sonnaient la grand'messe du dimanche de Quasimodo. Depuis huit jours,
le Carême était fini. Qui l'avait observé? Le sacristain, Padovan,
ancien éclusier du canal du Nivernais, impotent, ventru, tirait la
corde, dans le transept de gauche, en considérant les six vases de
porcelaine qu'il venait d'aligner sur l'autel, et d'où s'élevaient six
palmes d'or avec des roses d'or; il observait qu'il avait tourné une
des palmes à l'envers, et il levait l'épaule, plus haut qu'il n'eût
fallu, en laissant filer la corde de la cloche, murmurant contre
lui-même:
--Imbécile, pour une fois que tu les tires de l'armoire, ne pas les
mettre le ventre en avant!... Vont-ils venir aujourd'hui, les
paroissiens de monsieur le curé? Le jour de Pâques, j'en ai compté
quatre-vingt-douze. Oui, et de fameux mécréants parmi eux! Ils
viennent à Pâques, à la Toussaint et aux enterrements. Mais un jour de
Quasimodo! Ah! monsieur le Curé peut bien retarder sa messe, et me
laisser sonner... Je le vois qui me fait signe: hardi, Padovan!... A
quoi ça sert? Il y en a sept dans l'église... Pauvre curé de
Fonteneilles, va!»
L'enfant de choeur boutonnait lentement, dans la sacristie, sa
soutanelle rouge; l'abbé Roubiaux revêtait ses ornements; la flamme
des cierges montait dans le jour, et on l'eût aperçue à peine, si le
vent, glissant par les fentes des vitraux, par les portes, par les
trous de la voûte, n'eût couché ces pinceaux de lumière jaune, et
alors, tout au bout, un petit tourbillon de fumée indiquait la
présence et la vie du feu. «Bonnes gens, disaient les cloches, le
Christ est ressuscité! Il a souffert, il est remonté à la vie; faites
comme lui; venez, les méprisés, les petits, les malheureux,
c'est-à-dire tout le monde, et reprenez la vie nouvelle sur laquelle
aucune mort ne prévaudra plus! Venez! j'ai appelé vos pères et ils
sont venus! Je vous appelle!» Dans la tour aux voûtes écrasées, bloc
de maçonnerie qu'éclairaient à l'orient les trois vitraux du choeur;
dans ce morceau conservé d'une église plus vaste, à laquelle on avait
enlevé la nef, le son des cloches se heurtait en échos confondus comme
des fumées qui se pénètrent, et mêlent leurs volutes, et montent
ensemble, et luttent souplement. Elles répandaient au dehors leur
appel, et là, sans lutte, dans le grand ciel ouvert, les belles ondes
de musique s'envolaient; elles se dénouaient en écharpes sonores,
au-dessus des maisons, au-dessus des herbes, des bois à demi vêtus,
des eaux qui recevaient leurs mots clairs, et qui frissonnaient
jusqu'aux profondeurs. Mais les hommes ne venaient pas.
Quand le curé sortit de la sacristie et monta à l'autel, il y avait,
pour toute assistance, quatre femmes, un enfant,--le petit Élie
Gombaud, le fils de l'éclusier socialiste,--le père Dixneuf, ancien
sergent de zouaves, Michel de Meximieu, son valet de chambre, et le
sacristain Padovan, sac à vin, corne sacrée, qui chantait: «_Quasi
modo geniti infantes, alleluia, rationabile, sine dolo lac
concupiscite, alleluia, alleluia, alleluia._»
Où étaient ceux qui ne chantaient pas l'alleluia? Quelques-uns
travaillaient, comme si leur fatigue des six jours n'était pas appelée
aux vacances divines du septième; ils cassaient les mottes d'un champ;
ils rabotaient sur l'établi ou faisaient rougir le cercle de fer d'une
roue de charrette. D'autres, bien plus nombreux, entraient déjà dans
les auberges, soit dans celles du village, soit dans celles des
villages voisins, et ils buvaient de mauvais alcool qui rongeait leurs
veines, et ils échangeaient des propos où aucune joie vraie et saine
ne se développait, plaintes, menaces, commérages, plaisanteries qui
suaient la haine, la bassesse ou la lubricité. D'autres, inoccupés,
assis dans leur maison, devant le feu, attendaient que l'heure fût
venue de manger, de sortir, quand le père ou le maître rentrerait et
d'aller, comme lui, boire. Les jeunes filles s'habillaient pour le
bal, et lissaient leurs cheveux ou les frisaient, et, pensant aux
galanteries des dimanches passés, se plaisaient au trouble que le
souvenir éveillait en elles. L'instituteur, secrétaire de la mairie,
essayait d'évaluer, pour la statistique officielle, le nombre des
oies, poules, canards, porcs, dindons de la contrée, et il en faisait
agréablement varier le chiffre, en consultant les colonnes des années
précédentes, diminuant ou augmentant, avec un sourire amusé, la
richesse animale de la commune. Un domestique de ferme, ancien mineur
venu du Calvados, brouillé avec son père qui lui reprochait d'être
trop dépensier, disait, à cette heure même, au fermier de Semelin son
patron: «Donnez-moi vingt-cinq francs; j'ai besoin d'aller acheter des
bottes à Saint-Saulge.» Et il se mettait en route, résolu à ne pas
acheter de bottes et à dépenser vingt-cinq francs. C'était la
quatrième paire de bottes qu'il achetait de la sorte, depuis le
commencement de l'année. Quatre jeunes hommes, portant un carrelet et
des lignes, partaient pour aller pêcher en contrebande dans l'étang;
un éclusier, las d'avoir ouvert cinq fois l'écluse, en cette nuit du
samedi au dimanche, à des bateaux berrichons qui remontaient par le
canal du Nivernais, ronflait dans les draps du lit défait, tandis que
la mère, épuisée par la fièvre, exsangue, usée par la misère d'une vie
sans trêve et sans nul espoir, habillait, lavait, et bourrait, dans la
chambre moite d'une buée d'air trop respiré, cinq enfants qui
criaient. D'autres partaient à bicyclette pour voir des femmes. Toute
cette population, désoeuvrée pour un jour, cherchait à s'évader de sa
condition ordinaire, et, ne pouvant y réussir que très peu, elle
enviait la richesse comme une puissance souveraine, celle des bois,
celle des châteaux, celle qu'on peint dans les feuilletons, celle que
racontent les livres. La comparaison s'exaspérait dans la solitude et
dans les conversations. Le fond de la bête humaine, orgueilleuse et
violente, se trahissait dans des mots, des gestes, des regards. On
haïssait partout, plus ou moins. Le passant inconnu qui eût traversé
le bourg en ce moment aurait été haï; des noms de légende étaient
prononcés, et salués de malédictions et de mépris: les seigneurs,
Louis XIV, Rothschild, les exploitants, l'État aussi, qui paye mal, et
qu'on commençait à vouloir remplacer par un autre État, qui paierait
mieux pour moins de travail, et, s'il se pouvait, qui paierait la vie,
les aises, les plaisirs, dans le bourg, dans le département, partout,
sans que personne fût obligé de travailler. Des filles laides
songeaient qu'avec un chapeau de trente francs elles eussent été
jolies. Le rêve impossible et grossier abrutissait des âmes dont
beaucoup eussent été fières et fortes, si on les eût élevées.
C'était le dimanche rural, chef-d'oeuvre de l'ennui quand la prière a
disparu.
Le curé disait la messe, et il éprouvait une souffrance indicible, en
devinant la solitude derrière lui, autour de lui, partout: solitude de
l'église vide de fidèles; solitude des âmes vides de la grâce de Dieu.
Et c'était un morceau de France!
Quand la messe fut finie, l'abbé Roubiaux était si pâle que la vieille
Perrine, la dernière fileuse du bourg, le voyant rentrer dans la
sacristie, chancelant, les yeux baissés, dit à demi-voix:
--On nous a envoyé un curé qui est comme ma laine; il ne se tient pas
debout. Ces Morvandiaux, je leur croyais plus d'os!
Il eut peine à faire son action de grâces. La tête dans ses mains, et
seul à présent sous la voûte de la tour, où se reposaient les cloches
immobiles, il n'entendait ni les cris des gamins jouant sur la place,
ni les pattes des pigeons qui égratignaient, en glissant, les ardoises
du toit de l'église: il entendait son âme qui se jetait d'un bout de
l'horizon à l'autre et du passé à l'avenir, comme la foudre, en
grondant, et qui criait.
--Qu'ont-ils fait, ceux qui ont eu ici la charge d'évangéliser?
Est-il possible que six prêtres aient passé dans un siècle, et n'aient
pas remué cette cendre?... Se sont-ils résignés? Ont-ils été pris, eux
aussi, du sommeil de la mort? Ou bien ont-ils vécu cinq ans, dix ans,
vingt ans, dans la douleur où je suis?... Dieu, que c'est horrible, ce
désert d'âmes!... Que je voudrais revenir en Morvan! Être transporté,
par des ailes, en Vendée, en Auvergne, en Bretagne, dans les plaines
du Nord, n'importe où, pourvu qu'il y ait des âmes vivantes autour du
Dieu vivant!... L'alleluia est tombé dans le vide. Tous les péchés
tiennent la campagne et l'empêchent de chanter... O mes anciens, je
vous admire, au contraire, d'avoir pu vivre où j'étouffe. Vous avez au
moins commencé votre oeuvre, essayé. Et moi qui accuse, qu'est-ce que
j'ai fait?... J'ai attendu dans le presbytère, en veillant, des heures
qui ont sonné dans la solitude. Quelle faute! Depuis six mois, que je
suis curé de Fonteneilles, j'ai eu, dans le secret, entre vous et moi,
mon Dieu, beaucoup d'amour pour eux, mais je ne l'ai pas assez dit...
Il n'est pas possible que rien ne vive!... D'ailleurs, j'ai le pouvoir
de ressusciter, puisque mon Maître l'a... J'irai... Dieu sortira de
son temple... Je parlerai au premier de mes paroissiens que je
rencontrerai... Je voudrais tant les connaître! Mais nous n'avons
aucun lien, si ce n'est l'église où ils ne viennent plus. Rien de
commun: ni le cabaret, ni le bois, ni la ferme... Si quelqu'un
m'aidait? Ce jeune monsieur de Meximieu?... Je ne lui ai fait qu'une
visite. Je me suis écarté du château, parce que toutes les masures
sont jalouses... Non, j'irai seul. Je suis seul; je leur porterai ma
marchandise sainte qui est la paix... M'écouteront-ils? Ce n'est pas
de l'insulte que je dois avoir peur, c'est de ce silence autour de
moi. Ayez pitié!
Le visage mouillé de larmes, il se leva, frotta ses yeux avec
l'essuie-mains pendu dans la sacristie, à côté de la fontaine de
faïence verte, et ouvrit la porte de la tour. Entre la première marche
et le mur, un brin de giroflée avait poussé. Il inclina sa tête au
vent, sous les pieds de l'abbé, qui entendit la caresse de la fleur et
dit:
--Je te remercie de remuer pour moi; les hommes n'en font pas autant.
Il traversa la place; elle était vide. Dans les auberges, derrière les
vitres, des buveurs l'épiaient, et devisaient sur lui comme ils
eussent fait sur tout autre objet encore nouveau pour eux.
L'abbé ne les vit même pas. Le presbytère était là tout près, en face
de l'église, de l'autre côté de la route.
M. Roubiaux ouvrit la barrière à claire-voie, autrefois blanche, à
présent salie par les mains, fit quelques pas dans l'allée,
perpendiculaire à la route et qui longeait la maison, et, au moment où
il passait devant la porte de la cuisine, il fut presque heurté par
un gamin qui en sortait, tête basse, en courant, un panier vide au
bras.
En apercevant l'abbé, l'enfant s'arrêta net, et leva, dans le soleil,
sa figure rousselée, vivante, épanouie, qui renvoyait, comme une pomme
ronde, toute la lumière tombant sur elle.
L'abbé considéra un moment cette jeunesse, comme s'il eût regardé un
cerisier en fleur, un tableau qu'on lui aurait dit être de Raphaël,
une église neuve, un glacier, ou la mer qu'il aimait sans l'avoir vue.
Il reposait son âme lasse sur ce petit homme frisé, qui n'avait pas la
méchanceté des grands ni leur dureté de coeur. Du moins il le croyait.
Il ne lui demanda ni de qui il était, ni ce qu'il venait faire, ni
comment il s'appelait. Mais, pendant que l'enfant attendait, tout prêt
à répondre, justement, à ces questions prévues, il lui mit la main sur
le front, et avec le pouce, lentement, pieusement, il traça le signe
de la croix.
Le petit comprit que cela signifiait: «Va-t'en, petit béni!» et il
s'échappa.
--Bonsoir, monsieur le curé.
La barrière claqua derrière lui.
--Un sacré gamin que sa mère envoyait quêter des oeufs de Pâques, dit
la servante en apparaissant sur le seuil de sa cuisine; oui, elle
demandait des oeufs, la gueuse de pauvre, parce que son fils aîné,
dans le temps, était enfant de choeur. Ah! je l'ai «égalopé», le
petit!
--Vous avez eu tort, Philomène.
--Oui, je sais bien, on vous mangerait votre pain dans votre assiette,
que vous ne diriez rien; on voit bien que vous n'êtes pas d'ici... Ah!
vous ne les changerez pas, allez!... Voulez-vous dîner? c'est prêt.
--Non, Philomène, je monte dans ma chambre. Je vous préviendrai quand
j'aurai faim.
Il monta, repris par sa lourde peine que la vue de l'enfant avait un
instant écartée, et, arrivé dans sa chambre, devant sa table de bois
blanc, où il n'y avait qu'un buvard, une bouteille d'encre et un
bréviaire, il s'assit, et cacha sa tête entre ses bras repliés et
posés sur la table. Il ne dormait pas; il ne pleurait plus. Bientôt il
se redressa. Son maigre visage aux yeux de créole, au teint noiraud,
aux oreilles débridées et mordues par la bise, à la forte mâchoire de
mangeur de pain dur, avait repris sa physionomie de tous les jours,
sérieuse, naïve et ardente. Il regarda devant lui, accrochée au mur
blanc, la photographie d'une petite vieille morvandelle, tout
encapuchonnée de noir, dont la figure criblée de rides avait encore
des yeux d'enfant. «Bonjour, maman! dit-il. Je vais t'écrire!»
Il prit, dans le buvard, une feuille de papier blanc quadrillé de bleu
pâle, et laissa courir la plume.
«Ce 22 avril 1906, dimanche de la Quasimodo.
«Maman, je suis triste, je voudrais m'en aller te voir et prendre un
air de neige dans nos montagnes. A l'heure où je t'écris, je te vois;
les cloches sonnent, comme ici, pour la fin de la messe, mais elles
ont une réponse, dans le bruit des sabots sur la terre gelée. Tu
sabotes aussi, petite mère; tu as rabattu ton capot noir sur ton
front; tu sors de l'église, la dernière comme d'habitude; tu penses à
ton fils l'abbé, au petit Henri que tu conduisais autrefois par la
main, et qui est descendu, tout seul, loin du village de
Glux-en-Glaine, pour tâcher de convertir les gens de la plaine de
Nièvre. Tu traverses la place; tous nos amis sont là, c'est-à-dire
toute la paroisse; hommes, femmes, enfants, personne n'aurait voulu
manquer la messe; il fait grand froid; le vent souffle du Preneley, et
la forêt, comme le bourg, à cause de la neige, n'a plus de chemin que
pour une personne. Tout le monde s'en va à la file. Toi, maman, tu
rentres dans ta maison, qui est bien la plus étroite, mais qui a été
la plus heureuse de Glux-en-Glaine, du temps que nous étions là tous
deux. Je suis triste, maman! Je t'ai quittée pour ces gens de
Fonteneilles qui ne me détestent point, mais qui ne vivent que pour la
terre. Je n'ai rien gagné sur eux, depuis sept mois que je suis leur
curé. Mon coeur va devenir timide, à cause de l'abandon où je suis. Et
j'ai reçu l'onction sainte, et je suis responsable de toutes les
fautes, de toutes les déchéances, de toutes les morts désespérées que
j'aurais pu empêcher ou consoler! Ils étaient sept à la grand'messe
ce matin! Tout les rabaisse: leur nature, leur ignorance et leurs
lectures qui l'entretiennent; l'air qui est plein de mensonge, tout
jusqu'à la vente facile de leurs boeufs... Tu comprends bien ce que je
souffre, maman. Il y a beaucoup de mères, comme toi, qui ont une âme
de prêtre et qui l'ont donnée à leurs enfants. Alors, quand tu
recevras ma lettre, tu te mettras à prier pour moi. Je sais que tu le
feras. Je te crois puissante sur Dieu et sur le monde, parce que tu es
la pauvreté bonne. Donne-moi de l'aide! Je cherche comment faire et
par où commencer. Tiens, je me rappelle que, dans ma petite enfance,
les jours de lessive, tu restais là, devant le tas de linge rapporté
de la rivière, et qu'il fallait «éparer» au soleil; tu prenais en
pitié la peine que tu allais avoir, tant et tant de tours à faire,
tant de fois à te baisser, à te relever, à étendre les bras, et tu
disais: «Mon Henri, je ne sais pas par où prendre mon ouvrage. J'en ai
trop!» Pauvre maman! pour t'aider, ton petit gars ne comptait guère.
Quand j'avais enfoncé deux piquets dans l'ouche, derrière la maison,
je me sentais lourd de gloire, je me couchais sur l'herbe. Maman, je
n'ai même pas ce que tu avais. Personne n'a planté un seul piquet pour
moi... Envoie-moi une lettre, et mets dedans un peu de ton courage. Je
vais déjà mieux, je me sens plus fort, rien que pour t'avoir écrit.
Je t'aime de toute mon âme, maman. Et ne me crois pas découragé:
j'avais seulement besoin de pleurer près de toi.
»HENRI ROUBIAUX.»
L'abbé glissa la lettre dans une enveloppe, chercha un timbre dans une
boîte en carton, parmi des images pieuses, et descendit l'escalier qui
se plaignait toujours, comme nous, sous les plus faibles poids. En
passant devant la cuisine:
--Philomène, dit-il, vous pouvez maintenant faire réchauffer la soupe.
Je vais mettre une lettre à la poste.
--Elle est jolie, votre soupe; c'est comme une bouillie!
L'abbé, tête nue, traversa le jardin, puis la petite place, en biais,
jusqu'à la boîte, qui formait verrue au-dessous de la fenêtre du
bureau de tabac. Comme il revenait, il aperçut à gauche, montant la
côte, dépassant l'angle du mur, un homme de haute taille, à barbe
blonde, et qui leva son chapeau et le remit d'un geste indifférent.
Il alla vers lui.
--Comment allez-vous, Gilbert Cloquet?
--Pas tout à fait bien, mais mieux, monsieur le curé, je vous
remercie, vous êtes bien honnête.
--J'ai passé par le Pas-du-Loup, voilà un mois, et j'ai demandé à vous
voir, mais la mère Justamond m'a dit que vous dormiez.
--Ça aurait valu la peine de me réveiller, monsieur le curé, mais la
bonne femme est comme un chien: quand elle garde quelqu'un, personne
n'approche.
L'abbé Roubiaux hésita un instant, cherchant instinctivement un mot
qui ne fût pas trop direct, l'expression trop franche de sa douleur et
de son reproche. Mais son âme débordait. Il dit, joignant les mains
sur sa soutane:
--Si je ne me trompe pas, Gilbert Cloquet, vous n'étiez pas à la
messe, le jour de Pâques! Et, bien sûr, vous n'y étiez pas ce matin.
--C'est vrai.
--Vous êtes pourtant de ma paroisse.
--Que voulez-vous! il y a si longtemps que je n'y vas plus! Ça n'est
pas dans les habitudes d'ici.
L'abbé laissa tomber ses mains, les écarta de son corps, les tendit en
avant, comme s'il implorait le bûcheron.
--Ah! mon ami, quelle souffrance d'être ici le représentant de Dieu
que tout le monde oublie, que personne n'aime plus!
L'homme fut ému par cette douleur; il eut un petit sursaut, dodelina
la tête, et dit bonnement:
--Voyons, monsieur le curé, faut pas vous faire de peine pour si peu
de chose; on ne va pas à la messe, mais on n'est pas tout de même du
mauvais monde. Allons, remettez-vous; l'ancien s'était habitué à nous:
vous ferez de même.
Il se sentit regardé par des yeux qui ressemblaient à ceux du Christ
cloué sur la croix. Jamais on ne l'avait regardé ainsi. Quelque chose
d'intime et d'obscur fut touché en lui, et tressaillit comme l'enfant
d'une femme, et il devina que c'était sa vie elle-même, tout le fond
de l'âme qui ne voit point la lumière, qui était pénétré par ce
regard. Il fut gêné. Il tendit la main à son curé pour prendre congé.
--Ne vous donnez pas tant de tracas pour nous, dit-il. Je vous
comprends tout de même: c'est comme moi quand le métier ne va pas; il
y a de la peine pour tous, dans le monde, faut croire... Bonsoir,
monsieur le curé, au plaisir!...
Et il se remit à monter la pente, tandis que l'abbé rentrait au
presbytère. Pendant le temps qu'il mit à franchir les premiers cent
mètres, il ne songea qu'à cette rencontre avec le curé de
Fonteneilles. Une fois même, il se retourna du côté du presbytère,
dont on ne voyait qu'une lucarne, le toit fuyant dans le jardin, et le
mur de clôture avec la glycine blonde.
--C'est un bon petit homme, ce Morvandiau, murmura-t-il, il a le coeur
sensible comme une femme. Si ma défunte mère avait été là, elle
m'aurait parlé tout comme lui.
Il continua de monter entre les maisons du bourg. Un camarade le
salua, un autre, un autre encore. Des idées nouvelles chassèrent, pour
un temps, le souvenir des mots échangés avec l'abbé Roubiaux.
Tout à l'extrémité du bourg, Gilbert entra dans une très pauvre
habitation, une masure écrasée sous un toit de chaume qui lui-même,
d'un chevron à l'autre, s'affaissait et formait gouttière. Un homme
jeune achevait de manger, assis devant une table de vieux cerisier,
entaillée par le couteau, usée par les mains, les plats, les coudes et
les torchons de deux ou trois générations. Une femme, brune et
fraîche, qui avait les pommettes rouges, comme celles qui viennent de
se fâcher ou de pleurer, essuyait la table d'un geste circulaire, les
deux mains appuyées sur le torchon roulé. Son mari baissait la tête et
achevait de manger du pain; à côté de lui, il y avait encore une
bouteille demi-pleine et une assiette où quelques rondelles de pommes
de terre nageaient dans le vinaigre et l'huile.
--Bonjour, Durgé! Tu n'as pas l'air d'avoir plus de fricot que moi à
manger!
Le jeune homme releva sa tête petite, coiffée jusqu'aux oreilles d'un
grand chapeau de feutre mou. Durgé, très jeune, très sanguin, et dont
les épaules tombèrent d'une pièce, avec aisance, quand il se
redressa, avait une barbe rousse frisée sous le menton, une courte
moustache d'adolescent, des lèvres très rouges, le nez trop court, le
front bas; et on ne pouvait dire qu'il était beau, mais son regard,
droit, clair comme un courant d'eau sans caillou ni vase, disait la
force et la simplicité. C'était un primitif. On devinait, dans ses
yeux pleins d'énergie au repos, que l'homme n'avait qu'une parole,
qu'un sentiment, qu'une idée à la fois, et qu'il serait une puissance,
d'un dévouement absolu, pour ceux qui auraient conquis son affection
et persuadé son esprit. A l'interrogation plaisante de Cloquet, il
répondit:
--Le printemps n'est pas bon. Si l'écorce ne va pas, en mai, je crois
que nous n'aurons pas de quoi élever la famille qui vient.
Il eut un sourire qui éclaira sa face rustique, et, d'un mouvement des
yeux, désigna la jeune femme, dont la taille était lourde.
--Ça paraît, répondit Gilbert Cloquet, riant aussi. Mais vois-tu,
Durgé, le malheur des malheurs, c'est qu'il n'y a plus les foins à
couper.
--Non! des machines partout!
--Excepté chez monsieur Michel. Moi, je fauche ses foins depuis que
j'ai quitté la Vigie, depuis plus de vingt ans. Qu'est-ce que tu
dirais si je te faisais embaucher?
--Je te dirais merci; mais tu te trompes, vieux; ils sont tous les
mêmes: il va acheter une faucheuse.
--Tonnerre! fit Gilbert en s'approchant, comme s'il allait se jeter
sur Durgé. Qu'est-ce que tu dis là?
--Ce que je sais.
--Il n'en a jamais eu!
--Il va en avoir.
--Non, il ne voudrait pas m'enlever mon travail. Douze jours de bonne
paye! C'est pas possible, Durgé...
--Voilà, dit le jeune homme, se courbant pour raconter l'histoire, et
faisant le geste de l'humanité conteuse, les coudes appuyés sur les
genoux, les mains libres, la tête avançante. A la foire de mars, il a
rencontré le marchand de machines, et quelqu'un l'a entendu qui
demandait les prix, oui: «Combien le grand modèle? Combien la marque
américaine? La vôtre?» Est-ce une preuve, Cloquet, ou bien veux-tu que
je t'en dise plus long?
--Je veux que tu viennes avec moi! Nous irons trouver monsieur Michel;
il nous écoutera: je le connais... Non, je te réponds que c'est une
menterie!
Durgé, sans se redresser, regarda de côté la jeune femme qui était
devenue grave, en entendant parler les hommes. Elle dit, très bas, en
serrant le linge entre ses mains comme si c'était le gain de deux
semaines qu'on voulait lui enlever:
--Il faut y aller, et puis surtout ne pas céder sur les prix!
--Ne crains rien! dit le mari, dont les yeux, tout à coup, devinrent
ardents. Tu me connais!
En un moment, les deux hommes furent l'un près de l'autre, sur le
seuil; ils touchèrent ensemble le bord de leur chapeau, en l'honneur
de la femme qui, du fond de la maison, les suivait du regard, songeant
aux choses de l'été prochain; puis ils descendirent et disparurent
dans un chemin qui tournait autour du bourg, et qui rejoignait la
route un peu plus bas. Ils étaient de même taille, mais le vieux était
plus élancé, plus mince; il avait en lui une élégance non apprise,
comme il arrive parmi les arbres de futaie.