Pâques avait été tardif. On était au 22 avril, et les cloches

sonnaient la grand'messe du dimanche de Quasimodo. Depuis huit jours,

le Carême était fini. Qui l'avait observé? Le sacristain, Padovan,

ancien éclusier du canal du Nivernais, impotent, ventru, tirait la

corde, dans le transept de gauche, en considérant les six vases de

porcelaine qu'il venait d'aligner sur l'autel, et d'où s'élevaient six

palmes d'or avec des roses d'or; il observait qu'il avait tourné une

des palmes à l'envers, et il levait l'épaule, plus haut qu'il n'eût

fallu, en laissant filer la corde de la cloche, murmurant contre

lui-même:

--Imbécile, pour une fois que tu les tires de l'armoire, ne pas les

mettre le ventre en avant!... Vont-ils venir aujourd'hui, les

paroissiens de monsieur le curé? Le jour de Pâques, j'en ai compté

quatre-vingt-douze. Oui, et de fameux mécréants parmi eux! Ils

viennent à Pâques, à la Toussaint et aux enterrements. Mais un jour de

Quasimodo! Ah! monsieur le Curé peut bien retarder sa messe, et me

laisser sonner... Je le vois qui me fait signe: hardi, Padovan!... A

quoi ça sert? Il y en a sept dans l'église... Pauvre curé de

Fonteneilles, va!»

L'enfant de choeur boutonnait lentement, dans la sacristie, sa

soutanelle rouge; l'abbé Roubiaux revêtait ses ornements; la flamme

des cierges montait dans le jour, et on l'eût aperçue à peine, si le

vent, glissant par les fentes des vitraux, par les portes, par les

trous de la voûte, n'eût couché ces pinceaux de lumière jaune, et

alors, tout au bout, un petit tourbillon de fumée indiquait la

présence et la vie du feu. «Bonnes gens, disaient les cloches, le

Christ est ressuscité! Il a souffert, il est remonté à la vie; faites

comme lui; venez, les méprisés, les petits, les malheureux,

c'est-à-dire tout le monde, et reprenez la vie nouvelle sur laquelle

aucune mort ne prévaudra plus! Venez! j'ai appelé vos pères et ils

sont venus! Je vous appelle!» Dans la tour aux voûtes écrasées, bloc

de maçonnerie qu'éclairaient à l'orient les trois vitraux du choeur;

dans ce morceau conservé d'une église plus vaste, à laquelle on avait

enlevé la nef, le son des cloches se heurtait en échos confondus comme

des fumées qui se pénètrent, et mêlent leurs volutes, et montent

ensemble, et luttent souplement. Elles répandaient au dehors leur

appel, et là, sans lutte, dans le grand ciel ouvert, les belles ondes

de musique s'envolaient; elles se dénouaient en écharpes sonores,

au-dessus des maisons, au-dessus des herbes, des bois à demi vêtus,

des eaux qui recevaient leurs mots clairs, et qui frissonnaient

jusqu'aux profondeurs. Mais les hommes ne venaient pas.

Quand le curé sortit de la sacristie et monta à l'autel, il y avait,

pour toute assistance, quatre femmes, un enfant,--le petit Élie

Gombaud, le fils de l'éclusier socialiste,--le père Dixneuf, ancien

sergent de zouaves, Michel de Meximieu, son valet de chambre, et le

sacristain Padovan, sac à vin, corne sacrée, qui chantait: «_Quasi

modo geniti infantes, alleluia, rationabile, sine dolo lac

concupiscite, alleluia, alleluia, alleluia._»

Où étaient ceux qui ne chantaient pas l'alleluia? Quelques-uns

travaillaient, comme si leur fatigue des six jours n'était pas appelée

aux vacances divines du septième; ils cassaient les mottes d'un champ;

ils rabotaient sur l'établi ou faisaient rougir le cercle de fer d'une

roue de charrette. D'autres, bien plus nombreux, entraient déjà dans

les auberges, soit dans celles du village, soit dans celles des

villages voisins, et ils buvaient de mauvais alcool qui rongeait leurs

veines, et ils échangeaient des propos où aucune joie vraie et saine

ne se développait, plaintes, menaces, commérages, plaisanteries qui

suaient la haine, la bassesse ou la lubricité. D'autres, inoccupés,

assis dans leur maison, devant le feu, attendaient que l'heure fût

venue de manger, de sortir, quand le père ou le maître rentrerait et

d'aller, comme lui, boire. Les jeunes filles s'habillaient pour le

bal, et lissaient leurs cheveux ou les frisaient, et, pensant aux

galanteries des dimanches passés, se plaisaient au trouble que le

souvenir éveillait en elles. L'instituteur, secrétaire de la mairie,

essayait d'évaluer, pour la statistique officielle, le nombre des

oies, poules, canards, porcs, dindons de la contrée, et il en faisait

agréablement varier le chiffre, en consultant les colonnes des années

précédentes, diminuant ou augmentant, avec un sourire amusé, la

richesse animale de la commune. Un domestique de ferme, ancien mineur

venu du Calvados, brouillé avec son père qui lui reprochait d'être

trop dépensier, disait, à cette heure même, au fermier de Semelin son

patron: «Donnez-moi vingt-cinq francs; j'ai besoin d'aller acheter des

bottes à Saint-Saulge.» Et il se mettait en route, résolu à ne pas

acheter de bottes et à dépenser vingt-cinq francs. C'était la

quatrième paire de bottes qu'il achetait de la sorte, depuis le

commencement de l'année. Quatre jeunes hommes, portant un carrelet et

des lignes, partaient pour aller pêcher en contrebande dans l'étang;

un éclusier, las d'avoir ouvert cinq fois l'écluse, en cette nuit du

samedi au dimanche, à des bateaux berrichons qui remontaient par le

canal du Nivernais, ronflait dans les draps du lit défait, tandis que

la mère, épuisée par la fièvre, exsangue, usée par la misère d'une vie

sans trêve et sans nul espoir, habillait, lavait, et bourrait, dans la

chambre moite d'une buée d'air trop respiré, cinq enfants qui

criaient. D'autres partaient à bicyclette pour voir des femmes. Toute

cette population, désoeuvrée pour un jour, cherchait à s'évader de sa

condition ordinaire, et, ne pouvant y réussir que très peu, elle

enviait la richesse comme une puissance souveraine, celle des bois,

celle des châteaux, celle qu'on peint dans les feuilletons, celle que

racontent les livres. La comparaison s'exaspérait dans la solitude et

dans les conversations. Le fond de la bête humaine, orgueilleuse et

violente, se trahissait dans des mots, des gestes, des regards. On

haïssait partout, plus ou moins. Le passant inconnu qui eût traversé

le bourg en ce moment aurait été haï; des noms de légende étaient

prononcés, et salués de malédictions et de mépris: les seigneurs,

Louis XIV, Rothschild, les exploitants, l'État aussi, qui paye mal, et

qu'on commençait à vouloir remplacer par un autre État, qui paierait

mieux pour moins de travail, et, s'il se pouvait, qui paierait la vie,

les aises, les plaisirs, dans le bourg, dans le département, partout,

sans que personne fût obligé de travailler. Des filles laides

songeaient qu'avec un chapeau de trente francs elles eussent été

jolies. Le rêve impossible et grossier abrutissait des âmes dont

beaucoup eussent été fières et fortes, si on les eût élevées.

C'était le dimanche rural, chef-d'oeuvre de l'ennui quand la prière a

disparu.

Le curé disait la messe, et il éprouvait une souffrance indicible, en

devinant la solitude derrière lui, autour de lui, partout: solitude de

l'église vide de fidèles; solitude des âmes vides de la grâce de Dieu.

Et c'était un morceau de France!

Quand la messe fut finie, l'abbé Roubiaux était si pâle que la vieille

Perrine, la dernière fileuse du bourg, le voyant rentrer dans la

sacristie, chancelant, les yeux baissés, dit à demi-voix:

--On nous a envoyé un curé qui est comme ma laine; il ne se tient pas

debout. Ces Morvandiaux, je leur croyais plus d'os!

Il eut peine à faire son action de grâces. La tête dans ses mains, et

seul à présent sous la voûte de la tour, où se reposaient les cloches

immobiles, il n'entendait ni les cris des gamins jouant sur la place,

ni les pattes des pigeons qui égratignaient, en glissant, les ardoises

du toit de l'église: il entendait son âme qui se jetait d'un bout de

l'horizon à l'autre et du passé à l'avenir, comme la foudre, en

grondant, et qui criait.

--Qu'ont-ils fait, ceux qui ont eu ici la charge d'évangéliser?

Est-il possible que six prêtres aient passé dans un siècle, et n'aient

pas remué cette cendre?... Se sont-ils résignés? Ont-ils été pris, eux

aussi, du sommeil de la mort? Ou bien ont-ils vécu cinq ans, dix ans,

vingt ans, dans la douleur où je suis?... Dieu, que c'est horrible, ce

désert d'âmes!... Que je voudrais revenir en Morvan! Être transporté,

par des ailes, en Vendée, en Auvergne, en Bretagne, dans les plaines

du Nord, n'importe où, pourvu qu'il y ait des âmes vivantes autour du

Dieu vivant!... L'alleluia est tombé dans le vide. Tous les péchés

tiennent la campagne et l'empêchent de chanter... O mes anciens, je

vous admire, au contraire, d'avoir pu vivre où j'étouffe. Vous avez au

moins commencé votre oeuvre, essayé. Et moi qui accuse, qu'est-ce que

j'ai fait?... J'ai attendu dans le presbytère, en veillant, des heures

qui ont sonné dans la solitude. Quelle faute! Depuis six mois, que je

suis curé de Fonteneilles, j'ai eu, dans le secret, entre vous et moi,

mon Dieu, beaucoup d'amour pour eux, mais je ne l'ai pas assez dit...

Il n'est pas possible que rien ne vive!... D'ailleurs, j'ai le pouvoir

de ressusciter, puisque mon Maître l'a... J'irai... Dieu sortira de

son temple... Je parlerai au premier de mes paroissiens que je

rencontrerai... Je voudrais tant les connaître! Mais nous n'avons

aucun lien, si ce n'est l'église où ils ne viennent plus. Rien de

commun: ni le cabaret, ni le bois, ni la ferme... Si quelqu'un

m'aidait? Ce jeune monsieur de Meximieu?... Je ne lui ai fait qu'une

visite. Je me suis écarté du château, parce que toutes les masures

sont jalouses... Non, j'irai seul. Je suis seul; je leur porterai ma

marchandise sainte qui est la paix... M'écouteront-ils? Ce n'est pas

de l'insulte que je dois avoir peur, c'est de ce silence autour de

moi. Ayez pitié!

Le visage mouillé de larmes, il se leva, frotta ses yeux avec

l'essuie-mains pendu dans la sacristie, à côté de la fontaine de

faïence verte, et ouvrit la porte de la tour. Entre la première marche

et le mur, un brin de giroflée avait poussé. Il inclina sa tête au

vent, sous les pieds de l'abbé, qui entendit la caresse de la fleur et

dit:

--Je te remercie de remuer pour moi; les hommes n'en font pas autant.

Il traversa la place; elle était vide. Dans les auberges, derrière les

vitres, des buveurs l'épiaient, et devisaient sur lui comme ils

eussent fait sur tout autre objet encore nouveau pour eux.

L'abbé ne les vit même pas. Le presbytère était là tout près, en face

de l'église, de l'autre côté de la route.

M. Roubiaux ouvrit la barrière à claire-voie, autrefois blanche, à

présent salie par les mains, fit quelques pas dans l'allée,

perpendiculaire à la route et qui longeait la maison, et, au moment où

il passait devant la porte de la cuisine, il fut presque heurté par

un gamin qui en sortait, tête basse, en courant, un panier vide au

bras.

En apercevant l'abbé, l'enfant s'arrêta net, et leva, dans le soleil,

sa figure rousselée, vivante, épanouie, qui renvoyait, comme une pomme

ronde, toute la lumière tombant sur elle.

L'abbé considéra un moment cette jeunesse, comme s'il eût regardé un

cerisier en fleur, un tableau qu'on lui aurait dit être de Raphaël,

une église neuve, un glacier, ou la mer qu'il aimait sans l'avoir vue.

Il reposait son âme lasse sur ce petit homme frisé, qui n'avait pas la

méchanceté des grands ni leur dureté de coeur. Du moins il le croyait.

Il ne lui demanda ni de qui il était, ni ce qu'il venait faire, ni

comment il s'appelait. Mais, pendant que l'enfant attendait, tout prêt

à répondre, justement, à ces questions prévues, il lui mit la main sur

le front, et avec le pouce, lentement, pieusement, il traça le signe

de la croix.

Le petit comprit que cela signifiait: «Va-t'en, petit béni!» et il

s'échappa.

--Bonsoir, monsieur le curé.

La barrière claqua derrière lui.

--Un sacré gamin que sa mère envoyait quêter des oeufs de Pâques, dit

la servante en apparaissant sur le seuil de sa cuisine; oui, elle

demandait des oeufs, la gueuse de pauvre, parce que son fils aîné,

dans le temps, était enfant de choeur. Ah! je l'ai «égalopé», le

petit!

--Vous avez eu tort, Philomène.

--Oui, je sais bien, on vous mangerait votre pain dans votre assiette,

que vous ne diriez rien; on voit bien que vous n'êtes pas d'ici... Ah!

vous ne les changerez pas, allez!... Voulez-vous dîner? c'est prêt.

--Non, Philomène, je monte dans ma chambre. Je vous préviendrai quand

j'aurai faim.

Il monta, repris par sa lourde peine que la vue de l'enfant avait un

instant écartée, et, arrivé dans sa chambre, devant sa table de bois

blanc, où il n'y avait qu'un buvard, une bouteille d'encre et un

bréviaire, il s'assit, et cacha sa tête entre ses bras repliés et

posés sur la table. Il ne dormait pas; il ne pleurait plus. Bientôt il

se redressa. Son maigre visage aux yeux de créole, au teint noiraud,

aux oreilles débridées et mordues par la bise, à la forte mâchoire de

mangeur de pain dur, avait repris sa physionomie de tous les jours,

sérieuse, naïve et ardente. Il regarda devant lui, accrochée au mur

blanc, la photographie d'une petite vieille morvandelle, tout

encapuchonnée de noir, dont la figure criblée de rides avait encore

des yeux d'enfant. «Bonjour, maman! dit-il. Je vais t'écrire!»

Il prit, dans le buvard, une feuille de papier blanc quadrillé de bleu

pâle, et laissa courir la plume.

«Ce 22 avril 1906, dimanche de la Quasimodo.

«Maman, je suis triste, je voudrais m'en aller te voir et prendre un

air de neige dans nos montagnes. A l'heure où je t'écris, je te vois;

les cloches sonnent, comme ici, pour la fin de la messe, mais elles

ont une réponse, dans le bruit des sabots sur la terre gelée. Tu

sabotes aussi, petite mère; tu as rabattu ton capot noir sur ton

front; tu sors de l'église, la dernière comme d'habitude; tu penses à

ton fils l'abbé, au petit Henri que tu conduisais autrefois par la

main, et qui est descendu, tout seul, loin du village de

Glux-en-Glaine, pour tâcher de convertir les gens de la plaine de

Nièvre. Tu traverses la place; tous nos amis sont là, c'est-à-dire

toute la paroisse; hommes, femmes, enfants, personne n'aurait voulu

manquer la messe; il fait grand froid; le vent souffle du Preneley, et

la forêt, comme le bourg, à cause de la neige, n'a plus de chemin que

pour une personne. Tout le monde s'en va à la file. Toi, maman, tu

rentres dans ta maison, qui est bien la plus étroite, mais qui a été

la plus heureuse de Glux-en-Glaine, du temps que nous étions là tous

deux. Je suis triste, maman! Je t'ai quittée pour ces gens de

Fonteneilles qui ne me détestent point, mais qui ne vivent que pour la

terre. Je n'ai rien gagné sur eux, depuis sept mois que je suis leur

curé. Mon coeur va devenir timide, à cause de l'abandon où je suis. Et

j'ai reçu l'onction sainte, et je suis responsable de toutes les

fautes, de toutes les déchéances, de toutes les morts désespérées que

j'aurais pu empêcher ou consoler! Ils étaient sept à la grand'messe

ce matin! Tout les rabaisse: leur nature, leur ignorance et leurs

lectures qui l'entretiennent; l'air qui est plein de mensonge, tout

jusqu'à la vente facile de leurs boeufs... Tu comprends bien ce que je

souffre, maman. Il y a beaucoup de mères, comme toi, qui ont une âme

de prêtre et qui l'ont donnée à leurs enfants. Alors, quand tu

recevras ma lettre, tu te mettras à prier pour moi. Je sais que tu le

feras. Je te crois puissante sur Dieu et sur le monde, parce que tu es

la pauvreté bonne. Donne-moi de l'aide! Je cherche comment faire et

par où commencer. Tiens, je me rappelle que, dans ma petite enfance,

les jours de lessive, tu restais là, devant le tas de linge rapporté

de la rivière, et qu'il fallait «éparer» au soleil; tu prenais en

pitié la peine que tu allais avoir, tant et tant de tours à faire,

tant de fois à te baisser, à te relever, à étendre les bras, et tu

disais: «Mon Henri, je ne sais pas par où prendre mon ouvrage. J'en ai

trop!» Pauvre maman! pour t'aider, ton petit gars ne comptait guère.

Quand j'avais enfoncé deux piquets dans l'ouche, derrière la maison,

je me sentais lourd de gloire, je me couchais sur l'herbe. Maman, je

n'ai même pas ce que tu avais. Personne n'a planté un seul piquet pour

moi... Envoie-moi une lettre, et mets dedans un peu de ton courage. Je

vais déjà mieux, je me sens plus fort, rien que pour t'avoir écrit.

Je t'aime de toute mon âme, maman. Et ne me crois pas découragé:

j'avais seulement besoin de pleurer près de toi.

»HENRI ROUBIAUX.»

L'abbé glissa la lettre dans une enveloppe, chercha un timbre dans une

boîte en carton, parmi des images pieuses, et descendit l'escalier qui

se plaignait toujours, comme nous, sous les plus faibles poids. En

passant devant la cuisine:

--Philomène, dit-il, vous pouvez maintenant faire réchauffer la soupe.

Je vais mettre une lettre à la poste.

--Elle est jolie, votre soupe; c'est comme une bouillie!

L'abbé, tête nue, traversa le jardin, puis la petite place, en biais,

jusqu'à la boîte, qui formait verrue au-dessous de la fenêtre du

bureau de tabac. Comme il revenait, il aperçut à gauche, montant la

côte, dépassant l'angle du mur, un homme de haute taille, à barbe

blonde, et qui leva son chapeau et le remit d'un geste indifférent.

Il alla vers lui.

--Comment allez-vous, Gilbert Cloquet?

--Pas tout à fait bien, mais mieux, monsieur le curé, je vous

remercie, vous êtes bien honnête.

--J'ai passé par le Pas-du-Loup, voilà un mois, et j'ai demandé à vous

voir, mais la mère Justamond m'a dit que vous dormiez.

--Ça aurait valu la peine de me réveiller, monsieur le curé, mais la

bonne femme est comme un chien: quand elle garde quelqu'un, personne

n'approche.

L'abbé Roubiaux hésita un instant, cherchant instinctivement un mot

qui ne fût pas trop direct, l'expression trop franche de sa douleur et

de son reproche. Mais son âme débordait. Il dit, joignant les mains

sur sa soutane:

--Si je ne me trompe pas, Gilbert Cloquet, vous n'étiez pas à la

messe, le jour de Pâques! Et, bien sûr, vous n'y étiez pas ce matin.

--C'est vrai.

--Vous êtes pourtant de ma paroisse.

--Que voulez-vous! il y a si longtemps que je n'y vas plus! Ça n'est

pas dans les habitudes d'ici.

L'abbé laissa tomber ses mains, les écarta de son corps, les tendit en

avant, comme s'il implorait le bûcheron.

--Ah! mon ami, quelle souffrance d'être ici le représentant de Dieu

que tout le monde oublie, que personne n'aime plus!

L'homme fut ému par cette douleur; il eut un petit sursaut, dodelina

la tête, et dit bonnement:

--Voyons, monsieur le curé, faut pas vous faire de peine pour si peu

de chose; on ne va pas à la messe, mais on n'est pas tout de même du

mauvais monde. Allons, remettez-vous; l'ancien s'était habitué à nous:

vous ferez de même.

Il se sentit regardé par des yeux qui ressemblaient à ceux du Christ

cloué sur la croix. Jamais on ne l'avait regardé ainsi. Quelque chose

d'intime et d'obscur fut touché en lui, et tressaillit comme l'enfant

d'une femme, et il devina que c'était sa vie elle-même, tout le fond

de l'âme qui ne voit point la lumière, qui était pénétré par ce

regard. Il fut gêné. Il tendit la main à son curé pour prendre congé.

--Ne vous donnez pas tant de tracas pour nous, dit-il. Je vous

comprends tout de même: c'est comme moi quand le métier ne va pas; il

y a de la peine pour tous, dans le monde, faut croire... Bonsoir,

monsieur le curé, au plaisir!...

Et il se remit à monter la pente, tandis que l'abbé rentrait au

presbytère. Pendant le temps qu'il mit à franchir les premiers cent

mètres, il ne songea qu'à cette rencontre avec le curé de

Fonteneilles. Une fois même, il se retourna du côté du presbytère,

dont on ne voyait qu'une lucarne, le toit fuyant dans le jardin, et le

mur de clôture avec la glycine blonde.

--C'est un bon petit homme, ce Morvandiau, murmura-t-il, il a le coeur

sensible comme une femme. Si ma défunte mère avait été là, elle

m'aurait parlé tout comme lui.

Il continua de monter entre les maisons du bourg. Un camarade le

salua, un autre, un autre encore. Des idées nouvelles chassèrent, pour

un temps, le souvenir des mots échangés avec l'abbé Roubiaux.

Tout à l'extrémité du bourg, Gilbert entra dans une très pauvre

habitation, une masure écrasée sous un toit de chaume qui lui-même,

d'un chevron à l'autre, s'affaissait et formait gouttière. Un homme

jeune achevait de manger, assis devant une table de vieux cerisier,

entaillée par le couteau, usée par les mains, les plats, les coudes et

les torchons de deux ou trois générations. Une femme, brune et

fraîche, qui avait les pommettes rouges, comme celles qui viennent de

se fâcher ou de pleurer, essuyait la table d'un geste circulaire, les

deux mains appuyées sur le torchon roulé. Son mari baissait la tête et

achevait de manger du pain; à côté de lui, il y avait encore une

bouteille demi-pleine et une assiette où quelques rondelles de pommes

de terre nageaient dans le vinaigre et l'huile.

--Bonjour, Durgé! Tu n'as pas l'air d'avoir plus de fricot que moi à

manger!

Le jeune homme releva sa tête petite, coiffée jusqu'aux oreilles d'un

grand chapeau de feutre mou. Durgé, très jeune, très sanguin, et dont

les épaules tombèrent d'une pièce, avec aisance, quand il se

redressa, avait une barbe rousse frisée sous le menton, une courte

moustache d'adolescent, des lèvres très rouges, le nez trop court, le

front bas; et on ne pouvait dire qu'il était beau, mais son regard,

droit, clair comme un courant d'eau sans caillou ni vase, disait la

force et la simplicité. C'était un primitif. On devinait, dans ses

yeux pleins d'énergie au repos, que l'homme n'avait qu'une parole,

qu'un sentiment, qu'une idée à la fois, et qu'il serait une puissance,

d'un dévouement absolu, pour ceux qui auraient conquis son affection

et persuadé son esprit. A l'interrogation plaisante de Cloquet, il

répondit:

--Le printemps n'est pas bon. Si l'écorce ne va pas, en mai, je crois

que nous n'aurons pas de quoi élever la famille qui vient.

Il eut un sourire qui éclaira sa face rustique, et, d'un mouvement des

yeux, désigna la jeune femme, dont la taille était lourde.

--Ça paraît, répondit Gilbert Cloquet, riant aussi. Mais vois-tu,

Durgé, le malheur des malheurs, c'est qu'il n'y a plus les foins à

couper.

--Non! des machines partout!

--Excepté chez monsieur Michel. Moi, je fauche ses foins depuis que

j'ai quitté la Vigie, depuis plus de vingt ans. Qu'est-ce que tu

dirais si je te faisais embaucher?

--Je te dirais merci; mais tu te trompes, vieux; ils sont tous les

mêmes: il va acheter une faucheuse.

--Tonnerre! fit Gilbert en s'approchant, comme s'il allait se jeter

sur Durgé. Qu'est-ce que tu dis là?

--Ce que je sais.

--Il n'en a jamais eu!

--Il va en avoir.

--Non, il ne voudrait pas m'enlever mon travail. Douze jours de bonne

paye! C'est pas possible, Durgé...

--Voilà, dit le jeune homme, se courbant pour raconter l'histoire, et

faisant le geste de l'humanité conteuse, les coudes appuyés sur les

genoux, les mains libres, la tête avançante. A la foire de mars, il a

rencontré le marchand de machines, et quelqu'un l'a entendu qui

demandait les prix, oui: «Combien le grand modèle? Combien la marque

américaine? La vôtre?» Est-ce une preuve, Cloquet, ou bien veux-tu que

je t'en dise plus long?

--Je veux que tu viennes avec moi! Nous irons trouver monsieur Michel;

il nous écoutera: je le connais... Non, je te réponds que c'est une

menterie!

Durgé, sans se redresser, regarda de côté la jeune femme qui était

devenue grave, en entendant parler les hommes. Elle dit, très bas, en

serrant le linge entre ses mains comme si c'était le gain de deux

semaines qu'on voulait lui enlever:

--Il faut y aller, et puis surtout ne pas céder sur les prix!

--Ne crains rien! dit le mari, dont les yeux, tout à coup, devinrent

ardents. Tu me connais!

En un moment, les deux hommes furent l'un près de l'autre, sur le

seuil; ils touchèrent ensemble le bord de leur chapeau, en l'honneur

de la femme qui, du fond de la maison, les suivait du regard, songeant

aux choses de l'été prochain; puis ils descendirent et disparurent

dans un chemin qui tournait autour du bourg, et qui rejoignait la

route un peu plus bas. Ils étaient de même taille, mais le vieux était

plus élancé, plus mince; il avait en lui une élégance non apprise,

comme il arrive parmi les arbres de futaie.

Le Blé qui lève · 第 9 / 20 段