Ils se parlèrent encore un peu, du regard, comme ceux qui trouvent

trop pauvres les mots pour exprimer l'intime de leur âme. Il n'y eut

pas d'attendrissement, pas de consolation inutile. L'abbé reconduisit

Michel jusqu'à la porte du jardin. Ils étaient aussi pâles l'un que

l'autre. Mais le moins troublé des deux paraissait être M. de

Meximieu.

--J'irai vous voir, dit l'abbé Roubiaux... Ah! monsieur Michel, s'il y

avait seulement un homme par château, un homme par paroisse!

Michel était déjà à l'angle de la maison, sur la place. Il descendit

la route. Quelques femmes, çà et là, levèrent, avec le doigt qui

tenait l'aiguille, le rideau de leur fenêtre, et dirent:

--Il vient de faire la partie avec le curé... Les riches, ça a

toujours du temps à perdre.

La chaleur passait sur la campagne, par bouffées étouffantes et qui

sentaient le foin. La poussière, sur le chemin, s'élevait en

tourbillons. Un nuage d'orage, tout blanc avec des transparences de

cuivre, avançait, par écroulements successifs, ses hautes tours

au-dessus des bois. Michel regagnait son château. La fatigue

l'accablait. Mais, pour la première fois depuis des années, il avait

en lui la paix.

VIII

LA QUÊTE DE L'ABBÉ ROUBIAUX

Les gens de Fonteneilles s'entretenaient de la vente qui devait avoir

lieu à l'Épine, le dimanche 22 juillet. Une affiche, collée sur les

murs de la mairie, annonçait cette vente «volontaire», et énumérait

les objets qui seraient adjugés à la criée.

Depuis qu'elle était là, Gilbert passait au large. Il ne se montrait

plus dans le bourg à cause de cette feuille de papier rouge; il

faisait la moisson dans une ferme éloignée, et ne revenait guère que

le samedi dans sa maison du Pas-du-Loup, évitant de rencontrer ses

amis d'autrefois, prenant les sentiers au lieu des chemins, honteux et

irrité d'avoir pour enfants des faillis.

L'abbé Roubiaux, appelé par sa mère malade, avait quitté sa paroisse

avant de commencer la quête qu'il avait promis de faire, et, revenu à

Fonteneilles, il remettait de jour en jour cette corvée qui

l'inquiétait.

Le 19 juillet, quand le soleil se leva, l'atmosphère était chaude et

toute chargée encore de la poussière de la veille. Depuis six

semaines, la terre souffrait de sécheresse. Les feuilles pendaient,

molles, le long des branches; le brillant de l'herbe avait passé; les

épis laissaient tomber le grain, et les hommes suffoquaient en se

courbant sur les blés.

Le travail de la moisson était donc plus rude que de coutume pour les

coupeurs d'avoine et de froment, et, selon toute apparence, il

donnerait peu de profit.

C'est à quoi songeait l'abbé Roubiaux, vers midi, en descendant de

Fonteneilles pour gagner le Pas-du-Loup. Sur la route, sonnante comme

une roche creuse, il marchait lentement et la tête penchée,

contrairement à son usage. Il la releva, en passant devant l'avenue du

château, et aperçut Michel de Meximieu appuyé sur la barrière blanche.

Le jeune homme fit signe de la main: «Venez me voir?» Il avait l'air

très calme. Rien ne trahissait qu'il venait de souffrir d'une crise,

si ce n'est la pâleur de ses narines encore dilatées et le

frémissement de ses doigts sur le bois qu'il tenait serré. Toute

l'énergie de sa race revivait en lui transformée, silencieuse,

souveraine dans le domaine des douleurs.

A l'abbé Roubiaux qui s'informait:

--Comment allez-vous?»

Il répondit:

--Mal.

Mais cela fut dit sur un ton de suprême indifférence. Et il ajouta:

--J'attends le passage du toucheur, pour lui parler d'un envoi de

boeufs. Agriculteur jusqu'au bout, comme vous voyez. Et vous? Je

devine ce que vous allez faire.

--Hélas!...

--Par où commencez-vous?

--Par le hameau du Pas-du-Loup! Cinq maisons, pas une chrétienne! Je

me dépêche, parce que c'est l'heure de la sieste, et que les

journaliers sont chez eux, ou peuvent y être...

Michel salua en souriant.

--Allons! bonne chance au missionnaire! Monsieur l'abbé, venez me

raconter, ce soir, votre premier jour de quête? Moi, j'ai confiance!

--Vraiment?

--Voyez-vous, monsieur l'abbé, nous avons dans le corps huit litres de

sang: eh bien! dans le plus pauvre sang de France, il y a toujours une

goutte qui croit.

Ils se serrèrent la main, et l'abbé Roubiaux descendit, hâtant le pas,

pour prendre le sentier, tout voisin, qui dévalait entre les prés.

La première maison où il entra fut celle de Gilbert Cloquet. Le

journalier, la veille, en coupant le blé, avait été frappé

d'insolation. Il était revenu au hameau. Il était faible encore, et

couché sur son lit défait. Au bruit de la porte qui s'ouvrait, à

l'entrée subite de la lumière et de l'air, il se redressa, et sauta

sur la terre battue, honteux, boutonnant en hâte le col de sa chemise

et chaussant ses sabots alignés sous le bois du lit.

--Ma parole, c'est notre curé! dit-il. Excusez! Je ne m'attendais pas

à votre visite, je ne pensais pas en vous...

--Je regrette bien de vous déranger, Gilbert. Mais j'ai une raison

pour venir...

--Ça doit être, monsieur le curé. J'avais jamais vu chez moi celui qui

vous a précédé, avant le jour où il est venu prendre le corps de ma

pauvre femme, pour le porter en terre. Asseyez-vous donc.

--Merci.

--Un verre de vin? Vous avez soif, peut-être? C'est de bon coeur. Mais

moi, je ne peux pas boire aujourd'hui.

--Non, je viens pour une chose qui est très sérieuse. Je vais voir

toute la paroisse, et je commence par le Pas-du-Loup. Gilbert Cloquet,

vous savez que l'État ne nous paye plus?

--J'ai vu cela sur les journaux, en effet.

--Alors, je viens vous demander, à vous et à tous les hommes de la

paroisse: Voulez-vous donner quelque chose pour faire vivre les

prêtres, moi et les autres, ou bien voulez-vous abandonner la

religion? Vous êtes libre, Gilbert. Répondez-moi selon votre

conscience.

L'abbé, debout, très ému et tremblant malgré lui, avait récité la

formule qu'il avait préparée, et qu'il allait dire, la même, à chaque

chef de famille. Il lui semblait qu'il avait devant lui toute la

campagne méditative et fermée. Qu'allait-elle dire? Il priait. Le

village, accablé par la chaleur, se taisait. Une rainette chantait,

cachée sous le baril de vin. Gilbert, en chemise et en pantalon, la

tête basse, pesait les mots qu'on venait de lui dire, comme s'il

s'agissait d'une botte d'écorce, dont il devait connaître le poids. Il

avait son air des grands jours de dispute, sa figure de juge, la

mâchoire pendante, les paupières demi-closes et les sourcils

rapprochés. Quels souvenirs traversaient son esprit? Quelles raisons

le décidèrent? Tout demeura mystérieux. Il ne dit qu'une chose, la

plus petite sans doute de celles qu'il avait pensées. Il se redressa,

et son regard tout bleu demeura grave.

--Monsieur le curé, je n'en use guère; mais, ne pas en avoir du tout,

ça ne me va pas. Je veux être enterré dans la terre bénite, comme mes

défuntes.

L'abbé, qui crut dire merci, ne s'aperçut pas, tant il était troublé,

qu'il continuait seulement tout haut la prière commencée tout bas:

_Sancta Maria, mater Dei_... Le journalier n'y prit pas garde non

plus. Il s'était retourné; il fouillait sous son traversin et en

retirait un vieux porte-monnaie à monture de cuivre; puis, mettant son

offrande dans la main de l'abbé Roubiaux:

--Je ne suis plus riche... Je ne peux pas donner grand'chose. Faut pas

m'en vouloir... Ma pauvre Marie va être vendue dimanche...

L'abbé, très pâle, prit entre ses doigts la pièce de deux francs, et,

l'élevant, il traça dans l'air le signe de la croix.

--_Benedicat vos!_ dit-il. Merci, Gilbert. Dieu ne vous abandonnera

pas.

--J'en ai besoin, répondit l'homme.

Peut-être en aurait-il dit plus long. Mais l'abbé se retira, et,

traversant le chemin forestier, entra chez Ravoux, dans la salle basse

où cinq enfants, le père et la mère, achevaient de dîner. Le saladier

plein de débris de lait caillé et de pain était encore entre eux, sur

la table. Ravoux se leva, fronça les sourcils, et, comme Gilbert,

regarda fixement le prêtre. Mais il y avait, entre eux, toutes les

lectures que l'ouvrier avait faites. L'abbé, timidement, commença à

répéter sa demande.

--Non, monsieur, interrompit Ravoux; c'est inutile. Vous savez bien

que je ne suis pas de votre parti.

--Mais je ne suis d'aucun, pas plus que Dieu, dit l'abbé.

--Suffit. Je dis ce que je dis. Je ne donne pas pour la calotte...

L'abbé Roubiaux leva la main, pour la seconde fois, au-dessus des

enfants stupéfaits:

--_Benedicat vos!_

Il sortit en saluant. Ravoux le suivit. Il était agité, peut-être même

touché, tout au fond. Le poil noir et frisé remuait sur ses joues.

--Quand vous n'aurez plus de pain chez vous, dit l'ouvrier au prêtre

qui s'éloignait, je ne vous en refuserai pas. Ce que je refuse, c'est

la cause, c'est pas vous.

L'abbé fit un signe de tête, sans se retourner, tandis que Ravoux

refoulait dans la chambre les enfants et la mère, dont les têtes

s'étageaient au soleil, entre les montants de la porte.

--Drôle de calotin que le curé d'ici! dit-il en riant. Il y croit, à

sa religion!

L'abbé continuait sa quête. Il entra dans la maison de la voisine de

Cloquet, et la grosse mère Justamond demanda:

--Je peux t'y vous donner sans le dire à mon homme? Il n'est pas là.

--Non, il faudra le lui dire, au contraire, pour qu'il ait sa part

dans le mérite.

--Alors, je ne peux pas.

--Adieu, mère Justamond!

L'abbé Roubiaux tourna sur ses talons, mais il n'avait pas fait quatre

pas vers la maison du père Dixneuf, que la bonne femme, la poitrine

haletante, secouée en mesure, courut après lui.

--Tenez, tout de même, monsieur le curé, prenez ça!

Elle donnait dix sous. Elle avait six enfants.

Le père Dixneuf, l'ancien zouave, atteint d'hémiplégie, la main droite

crispée, le cou tordu, l'oeil inerte et mouillé, était assis dans un

fauteuil de paille, devant sa fenêtre.

--Ça serait plutôt à moi de vous quêter! Après tout, je n'y vas

jamais, à l'église!

Puis, se rencognant sur l'oreiller qui lui soutenait la tête:

--Prenez donc tout de même les sous qui sont sur la cheminée, c'est

tout ce que j'ai. Et puis f... moi la paix. A l'honneur!

L'abbé en prit deux, et laissa le reste.

La femme de Juste Lappe, presque au bord des bois, la petite femme

bien attachée, décidée, alerte, presque jolie encore, qu'on voyait

aller en journée aussi souvent que son mari, ayant vu le hameau en

émoi, connaissait déjà la raison de la visite du curé. Elle n'attendit

pas la demande, mais, prenant l'abbé à part, à l'abri de l'angle de la

maison.

--Dites, monsieur le curé, est-ce que Ravoux a donné?

--Non.

--Et Gilbert?

--J'ai commencé par lui, et il a donné.

--Alors, je donnerai aussi: Lappe est toujours du parti de Cloquet,

dans les disputes.

Quand il sortit de la forêt, l'abbé se parlait tout haut à lui-même:

«Ce n'est pas trop mal; je n'aurais pas cru;... ce Pas-du-Loup

serait-il le meilleur hameau de la paroisse? Comment cela se fait-il?

En tout cas, me voilà lancé. A présent, en pleins champs, Roubiaux!»

Il se jeta hors du chemin, coupa le pré, longea, en montant, la ferme

de l'Épine, où la fille de Cloquet refusa dédaigneusement le quêteur,

et, traversant la route de Fonteneilles, il entra dans l'héritage qui

était le grenier à blé d'une grande ferme de la paroisse. A cause des

pentes, de la forme en dos d'âne qui était celle du champ, il était

difficile de faire manoeuvrer la moissonneuse mécanique. On

moissonnait à la faux. Les épis, pressés les uns contre les autres,

formaient à trois pieds de terre une fourrure plus épaisse, plus

sensible et mobile que celle d'une bête; nappe de grain mouvante, d'où

s'échappe et s'écoule déjà l'odeur du pain: car au ras des planches,

tout le long des tiges, la chaleur s'est amassée, elle a roussi la

paille et séché la farine. Et maintenant, dans la fournaise, les

hommes sont entrés. Ils moissonnent. L'abbé cherche ses ouailles.

Trois hommes sont là, courbés; les nuques ardentes, les bras, la faux

qu'ils tiennent, décrivent un demi-cercle; les torses suivent le

mouvement avec une moindre amplitude, les pieds avancent après deux

coups de lame et deux balancements du corps. On les voit de dos, les

moissonneurs. Celui qui a commencé le premier est déjà à mi-coteau;

dans la seconde planche, à cinquante mètres en arrière, son frère le

suit, et presque au bas du champ, tout près de l'abbé, le domestique,

un mauvais biquart de seize ans, ébrèche sa faux sur les cailloux. En

voyant l'abbé passer l'échalier, l'enfant rit, lève les épaules, et se

remet à faucher. On a parlé souvent des curés devant lui, et pas en

bien. Il a les pommettes rouges, mais quelle taille chétive, quelle

hérédité morbide dans le teint blafard du cou, dans les gencives déjà

molles et bossuées de la bouche entr'ouverte, quelle lueur de passion

bestiale dans les prunelles, quelle mort mal habillée de jeunesse, et

qui se trahit sous le déguisement!

--Petit, demande l'abbé, je te rencontre pour la première fois. D'où

es-tu?

--De l'Allier.

--As-tu fait ta première communion?

--Non, pour sûr.

Le rictus des morts était sur sa pauvre bouche, bleue de fatigue et

d'épuisement sans ressource. L'enfant avait posé sa faux debout sur le

chaume. Il était tout petit à côté d'elle.

--Es-tu baptisé seulement?

--Je crois que oui, parce que j'ai été, dans le temps, au baptême de

mes soeurs.

L'abbé récita sa formule, pour expliquer la visite. Et le rire

diminua.

--Si je te quête, ce n'est pas pour l'argent, mon petit, c'est surtout

pour ta petite âme inconnue. Je suis né comme toi dans les fermes.

J'ai travaillé comme toi. Mais j'ai quitté ce que j'aimais, ma mère,

mes parents et mes voisins pour vous mieux aimer tous. Dis-moi que tu

ne sais rien du bon Dieu, mais que tu ne veux pas être de ses ennemis?

Le soleil, ayant tari depuis longtemps les réserves d'eau de la terre,

buvait à présent la sève des herbes et des bois, et c'était sans doute

ce qui formait ces nuages blancs, gros comme le poing, et qui

planaient très haut, comme des oiseaux qui ont leur nid dans l'herbe

et qui volent au-dessus. L'abbé avait sa soutane traversée par la

sueur et collée au corps. Les hommes qui étaient en avant, dans les

premières tranchées ouvertes, tout en fauchant tournaient la tête pour

voir ce que faisait le domestique. L'enfant leva ses yeux qui

rencontrèrent ceux de l'abbé, et je ne sais quelle bonté descendit

jusqu'à son âme en friche. Il passa le coude sur son front mouillé,

tapa sur la poche de son pantalon, et dit en se moquant, mais avec de

la jeunesse vraie dans le regard et du coeur dans la voix:

--J'ai rien là, mais je veux bien, pour vous faire plaisir.

Voulez-vous: j'irai dimanche vous porter mes sous?

Par-dessus les jonchées de froment abattu, par les sentiers entre

elles, l'abbé s'avança en montant, vers l'homme qui était le second,

et derrière lui, il entendait la faux crissante du petit qui s'était

remis à l'oeuvre. Quand il fut rendu près du faucheur de blé, l'abbé

salua de la main, et il allait parler, quand l'homme dit gravement,

ayant deviné ou entendu le dialogue du bas du champ:

--Oui, prenez mon nom. Je suis catholique, et vous le savez bien: je

fais dire une messe tous les ans, le jour où est mort mon père.

--Et votre frère?

--Je ne sais pas. Allez lui demander.

L'abbé monta encore, en inclinant à gauche, vers le bord de la haie.

Le blé soufflait son odeur de pain. L'abbé considéra le rude homme,

qui était l'aîné et le chef véritable de la ferme, colosse qui

tranchait d'un coup de lame aussi large d'épis qu'une grande roue de

charrette. Il lui parla, étant encore un peu en arrière, et l'homme

sans se relever, sans se détourner, dit sèchement:

--Non!

--Vous ne voulez pas?

--Non!

L'abbé demeura en arrière, son chapeau à la main, et il suivit

lentement l'homme qui lançait la faux.

--Au nom de ceux qui ont fauché ici avant vous, dit-il, et qui sont

morts!

Les deux hommes marchaient sur le même chaume; ils entendaient chacun

le piétinement de l'autre.

--Au nom de vos enfants, qui n'auront pas, sans Dieu, toute la joie de

leur vie!

Tous deux ils frôlaient de la poitrine les mêmes épis qui allaient

tomber.

--Au nom de votre âme abandonnée, et que je voudrais sauver!

Le paysan ne répondait plus. Il y avait de la colère, dans le bruit de

sa lame tranchant les épis. D'ailleurs, le dos du champ, le haut de la

vague rousse était tout voisin, et l'homme allait descendre l'autre

versant du blé. Quand l'abbé vit cela, il laissa le faucheur, et alla

vers d'autres champs et d'autres coeurs.

A huit heures du soir, il n'avait pas paru au château de Fonteneilles.

Il ne vint pas non plus le vendredi. Ce fut seulement le samedi soir

qu'on vit descendre, par l'avenue de hêtres, un abbé Roubiaux qui ne

ressemblait plus entièrement à l'ancien. Il semblait avoir encore

maigri; sa soutane était blanche de poussière; il marchait en boitant

et appuyé sur un bâton: mais la petite tête noiraude, inattentive à la

route, épanouie, dans le rêve, écoutait sûrement le cantique de la

vie nouvelle. Le prêtre venait dans le crépuscule d'été, qui est aussi

clair que le jour, et plus doux.

--Eh bien! et la quête? cria Michel en traversant la cour. Est-elle

finie?

Ils se rencontrèrent sous le dernier hêtre de la grande avenue.

--Je n'en puis plus, dit l'abbé, mais je suis dans l'espérance! Vous

aviez raison! Savez-vous combien de familles m'ont refusé, monsieur

Michel? Six! Toutes les autres ont donné!

--C'est une merveille, en effet!

--Et une autre, c'est que je me suis fait connaître, c'est que je suis

mieux leur prêtre, c'est que nous avons moins peur les uns des autres,

eux et moi... Ah! monsieur Michel, si vous les aviez entendus! Quelles

formes différentes de l'acte de foi! Quelles naïvetés! Quelles

pauvretés souvent! Mais quel coeur mystérieux se révèle en tout cela!

Les preuves, il les apportait. C'étaient les réponses recueillies dans

les champs et dans les fermes. Il les vivait encore. Il en était ému,

troublé, attristé, amusé. Il les racontait en y mettant le geste et

l'accent. Il disait celles des habitants du Pas-du-Loup, et celles des

moissonneurs, et les peurs, et les remises à huitaine, et les

conciliabules, et les mots tout pleins d'ignorance. «Monsieur le

curé, je suis pour la religion, parce que ça fait aller le

commerce.--Qu'est-ce que deviendraient les bourgs, s'il n'y avait pas

de dimanches?--Moi, je n'ai pas peur; je suis catholique, et quand je

peux aller à la messe, j'y vas.--Inscrivez donc le nom de mon père, si

c'est possible; il aurait été content d'être là-dessus. Je donnerai

pour lui...»

--Et ceux qui m'ont refusé, continuait l'abbé, ont tenu, presque tous,

à s'expliquer; ils se sont excusés; l'un d'eux avait un frère

éclusier, et s'il avait donné pour l'église, il aurait craint pour son

frère; un autre m'a dit: «Je suis fonctionnaire,» et ses fonctions

consistaient à nourrir un pupille de l'Assistance publique... C'est à

peine si j'ai rencontré ce que je redoutais si fort... Oh! monsieur

Michel, voilà leurs réponses. Elles sont pauvres comme eux; elles ne

savent pas, elles craignent, elles tremblent: mais tous ces

indifférents, mis en demeure d'apostasier, ont refusé. Comme je vais

les aimer mieux encore! Jusqu'à présent, de quoi vivaient-ils? Sur

quel capital de grâce? Sur leur baptême et sur l'_Ave Maria_ de leurs

aïeux. Mais voyez: ils viennent de faire acte de foi personnelle. Et

moi, je vais tant me dévouer, tant inventer et tant prier, qu'ils

reviendront tout à fait. Vive Fonteneilles, monsieur Michel!

--Vive Fonteneilles! Je suis heureux, comme vous, monsieur le curé,

et d'une joie qui nous dépasse tous les deux.

--Je n'ai pas dîné, je n'ai pas paru à l'église depuis ce matin Adieu!

--Merci!

L'abbé Roubiaux s'éloigna, remonta vers le bourg. L'ombre commençait à

venir. Il sentit passer autour de lui les bouffées de vent chaud que

la nuit traînait sur la campagne, chacune ayant sa musique, son

parfum, ses paroles: vent des luzernes desséchées, vent des chaumes,

vent des prairies, vent des forêts et des étangs de Vaux. L'abbé

murmurait: «Je serai une âme comme vous, les enveloppant, les calmant,

les pénétrant de la vie invisible. J'irai à eux, à tous. Je serai

prêtre à toute heure,... à toute heure... Alleluia!»

Sur la route, une ombre le salua.

--Bonsoir, Grollier! Où vas-tu?

--Chercher ma nuit.

--Veux-tu coucher chez moi?

L'errant, que la carnassière pleine, recouverte par un manteau,

arrondissait par en bas comme une tente, leva sa barbe en broussaille

et ses yeux ricaneurs.

--Ah! ah! que dirait Philomène? Le Grollier à la cure, dans un lit!

Toute la paroisse en rirait demain... Merci, monsieur le curé, j'ai

une commission à faire, moi aussi...

Il se remit à marcher. L'ombre l'eut bientôt englouti, avec les

haies, les bordures d'herbe, et même la chaussée terreuse de la route.

Par l'allée forestière il descendit vers le Pas-du-Loup; la forêt le

reçut, le cacha, et lui donna plus d'allure, comme aux bêtes qui se

retrouvent chez elles, sous les branches. Trottinant, sans être vu, il

se glissa jusqu'à la porte de Gilbert Cloquet. La porte était barrée à

l'intérieur. Le hameau s'endormait; on n'entendait qu'un cri d'enfant

que la mère apaisait en fredonnant. Le Grollier fit le tour de la

maison, et poussa la claie du jardin qui était derrière. Là, il

devina, assis sur le tronc d'arbre qui pourrissait le long du mur, un

homme qui songeait ou qui dormait, la tête dans les mains. Il siffla

comme un oiseau qui s'éveille. L'ombre se dressa debout.

--Est-ce que tu veux un coup de fourche, chemineau?...

La voix basse de Gilbert sonna dans le jardin, mais n'arrêta pas le

Grollier qui, d'un geste de l'épaule, se débarrassa de son manteau,

puis enleva le carnier rebondi qu'il portait en bandoulière.

--T'effraie pas, mon vieux, c'est moi, le Grollier, qui viens te faire

une visite...

--J'aimerais mieux une autre fois, Grollier: cette nuit, j'ai de la

peine.

--Justement, j'ai à te parler de ta peine.

Le Grollier, pendant que Gilbert se rasseyait sur le tronc de

l'arbre, demeurait debout, appuyé sur sa canne.

--Ta fille, chez qui, demain, le notaire fera la vente...

--Je n'y serai pas! Ne me parle pas d'elle, et si elle t'a donné une

commission pour moi, ne la fais pas! Laisse-moi; j'en ai de la

peine!... ma fille, les camarades, le travail, ma femme qui est

morte... tout.

--Oui, n'est-ce pas, la vie, c'est comme la mer que j'ai vue quand

j'étais petit: ils disent que plus on enfonce et plus elle est salée.

Je ne peux pas te guérir, Cloquet, mais je te sais un homme juste.

--Eh bien! à quoi ça m'avance?

--A ne pas laisser ceux qui dépendent de toi prendre le bien

d'autrui...

Gilbert se leva, et saisit le bras du mendiant:

--Ne dis pas ça! J'y perds tout mon argent, dans la vente de ma fille;

j'y perds ma retraite et mon repos. Que veux-tu que je donne de plus?

--Lâche-moi et écoute! Quand l'huissier est venu à l'Épine, le dernier

de mai, tu crois peut-être qu'il a noté tout le bétail de Lureux?

--Sans doute.

--Tu te trompes.

--A savoir?...

--Il n'a pas pu mettre sur son papier ce qu'il y avait dans la forêt!

--Caché?

--Parbleu, tout le monde l'a su, dans Fonteneilles, sauf toi!

--Voleurs! mes enfants voleurs! Tu plaisantes, Grollier! Mais je vais

t'en faire passer l'envie.

--Je plaisante si peu que tu n'as qu'à aller, cette nuit, à la ferme

de l'Épine. Ouvre la porte de l'étable; tu verras qu'il y a trois

vaches de moins; dans la bergerie, quatre brebis de moins; dans

l'écurie, une jument de moins, la plus belle.

--Et où sont-elles, les bêtes?

Le Grollier tournait la tête, à droite et à gauche, pour signifier

qu'elles étaient ici et là, dans la campagne.

--Elles attendent à l'abri que la vente soit finie. Alors, on les

vendra, à des amis. Mais les créanciers n'en sauront rien, ni le

notaire, ni l'huissier. Et ton gendre aura encore de l'argent pour

s'amuser, Gilbert!...

Le journalier secoua plus rudement le bras du mendiant.

--Ne me trompe pas, Grollier, ou bien je te retrouverai dans le bois,

et je te réglerai ton compte. Ma fille voleuse! Le bétail caché! Dis

les noms des complices qui ont caché les bêtes! Grollier, dis, et je

pars!

Le Grollier, sans s'émouvoir, doucement, car la nuit était douce et

il ne fallait pas être entendu par les voisins, dit les noms des

fermes ou des gens. Puis il rejeta son manteau sur son dos, et pendit

la carnassière à son épaule.

--J'ai mes bauges dans la forêt; adieu, Gilbert: c'est un service que

je t'ai rendu, parce que tu es un honnête homme. Quand je n'aurai plus

de pain, tu m'en donneras?

Le Blé qui lève · 第 12 / 20 段