--Si tu veux, dit-il, nous prendrons avec nous Dixneuf: c'est un

ancien qui attend comme moi après les foins du château. Il y a même

vingt-deux ans qu'il les fauche, lui aussi.

Un signe d'assentiment fut la réponse du jeune. Devant eux, au bas de

la pente, ce n'était que des prés où l'herbe grandissait déjà drue et

luisante; toute parcelle de terre, comme un vase trop étroit, tendait

sa fleur ou sa gerbe verte; l'eau coulait en dessous, invisible, et

par-dessus, la grande rayée du soleil et du vent passait aussi,

déroulant les feuilles, les pétales, les tiges toutes pleines de sève.

Les hommes calculaient l'étendue que l'herbe couvrait, ses

profondeurs, ses dentelures entamant la forêt. Le souvenir des

dernières fenaisons leur venait à l'esprit, puis ils considéraient

plus distraitement les cimes des bois, rouges encore de la résine des

bourgeons, pâles par endroits, là où le sol plus dur avait mis en

retard les chênes de la forêt. Le village du Pas-du-Loup était caché à

quelques centaines de mètres de la lisière. Gilbert et Durgé

tournèrent autour du château, prévinrent Dixneuf qu'ils trouvèrent

chez lui, dormant au coin de la cheminée. Le vieux maçon, malgré

l'apprentissage, n'avait jamais été bien occupé à construire les

maisons et à réparer les ponts du pays. Il n'était employé par les

maîtres maçons que dans les temps de grande presse, et on lui confiait

volontiers le soin de gâcher le mortier. L'homme avait plus de

soixante ans. Il était patriote, mauvaise tête, sourd un peu, capable

de résistance en paroles, mais d'une prodigieuse inertie, quand le

chef de chantier ou le travail ne lui plaisaient pas. Il était pauvre

aussi. Et Gilbert Cloquet pensait que, comme un autre lui-même plus

âgé, ce Dixneuf méritait d'être plaint, aidé, embauché pour la

fenaison.

Les hommes, côte à côte, remontèrent du côté du château de

Fonteneilles, traversant la pelouse qui le séparait de la forêt. Du

haut de la terrasse, que le soleil avait quittée depuis midi, pour

éclairer l'autre façade et la cour de l'habitation, Renard, flânant

et important, aperçut le groupe qui se dirigeait vers l'escalier de

pierre.

--Hé? vous autres, qu'est-ce que vous venez faire encore?

--On a à parler à monsieur Michel, dit Gilbert, sans ralentir le pas.

--Il est malade; il ne pourra pas vous recevoir... je ne sais pas ce

qu'il en est déjà venu, de coureurs et de journaliers pour le voir; on

dirait, en vérité, que le temps des maîtres comme lui est à tout le

monde.

--Dites donc, Renard, ce n'est pas à vous qu'on a affaire!

Michel, entendant un bruit de voix, apparaissait au coin du château, à

droite, et comprenait sans peine l'objet de la discussion. Il était

pâle et essoufflé pour avoir fait trente pas.

Il fit signe à Gilbert et aux deux autres hommes: «Venez!» et retourna

dans la cour d'entrée, plus chaude et plus ample de décor que la

terrasse. Il y avait là, en avant de la porte, un rectangle long,

dallé et cimenté, que protégeait un toit de tôle porté par trois

colonnes blanches. Ce péristyle, élevé d'un demi-pied seulement

au-dessus du sol, avait été construit par la grand'mère de Michel,

vieille femme à qui plaisaient la tiédeur de l'abri et l'éventail

grand ouvert des champs qui montaient vers le bourg, coupés en leur

milieu par le double buisson de hêtres de l'avenue. Des fauteuils en

rotin, des chaises de jardin étaient rangés le long du mur. Michel

attendait, debout, les trois journaliers de Fonteneilles. Ceux-ci,

deux au moins d'entre eux, connaissaient bien le chemin. Ils le

foulaient avec une espèce de sécurité et d'orgueil, comme s'ils

avaient pensé: «Renard a eu le dessous; nous sommes plus que lui;

d'ailleurs, ce n'est pas d'hier qu'on nous traite ici avec honneur.»

Tous trois ensemble ils saluèrent, du chapeau et de la tête, et

Gilbert, qui précédait un peu les autres, à titre de familier et de

causeur facile, demanda:

--Vous êtes malade, à ce qu'on dit, monsieur Michel? Faut pas nous

recevoir, si ça vous gêne.

Le jeune homme serra les trois mains qui se tendaient.

--Venez tout de même. Tant que je serai debout, je serai à votre

service. Qu'y a-t-il?

Aucun des trois hommes ne répondit à cette interrogation trop hâtive.

On devait s'asseoir d'abord, et causer de ce qui n'était point

important. Ils prirent des chaises que Michel leur désignait,

s'assirent, émirent quelques profondes sentences sur le temps qu'il

avait fait, puis Gilbert, tirant sa barbe fauve, et regardant le

châtelain:

--Monsieur Michel, c'est-il vrai que vous avez pensé à faucher avec

une faucheuse?

--J'y ai pensé, en effet, Gilbert, mais je n'ai rien décidé.

--Vous y pensez: ça n'est pas bien.

--Pourquoi?

--Monsieur Michel, parce que ça sera contre nous. Est-ce que j'ai mal

travaillé?

--Et moi? dit plus haut le père Dixneuf. Est-ce que vous n'avez pas

été content de moi, les années passées? Depuis les temps anciens que

je travaille vos prés?

--Faut pourtant que l'ouvrier vive, ajouta Durgé, en avançant sa tête

jeune, comme pour charger sur l'ennemi. La machine vole le travail de

l'ouvrier!

--Vous ne ferez pas ça, monsieur Michel? Ça ne serait pas la justice!

--Ni votre intérêt, voyons!

--Ni la paix!

Les trois voix s'animaient. Les trois hommes rapprochaient leurs

chaises de celle de Michel, qui attendait, et regardait en silence

celui qui parlait.

--Il y a assez de bourgeois qui ne font plus faucher! Vous êtes le

dernier. Votre père et votre grand'mère nous ont fait travailler!

--N'achetez pas de machines, monsieur! C'est votre intérêt, je vous

avertis.

--Non, Durgé, interrompit Gilbert; il faut dire à cause de nous, par

amitié pour nous, pour nous donner du travail, n'achetez pas de

faucheuse.

--Douze journées, au moins; peut-être quinze ou vingt de perdues, si

vous le faisiez!

--Il a raison, monsieur, à bas les machines! Donnez du travail!

--Dites, monsieur, donnez-m'en!

Ardents, partagés entre la crainte de déplaire, la colère, la pensée

des jours de chômage forcé, les trois faucheurs interrogeaient le

maître de l'herbe, et, si les yeux des deux anciens ne menaçaient pas,

il y avait une révolte et un défi dans le regard du plus jeune, de

Durgé au poil roux.

Les lèvres avaient fini de parler, mais elles restaient entr'ouvertes,

prêtes à protester ou à se plaindre. Les trois hommes avaient le même

geste, et ne différaient que d'expression. Ils se penchaient en avant

comme pour recevoir le pain.

--Écoute, Gilbert, et vous, Dixneuf, rappelez-vous ce que je vais vous

dire. A cause de vous, qui êtes de vieux amis de la maison, je renonce

à acheter cette année une machine, mais à une condition expresse: le

prix de la journée ne dépassera pas trois francs.

--C'est ce qui est dû, fit Gilbert.

--Le syndicat s'en contente pour les travaux du printemps, dit le père

Dixneuf. On peut conclure.

--Trois francs cinquante, dit Durgé vivement. Pour les travaux durs,

comme les prés, on ne demande pas moins.

--Je paierai trois francs, rien au delà. Vous pouvez calculer que dix

faucheurs, à trois francs chacun, pendant quinze ou dix-huit jours,

c'est le prix de la machine même que je vous donne. Je ne renonce à

mon idée que pour vous, dans votre intérêt. Moi, je fais une opération

peu raisonnable. Mais il me suffit qu'elle soit à votre avantage.

Est-ce convenu?

--Trois francs cinquante, dit Durgé: je ne travaille pas à moins.

--C'est bien; je n'embauche que Gilbert et Dixneuf, dit Michel en se

levant. Je vous regrette, Durgé, puisque vous êtes un bon travailleur.

Au revoir.

Les deux anciens étaient contents et n'osaient pas trop le montrer.

Durgé, obstinément silencieux, l'air dur et insolent, fit à peine un

signe de tête, pour prendre congé de Michel de Meximieu. Les trois

compagnons remontèrent ensemble l'avenue. Ils ne commencèrent à parler

entre eux que quand ils furent déjà loin du château. Michel, qui les

suivait du regard, attristé d'un désaccord sans cesse renaissant et

qui tenait aux défiances des âmes bien plus qu'à des raisons d'argent,

vit que les hommes discutaient, et que Durgé, contraint tout à l'heure

et muet, gesticulait avec violence, entre les deux anciens qui se

taisaient à présent.

«Ames sans force, ou âmes révoltées! Que faire? Et c'est tout le

monde, toute la campagne et toute la ville! Gilbert a-t-il compris mon

intention, et en somme, ma générosité? Peut-être. Dixneuf n'a sûrement

rien vu. Durgé s'en va avec un argument de plus contre les riches. Il

croit que j'ai voulu l'exploiter. Il est fier de n'avoir pas cédé.

Quelles paroles pourront toucher ces coeurs que les actes n'émeuvent

pas? Quel est le chemin? Oh! que je le ferais volontiers! Ne dirait-on

pas que nous appartenons à une autre humanité qu'eux?... Une chose est

entre nous, et je ne sais pas de quel nom la nommer, ni comment la

briser... J'avais cru, en cédant, faire un sacrifice digne de retour.»

Il jeta un regard sur l'avenue maintenant déserte.

«Que m'importe, après tout? Mon devoir ne durera pas. D'autres

accompliront l'oeuvre que j'ai à peine commencée, et si dure...

D'autres!...»

Une image se leva dans son esprit, celle d'une jeune femme aux cheveux

de deux ors. Il la vit, là, tout près, dans la cour sablée du château,

et il avait une si puissante faculté d'évocation, une mémoire si

parfaite des objets, des couleurs et des mouvements, que ce fut

réellement Antoinette Jacquemin qui passa devant lui, sans le

regarder, se dirigeant vers les servitudes et la ferme, saluée de loin

par les hommes qui labouraient le champ d'en face, comme celle en qui

l'avenir de tout le domaine était vivant.

«D'autres prendront ma place, et ils ne se souviendront de moi que

rarement...»

Il se prit à pleurer, enfoncé dans le fauteuil d'écorce, les yeux

fermés, sûr que personne ne serait témoin de sa faiblesse et ne la

troublerait.

Michel de Meximieu se savait très malade. Depuis son adolescence, il

avait une maladie de coeur, insoupçonnée ou non avouée par les

médecins, et que les émotions violentes des derniers mois venaient

d'aggraver subitement. Au retour de Paris, inquiet des crises de

suffocation qui le saisissaient, de l'extrême faiblesse fiévreuse où

elles le laissaient, et que la volonté ne suffisait plus, comme

autrefois, à dominer, il avait consulté, à Corbigny et à Nevers. Un

premier médecin avait dit: «Ce n'est rien, mais, pas trop

d'inquiétudes, n'est-ce pas, ni trop d'imagination?» Un second, devant

l'insistance de Michel, qui voulait savoir, avait été moins discret,

et le dialogue s'était terminé sur ces mots:

--J'ai besoin de savoir si je vivrai. Je suis de ceux qui veulent

connaître l'ennemi, et j'espère faire bonne contenance. Parlez-moi.

--Eh bien! monsieur, avec ce que vous avez, un homme heureux comme

vous peut vivre longtemps.

--Et si je n'étais pas heureux?

Le médecin s'était tu.

--Alors je suis perdu.

Lui-même il avait prononcé la sentence. Mais dès le lendemain, dès le

soir, et, depuis lors, tous les jours, il refusait d'y croire. Elle se

dressait devant lui, et il la chassait. Elle revenait, et alors pour

la convaincre de mensonge, il appelait à son secours sa jeunesse qui

voulait vivre; son ambition noble et qui lui mériterait sans doute la

grâce de vivre; son effort pour relever tout ce peuple abaissé de la

campagne. Lutte formidable, sans témoin, sans confident, sans

consolation d'aucune sorte, d'où il fallait sortir tout à coup, pour

donner un ordre, recevoir un fermier, un chef de culture, une visite.

Elle se renouvelait souvent. Mille causes, sans cesse renaissantes,

criaient autour de lui. «Tu vas mourir inutile, Michel de Meximieu, et

rien ne sera, de ce que tu as rêvé.» L'occasion, c'était une

souffrance physique; c'était le souvenir des conversations qu'il avait

eues dans ce fumoir, ou à Paris, avec son père; c'était la cruelle

pensée de la Vaucreuse et d'Antoinette Jacquemin; c'était la vue des

champs, des bois qui allaient bientôt passer en d'autres mains, ou

encore, comme à présent, l'ingrate réponse des hommes, un refus

d'arrangement qui montrait combien les âmes étaient malades de haine.

Le dimanche avait dispersé les travailleurs. La chaleur écartait les

importuns. Michel souffrait. Les heures passaient.

Mais il en était arrivé à ce point où la douleur, longtemps maudite,

est enfin acceptée, et commence aussitôt à perdre son pouvoir. Ce long

après-midi de printemps, cette solitude, cette immobilité, ces larmes

qui séchaient, ce visage dont elles n'avaient pas effacé l'énergie et

qui retrouvait, après elles, une sorte de calme et de sourire, c'était

tout l'appareil et tout le visible d'une victoire prodigieuse: un

homme acceptait de mourir. Il se retrouvait dans la tradition de ses

pères, soldats et hommes de haute foi. Il était brave plus que les

autres. Il ne tremblait plus pour lui-même, et il avait déjà

au-dessous de lui toute la terre. Il disait: «Assez de larmes! Je n'en

verserai plus. Cela fait bien la dixième fois que je pleure sur moi.

C'est neuf de trop... Heureusement, j'ai senti aujourd'hui que, dans

ma peine, il y a un regret de ne pas m'être dévoué... Cette peine-là,

je l'emporterai... Ils ont rarement, ces pauvres, des dévouements qui

soient bien à eux, et tout entiers... O l'admirable féodalité que le

monde pourrait être!... Une âme seigneuriale, c'est-à-dire sainte, par

quartier, pour défendre les timides! Un homme d'armes! Une

citadelle!... Ils auront l'abbé, à Fonteneilles. Oui, j'ai

confiance... Et puis, qui sait de quel hallier sort le muguet, dont

une branche emplit de parfum tout un bois? Personne. Il jaillit de la

feuille morte. Un être rédempteur peut se lever parmi eux. Il en

faudra, des pauvres, pour relever les pauvres... Et c'est pour cela

peut-être que, moi, je m'en irai le premier, peut-être...»

Le soleil, rasant le sable, pénétrait sous la toiture de tôle, et

éclairait Michel, qui se reprenait comme autrefois, à regarder

longuement la lumière descendre. Quand le valet de chambre vint, vers

six heures, lui demander un ordre, il ne put s'empêcher de dire:

--Monsieur le comte est mieux; il a sa figure d'habitude.

Le dimanche finissait dans le calme. Quelques cris descendaient encore

du village où les buveurs, en quittant les auberges, essayaient de

chanter. Pas de vent. Les braconniers savaient qu'il n'y aurait pas de

lune. Quand la nuit eut dragué dans ses plis le reste d'or qui traîne

sur les champs vers le soir, il y eut une heure fraîche, où les herbes

commencèrent à boire la rosée. Le bruit des pas s'assourdit, et la

douceur de l'air, pénétrant par les portes ouvertes, fit venir sur le

seuil des femmes et des enfants, qui regardèrent devant eux, émus par

la grâce inconnue, et qui dirent: «Il fait doux». L'abbé Roubiaux, qui

se promenait dans son allée de buis, sentant le parfum qui montait de

la forêt, ferma son bréviaire sur son pouce, leva les yeux, et

murmura: «Quand même, alleluia!» Sur les hauteurs de la Vigie, le

vieux Fortier, qui chaque soir voyait les étoiles et les nuages

glisser au-dessus des bois, remarqua que le ciel était saturé d'eau

comme si toutes les étoiles pleuraient, et il dit: «J'aurai encore,

cette année, soixante chariots de foin.»

Au bord de l'étang de Vaux, dans le golfe qui s'enfonce, tout aigu, au

nord-ouest, un homme tendait des nasses. Chaussé d'espadrilles, le

pantalon relevé jusqu'au-dessus du genou, il prenait un de ces longs

mannequins d'osier, cachés dans un fourré du bois, écoutait, jetait un

regard sur la rive opposée, puis, à peu près sûr de n'être pas

épié,--la forêt était sombre et les arbres trempaient dans l'eau leurs

branches à demi feuillues,--il descendait la berge vaseuse, titubait

en piétinant les vases molles, se courbait, et posait l'engin parmi

les roseaux. Supiat Gueule-de-Renard allait saisir, dans la cache où

il les mettait à sécher, la sixième nasse à anguilles, lorsqu'il

entendit un bruit de branches remuées, à sa gauche et assez près. D'un

mouvement souple, il s'agenouilla aussitôt sur le sol, posa la nasse

avec précaution, et se coucha à côté. Le coassement des grenouilles,

le crissement des grillons qui liment du fer à l'entrée de leurs

cavernes, la plongée d'un poisson sautant après une étoile, remplirent

la nuit. Puis le chant du loriot très doucement modulé, dans la même

partie du bois où les branches avaient remué, fit se relever le

braconnier, qui appela en sourdine:

--C'est toi, Durgé? Tu m'as fait peur.

Sans précaution, et refoulant le taillis du ventre et des épaules, le

jeune journalier arriva droit à Supiat, et, dans l'ombre, Supiat vit

luire les dents blanches et les prunelles de Durgé qui riait.

--Quand je ne t'ai pas trouvé à la maison, j'ai pensé que tu péchais

l'anguille, Gueule-de-Renard, et je suis venu jusqu'ici. J'ai vu le

comte.

--Est-ce qu'il est malade comme on le dit?

--Oui, il m'a semblé qu'il respirait mal.

--Je ne le pleurerais pas! C'est un bourgeois qui prendra de

l'influence ici. Il a le chic pour faire croire aux hommes qu'il

s'intéresse à eux. S'il fait faucher ses foins à la main, cela fait

encore dix hommes qui se croiront ses obligés. Combien t'a-t-il

offert?

--Trois francs. Les deux vieux ont accepté. Mais moi, j'ai refusé, ils

étaient furieux!

--Parfait!

Supiat se mit à rire, et tendit son museau à la clarté pâle de la

nuit, comme une bête qui flaire le vent.

--Alors, Durgé, l'affaire est dans le sac?

--Parbleu! C'est ce que je venais te dire.

--Je préviens cet imbécile de Ravoux, que j'échaufferai en parlant de

justice et d'exploitation patronale; il défend à Cloquet et à Dixneuf,

au nom du syndicat, d'accepter trois francs; il va lui-même trouver le

patron, qui s'emporte, qui parle de promesse, de parole donnée...

--Je t'en réponds; il a dit qu'il ne céderait pas...

--Et le patron achète sa faucheuse... Et le Meximieu est un peu plus

détesté... Allons! mon vieux, cela va bien. Je vais jeter ma dernière

nasse.

Il prit sur l'herbe la cage d'osier toute poussiéreuse de vase sèche,

la souleva, et s'avança, en s'écartant un peu vers la gauche, jusqu'à

l'endroit où la rive, dominant d'un pied l'eau de l'étang, permettait

de jeter aisément la nasse entre les roseaux.

Il revint en essuyant ses mollets tachés de boue, reprit ses sabots

qu'il avait laissés au pied d'un baliveau, et, frappant sur l'épaule

de Durgé:

--Il y a aussi un camarade qu'il faut abattre, Durgé. Tu sais bien

lequel. J'ai entendu des syndiqués, même des jeunes, qui me

reprochaient la raclée que je lui ai donnée. Il aurait vite un parti,

ce vieux-là, il est malin...

--Tu ne sais donc pas les dernières nouvelles, comme disent les

journaux?

--Quoi donc?

--La fille est complètement ruinée. Elle doit à plus de vingt

personnes du bourg, ou de la ville. Avant un mois, l'huissier sera

chez elle.

--Je veux bien, mais le bonhomme ne sera pas abattu pour cela. Sa

fille, c'est comme un nid d'écureuil dans le tronc d'un arbre: ça ne

le tue pas.

Durgé hocha la tête, l'oreille dressée, écouta un moment avant de se

remettre en marche.

--Il y aura tout de même les dettes qui le gêneront, dit-il.

Les deux hommes, à la file, s'enfoncèrent dans le bois. La pointe de

l'étang de Vaux, où les rides qu'avait faites la chute de la nasse

s'étaient déjà élargies, puis étalées sur les berges en vagues

minuscules, continua de refléter la grenaille des étoiles. Tout

dormait dans les fermes. Des canards en pâture, au loin, sur les

grandes eaux, appelaient des bandes sauvages qui passaient,

invisibles. Gilbert Cloquet était couché; Michel de Meximieu lisait

dans sa chambre, la fenêtre entr'ouverte. Leurs deux noms continuaient

d'être prononcés tout bas, et associés par la haine perspicace du plus

mauvais drôle de Fonteneilles.

VII

LES FOINS

Le travail de la faucherie allait échapper à Gilbert. La faucheuse

était achetée. Vers la fin de mai, on l'avait vue avec ses roues et

son siège peints en vermillon, ses dents de scie bien aiguisées, son

timon portant la marque de fabrique du vendeur, amenée comme une

statue de procession sur un camion, à travers les campagnes qui

observent toujours et se taisent le plus souvent.

Alors, le journalier, l'homme que la ruine de Marie Lureux tenait

éveillé toutes les nuits, avait demandé à faire sa journée avec les

sarcleuses que Fonteneilles envoyait dans les blés déjà grands. Elles

passaient, prenant chacune l'une des voyettes étroites que les rigoles

creusent entre les planches semées; elles allaient lentement,

attentives à ne pas froisser les épis, courbées, une main derrière le

dos, tenant un paquet de mauvaises herbes, enfonçant l'autre, çà et

là, dans la houle de la moisson jeune, partout où pointait un chardon,

un pavot, un bleuet, un brin de vesce des semailles anciennes, ou le

bouton aigu d'une nielle déjà prête à s'ouvrir. Il gagnait peu. Elles

se moquaient, non pas toutes, et elles jalousaient l'homme qui prenait

le pain des femmes. Il sentait cette déchéance passagère: aussi ne

s'arrêtait-il point de travailler, comme elles, quand, au bout des

sillons, elles se redressent, la poitrine tendue au vent, et qu'elles

bavardent un peu, cherchant à deviner l'heure qu'il est; mais il se

relançait dans le fourré du froment, pressé de fuir, et de cacher sa

barbe entre les murailles vertes que chaque jour exhaussait. Il

songeait surtout à sa fille, et à la honte qui était venue. Mais il ne

savait pas tout son malheur. Les femmes le savaient; et cependant

aucune n'avait encore osé dire: «Gilbert Cloquet, tu as mal surveillé

tes enfants de la ferme de l'Épine. Car l'huissier, le dernier jour de

mai, a passé dans les étables avec son papier, il a passé dans

l'écurie; mais une partie des bêtes avaient été emmenées, avant son

arrivée, et il ne les a pas prises en note. Tu ne les as pas

rencontrées, Cloquet, mais tout le monde a connu qu'elles étaient dans

le bois: une des juments, la plus belle, la noire, trois vaches, et

quatre brebis, gardées par un mauvais gars engagé sur les routes. Ils

ont juré, ton gendre et ta fille, oui, juré qu'ils ne cachaient rien,

et ce sont des menteurs, et bientôt, quand la vente sera faite, ce

seront des voleurs.»

Il ne savait pas. Il n'était point retourné à l'Épine depuis que sa

fille l'en avait chassé. Elle était venue lui demander pardon, et de

l'argent. Comme il n'avait que le pardon à donner, elle n'avait pas

reparu. On était en juin. C'est l'été d'avant la moisson, où la terre

est toute vêtue. Autour de Fonteneilles, et sur la croupe des coteaux,

et sur le double versant des prés qui descendaient au lac et qui

s'ouvraient à peine, comme des livres oubliés, ayant un ruisseau bleu

au milieu, l'herbe foisonnait. Elle était mûre. Un soir, Michel de

Meximieu fit appeler le chef de culture, et, montrant la longue bande

de prairie qui montait vers le sud, entre la lisière des bois et la

haie d'un champ d'avoine, il dit:

--Ce sera pour demain. Vous enverrez deux hommes pour faire la

tournière et couper les épines, avant cinq heures.

Le Blé qui lève · 第 10 / 20 段