui?» personne ne répondit. Il répéta la question, en reculant de
deux pas, jusqu'au milieu de l'allée de buis. Alors, la fenêtre du
premier étage entra en lutte avec une main qui cherchait à l'ouvrir;
elle céda, non sans se plaindre; le buste de l'abbé se pencha dans le
soleil, au-dessus de l'allée.
--Qui est là encore?... Ah! c'est vous, monsieur Michel? Philomène
doit faire méridienne: je descends.
--Non, monsieur le curé, je monte. Je puis monter aujourd'hui.
Au haut du petit escalier de bois, il trouva l'abbé Roubiaux, et
celui-ci le fit entrer dans la chambre qui avait pour meubles quatre
chaises, une table, et la photographie de la vieille maman. Sur la
table, un registre était ouvert, et il y avait à côté un carnet, entre
les pages duquel l'abbé, avant d'ouvrir la fenêtre, avait glissé une
feuille de papier buvard.
--J'ai appris l'incident de ce matin, dit le prêtre. Il a dû vous êtes
très pénible.
--Oui. Cinq ans de bonne volonté, récompensés de la sorte.
--Oh! ne la jugez pas perdue, votre bonne volonté, monsieur Michel. Je
suis sûr qu'elle a touché quelques-uns de ces silencieux qui vous
entourent... Tenez, je suis sûr que vous avez déjà pardonné en... en
gentilhomme.
--Vous vous trompez.
--C'est vrai? Vous leur en voulez encore?
--Non, vous vous trompez de terme. Monsieur le curé, laissez-moi vous
dire que nous vous connaissons mal, et que je le regrette. Vous avez
eu peur, j'en suis persuadé, qu'on ne dît, ici, en pays bleu, que le
curé était trop bien avec le château. Mais, quand le château, c'est un
homme de votre âge, ou à peu près, un être sans mondanité, et qui n'a
pas une jeunesse folle, je vous assure, pourquoi le fuir? Tenez, si
nous avions causé coeur à coeur, deux ou trois fois seulement, tout à
l'heure vous m'auriez dit de pardonner en chrétien. C'est le vrai mot.
Pour moi, le type du gentilhomme, c'est le Christ.
L'abbé se leva en hâte. Sa figure terreuse s'illumina de joie. Il
tendit la main.
--C'est bien beau, ce que vous dites là!
--Non, c'est la simple vérité, celle que vous croyez, celle que je
crois. Mon rêve, comme le vôtre, eût été de les élever peu à peu
jusque-là, et de disparaître en laissant une oeuvre plus grande que
moi, d'être l'ouvrier qui a aidé à bâtir la flèche d'une cathédrale...
Mais il faudrait plus de temps que je n'en aurai. A peine si on devine
les fondations dans la boue.
L'abbé Roubiaux avait rapproché sa chaise de celle de Michel. A
présent, il ne craignait plus. Il osait parler, il osait être. Son âme
sacerdotale, son âme enthousiaste et naïve de séminariste aspirant à
la conquête du monde, mais déjà douloureuse au souvenir des premières
déceptions du prêtre, l'abbé Roubiaux la laissait parler. Il avait
joint les mains sur sa soutane. Il racontait ses projets anciens, du
temps qu'il était vicaire dans le Morvan, et comment il les avait
trouvés irréalisables, dès le début de son séjour à Fonteneilles; il
disait ses appels incompris, ses attentes vaines au confessionnal, au
presbytère, ou dans les chemins, quand il eut tant souhaité qu'on vînt
à lui, et qu'on passait; il s'humiliait de n'avoir pas encore réussi;
il laissait entrevoir que sa sympathie pour «ses gens» était demeurée
entière, et que son espoir trompé reprendrait longtemps, toujours
peut-être, son niveau, comme l'eau des puits qui vient de loin.
C'était bien le fils de la mère Roubiaux qui parlait, un enfant du
peuple ordonné pour le salut des autres, chétif d'aspect, mais
conscient de la grandeur de sa mission et ambitieux comme un empereur,
un de ces petits que le souffle d'en haut transfigure aisément, et
montre tout à coup dans leur familiarité avec le divin. Il
s'enhardissait jusqu'à appeler Michel «mon ami». Michel écoutait, avec
la certitude, maintenant, qu'il était venu se confier à un être fort,
de l'élite obscure du monde.
--Croiriez-vous, dit l'abbé Roubiaux, que j'ai un gros sacrifice à
faire, et que j'ai hésité? Pourtant, rien ne fleurit sans cela. C'est
le fumier des terres éternelles. Nos joies, nos goûts, notre repos,
belles tiges coupées, hachées, foulées aux pieds, et qui nous font
pitié, mais qui rejaillissent en merveilles toujours. J'ai été lâche.
Croiriez-vous que mon évêque m'a demandé...
--Quoi?
--De faire la quête pour le culte! Dans Fonteneilles!
--Pauvre monsieur l'abbé!
--Il me l'a demandé deux fois. J'ai refusé. J'ai écrit: «Je ferai
l'annonce à la grand'messe; je recevrai les offrandes que quelques-uns
de mes paroissiens voudront bien m'apporter, pour suppléer aux
indemnités supprimées du Concordat. Mais aller de maison en maison,
c'est inutile. On m'accueillera bien presque partout, j'en suis sûr,
mais on ne me donnera presque nulle part.»
--Qu'a répondu l'évêque?
--Il a répondu: «Quêtez, ne fût-ce que pour connaître votre paroisse.»
Je suis parti, j'ai été voir moi-même mon évêque; je l'ai supplié; je
lui ai dit: «Mais, je la connais cette paroisse! A quoi bon demander à
ceux de ces hommes et de ces femmes qui n'assistent pas même à la
messe, qui travaillent le dimanche, qui jurent comme des diables et
s'amusent de même? Essayer de les prêcher? Je veux bien! Les servir?
oh! de tout mon coeur inemployé! Être leur ami incompris, bafoué,
frappé peut-être, oui encore! Mais provoquer la réponse de
l'indifférence ou de la haine, et compter, à chaque fois: «Encore un
qui renie son Dieu! Encore un autre! un autre!» c'est un supplice
au-dessus de mes forces, monseigneur.»
--A-t-il eu la faiblesse de vous écouter?
--Non, il m'a répété: «Je vous donne l'ordre, pour la troisième fois,
d'aller partout. L'heure est venue où il doit être demandé compte à la
France de son baptême. Allez, mon ami, et ne craignez pas.»
--Et alors?
--Vous voyez, je suis décidé: je prépare mes listes.
Il y eut un silence.
--Monsieur l'abbé, dit Michel, j'ai à vous raconter une histoire toute
pareille à la vôtre. Moi aussi, j'ai eu peur du sacrifice qui m'est
demandé.
--Il est aussi dur que le mien? oh! alors, je vous plains...
--Plus peut-être... Mais je crois qu'à présent, depuis ce matin
surtout, il est accepté... Je viens vous le confier, pour être encore
plus sûr que je l'ai fait. Monsieur l'abbé, je suis très malade...
--Mon ami, vous êtes un peu souffrant, il faut...
--Désespéré, voilà la vérité; mon médecin me l'a laissé deviner, je
l'ai lu dans les livres de médecine; et, d'ailleurs, je le sens très
bien. Ne me ménagez pas; ne niez pas: c'est inutile... Vous savez
mieux qui je suis, depuis une demi-heure. J'aurais voulu vous aider à
refaire cette paroisse, j'aurais voulu racheter toutes les fautes
qu'ont commises, contre elle, les Meximieu, toutes leurs négligences,
leurs absences... J'aurais été juste et fraternel sans effort, il me
semble. Cela eût été le mieux, sans doute... Je n'aurai pas le temps.
Monsieur l'abbé, dites-moi, en toute vérité, si vous croyez que
l'acceptation de la mort qui vient soit puissante devant Dieu?
--Infiniment, dit l'abbé, comme l'obéissance la plus difficile et la
prière la plus sublime.
--Alors, puisque je n'ai pu donner mon exemple et mon coeur, je donne
ma vie pour que Fonteneilles revive. J'accepte ma mort. C'est tout ce
qui me reste, monsieur l'abbé. Adieu.
Il essaya de sourire, et il y réussit. Ses lèvres, qui venaient de
nommer la mort, demeurèrent entr'ouvertes, héroïquement, ses yeux la
virent et ne frémirent pas. Il eut l'air d'un page devant l'ennemi,
ironique, aimable, léger, l'air qu'avaient eu les Meximieu à leur
première affaire, quand ils sautaient à cheval, les trompettes
sonnant, et qu'ils tiraient l'épée pour le service du roi. Pauvre
jeunesse! Il avait leur âge; il avait leur manière, il souriait, lui
aussi, au danger imminent, mais il n'avait d'autre témoin qu'un prêtre
de village; il n'attendait point de gloire, et le roi pour lequel il
acceptait de mourir n'en saurait jamais rien.
Ce fut un beau geste de jeunesse, et qui dura le temps d'un salut.
Puis les lèvres se détendirent. Pas un mot ne fut dit. Les deux hommes
s'étaient levés.